‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 102 sur 148 · V. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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2. Traube, dans son édition des œuvres poétiques de Berthaire, s'est déjà livré à une revision très sérieuse de ce qui a été dit sur la vie de ce personnagc (V. Mon, Genn., Poetœ latiniœvi CaroL, t. III, part. II, p. 390-391) Le travail pourrait être poussé plus à fond et surtout muni de plus de preuves; mais ce n'est pas ici le lieu.

sachant au besoin mener l'assaut contre les Sarrasins, Berthaire le Martyr, comme on dira plus tard, avait alors le défaut de penser beaucoup de mal du pape Hadrien II, et de le considérer comme un mauvais modèle à suivre. Tout plein de cette conviction, l'idée malencontreuse lui était venue, en apprenant l'élévation de Jean VIII, d'écrire au nouveau pontife romain pour lui faire part de sa manière de voir et lui insinuer du même coup une petite leçon de bon gouvernement. Mal lui en advint. Jean VIII prit la défense d'Hadrien II sur un ton qui témoignait à la fois de l'estime profonde où il tenait son prédécesseur, et du peu de cas qu'il faisait de ces prêcheurs intempestifs qui croient trouver, dans la pureté un peu trop consciente de leur vie, le droit de tout réformer dans l'Eglise, y compris son chef suprême. « Qu'est-ce que vous êtes donc, vous, répondit-il à l'audacieux abbé^ pour parler de la sorte d'un si grand pape, pour mordre dans son cadavre comme un chien ? » Sur quoi, prenant matière à sarcasme des habitudes d'abstinence dont Berthaire était fier : (( Vous feriez mieux, lui disait-il, de manger du cochon, que de la viande d'homme : ce serait une meilleure manière de pratiquer l'abstinence i. »

Aux paroles Jean VIII joignit l'action; et tout le monde comprit que les éloges qu'il décernait à son prédécesseur n'étaient pas une vaine formalité, mais l'annonce d'un programme réel. La politique d'Hadrien II est bien décidément la sienne, en ce qui regarde particulièrement TEmpire. Gomme Hadrien II, il mettra toute son application à seconder les vues de l'empereur, à agrandir sa puissance au dedans et au dehors de l'Italie, à Taider dans ses nouvelles campagnes contre les Sarrasins et les révoltés du sud.

Louis II avait alors surtout besoin qu'on fît pour lui la police de la mer et qu'on lui ménageât le concours des cités maritimes de la côte occidentale. C'est à cette tâche que se dévoue Jean VIII, avec cet élan et cette vigueur qui sont dans son tempérament. Sans parler des dromons grecs qu'il prend

1. « Quanto ergo prœstantius esset, te carnes porcorum quam carnes hominum mandere, et ab istis potius quam ab illis perpetualiter abstinere. » Lettre de Jean VIII à Berthaire (ap, Lœwenfeld, Epistolx poiitif. roman, ineditœ, p. 25, ep. 45).

à sa solde et de ceux qu'il prépare sur ses propres chantiers, le dévoué pontife recommence auprès des Gaétains et des Napolitains les démarches, restées infructueuses, de son prédécesseur. Mais il les recommence à sa façon énergique, usant d'un langage dont l'âpreté serait même inexplicable, si l'homme chargé de traduire la pensée du pontife et de donner la forme à ses lettres n'eût été, selon toute vraisemblance, celui-là môme qui avait subi tant d'humiliations à Gacte et à Naples, l'ancien rédacteur des lettres de Nicolas P^' et d'Hadrien II, le bibliothécaire Anastase, encore tout échauffé de l'affront reçu. « Yil petit homme, écrivait-il à l'évéque de Gacte, Decivilis, on vous a envoyé des légats du Saint-Siège comme on n'en envoie qu'à de glorieux monarques, et vous les avez reçus Tinjure à la bouche. De votre gueule de chien, vous avez lancé l'anathème contre le saint pontife qui vous excommuniait^. )> Et à propos du duc de Naples, Sergius, qui se croyait en droit de narguer le pape et son empereur, sous prétexte qu'il relevait alors de l'empire byzantin : « J'en tirerai vengeance, et sans tarder, écrit-il à Louis II. Je lui appliquerai un remède conforme au mal. Constantinople et les autres patriarcats connaîtront son infamie. Michel, empereur des Grecs, a péri par le glaive, juste châtiment du dédain qu'il avait témoigné pour les envoyés du pape Nicolas : cet homme a imité son crime, il mourra de la môme mort, par le glaive spirituel, si ce n'est par l'autre-. » Paroles presque prophétiques; car, moins de quatre ans après, Sergius sera amené dans Rome, les yeux crevés, et servira d'enseignement à ceux qui seraient tentés à l'avenir de se jeter comme lui en travers des desseins d'un tel pape^.

1. V. JafFé-Ewald, n° 2959. Ce Decivilis (mscr. Degivilis) est le même que les Gaétains invoquèrent par la suite comme un saint. V. Ughelli-Coleti, Italia sacra, t. I, p. 529.

2. V. Lettre de Jean VIII à Louis 11 (Lœwenfeld, Epist. pontif. rom. ined., ep. 56, p. 32-33). Tout bien examiné, il me paraît impossible de voir dans le personnage visé par Jean VIII un autre que Sergius II de Naples. Tout lui convient et ne convient guère qu'à lui. Ni Tévôque, ni l'hypate de Gaëte n'étaient d'assez gros personnages pour motiver un pareil déploiement de menaces. Lœwenfeld [ihid.) songe à un prince grec; mais il n'y avait pas de prince grec en pareille posture.

3. V. Erchempert, Hist, Langoh. Benev.^ c. xxxix [Script, rer. Lang., p. 249).

Jean VIII ne se contente pas du reste d'écrire, il paye de sa personne, et se rend auprès de l'empereur pour essayer de le réconcilier avec le duc de Bénévent '.

Mais tandis qu'il travaille à soutenir la fortune de l'Empire en Italie, Jean Vllt n'oublie pas ses intérêts au delà des Alpes. A l'exemple encore d'Hadrien II , il s'engage dans une campagne de revendication au sujet de l'héritage de Lothaire IL Charles le Chauve entend de nouveau les menaces pontificales retentir à ses oreilles : ce J'irai à vous la verge à la main, lui écrit Jean VIII ; mon prédécesseur n'a pu donner suite à son projet, la maladie l'en a empêché, mais il n'en sera pas ainsi de moi-, w Les deux fils de Louis le Germanique, Charles le Gros et Louis III, qui ont imité les empiétements de Charles le Chauve, n'échappent pas non plus aux vertes semonces du pape^, gardien vigilant des droits de l'empereur. A bout de patience, Jean VIII en viendra un jour à traiter Charles le Gros en véritable excommunié^. On dirait même que le trop zélé pontife s'est tellement identifié avec les intérêts de son empereur, qu'il en perd toute préoccupation pour l'avenir, et s'interdit d'avance les combinaisons diverses qui s'offriront au premier changement d'état de choses. Louis II, qui n'avait point d'héritier, songeait à passer ses états à son cousin Carloman. Au lieu de mettre des entraves à ce projet, Jean VIII semble plutôt le favoriser. Sans aller jusqu'à s'engager pour le choix du futur empereur, il consent du moins à s'associer avec le chef de la maison de Germanie pour la tutelle à venir de l'impératrice Engelberge, Engelberge qui a su du reste s'em-

1. V. Lettre de Jean VUl à Charles le Chauve (Lœwenfeld, Epist. pontif. rom. ined., ep. 47, p. 26).

2. V. Hincmari Annales, a. 873 (Pertz, SS., t. I, p. 495-496).

3. V. JafFé-Ewald, n» 3000, où la lettre est donnée faussement comme adressée à Louis le Germanique et à Charles le Chauve. Jean VIII y recommande cependant à ses deux correspondants de ne pas déflorer leur jeunesse : (( ne amittatis flores vestre nobilissime juventutis » [Neues Archiv, t. V, p. 310, ep. 38), ce qui est assez clair.

4. V. Lettre de Jean VIII à Engelberge, où il est question de Charles, sans autre désignation; mais ce Charles paraît bien être le fils de Louis le Germanique, et non Charles le Chauve. V. Neues Archis', t. V, p. 312, ep, 44.

parer de son admiration et de ses sympathies ^ A Vérone, où l'acte s'est passé ^, auctine parole décisive n'a été prononcée par lui, mais il semble que le jeu soit dangereux, au moment où l'édifice qu'il a tant travaillé à soutenir est prêt à s'écrouler, où, Louis II disparu, il va falloir tout reconstruire avec des artisans nouveaux. On peut du moins juger par là à quel point le pontife se croyait lié par le pacte d'union et d'amitié qui existait entre la papauté et l'Empire.

A ce pacte, Jean VIII est resté fidèle jusqu'au bout, sans marchander son concours, sans réclamer contre aucune des attributions du pouvoir impérial qu'il avait trouvées en exercice à son arrivée au souverain pontificat, ne leur demandant que d'avoir une origine légale, d'être issues d'une convention régulière de l'Empire avec le Saint-Siège. C'était, avant lui, le privilège reconnu de l'Empereur qu'un évêque du Royaume ne put être consacré sans son agrément. Jean VIII maintient ce privilège, et l'un de ses premiers actes est de lui donner une particulière confirmation ^. Bien loin de mettre obstacle au fonctionnement de la justice, tel que l'avait organisé la constitution de Lothaire P^' en 824, on voit ses missi assister l'impératrice Engelberge, même dans des causes criminelles où le coupable est un évêque ^. Il ne se plaint que quand l'Empire sort de la légalité, lorsqu'il distribue, par décrets particuliers, des charges et des bénéfices qui appartiennent au Saint-Siège en vertu de préceptes généraux ayant toute la formalité et toute la force des lois^ Encore se contente-t-il parfois de demander le déplacement de fonctionnaires trop insolents^. Et toutes ces réclamations,

1. Jean VIII, écrivant à Engelberge en 878, la louera de son esprit très aiguisé : « ingenii acutissimi », de son habituelle bonté : (( solita bonitate » et du dévouement enflammé dont elle brûle pour l'Église romaine, depuis toujours : « ab exordio ». Migne, t. CXXVI, ep. 119, p. 772.

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