‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 41 sur 148 · V. Migne, ep. 246, p · texte numérisé non relu

V. Migne, ep. 246, p

2. De fait, l'ancienne Mésie inférieure, qui avait été longtemps et restait peut-être encore le centre de la puissance bulgare, relevait du patriarcat de Constantinople en vertu de la novelle 131® de Justinien, promulguée api'ès entente avec le pape Vigile. V. Le Quien, Oriens Christianus, t. II, p. 19.

3. V. Actes du Synode de 879, sess. I et IV. (Coleti, t. XI, p. 388 et 460.)

4. V. la Nova tactica récemment éditée par H. Gelzer ( Georgli Cyprii descriptio orbis romani, p. 57 sqq. Lipsiœ, 1890), et dont la rédaction est certainement du temps de Léon VI le Philosophe (a. 886-911). Ce n'est pas une raison cependant d'attribuer à cet empereur la cession de la Bulgarie, comme on le fait communément (p. ex. Le Quien, Oriens Christianus,

LES BULGARES 'l

Et cependant le but suprême que visait Jean VJli ne lut pas atteint, moins par la faute de Photius que par celle des Bulgares.

Le mal byzantin. Afin de soustraire la jeune chrétienté à l'influence hellénique qu'il jugait funeste, le prévoyant pontife avait compris qu'il ne suffisait pas d'enlever au patriarcat de Gonstantinople, pour le transférer à Rome, le droit d'investir et de confirmer le chef de la hiérarchie bulgare, quel que fût d'ailleurs son titre. Il fallait surtout lui arracher en quelque sorte l'âme byzantine, qui l'animait depuis une dizaine d'années; lui insinuer à la place l'âme romaine, l'esprit de l'Église occidentale. Non pas que Jean YIII estimât qu'il y eût alors entre l'Orient et l'Occident une différence essentielle dans la doctrine, — il se plaisait même à proclamer le contraire 1, — mais il avait le sentiment que sous la conformité d'un même symbole vivaient deux tendances divergentes, qui en se développant, en poussant chacune ses conséquences naturelles, finiraient par jeter les deux Eglises à des distances difficiles à rapprocher. Aussi exigeait-il que le roi Boris congédiât le clergé grec que lui avait envoyé Gonstantinople, et redemandât à Rome de nouveaux initiateurs dans la foi^.

Mais il était déjà trop tard. Au contact avec les gens de Byzance, Boris avait pris de leurs idées ce qu'elles contenaient de plus funeste au point de vue de l'assimilation avec rOccident. La première de toutes les nations slaves, la

t. I, p. 100, et Wiltsch, Handbuch der kirchlichen Géographie^ t. I, p. 404), Il est clair, par la lettre de Jean VIII, que ce fut l'œuvre de Basile et de Photius. Dans la Nova tactica de Léon YI figurent, il est vrai, deux cités maritimes, Mesembria et Debeltos, qui auraient alors, d'après une opinion très accréditée , fait partie du royaume bulgare. (V. la carte n» 79 du Hand- Atlas de Sprunner-Menke, 3« édition.) Mais, pour Debeltos, cela est en contradiction avec la cortespondance du patriarche Nicolas (Migne, P. C, t. CXI, ep. VI, p. 58); et il n'est pas moins évident, par le témoignage du continuateur de Théophane, que, du temps de Léon VI, la ville de Mesembria relevait de l'empire byzantin. V. Vie de Constantin Porphyrogénète, c. 10 (Migne, t. CIX, p. 406).

4. V. Lettre de Jean Vlfl à Boris. (Migne, ep. 8^ p. 759.) 2. V. les Lettres de Jean VIII (Migne, ep. 217, 218, 219, 231, 236, 308, 333).

Bulgarie venait de contracter ce que j'appellerai le mal byzantin, sans attacher au mot de sens injurieux : la passion de l'autonomie religieuse et de l'autocratie politique. Gomme plus tard les Russes, élevés, eux aussi, à l'école de Byzance^, les chefs bulgares ne comprendront plus l'organisation religieuse d'un pays indépendant, autrement qu'avec l'indépendance de toute juridiction étrangère; de môme que, dans l'ordre politique, le basileus byzantin, l'autocrator couronné de Dieu restera leur idéal, avec son pouvoir en quelque sorte suréminent, et découlant directement de source divine. L'histoire du premier empire bulgare jusqu'à sa chute en 1019, n'est guère autre chose que la poursuite de cet idéal. Il ne renaîtra même plus tard, à la fin du douzième siècle, que pour reprendre son ancien rêve.

Le refus de Boris d'échanger son clergé grec contre un clergé romain, n'eut pas d'autre cause. La hiérarchie que lui avait donnée Byzance ne le satisfaisait qu'à demi; son chef ^n'était pas revêtu de la dignité patriarcale, et dans les idées empruntées par les Bulgares aux Byzantins, il n'y avait pas de basileus couronné de Dieu sans la bénédiction d'un patriarche. Mais, telle qu'elle était, cette hiérarchie avait de quoi fonctionner et se perpétuer, et le roi bulgare préféra s'y tenir, plutôt que de négocier inutilement avec le pape Jean VIII. Ce qui était arrivé à Formose lui disait assez ce qu'il fallait attendre d'un tel pape, surtout s'il est vrai, comme on peut le craindre, que l'évêque de Porto, dans l'espoir d'être placé à la tête de l'Eglise bulgare, s'était permis d'entretenir Boris dans ses idées d'autonomie religieuse.

On a dit que Boris s'était ravisé depuis. On a été jusqu'à citer le nom du pape, Marin P', avec lequel il aurait conclu une entente dont on ne donne pas du reste — et pour cause — les conditions^. Ce n'est là qu'une de ces hypothèses artificielles, sans base documentaire, comme on en a tant construit, à propos des relations de la Bulgarie avec le Saint- Siège. La seule chose, au contraire, qu'on puisse tirer des documents, c'est que Boris, sans rompre ouvertement avec

1. V. A. Leroy-Beaulieu, l'Empire des Tsars et les Russes, t. III, p. 74 sqq; p. 167 sqq.

2. V. Martinov, Annus ecclesiasticus grœco-slavus, p. 120 et 187.

Rome, a traité jusqu'au bout son Église comme si Rome n'existait pas, remaniant les diocèses, en instituant de nouveaux ^ introduisant enfin une langue liturgique nouvelle, au moment même où le Saint-Siège venait de la proscrire^. Le premier prince chrétien des Bulgares, il est inutile de se le dissimuler, mourut sans avoir été guéri de la maladie autonomiste dont il avait pris le germe dans la fréquentation des Byzantins.

Ses successeurs furent "atteints du même mal et ne s'en guérirent pas davantage : tant le 'virus était entré dans le sang, je ne dis pas de la nation, mais de ses chefs. Seulement, plus avides que Boris de réaliser l'autre moitié de l'idéal byzantin, de conquérir enfin la dignité de Basileus, de Tsar, selon la traduction slave du mot, ils ont été amenés un jour, pour s'en assurer la possession, à s'adresser aux pontifes romains. Trop généralisée, mal définie dans ses causes et ses intentions, cette démarche de certains rois bulgares a donné naissance à l'opinion, aujourd'hui très répandue, que durant le dixième siècle, la Bulgarie s'était remise sérieusement et définitivement dans la dépendance de l'Église romaine. On a vu l'abandon de l'idéal byzantin là où il n'y avait en réalité qu'un jeu pour le mieux atteindre : jeu d'oscillation entre Rome et Gonstantinople, tout à fait semblable à celui que nous avons déjà constaté sur le terrain religieux, et qui n'a servi pareillement qu'à livrerj davantage la Bulgarie à l'influence byzantine.

Une fois encore, et malgré l'emploi d'une politique plus conciliante, la Papauté eut finalement le désavantage dans cette compétition avec Gonstantinople, impuissante qu'elle était à aller jusqu'au» bout des exigences bulgares, sans renoncer à son principe ou trahir ses devoirs.

Quoique Jean VIII eût déjà disparu de la scène à l'époque où les knès de Bulgarie mirent le couronnement à leur ambition, en acquérant le titre de basileus avec toutes les prérogatives et tous les honneurs attachés à la dignité impériale, ce n'est pas nous éloigner de notre sujet que de chercher à retrouver la manière dont ils sont arrivés à leur fin, et les

1. V. Vita démentis, c. 17, 23. (Migne, P. G., t. CXXVI, p. 1224, 1229.)

2, V. plus loin, au ch. m.

1 j L !•: I» A V E J I : \ N V I II

conséquences qui s'ensuivirent pour la religion comme pour la prospérité de leurs peuples. Laisser le problème en suspens, serait arrêter à moitié chemin la plupart des conclusions qui sont sorties des précédentes recherches. Nous avons besoin de savoir au juste jusqu'où la Bulgarie a été conduite par sa formation byzantine et orientale, non seulement pour juger si le pape Jean VIII avait tort ou raison de vouloir lui inoculer l'esprit romain de l'Occident, mais parce que la puissance de cette formation originelle a survécu à toutes les révolutions et à tous les siècles, et, après avoir décidé du passé, demeure, dans le présent, le moteur inaperçu de la politique bulgare.

Que les vrais historiens se rassurent. Cette étude est conçue en dehors de toute préoccupation d'ordre pratique. Elle ne vise qu'à remettre la vérité dans les faits, autant, bien entendu, que cette vérité se laisse saisir. Mais ce n'en est pas moins une satisfaction très légitime de pouvoir offrir, ou plus exactement, de croire qu'on peut offrir aux hommes d'action une base d'appréciation consciencieusement établie. N'obtiendrait-on d'autre résultat que d'empêcher l'histoire d'être une fois de plus ce qu'elle est trop souvent, l'inspiratrice de conseils funestes, on ne perd pas son temps à ruiner des précédents qui sont de pure invention ou qu'une information inexacte a dénaturés.

Le tsar bulgare. — Le pouvoir que Boris avait abandonné à son Ris aîné Vladimir n'était pas encore entièrement constitué sur le modèle de l'autocratie byzantine. Le titre manquait, ainsi que les attributs de la puissance impériale. On répète souvent le contraire, mais c'est à tort. La Vie de saint Clément de Bulgarie ne permet pas de doute à cet égard : le premier knès bulgare qui fut ou se crut basileus, n'est point Boris, mais Syméon, son deuxième successeur^.

Il est même fort à croire que si Vladimir eût réussi à se maintenir plus longtemps au pouvoir, les Bulgares auraient désappris les grands mots d'église autonome et d'autocrator couronné de Dieu^. Celui-là sûrement ne fut pas hanté par

1. V. Vie de S. Clément, ch. xix (Migne, P. G., t. CXXVI, p. 1226).

2. D'après une opinion qui n'est pas encore abandonnée de tous, Yladimir n'aurait régné qu'un an, de 888 à 889 (V. Mas-Latrie, Trésor de chronologie y.

l'idéal byzantin. C'était une manière de vieux-conservateur bulgare, comme il en resta plus d'un dans les rangs de l'aristocratie, longtemps encore après la christianisation générale de la nation. Tel, au siècle suivant, cet ambassadeur du tsar Pierre, qui n'était pas encore baptisé, et qui, pour affublé qu'il fût du titre byzantin de patrice, ne se montra pas moins, parmi les splendeurs de la cour de Nicéphore Phocas, dans le rude accoutrement des guerriers d'autrefois, la ceinture de bronze aux reins, mal lavé, et les cheveux tondus à la turque ^ Attaché aux vieilles mœurs, à la vieille religion» aux vieux vices, Vladimir se souciait médiocrement d'être couronné de Dieu, pourvu qu'il eût en tête son casque de guerre, dur à la lance, dur à l'épée. Jamais, apparemment, il ne se serait avisé, comme son religieux père, de questionner le pontife de Rome, pour savoir si les femmes bulgares pouvaient devenir bonnes chrétiennes, tout en continuant à porter la culotte nationale^. J'ai déjà dit comment Boris mit à la raison ce fils païen et ribaud.

Un petit moine fut installé à sa place.

Syméon, le plus jeune des fils de Boris, s'essayait à la vie monastique, peut-être en compagnie et dans le même couvent que son vieux père^, lorsque celui-ci le tira de ses

p. 1759). C'est manifestement une erreur. Dans l'Histoire des XV Martyrs, comme dans la Vie de S. Clément, il est dit formellement que Vladimir régna quatre ans (V. Migne , t. CXXVI, p. 213, et p. 1226)^ et nous savons de plus, par le témoignage des Annales de Fulde, qu'en 892 les Bulgares avaient pour roi Vladimir, qu'elles appellent Landimir ou Laodomur (V. Pertz, SS., t. I, p. 408) Du reste, la confusion ne s'est faite sur ce point que parce qu'elle existait sur un autre, je veux dire sur la date de l'avènement de Syméon, successeur de Vladimir. On plaçait cet avènement en 889, parce qu'on supposait que la première campagne de Syméon contre l'Empire byzantin avait eu lieu cette année-là (V. Murait, Essai de chronographie byzantine , t. I, p. 470). Or, la première campagne de Syméon, n'a pas commencé avant le 17 mai 893. Pour conclure, Vladimir a pris le pouvoir à la fin de l'année 888 ou au commencement de l'année 889, et ne l'a quitté qu'à la fin de l'année 892, ou au commencement de l'année 893.

1. V. Liulprand, Legatio, ch. xix (Pertz, SS., t. III, p. 351).

2. Y . Responsa Nicolai F ad Bulgaros, ch. lix (Migne, P. Z., t. CXIX, p. 102).

3. On ne connaît, je crois, que par Liutprand la première vocation monastique de Syméon (V. Antapodosis,\i\. TII, ch. xxix, ap. Pertz, SS., t. III, p. 309) ;

saintes contemplations pour lui confier le commandement du peuple bulgare*. Par ses mœurs, par son éducation, Syméon faisait avec son frère aîné un singulier contraste. Élevé à Byzance, formé aux lettres divines et humaines dans le giron des pédagogues grecs, il ressemblait plus à un pensionnaire de la Magnaura qu'à un enfant de la steppe. Aussi le surnommait-on le demi-grec, Vhémiargos-, En vrai mangeur de cuir qu'il était, — c'est ainsi qu'on appelait à Byzance les Bulgares mal civilisés, — Vladimir avait dû plus d'une fois regarder en pitié ce descendant dégénéré du belliqueux Krum, qui passait son temps sur des grimoires, et ne savait même pas vider hardiment une coupe de vin^.

Or, dans cette âme d'ascète couvait le feu longtemps comprimé d'une violente ambition. Sous la couche brillante de civilisation hellénique qu'il avait reçue, la barbarie native du Bulgare se dissimulait, mais gardait toute sa vie. Aucun peutêtre de ses farouches prédécesseurs ne versa plus de sang, n'accumula plus de ruines, que ce pieux méditateur des choses divines, comme l'appelait son père spirituel, le patriarche Nicolas*. Aucun n'incendia plus d'églises, ne chassa plus de moines, n'épouvanta plus de vierges que cet ancien familier des laures monastiques.

C'est qu'en effet son long séjour dans la capitale de l'Empire n'avait pas seulement inspiré au jeune Syméon le goût de l'éloquence de Démosthène et des syllogismes d'Aristote.

mais le fait s'accorde bien avec certaines allusions de la correspondance du patriarche Nicolas (V. Lettre de Nicolas à Syméon, ap. Migne, P. G., t. CXI, ép. XIV, p. 101). Le goût de la vie monastique est du reste l'un de ceux que les Bulgares^ et, en général, les Slaves, prirent le plus vite au contact des Byzantins.

1. Syméon, à cette date, en 893, n'avait guère plus de vingt-huit ans. Car un passage de la correspondance du patriarche Nicolas m'a permis de retrouver la date approximative de la naissance de ce prince. En 924, Nicolas lui écrit de réfléchir qu'il approche de la soixantaine (V. Lettres de Nicolas, ap. Migne, t. CXI, ép, xxix, p. 183), ce qui reporte sa naissance aux environs de l'année 864.

2. V. Liutprand, Antapodosis, liv. III (Pertz, SS., t. I, p. 309).

3. « O'ivou àysuaTOç », selon le mot du patriarche Nicolas. V. Lettre xiv» p. 101.

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