V. Lettre de Nicolas à Syméon, ép. xvii, p
La splendeur des édifices sacrés et profanes, les merveilles de l'art les délicatesses de la table et du vêlement, tous les raffinements enfin d'une civilisation arrivée à son terme extrême, n'étaient pas non plus ce qui l'avait séduit davantage encore que l'enivrement d'une telle vie fût bien naturel au cœur d'un adolescent nourri jusque-là dans les rustiques nalais de Preslava, et accoutumé à respirer l'acre senteur des peaux de bêtes. Pour ce fils de roi, la grande curiosité, comme la grande émotion, avait été dans le spectacle de cette rovauté incomparable, de ce merveilleux appareil de la maiesté impériale, où tout était savamment combiné en vue de produire l'image et de donner l'impression d'une puissance
surhumaine. • j •
Quelle éblouissante féerie pour un enfant encore a demi sauvage, que les solennelles réceptions dans le grand triclinium de la Magnaura', quand les princes, les ambassadeurs étrangers venaient faire la triple adoration aux pieds du Basileus trônant mystérieusement dans la concha, à demi cache nar un arbre au feuillage d'or, et de toutes paris gardé par des fauves aux flancs d'airain revêtus d'or! De quels yeux, a la fois épouvantés et ravis, le petit Bulgare voyait tout d un coup lorsque les adorateurs approchaient du trône, les grands lions, paisiblement couchés, se dresser sur leurs pattes, remuer furieusement la queue, ouvrir la gueule et, la langue vibrante, pousser des rugissements formidables, tandis que, sur toutes les branches de l'arbre d'or, chantaient, sifflaient, roucoulaient, chacun suivant sa nature artificielle, des oiseaux d'or aux mille formes. Et Lui, le grand, le divm Autocrator, à peine visible tout à l'heure sur un trône qui touchait à terre, apparaissait maintenant presque a la voûte, toujours sur son trône,mais dans un costume plus majestueux,
1 La Magnaura, vaste édifice situé en dehors et tout près du palais sacré (V. Llutprand, Antapodosis, liv. VI, ch. v, ap. Port., SS t III, 338 avec un grand triolinium, ou salle du trône, pour les réception» extraordinaires (V. Constantin Porphyr., De cerimoniis, liv. III, ch. xv, ap. MiTue P G., t. CXII, p. 1047), avec, en outre, des appartements et des portiq^es'où les jeunes gens de grande famille suivaient les leçons des plus fllustres maîtres. V. le Continuateur de Théophane , ne de TheophUe, ch. XXIX (Migne, P. G., t. CIX, p. 207).
resplendissant sous la chlamydede pourpre brochée d'or, le front éclairé du feu des pierreries du stemma impérial*.
Et puis c'était, aux jours de fête, la pompe inoubliable des grandes processions à Sainte-Sophie : les maisons pavoisées, les rues jonchées de fleurs, parfumées de roses, de romarin et de laurier ; l'immense foule, pieds nus, attendant le Maître ; la porte d'airain du palais sacré s'ouvrant au bruit des orgues puissantes, aux acclamations des factions blanches et rouges, et, s'avançant dans l'étincellement des armes, le chatoiement des étoffes, le flamboiement des bannières, le cortège infini de la (' proéleusis » royale, les magistri, les drongaires, les spathaires, les protospathaires, les logothètes, les praepositi, les praefecti, les candidati, les spatharocandidati; et parmi tant de grandeurs, parmi tant d'illustres personnages, guerriers, politiques, savants, tous les yeux el tous les cœurs ne se tournant que vers un seul, toutes les voix se fondant dans une clameur unique, dans un « polychronion » sans fin, pour le beau, l'invincible, le fort, l'immortel Basileus couronné du Christ^».
Une telle scène pouvait prêter à rire, quand le spectateur avait la causticité d'un Liutprand, et que l'objet de ces pompeuses litanies était, comme l'empereur Nicéphore Phocas, un petit homme à figure noire, gros par devant, sec par derrière, avec un nez crochu, et deux petits yeux luisants sous d'énormes sourcils'.
1. Liutprand nous a laissé le curieux récit d'une réception de ce genre, qui lui avait été faite à lui-même, lors de sa première ambassade à Constantinople. V. Autapodosis, liv. VI^ ch. v (Pertz, SS., t. III, p, 338). On voit de reste, par le Livre des cérémonies de Constantin Porphyrogénète (lib. II, ch. XV, p. 1052), que toutes ces prestidigitations étaient réglées par le cérémonial.
2. V. le cérémonial des processions à Sainte-Sophie, dans le Livre des cérémonies, liv. I, ch. i (Migne, ibid., p. 79 sqq.). Liutprand, à l'époque de sa deuxième ambassade, s'est trouvé à une procession de ce genre; mais, cette fois, le très susceptible évéque de Crémone est furieux contre les Grecs, qui ne l'ont pas reçu avec assez d'égards, et sa narration se ressent de sa mauvaise humeur : ce n'est pas un tableau, c'est une charge. V. Legatio, ch. ii (Pertz, ibid., p. 349).
3. J'estompe légèrement certains coups de crayon indiscrets de Liutprand. Exactement, l'évêque de Crémone a dit de Nicéphore Phocas qu'il était
Mais le Basileus qui s'offrait alors à l'admiration naïve du jeune Bulgare passait pour être le plus bel homme et le premier cavalier de l'Empire. C'était le Macédonien Basile, aux formes athlétiques, à la haute stature, avec une tête superbe et d'un aspect si saisissant, qu'en le voyant pour la première fois, l'empereur Michel III l'Ivrogne, qui avait quelquefois de l'esprit après boire, le surnomma du coup « Képhalâ », et qu'il dit à l'impératrice Théodora, en le lui présentant : « Voyez donc, mère, sur quel beau mâle j'ai mis la main*. »
Le curieux spectacle encore, et bien propre à frapper une imagination neuve, que les fréquentes exhibitions, dans la ville royale ou sur la Gorne-d'Or, de la personne sacrée du Basileus, avec, à chaque instant, ces changements de costume qui, en multipliant les formes extérieures de l'autorité impériale, semblaient en multiplier la puissance et lui prêter quelque chose de l'inépuisable rayonnement de la majesté divine. Tout à l'heure, l'empereur s'avançait en saie de pourpre ou violette, l'épée à poignée d'or au côté, sur les épaules la splendide pelisse militaire, le scaramangion à fourrures et à fleurs; le voici maintenant dans le dibétésion, dans la longue tunique à broderies. Plus loin, c'est le tour d'apparaître sous les brillants ramages du tzitzakion, et, pour finir, comme suprême décor, la pourpre éclatante de la chlamyde impériale. Au départ, le front du Basileus était ceint du stemma à fond blanc ; il le sera, au retour, du stemma à fond rouge, à moins qu'un caprice du jour n'ait fait préférer la tiare constellée de pierreries, ou la toufa aux plumes ondoyantes-.
De nos jours, on se plaît à signaler comme une originalité •et une nouveauté le goût de l'empereur allemand pour les
« ventre extensum, natibus siccum » [Legatio, ch. m, p. 347). Son dessin d'ailleurs, quoique poussé à la caricature, ne diffère pas sensiblement, pour l'essentiel, du portrait que nous a laissé l'historien byzantin, Léon Diacre, qui avait, lui aussi, personnellement connu l'empereur Nicéphore. V. Léon Diacre, ffistorix, liv. III, ch. vm (Migne, P. G., t. CXVII, p. 732).
1. V. le Continuateur de Georges le Moine, Vie de Michel III, ch. x (Migne, P. G., t. CIX, p. 881); Constantin Porphyrogénète, Vie de Basile, ch. IV, XIII, XV (Migne, ihid., p. 232, 245, 249).
2. V. Le Livre des cérémonies, 1. I, ch. xxxvii. (Migne, P, G., t. CXII, vp. 431 sqq.)
multiples transformations de costume ; il n'y a là, en réalité, qu'un jeu renouvelé des Grecs, l'exploitation plus ou moins consciente de ce vieux fonds de naïveté humaine, un peu épuisé aujourd'hui, mais qui était alors en plein rendement. Il rendit même au delà de toute mesure dans l'àme bulgare. Cette vision impériale qui avait enchanté sa jeunesse, Syméon en gardera toute sa vie l'enivrante obsession. Ni les austérités de la sainte montagne, ni les pieuses contemplations de la solitude monastique, ne parviendront à la conjurer. Sans exagération, ce roi qui avait porté le voile et la robe noire, ne s'est tant agité, ne s'est tant couvert de gloire çt de sang, que par amour des bottes rouges et des hauts de chausses vermeils ^
Mais avant de chercher là preuve d'une telle assertion dans l'examen direct des faits, nous avons besoin de fouiller encore plus avant dans l'état d'esprit où son éducation byzantine avait mis le futur tsar bulgare. La passion du pouvoir impérial, qui en fut le principal résultat, ne fournit d'explication aux événements qu'autant qu'on se rend un compte exact de la nature de cette passion et des idées qui s'y mêlèrent dans la tête de Syméon, comme aussi dans la tête de ses successeurs. C'est l'unique moyen de nous préparer à voir clairement si l'idéal politique dont la Bulgarie s'est éprise a servi réellement à la rapprocher de Rome, ou s'il ne l'a pas plutôt condamnée à graviter fatalement autour de Byzance, pour finir par se briser contre elle, comme un satellite affolé qui tomberait sur son centre d'attraction.
Il est clair que la dignité impériale, telle que la concevait Syméon, ne pouvait différer de celle qu'il avait vue si brillamment fonctionner à Constantinople. C'était celle-là qui
1. On sait que Ftiii des attributs les plus remarqués de l'autorité impériale était la chaussure rouge et les hauts de chausses de pourpre, ou, comme dit Yillehardouin, « les lieuses vermeilles ». Rien déplus curieux, à ce propos, que ce que raconte Léon Diacre du patrice Bardas, autorisé à se chausser de pourpre comme membre d'une famille impériale. Un jour, une grande terreur le prit : ses « pédila » avaient changé de couleur; ils étaient maintenant tout noirs, présage certain que sa fortune allait être renversée. On eut toutes les peines du monde à le rassurer, en lui faisant remarquer qu'il se trompait, que jamais il n'avait porté des bottes d'un plus beau rouge. V. Léon Diacre, Historix, liv. VII, ch. vi. (Migne, P. G., t. CXVII, p. 833.)
avait excité son désir, celle-là qui lui était entrée dans les yeux, et dont l'image lui revenait forcément à Tesprit. A vrai dire, l'idée que l'on avait à Byzance du pouvoir impérial, de ses prérogatives et de son principe, ne différait pas essentiellement de celle qui existait alors en Occident, même dans l'esprit des pontifes romains. A Rome, comme à Gonstantinople, on faisait de l'Empire une sorte de monarchie universelle, un droit à la domination du monde, à la cosmocratie, suivant l'expression byzantine ^ De part et d'autre, on mêlait à cette conception ancienne la conception plus récente et toute chrétienne d'une royauté instituée de Dieu pour régir et protéger tous les croyants, où l'empereur était le vicaire temporel du Christ, l'exécuteur suprême et armé de la volonté divine. On ne se distinguait à Byzance, sur ce point de doctrine, que par une tendance à l'exagérer, par une insistance particulière à faire pénétrer dans l'esprit des peuples la conviction que l'empereur régnait au nom du Christ et que sa royauté venait de Dieu -. De part et d'autre, enfin, c'était une égale persuasion que le droit à la domination universelle constituant un privilège inhérent à la race romaine, nul ne pouvait le posséder qu'à titre d'Imperator ou de Basileus des Romains; de même qu'en raison du caractère religieux de ce Saint-Empire, personne n'en était investi que par l'entremise du plus haut dignitaire de l'Église, par le Pape en Occident, par le patriarche à Constantinople.
Les Carolingiens avaient bien essayé, au début, de se soustraire à l'obligation du sacre pontifical. Charlemagne s'était même permis de couronner empereur, de ses propres mains, son fils Louis le Débonnaire^. Mais la prompte inter-
1. « paori>£ia; t'i uôcv ë6voç uTco TToSa; eôyixe. » Lettre du patriarche Nicolas à Syméon. (Migne, P. G., t. CXI, ép. 21, p. 139.) Le pape Jean VIII ne s'exprime pas autrement. Lorsqu'il propose l'Empire au roi de Germanie Louis III, il lui dit en propres termes : « Si, Deo favente, Romanum sumpseritisimperium, omnia vobis régna subjecta existent. » Lettre de Jean VIll au roi Louis. (Migne, P. L., t. CXXVI, ép. 242, p. 853.)
2. 'Ev XpiaTtô padiXeuç; ev Xpiatà) aÙTOxpàirojp, tels sont les titres que prennent constamment les empereurs byzantins de cette époque. V. Boeckius, Corpus inscriptionum grœcaruni, t. IV, n°s 8673-8678.
3. Y. Eginhard, Vita Caroli, c. xxx [^aiîé^Bibliotheca rcruin germanicarum, t. IV, p. 535).
vention du pape Etienne IV avait empêché la tradition de se formera Quant aux Byzantins, ils n'avaient pas de plus grande préoccupation que de mettre en évidence le rapport nécessaire entre la bénédiction patriarcale et la collation de l'Empire, tant il leur semblait que le caractère divin et en quelque sorte inaccessible de la dignité impériale n'en apparaîtrait que plus évident. Le patriarche devait toujours intervenir, non seulement au moment de l'élévation à l'Empire, mais chaque fois que le Basileus avait à prendre la couronne et la chlamyde du sacre. Et pour que cette idée entrât mieux dans les esprits, des histoires] terribles étaient mises en circulation. Ainsi, on racontait que l'empereur Léon IV le Khazar, ayant osé un jour se mettre lui-même sur la tête le stemma sacré, au lieu de se faire couronner par le patriarche, il lui était venu subitement au front un horrible anthrax qui l'avait tué en quelques jours, dans d'intolérables souffrances ^.
En définitive, il n'y avait guère qu'un point accidentel où rOrient fût en désaccord absolu avec l'Occident ; mais il était d'une importance pratique considérable. Tandis que les habitants de la Rome d'Italie se croyaient les héritiers légitimes des anciens Romains, en droit par conséquent de communiquer, par leur libre choix et la consécration de leur pontife suprême, l'autorité impériale dans toute sa plénitude, Byzance prétendait en être l'unique dispensatrice, et en garder pour ainsi dire chez elle toute la source. Quoique son patriarche ne fût point supérieur à celui de la vieille Rome, il n'y avait, paraît-il, aucun doute que le sacre opéré par ses mains ne fût le seul légitime, puisque la couronne et la chlamyde bénites dont il parait ce jour-là le nouvel empereur étaient la même couronne et la même chlamyde qui jadis tombèrent du ciel pour le sacre du premier Basileus chrétien ^.
1. V. Thégan, Vita ffludowici, c. xvii (Pertz, SS., t. II, p. 594).
2. V. Constantin Porphyrogénète, De administrando imjjerio,c.xui{Migne, t. CXIII, p. 181); Théophane, Chronographia, a. 6292 (Migne, t. GVIII, p. 916).
3. V. Constantin Porphyr., ibid. Il est certain qu'au dixième siècle^ du temps de Nicéphore Phocas, ces vêtements n'étaient plus de la première
Mais où les Byzantins s'ingéniaient encore davantage, c'était à attirer à eux seuls le prestige du nom romain, en dépit de la race, de la langue, des mœurs même, si profondément pénétrées déjà des habitudes orientales. Non con* tents de ne plus se désigner autrement que par l'appellation de Romains, de dire Rome en parlant de leur ville, ils^ en étaient venus à donner à leur langue hellénique le nom de langue romaine, encore que le latin, comme le leur écrivait le pape Nicolas!", fût devenu pour eux une langue étrangère et mal comprise *. Par contre, ils trouvaient d'excellentes raisons pour prononcer la disparition de la race romaine, partout où leur empire à eux ne s'étendait pas. E» Italie, à Rome même, il n'y [avait plus, disaient-ils, de Romains, depuis que Rome et l'Italie s'étaient mises sous le joug des Francs. Il n'y avait plus que des Latins ou des Lombards. Le pape Léon III avait eu beau frotter d'huile Gharlemagne, de la tête aux pieds^, ce n'était, après tout, qu'un Latin qui bénissait un barbare, et il ne pouvait sortir de làun vrai Basileus. Le prétendu empereur d'Occident n'était qu'un ^7^^ '.
Personne, plus que Syméon, n'avait été soumis à la pression de l'opinion byzantine ; personne n'avait eu les oreilles plus rebattues de la fameuse théorie de l'Ix ôsou ^aaiXeia *► J'ignore s'il se faisait une idée bien nette du débat qui existait entre l'Orient et l'Occident; mais ce qu'il comprit parfaitement, c'est qu'il lui faudrait devenir Basileus par la
fraîcheur. Liutprand en parle comme de vieilles friperies, et s'esclaffe à voir le petit empereur perdu dans une grande tunique faite à une autre taille. V. Liutprand, Legatio^ c. ix (Pertz, SS., t. III, p. 349).
1. V. Lettre de Nicolas I^"" à V empereur Michel (Migne, P. L., t. CXIX,. ep. 86, p. 932).
2. V. Théophane, Chronographia, a. 6289 (Migne, P. G., t. CVIII, p. 952).
3. V. Lettre de l'empereur Louis II à l'empereur Basile, dans le Chronicort Salernitanum, c. cvii (Pertz, SS., t. III, p. 523-524) ; Liutprand, Legatio,. c. II et XII (Pertz, ibid., p. 347, 349).
4. Il faut voir avec quelle complaisance Tempereur Romain Lacapène la lui remet devant les yeux, lorsqu'il lui écrit ces lettres très curieuses récemment retrouvées et publiées par J. Sakkelion, dans le AsXtiov tyjç taxop. xal iôvoXoY. ÉTatpiaç T^ç *EXXàÔo;, t. I, p. 658 sqq.; et t. II, p, 40 sqq.
^râce et selon le rite de Byzance, s'il tenait à ce que ses états continuassent leur développement dans la direction où ils se trouvaient dès lors engagés.
Le moment était passé, en effet, où Ton pouvait se demander si le centre de la Bulgarie ne se déplacerait pas du côté de l'Occident; si, par l'annexion des Slaves de Serbie, de Croatie et de Pannonie, les Bulgares ne s'avanceraient pas assez près de l'Italie et de Rome pour s'en préoccuper et prendre pied en quelque sorte dans la vie occidentale. Moitié par force, à la suite de campagnes désastreuses contre les Serbes et les Croates *, moitié par préférence, parce que l'attrait du côté de Byzance se faisait de plus en plus fort, le peuple bulgare avait ralenti sa marche vers l'ouest et le nord. Lorsque Syméon arriva au pouvoir, en 893, toute la frontière septentrionale, par où la Bulgarie était restée jusque-là en contact avec les Moraves et les Carinthiens, allait être à jamais fermée, par l'arrivée sur le Danube et la Save du plus redoutable ennemi que les Slaves eussent encore connu. Derrière le fleuve du Sarat, dans cette région aux nombreux cours d'eau qu'on appelait alors l'Atelcusu, la jeune nation hongroise, mal à l'aise, trop pleine de sève guerrière, n'attendait qu'un signal pour précipiter en avant ses sanglantes chevauchées, l'épouvante de l'Europe durant près d'un siècle, mais dont les Bulgares furent les premières victimes. L'établissement définitif de ces dangereux voisins sur le moyen Danube, bientôt suivi de l'apparition sur le bas Danube des non moins terribles Petchénègues, devait avoir pour résultat d'enfermer les Bulgares dans la péninsule balkanique, et de les laisser en téte-à-tête avec les Byzantins.
Il fut singulièrement émouvant ce téte-à-tête, mais d'un caractère un peu différent de celui qu'on imagine d'ordinaire. Le fracas des armes et la poussière des batailles ont fait illusion sur la nature de l'action qui se passaitlà, comme sur les sentiments des personnages en présence. Byzance, durant cette période, n'a pas été précisément pour les Bulgares
1. V. Constantin Porphyr. De Administrando imperio, c. xxxi et xxxii. (Migne, P. G., t. CXIII, p. 285 et 295.)
l'ennemie détestée dont on a juré la perte, mais plutôt l'amante trop aimée dont on cherche à forcer les faveurs. Peut-être eût-il mieux valu pour l'Empire consentir tout de suite à ce que réclamait Syméon, lui accorder ce sacre impérial et ce titre de basileus qui eût calmé ses ardeurs et satisfait ses ambitions. Mais l'orgueil byzantin se révoltait à la pensée qu'un barbare devînt l'égal de l'autocrator couronné de Dieu, et que le privilège de la race romaine tombât dans la caste inférieure de ces Scythes grossiers qui avaient, suivant l'expression du patriarche Nicolas, servi autrefois de domestiques aux Avars^.
Ce n'est pas que Syméon négligeât rien pour se rendre digne de l'honneur qu'il convoitait, et rapprocher la distance qui séparait les deux peuples. De là cette poussée de civilisation qu'il essaya de donner aux Bulgares^; et parmi les motifs qui le lancèrent plus d'une fois à la conquête des provinces de l'Empire, celui-là ne fut pas le moins vif de pouvoir se vanter de régner, lui aussi, sur des sujets de race romaine^. Son rêve eût été de voir ses fils mariés dans la famille impériale de Byzance, et le sang romain couler dans les veines de ses petits-enfants*. Lui-même avait pris sa seconde femme dans la société byzantine^. Mais tous ces efforts de civilisation ne faisaient qu'exciter la risée du beau monde de Gonstantinople. On s'y moquait du geai bulgare^, et l'on parlait en riant de ce merle imitateur qui se fatiguait à siffler des airs byzantins 7.
Un jour même on imagina de se débarrasser de ses obsessions par un simulacre de couronnement, qui n'est pas précisément à l'éloge de ses inventeurs. C'était en 913, durant la
1. V. Lettre de Nicolas à Syméon (Migne, P. G., t. CXI, ép. 10, p. 81.)