V. Ibid
refusait de rappeler de Bulgarie le clergé grec qu'il y avait envoyé*. La mort sauva le vieux patriarche de ce suprême : déshonneur. Il n'était plus, lorsque les légats du Pape arri- | vèrent à Byzance ; et Photius, réconcilié avec l'empereur Basile, avait repris possession du siège patriarcal^.
Photius. Mais si la question bulgare ne pouvait plus nuire à Ignace, elle pouvait en revanche, dans l'état d'esprit où se trouvait Jean VIII, servir beaucoup à son successeur pour obtenir sa réconciliation avec Rome. Depuis longtemps, JeanVIII était frappé de cette idée que Photius avait autrefois moins empiété qu'Ignace sur les droits du Saint-Siège en Bulgarie; I il en avait même fait la remarque au roi Boris^. Lorsqu'il sut que, depuis sa rentrée en charge, le patriarche excommunié s'était abstenu de toute ordination dans l'Eglise bulgare*, ses dispositions devinrent tout à fait bienveillantes.
Pour qui s'est donné la peine de pénétrer un peu avant dans les préoccupations du pape Jean YIII durant ces deux mémorables années de 878 et de 879, il est clair que la perspective de recouvrer la direction religieuse des Bulgares n'a pas seule contribué à lui faire prendre des sentiments plus favorables à l'égard de Photius. Indépendamment de la conviction où il était qu'une restauration de l'ancien patriarche ramènerait enfin la paix dans l'Eglise byzantine ^, Jean YIII avait le sens politique trop éveillé, pour ne pas s'apercevoir qu'il y avait là un service à rendre à l'empereur Basile, et que ce service se paierait, s'il le voulait, en subsides de
1. V. Lettre de Jean VIII à Ignace (Migne, ep. 111, p. 763-4) ; Lettre au clergé grec (ibid.^ ep. 112, p. 764-5); Lettres à l'empereur Basile (ep. 113 et 114, p. 765-767).
2. V. Hergenrœther, qui a très justement reporté la mort d'Ignace au 23 octobre de Tannée 877 {Photius, t. II, p. 285).
3. \. Lettre de Jean VIII à Michel (Boris), dans le Neues Archiv, t. V, p. 308.
4. V. la déclaration que fit à ce sujet Photius dans le concile byzantin de 879 (Coleti, Concilia, t. XI, p. 385 C). Ceux qui suspecteraient la sincérité de ses paroles doivent songer que presque toute l'Eglise orientale était là, et en particulier les évêques bulgares auxquels Photius ne pouvait espérer en imposer.
5. V. Lettre de Jean VIII à Basile (Migne, ep. 243, p. 853-4). Cf. ep. 244, p. 864; ep. 242, p. 865.
guerre, plus nécessaires alors que jamais au pouvoir pontifical. Jamais en effet situation plus critique n'avait enserré le belliqueux vieillard. L'année 879 pourrait s'appeler la Crise de son pontificat. En butte aux incessantes tracasseries de son voisin de Spolète, perpétuellement sous la menace d'une iacursion des Sarrasins, sans espoir du côté des princes carolingiens dont aucun ne voulait ou n'osait ramasser le sceptre impérial tombé des mains mourantes de Charles le Chauve, Jean VIII devait forcément se retourner du côté de Constantinople. Car il arrivait précisément qu'au moment où le jeune empire romain, œuvre hâtive de Léon III et de Charlemagne, se mourait de mort prématurée, le vieil empire d'Orient semblait au contraire reprendre une vie nouvelle, et poussait des attaques de toutes parts, à la conquête de ses anciennes provinces perdues. L'Italie méridionale voyait reparaître ses légions et ses stratèges, tandis que dans les eaux de l'Adriatique et de la mer Tyrrhénienne, ses puissants dromons livraient des combats victorieux aux vaisseaux sarrasins i.
Jean VIII, on peut le déduire d'une de ses lettres, s'était entendu avec Fempereur Basile pour que l'envoi d'une flotte ])yzantine dans les eaux romaines suivît de près la réintégralion officielle de Photius par les légats pontificaux-. Mais ce qui ressort d'un grand nombre d'autres lettres, c'est que Tardent désir d'arracher la Bulgarie à l'influence religieuse de Byzance a été, dans toute cette affaire, la pensée première et est restée la préoccupation dominante de Jean VIII ^; c'est qu'au fond de ce désir du Pontife, il y eut, non pas un sentiment de vulgaire ambition, un besoin d'étendre à tout prix son pouvoir, mais la volonté énergique de sauvegarder la foi chrétienne du peuple bulgare. Je n'en veux ni à votre argent, ni à votre indépendance; je ne tiens qu'à vos âmes, écrivait-
1. V. Lettre de Jean VIII au spathaire Grégoire (Migae, ep. 286, p. 899), Lettre à Charles le Gros (ep. 301, p. 914) ; Constantin Porphyrogénète, Vie de Basile (Migne, P. G., t. CIX, p. 319-321). •
2. Nous avons encore la lettre de Jean VIII où il remercie l'empereur Basile de l'envoi de ses dromons. V. Migne, ep. 296, p. 909.
3. V. Migne, ep. 243, p. 856; ep. 245, p. 866; ep. 247, p.. 869; ep. 248, p. 872,
il à Boris ^ Avec une clairvoyance qui lui fait honneur, Jean VIII voyait venir les temps où Byzance se détacherait entièrement de l'unité romaine, et entraînerait avec elle les jeunes chrétientés slaves qu'elle aurait façonnées à ses idées et à ses préventions.
En définitive, si le pape Jean YIII s'est décidé à absoudre l'intrus tant de fois condamné par ses prédécesseurs, ce ne fut de sa part ni un acte de faiblesse, ni un acte de légèreté. 11 lui parut seulement que l'avenir religieux de tout un peuple valait bien un compromis de ce genre, entouré, comme il l'était, de toutes les réserves et de toutes les restrictions désirables^.
Le seul côté vulnérable, en apparence du moins, de ce grand acte de la politique ecclésiastique de Jean YIII, c'est qu'en cherchant à garantir les Bulgares d'un schisme éventuel, le pontife semblait prendre à cœur de précipiter le schisme de toute l'Eglise byzantine. N'était-il pas à craindre en effet que, livrés à un patriarche qui 'avait si hautement et si savamment décrié l'Eglise latine et le pontificat romain, les Orientaux ne prissent des pensées de plus en plus hostiles à l'égard de l'Occident, et qu'on ne vît éclater soudainement, sous cette influence néfaste, les nombreux germes de discorde que recelait le vieux fonds byzantin?
Dans l'état actuel des études sur Photius, même après les savants travaux du cardinal Hergenrœther, il est difficile de ne pas envisager les choses à ce point de vue défavorable. Déjà, au treizième siècle, le pape Clément IV ne voyait pas d'autre origine au schisme grec que la réintégration de Photius par Jean VHP. De nos jours, il est peu d'historiens catholiques qui n'estiment qu'il y ait eu là une faute, très excusable assurément, mais très funeste. Jean VIII, trop naïf, à ce qu'il paraît, et trop crédule, se serait tout sim-