Ibid., p
3. Le fait du couronnement des rois bulgares par le Saint-Siège et le nom des princes qui en ont bénéficié ne nous sont connus que par le témoignage de Calojan ou Jonitza, le restaurateur de l'empire bulgare à la fin du douzième siècle. Malheureusement, ce témoignage n'offre pas toutes les garanties nécessaires, étant intéressé. En ce qui concerne particulièrement Syméon, on peut d'autant moins s'y fier, que Jonitza n'a pas été constant dans son affirmation à ce sujet; ce n'est que tardivement qu'il désigna Syméon comme ayant reçu la couronne et la bénédiction du Pontife romain ; il n'en parla pas d'abord. Cf. Registre d'Innocent III, \. V, ép.ll5 et 116, et lib.VII, ép. 4 et 6 (Migne, P, Z., t. CCXIV, p. 1113-1114, et t. CCXV, p. 287 et 290). En revanche, nous avons la preuve par ailleurs qu'une légation pontificale est allée en Bulgarie vers l'année 828, à la suite de la guerre des Bulgares avec
En tout cas, l'union de l'Église bulgare avec l'Église romaine ne devait pas s'en trouver beaucoup mieux. Rome avait à peine accordé ses faveurs, que l'on se ravisait à Byzance. On comprenait enfin qu'il y avait moins de danger à flatter la manie bulgare qu'à la contrarier violemment. On accordait à Pierre la main de Marie, fille de Christophe, et petitefille de l'empereur Romain Lacapène^; et quelque temps après l'archôn de Bulgarie lui-même était.reconnupar la chancellerie impériale comme vrai et légitime basileus^. Il est pareillement à croire que l'archevêque de Bulgarie fut, en conséquence, gratifié du titre de patriarche par les Byzantins, avec droit de procéder au sacre impérial de son souverain.
On ne pouvait, en réalité, prendre un meilleur moyen pour attirer peu à peu à l'Empire l'élément bulgare et en préparer l'annexion. De fait, le dixième siècle n'était pas achevé que cette annexion s'opérait, et que le basileus bulgare Borisès, l'homme à la barbe rousse et drue, était obligé de déposer son manteau et ses heuses de pourpre, pour prendre le costume de « magister » byzantin^. La Bulgarie expirait prématurément, d'un vice originel de constitution. L'ambition de ses chefs, inintelligente malgré sa finesse de surface, n'avait pas compris que tout corps ne convient pas à toute âme, qu'un organisme longuement affiné s'adapte mal à une âme à peine dégrossie, et que l'état ainsi fabriqué par eux ne constituait pas une société naturelle, vivante, mais un assemblage factice, sans unité et sans avenir. Tandis qu'en haut les chefs de la nation se pavanaient dans les scaramangia parfumés venus de Byzance, et se piquaient de parler grec, la masse du peuple bulgare continuait à s'habiller d'infectes peaux de bête, et écoutait les beautés
les Croates, et il y a tout lieu de croire que c'est cette légation qui porta la couronne à Pierre, fils de Syméon. V. Farlati, Illyricum sacrum^ t. III, p. 103.
1. V. Théophane contin., Règne de Romain, c. xxiii (Migne, t. CIX, p. 432).
2. A partir de l'année 845, comme l'a montré M. Rambaud. V. l'Empire grec au dixième siècle, p. 342-3.
3. V. Léon Diacre, Historiœ, 1. IX (Migne, P. G., t. CXVII, p. 885).
de la littérature hellénique dans l'attitude d'un âne qui entend une lyre *.
Le vieux parti bulgare avait bien essayé de résister quelque temps dans l'ouest. Samuel s'était érigé en tsar, et avait même réussi, ce semble, à obtenir de Rome le nom et la couronne de basileus 2. Mais ce dernier effort ne devait pas aller au delà de l'année 1020.
Il avait fallu ensuite plus d'un siècle pour que la Bulgarie réussît à secouer le joug byzantin. Mais elle ne revint à la vie, vers la fin du douzième siècle, que pour reprendre le même rêve, et recommencer les mêmes balancements entre Byzance et Rome. A peine avait-elle obtenu du pape Innocent III une hiérarchie aussi indépendante que possible, et, pour ses princes, la plus haute sanction que pût donner l'Eglise romaine, qu'elle se rejetait du côté de Constantinople et s'associait à son schisme ^, jusqu'au jour où elle tombait sous le joug musulman, abandonnée à la fois par l'Orient impuissant et par l'Occident qu'elle avait dédaigné.
D'où l'on peut conclure, ce semble, qu'il eût mieux valu pour les Bulgares obéir à la politique du pape Jean VIII, c'est-à-dire entrer plus avant dans la confession romaine et la civilisation occidentale.
1. V. Théophylacte d'Ochrida, Lettres 1 et 9 (Migne, P. G., t. CXXVI, p. 503, 223.)
2. Samuel est de ceux que Jonitza désigne comme ayant été bénis et couronnés par privilège pontifical. V. Migne, P. L., t. GCXIV, p. 1113- 1114, et t. CCXV, p. 287 et 290.
3. Voyez, sur cette période de l'histoire bulgare, un très intéressant article de M. Xénopol, intitulé l'Empire Valacho-Bulgare , dans la Revue historique, 1891, t. XLVII, p. 277 sqq.
Dans le temps même où le pape Jean VIII essayait inutilement de retirer les Bulgares de la fascination byzantine, son intelligente sollicitude veillait sur le berceau religieux de la jeune nation morave, et cherchait à lui préparer l'entrée dans la civilisation chrétienne, sans la livrer à la domination de ses voisins de Germanie. Ici, l'intérêt grandit par l'intervention des deux personnages les plus fameux dans l'histoire des origines chrétiennes des Slaves, et par l'expérience qui fut faite d'une forme de culte plus nationale, dont la proscription définitive chez les Slaves occidentaux n'a pas été sans influence sur les destinées de toute la race.
Nous n'avons pas la prétention de raconter une histoire complètement ignorée i. Il se peut même que l'on trouve ailleurs, plus abondants et mieux documentés, certains détails accessoires que les exigences d'un cadre restreint nous obligent à esquisser plutôt qu'à peindre. Mais s'il est vrai que depuis ces derniers temps surtout, grâce à la découverte de documents nouveaux, et au meilleur classement de ceux qui sont connus de longue date, on peut déjà suivre avec moins de confusion les grandes lignes de la politique pontificale à l'endroit de la Moravie, il manque encore à ces graves événements l'élément le plus propre à en compléter l'intelligence
1. Rien que pour l'épisode de Cyrille et de Méthode, la littérature du sujet est tellement abondante, qu'il est impossible de la donner ici. Les lecteurs français s'en feront quelque idée en recourant aux travaux du P. Martinov, dont la haute compétence, en ces matières, est connue de tous. V. Revue des questions historiques, t. XXVIII, p. 369 sqq, t. XXXVI, p. 110 sqq; t. XLI, p. 220 sqq.
et à leur donner la vie. Tous les intérêts qui ont été en jeu, tous les ressorts qui ont fait mouvoir l'action, sont loin d'avoir été pénétrés. Quoique le dénouement soit aujourd'hui connu, il a éclaté sous la pression d'une intrigue qui ne l'est pas, et qui ajoute à la mélancolie de ce drame étrange, où l'on voit un jeune peuple sortir tout d'un coup de l'obscurité, s'élever rapidement à la gloire et à la civilisation chrétienne, faire trembler l'Allemagne, puis, brusquement, comme un météore épuisé, retomber dans la nuit et dans la servitude.
La Moravie. — Les Moraves n'étaient encore, vers le milieu du neuvième siècle, qu'une obscure tribu slave soumise, comme tant d'autres de cette région, à la suzeraineté de l'Allemagne. Sur toute sa frontière orientale en effet, la race germanique confinait à la race slave. Les flots des deux grands peuples se battaient de toutes parts, mais dans des conditions de force très inégales. Les Allemands*, à qui les conquêtes de Charlemagne et la création du nouvel empire d'Occident avaient donné un solide commencement d'unité nationale et une avance marquée de civilisation, se trouvaient mieux en mesure de l'emporter sur des tribus isolées, mal groupées sous des chefs trop nombreux et trop souvent rivaux entre eux. Dalminzes, Abodrites, Linones, Sorabes, Wiltzi, Siusli, Bohèmes et Moraves, tous les Slaves riverains de l'Elbe et du haut Danube jusqu'aux portes de Hongrie, sentaient plus ou moins lourdement le poids de la domination germanique. Au sud, entre la rive droite du Danube et la Save, il y avait même, depuis la disparition des Avars, des Slaves, comme ceux de la Garinthie, qui étaient entièrement incorporés à l'Empire, ou soumis à une vassalité plus étroite, comme ceux du lac Balaton.
Les Moraves, jusqu'à l'année 846, étaient de ceux qui devaient obéir à la parole allemande, dicto ohedientes^- . Presque exclusivement renfermés dans la vallée de la Morava, ils ne
1. Je me sers du mot Allemands, faute de mieux, pour désigner généralement les peuples de langue et de race tudesques.
2. Suivant l'expression chère aux chroniqueurs germaniques. V. Annales Einhardi, a. 826 (Pertz, SS., t. I, p. 214); Annales de Fulde, a. 856 et 862 {ibid., p. 371 et 374).
semblaient pas destinés à une fortune particulièrement brillante, lorsque les Allemands eurent la malencontreuse idée, pour punir la rébellion de leur roi Moimir, de le remplacer par son neveu Rastiz^ Rastiz, habile et brave, devint le libérateur de son pays et le fondateur de la Moravie chrétienne.
A l'exemple de beaucoup de chefs slaves, que les exigences de la vassalité mettaient plus personnellement en contact avec la cour des princes germaniques, le neveu de Moimir avait devancé son peuple dans la voie du christianisme, et, baptisé, régnait sur des sujets encore païens. Ceux-ci répugnaient encore à quitter le vieux culte des ancêtres, pour une religion étrangère qui n'était pas seulement celle de leurs ennemis, mais que ses ministres eux-mêmes leur apportaient l'épée au poing. Ces évêques allemands, ces abbés, qui se posaient en convertisseurs de peuples, avant de les voir à l'autel dans l'atmosphère pacifique du culte chrétien, les Moraves les avaient eus en face d'eux sur les champs de bataille, et connaissaient mieux la force de leurs masses d'armes que celle de leur prédication.
Il est rare en effet que dans les expéditions germaniques de ce temps contre les Slaves, on ne trouve pas des gens d'église au premier rang des combattants. En 849, ce sont des abbés qui mènent l'expédition contre les Bohèmes'^. En 857, c'est l'évêque d'Eichstàdt, Otgar^ En 871, c'est Arno, le belliqueux évêque de Wirzburg , Arno , qui reparaît encore l'année suivante, guerroyant contre les Moraves, en compagnie du non moins belliqueux abbé de Fulde, Sigehard*. Peu s'en était fallu que, dans cette dernière expédition, l'évêque de Ratisbonne, Embrich, n'apprît à ses dépens qu'il valait mieux garder ses ouailles que des bateaux de guerre sur le Danube. Surpris par les Moraves dans cette occupation peu épiscopale, il n'avait eu que le temps de tirer au large et de gagner la rive allemande^. Plus fameux