Migne, p. 51 a
5. V. Vita Silvcrii. [Lib. pontif., éd. Duchesne, 1. 1, p. 292.)
pontificalis ^ à la Vie d'Etienne II, de quoi s'édifier pleinement sur le voyage de ce pape en France.
A parler rigoureusement, le Libelle impérialiste de Spolète n'a donc pas de sources. Il ne représente que luimême, ne vaut que par lui-même, et c'est ce qui fait à la fois sa force et sa faiblesse. Déjà, par la restitution de l'ouvrage à sa vraie date et à son vrai milieu, nous étions arrivé à savoir où commence sa compétence : nous savons maintenant où elle finit. La confiance, comme la suspicion, a désormais ses limites marquées. Or, le principal dessein du Libelle étant de démontrer que Tétat de choses créé par Jean VIII a bouleversé l'ancienne constitution de l'Empire et rompu les traditions établies depuis des siècles, on découvre immédiatement la fragilité d'une thèse où tout repose sur la comparaison d'un présent que l'auteur connaît avec un passé qu'il ignore, ou qu'il connaît mal.
En conséquence, s'il n'est plus permis maintenant de rejeter les données du Libelle en ce qui concerne l'existence et la substance du pacte conclu par le pape Jean VIII, ce n'est pas là qu'il faut aller pour en apprécier le caractère historique, ni même la portée politique. Les éléments de cette autre information sont ailleurs, et nous espérons les utiliser de telle sorte qu'il soit enfin possible, non seulement de retrouver la physionomie exacte, l'originalité vraie de la politique de Jean VIII, mais d'ajouter quelques traits de plus à l'histoire d'une restauration impériale, objet de tant d'études consciencieuses et demeurée cependant si contestée.
On raconte que le père du grand Frédéric aimait à dire, à propos de l'empereur de son temps : « Notre intérêt est qu'il n'y ait pas d'empereur après celui-ci; mais si l'on est obligé d'en faire un, il faut que ce soit un prince faible, hors d'état de faire exécuter ses mandements, et qui n'ait pas plus d'autorité que le doge de Venise \ w Ce langage de Frédéric-Guillaume donne la formule exacte de la politique impériale de Jean YIII, telle qu'on la conçoit communément. Le pontife romain serait l'inventeur du système cher au roi de Prusse.
Mais est-on bien sûr que cette conception réponde à la réalité? Est-ce bien à une pensée de ce genre que le pape Jean VIlï obéissait, lorsqu'il appelait à l'empire le roi Charles le Chauve, lorsqu'il professait avec tant d'insistance le droit du Saint-Siège à choisir et à sacrer le nouvel empereur, lorsqu'il réclamait pour l'Etat pontifical plus d'étendue et pour le pape plus de liberté d'action? Il est possible que vus de haut, et dans ce que j'appellerais leur nudité métaphysique, ces actes et quelques autres semblent accuser chez Jean VIII le désir d'assurer sa domination sur l'Italie par l'éloignement et le discrédit de la puissance impériale. Mais il n'en va pas de même quand on procède à la mise en place de ces éléments détachés, quand on s'installe tout près, obstinément, devant les manifestations delà pensée de Jean VIII, surveillant chaque geste, chaque parole dans son ordre et dans son lieu, reconstituant les situations, les exigences et les misères de l'époque; attendant, pour se prononcer sur la tendance de certains agissements, d'avoir exploré tous les côtés d'où ils peuvent venir, toutes les pentes d'où ils peuvent descendre.
1. V. La visse, Le Père du Grand Frédéric. [Revue des Deux Mondes, i890^ oct., p. 594.)
Le pacte avec Charles le Chauve forme le point culminant du pontificat de Jean VIII ; mais si la position est bonne, à cet endroit, pour l'observation partielle des faits, elle n'est ni la seule, ni peut-être la meilleure. Avant comme après le célèbre pacte, Jean VIII a laissé dans sa conduite et dans ses lettres des marques encore visibles de l'esprit qui l'animait, et ce n'est qu'en passant successivement par ces trois périodes que l'on a des chances d'arriver au but réel vers lequel tendait la politique du grand pontife. Espérons que cette voie nous sera heureuse. S'il en devait être autrement, tout ce travail ne serait cependant pas perdu. Il y a là un spectacle qui reste clair, au cas même où l'on n'apercevrait pas le ressort caché de l'action ; et quelle que soit la pensée intime qui le mène, Jean VIIÏ se livre alors à une entreprise singulièrement attachante, tant par l'immensité de la scène où elle se déploie que par l'ébranlement qu'elle communique au monde de ce temps.
Rome et l'empire avant Charles le chauve. — Jean VIII avait pris possession de la chaire de saint Pierre à une heure particulièrement décourageante pour, un homme impatient de tout joug et résolu d'affranchir enfin le territoire pontifical de la suzeraineté de l'Empire. A le supposer tel, il faudrait croire que le troisième dimanche de l'Avent de l'année 872 n'avait pas apporté au nouveau pape une joie sans mélange, mais que dans cette soirée du 14 décembre i, lorsque fut dissipé l'enivrement naturel à de pareilles pompes, l'ancien archidiacre de l'Eglise romaine dut faire plus d'une réflexion amère en songeant à la situation que lui créait son ordination du matin. Autour de lui, et jusque dans les plus hautes charges de la cour pontificale, rien que des hommes dévoués à l'Empire et façonnés à recevoir ses commandements. Une population romaine sur laquelle Tautorité du pape a sans doute gardé tout son prestige, mais qui est liée à l'empereur par un serment de fidélité et s'habitue
1. Cette date est fournie par les Annales d'Hincmar, a. 872 (Pertz, SS., t. I, p . 494 ), sans qu'il y soit indiqué s'il s'agit de l'élection ou de la consécration. Mais il est clair qu'il ne peut être question que de la consécration, le 14 décembre étant un dimanche.
de plus en plus à voir en lui son juge suprême, l'arbitre souverain de sa destinée. L'Empire aux mains d'un brave soldat, qui est en même temps un excellent homme, très religieux^, mais facile à mener, et qui s'est longuement et obstinément enfoncé dans la tête l'idée que les Romains sont ses sujets et le territoire pontifical une partie intégrante de ses Etats. Aux côtés de l'empereur Louis II et le dominant sans conteste, une femme, peut-être une Lombarde d'origine'^, l'impératrice Engelberge, qui dirige tout, inspire tout, est l'âme et la vie de toute la politique de son mari, vrai type et premier modèle de ces grandes Italiennes dont la figure se détache si hardiment sur l'étrange tableau de cette époque. Mieux que personne, l'ancienarchidiacre pouvait mesurer le progrès de l'autorité impériale dans Rome, depuis qu'en 851 cette femme ambitieuse et d'intelligence supérieure était entrée par son mariage dans les conseils de l'Empire. Enfant, il avait vu le pontificat du pape Pascal, de 817 à 824. C'était le temps où les Romains n'avaient point encore pris l'habitude de prêter à l'empereur le serment de fidélité et n'étaient à proprement parler que les sujets du Saint-Siège, encore que l'Etat pontifical fît nominativement partie de TEmpire ; oîi toutes les attributions politiques, administratives et judiciaires de la souveraineté se trouvaient entre les mains du pape; où, sauf attentat de la part de quelque faction dominante, l'empereur ne devait intervenir dans les affaires romaines que sur la demande expresse du pape ^.
1. Erchempert le qualifie de sanctissimuin virum ( Historia Langoh. benevent., c. XXXIV, Script, ver. Lang., p. 247), et c'est aussi le jugement de presque tous les écrivains italiens de l'époque.
2. Mais à coup sûr d'une famille solidement implantée en Italie ; car Engelberge a là de nombreux parents. Paul, évêque de Plaisance, est son neveu ( V. Bonizo Sutrin., Liber de vita christiana, ap. Mai, Spicilegium romanuiiiy t. VI, p. 279). Suppon, premier gonfalonier, et plus tard duo de Spolète, est son cousin (V. Acta Synodi octavse^ act. X, ap. Migne, P, Z., t. CXXIX, p. 148). On lui voit aussi une nièce nommée Hingena, dont le clerc défroqué Magenolf fit sa femme. (V. Clironica S. Bened. Casifi., c. xiii et xiv, Script, rer. Lang., p. 475-6.)
3. J'emprunte ces données au célèbre pacte de 817 [Pactiun Hludowici PU cum Paschali pontifice, ap. Mon. Gerni., in-4, Leg. Sect. II, t. I, p. 353-355), et cela sans scrupule. 11 n'y a plus guère aujourd'hui de contestation importante sur cet acte de Louis le Pieux, dont l'existence est
Rome alors n'avait point à redouter la surveillance d'un agent résident de l'Empire. Les juissi impériaux n'apparaissaientque de loin en loin, et munis de pouvoirs limités. Lorsque mourait un pape, on ne les voyait point arriver pour examiner la validité de l'élection nouvelle. La consécration se faisait sans eux, sans que leur présence pût donner à cette cérémonie l'apparence même d'une investiture impériale. A la dernière élection, celle de Pascal, on s'était même tellement pressé, par crainte d'une intervention étrangère, qu'en deux jours tout avait été fini, vote et consécration ^ C'était la protection, mais avec l'indépendance.
Alors aussi il fallait être bien difficile pour ne pas se contenter des frontières que l'empereur Louis le Pieux avait dernièrement assignées à l'État pontifical par le pacte de 817. Si l'on n'y trouvait pas réalisées toutes les promesses faites jadis à Kiersy par le roi Pépin, et renouvelées à Rome par Gharlemagne en 774 ; si l'on devait renoncer, comme à un beau rêve définitivement évanoui, à voir plus de la moitié de l'Italie sous la domination des Romains^, rien ne manquait désormais au gouvernement pontifical de ce qui paraissait nécessaire pour entretenir ses ressources et garantir sa sécurité, aussi longtemps du moins que ses voisins de Spolète, de Toscane et de Bénévent seraient tenus en respect par le pouvoir impérial. Sur tous les points contestés, le pacte de 817 avait fait droit aux réclamations du Saint-Siège. Par la Pentapole, dont toutes les villes maritimes, y compris An-
d'ailleurs attestée par les Annales d'Eginhard (V. Pertz, SS., t. I, p. 203- 204). 11 est admis que ses dispositions furent bien, pour le fond, celles que contient le document arrivé jusqu'à nous, encore que les formules n'en soient généralement pas authentiques (V. Bœhmer-Mûhlbacher, Begesten, n° 622). Tout au plus est-on en droit d'y reconnaître quelques interpolations, comme l'a fait plus spécialement Ficker ( V. Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens, t. II, p. 299, 300, 332-353).