‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 10 sur 53 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Débris des vieilles académies. — Tendances vers les sciences exactes. — Emploi des pavants dans le mouvement révolutionnaire. — Monge. — Fourcroy. — Chaptal. — Berthollet. — Laplace. — Daubenton. — Cabanis. — Institut d'Egypte. — Mouvement imprimé aux sciences exactes. — Les arts. — École de David. — La statuaire. — Formes antiques et romaines. — La musique. — Méhul. — Gossec. — Commencement de Boïeldieu. — Les théâtres lyriques. — La comédie française.

Les temps des passions vives et profondes ne sont pas des époques d'études sérieuses ; quand les événements marchent si vite , qui peut contempler, dans une méditation impassible et solitaire, les faits et les accidents d'une situation violente? Quand tout s'agite, comment rester immobile dans l'examen d'un monde au dehors des réalités? Quand la terre tremble , qui peut s'absorber dans des abstractions métaphysiques? La terreur n'avait point épargné les savants , et l'histoire a dit que Lavoisier ne put obtenir quelques heures pour observer un phénomène et accomplir une opération de chimie '. Cependant le comité de salut public , l'expression puissante et gouvernementale de la convention nationale, avait senti le besoin impératif de multiplier les forces de la guerre ; avec peu de ressources , il était nécessaire de développer de grands moyens; l'époque de 1794 fut pleine de prodiges scientiflques ; il fallait chercher dans les sciences et dans les arts les éléments qui manquaient au milieu de la crise sociale ; on dut demander aux merveilles de l'étude ce que la nation avait perdu dans la confusion de tous les intérêts sociaux. Le comité eut recours à

1 II fut livré à la mort, le 8 mai 1794, avec les fermiers généraux.

la science , il mit en réquisition la chimie , la physique , les mathématiques , pour créer le salpêtre , multiplier les armes et grandir les moyens de défense. La chimie pouvait beaucoup dans la composition des éléments primitifs ; les mathématiques se liaient à l'art des places fortes, aux combinaisons stratégiques pour la défense du territoire. Le conventionnel Carnot , membre du comité de salut public , dut ses plus vastes plans de campagne, non-seulement aux traditions écrites qui existaient au ministère de la guerre * , mais encore aux calculs de stratégie que les mathématiques pouvaient fournir après de longues études. Les sciences exactes gagnèrent donc dans le mouvement révolutionnaire. Comme toujours, la nécessité flt des prodiges; il fallait pourvoir à tous les moyens de sauver le territoire; ( ;.acun prêtait la main, et pourvu qu'on donnât un gage à la révolution, le comité de salut public vous admettait dans cette grande famille des défenseurs de la patrie qui travaillait à repousser glorieusement l'invasion.

Monge fut un des savants considérables que la révolution fit éclore, l'homme peut-être qui appliqua avec plus de précision les sciences mathématiques à tous les résultats du travail et de la guerre 2. .Uonge, l'ami de Carnot, régicide comme lui , avait en haine toutes les tètes couronnées; ardent républicain, il prêta un immense concours à la révolution française; sa conversation était haute, brillante, et nul n'exposait mieux un système dans ses applications positives ; la géométrie pratique lui dut ses plus vastes développements ; il fut le fondateur de l'école Polytechnique, cette forte création d'une époque effervescente 5; il sentit la nécessité d'avoir un corps de cadets privilégiés par le savoir , qui pussent s'appliquer à toutes les spécialités de ia guerre : au génie, aux fortifications , aux ponts et chaussées, à tout ce qui se rattache à la défense et à l'administration d'un pays, Four-

1 On n'a pas assez apprécié l'influence des anciens documents du département de la guerre sur les campagnes de la république; le comité de salut public les étudiait continuellement; Bonaparte même en fît son profit.

J Blutage naquit à Beaunc, en 174(5 ; mort à Paris, le 28 juillet 1818. Il fit Y Art de fabi itjiier les canons, Paris, an m, in-i". Traité élémentaire de stati<]ue; Paris, 1786, in-8°. Leçons de géométrie descriptive, Paris, an m. Application de l'analyse à ta géométrie des surfaces du premier et du deuxième degré. La première édition parut in-fol., dans l'an m, SOUS le titre de Feuilles d'analyse appliquée à la géométrie.

3 Elle portail le litre primitif d'École des tra>aux publics.

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eroy , Chaptal ' et Berthollet 2 , forment comme une magnifique pléiade de savants qu'il nous faut admirer , parce qu'ils furent des esprits éminemment d'application ; ils mirent les expériences à la portée de tous, et grandirent ainsi le domaine des notions positives ils ne se tinrent pas dans un sanctuaire impénétrable au peuple ; ils mêlèrent la science à tous les besoins de la vie, à tous les progrès de l'industrie ; ils indiquèrent les améliorations que les arts devaient aux prestiges de l'étude; ici, par une fusion de couleurs, là, par une suite de procédés qui senaient les besoins multipliés de toutes les classes. Gomme la France avait besoin de se replier sur elle-même, comme elle n'avait plus ni commerce extérieur ni échanges lointains, ces hommes de génie méditèrent de lui rendre, par la chimie, les produits dont elle manquait, ces matières premières et brillantes que l'Inde et les colonies nous donnaient autrefois ; ils analysèrent les substances, les combinèrent incessamment; leur esprit s'exerça à remplacer, par des moyens factices, les produits primitifs que la France ne pouvait obtenir par son commerce. On essaya, par la mécanique active et perfectionnée , de remplacer les tissus de la Chine, de l'Indoustan et de l'Angleterre; on employa la chimie pour les teindre; on eut du soufre factice, du salpêtre factice ; en un mot , la chimie, comme une grande magicienne , jeta sa baguette d'or pour enfanter des prodiges 3.

Pendant ce temps, Laplace mesurait la terre et contemplait les cieux; illustre collègue de Lalande, de Cassini et de Delambre, il

1 Chaptal, qui a été le praticien par excellence, naquit à Nogarct, le i juin 1756, et mourut à Paris le 30 juillet 1832.

On doit à Chaptal : 1° Conspectus physiologicus de foulibus dijj'erentiarum relative ad scienlias, 1777. 2° Tableau analytique du cours île chimie fait à Montpellier, 1783, in-8". 3° Éléments de chimie, 3 vol. in-8", 17i;0. 4° Traité des salpêtres et. goudron», 179(5, in-8". 5° Tableau des principaux sels terreur et substances terreuses, 1798, in-8°. 6° Essai sur le perfectionnement des arts chimiques en France, 1800. in-8". 7" Essai sur le blanchiment, 1801, in-8 . 8' Art de faire, de gouverner et de perfectionner les vins, 1801, in-8''.

- Berthollet naquit le 9 novembre 1748: mort le 6 novembre 1822. On a de lui : Expérience» sur i acide tartareux, sur l'acide sulfureux, observations sur l'air, mé* moires sur les combinaisons des huiles avec les terres, l'alcali volatil et les substances métalliques (1776, 77,78). Recherches sur la nature des substances animales, et sur leur rapport avec les substances végétales (1780). Observations sur la rombinaisonde l'alcali fixe avec l'acide crayeux (1780,.. Essai sur la causticité des sels métalliques 1780). Observations sur la décomposition de l'aride nitreux (1781), etc.

3 Les progrès de la chimie, de 1793 à 1812, sont immenses.

soumettait la marche des astres à des calculs d'algèbre pour aider les progrès de la navigation et l'avancement de toutes les connaissances humaines. Les orages politiques grondaient sur la tête de ces savants, mais ils s'en consolaient dans la contemplation de cette immense armée qui peuple le firmament dans les longues nuits. Les observations astronomiques devinrent fixes et régulières ; des instruments pour mesurer l'espace se formulèrent sur de meilleures données. Le système géométrique de Laplace devint européen, et la France , isolée du monde par la révolution et la guerre, conquit encore son universalité par les sciences ' . Le vénérable Daubenton , aux formes si douces , le successeur de Buffon , arrivait au milieu d'eux à son extrême vieillesse ; conservant les traditions antiques de la science , il vivait dans ce beau parc du Jardin des Plantes , cultivé de ses mains , et dont il avait étudié les magnificences sous le cèdre du Liban , planté par Jussieu a . Les connaissances naturelles de Daubenton s'étendaient à toutes les études des phénomènes terrestres ; il appliquait son intelligence féconde à tous les règnes de la nature; enthousiaste dans ses vieux jours, il continuait Buffon , mais sa spécialité surtout était pour le règne minéral; puis, comme Jussieu, il connaissait cette longue famille de plantes que la création a semée sur le monde parmi ses merveilles ; ces fleurs de grenat qui pendent sur la feuille verte comme l'émeraude , ces liliacées qui ressemblent à des colliers de perles et de corail , d'améthystes ou de turquoises ; ces herbes potagères qui rampent dans leur humilité , comme tous les arts modestes et utiles. Daubenton était le patriarche de la science; sa religion pour les oeuvres de Dieu inspirait un respect profond , et Cabanis lui-même,

1 Un décret du 22 juin 1795 ordonne Ja formation d'un bureau des longitudes. 11 fut chargé de rédiger la connaissance des temps, de perfectionner les tables astronomiques et météorologiques. La première formation de ce bureau, type des formalions suivantes, comprend : lesgéomètrcsLagrange, Laplace; les astronomes Lalaude, Cassipi, Méthain, Delambre; d'anciens navigateurs, Borda, Bougainville; un géographe, Buache; un artiste, Laroche/.

- Daubenton (Louis-Jean-Marie) naquit à Monlbar (Bourgogne) , le 29 mai 1716; mort à Paris, dans la nuit du 31 décembre 1799 au 1er janvier 1S00. Il a contribué à faire les quinze premiers volumes in-4° de la grande Histoire naturelle. 11 a publié des articles dans la première Encyclopédie, dans les Mémoires de l'Académie des sciences (mit divers points importants de l'histoire naturelle des animaux et des minéraux) ; dans ceux de 173f, de 1756, de 1772, de 1781, de 1782, de 1784. Instruction pour les bergers, 1 vol. in-8", 1782. Tableau méthodique des minéraux, 1784, in-8°. Mémoire sur le premier drap de laine superfine du cru de France, 1784 , in-8°. Il a travaillé à !a collection académique.

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le philosophe, l'ami de Mirabeau, n'élevait pas jusqu'à lui sa philosophie moqueuse; il respectait ses convictions naïves pour ce Dieu qui avait tout créé !. Cabanis, en effet, faisait alors grand bruit dans le monde philosophique : médecin renommé , il avait étudié l'homme par les nerfs, le sang et le cerveau, et, de cet examen, il tira des conclusions favorables à un spiritualisme matérialiste , comme si ces deux idées pouvaient se formuler simultanément 2. Cabanis était-il athée comme on l'a dit? Se donnait-il celte manie comme quelques beaux esprits de l'époque? Tant il y a qu'il expliquait le mécanisme de l'imagination et de l'esprit sans Dieu; ses études étaient fortes, son style entraînant, sa manière pleine d'images, de telle sorte qu'il séduisit les âmes et les cœurs de la jeune et ardente génération. Les écoles de médecine suivirent avec une passion entraînante le système de Cabanis.

C'étaient là des hommes considérables , et jamais époque , peutêtre, ne présenta une réunion si puissante d'intelligences fortes et de conceptions vastes; tous faisaient partie de l'Institut, création conventionnelle de l'abbé Grégoire et que le général Bonaparte avait adoptée quand il partit pour l'expédition d'Egypte. Il y eut désormais un Institut attaché à la fortune et à la grandeur de cette destinée ; on allait fouler la terre antique des rois en poussière et des Ptolémées , les cités en ruine , les populations qui avaient laissé des traces dans d'impérissables monuments ; des hommes d'imagination et de science fouilleraient incessamment les pyramides, les tombeaux, les immenses tronçons de colonnes, les sphinx, les zodiaques, les aiguilles qui rappelaient les amours d'Antoine et de Cléopâtre, la reine égyptienne aux colliers d'or; l'Institut d'Egypte travailla comme si la guerre ne désolait point cette colonie; il traversa les déserts pour dessiner , étudier , avec ce courage que donnent seules les fortes études. Denon commença sa carrière d'artiste au milieu des sables, sous les feux du soleil. Nul ne sait les tourments qu'on se donne quand on s'impose une mission ; on sue , on s'abîme , on recherche,

! Daubenlon, créé sénateur sous le consulat, mourut à quatre-vingts ans.

2 Cabanis naquit en 1757; mort le 5 mai 1808. Il lit le Serinent d'un médecin (imitation libre de celuid'Hippocrate), 1783. Observation sur les hôpitaux, 1789. Journal de la maladie et de la mort de Mirabeau. Le degré de certitude de la médecine. Sou plus remarquable livre résume les rapports du pbysique et du moral de l'homme,

ou passe toute son existence devant une idée avec laquelle on naît et on meurt. L'Institut d'Egypte a laissé un impérissable monument ; il y a déposé une vaste science , et on ne trouve rien de pareil dans l'histoire , si ce n'est les livres de Ki relier ou de Zoëga , qui furent les bases du travail d'érudition de l'Institut d'Egypte. Idée féconde que celle d'avoir réuni les monuments des vieux siècles en face de la civilisation moderne ; les conquêtes de la guerre s'effacent , les souvenirs de la gloire périssent; le nom de France a laissé à peine un retentissement sur les rives du Nil, mais le grand travail de l'Institut d'Egypte restera à travers les âges. Les monuments qu'élève l'esprit demeurent debout! les livres de !a vieille Rome survivront à ses temples; et, quand les pierres du Colisée tombent en poussière, les Annales de Tacite nous rappellent encore les combats des gladiateurs et les spectacles de ces jeux où le blond esclave de la Germanie saluait Céiar eu expirant sous les coups du vainqueur.

Les arts, a-t-on dit vulgairement, aiment la paix et le repos; fausse idée, car c'est dans les temps d'émotions et de croyances que se produisent les belles œuvres d'artistes. Aux époques paisibles tout prend un caractère monotone et compassé ; il y a absence de ce souiïîe puissant qui saisit un artiste par l'imagination et le cœur ; les arts sont prodigieux aux temps d'orages , ils s'animent dans cette tempête des passions qui bruissenl autour d'eux. Sous la convention, il y eut une rage de fêtes et de solennités qui éleva considérablement les moyens des artistes; tout fut dessiné , colorié ; l'art religieux disparut avec le catholicisme pur et vierge ; on substitua des programmes qui imprimèrent à chaque fête un caractère théâtral ; on avait foulé aux pieds les dogmes de l'Église , on remplaça ses pompes par des décors d'artistes ; on vit alors des montagnes gigantesques et des statues colossales qui représentaient la Liberté et la Nature; on substitua Caton, Sénèque, Brutus, Cicéron, avec leur figure austère, à ces douces et naïves créations que l'art catholique avait semées sur les monuments Tout fut une imitation de l'ancienne Grèce et de Rome ; les jeunes iilles, aux cheveux tressés dans des réseaux d'or, tinrent des gerbes iu\ mains; les vieillards entourèrent les charrues traînées par des bœufs couronnés comme dans les bas-reliefs antiques. Les enfants jetaient des fleurs ou chantaient des hymnes; et ces processions étaient enlacées par des cordons aux vives couleurs comme aux fêtes du vieux paganisme : les programmes de ces solennités nous ^onl encore con-

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serves dans les monuments de l'époque ; et la terrible convention ellemême semble prendre à plaisir d'en préparer les détails , comme s'il s'agissait d'un acte sérieux de la vie politique, car la démocratie est le gouvernement des fêtes publiques * .

L'artiste qui domina cette époque fut le peintre David, républicain de principes, exalté pour Marat, Saint-Just et Robespierre, fortement retrempé dans les études de l'antique. David était membre de la convention nationale, l'ami de ses plus hardis défenseurs, le zélateur de la Montagne, le peintre de ces tableaux, admirables encore aujourd'hui, de l'assassinat de Marat et de Lepelletier de Saint-Fargeau, martyrs des idées républicaines ; son aine était énergique et de feu. Au temps des révolutions, les hommes sont tellement exaltés, les esprits tellement en dehors de leurs habitudes , qu'on ne peut demander raison des actions mauvaises ; elles arrivent au cœur et à la pensée par des voies intimes et inouïes qui rappellent à l'homme la méchanceté de sa nature ; c'est la rage d'une passion qui parle et s'impose. Ainsi, dans David , je ne verrai que l'artiste fanatique et aux proportions gigantesques ; il avait emprunté à Michel-Ange quelques-unes de ces études d'anatomie qui brillent avec tant d'éclat dans le prodigieux tableau du Jugement dernier, où les poses sont si hardies, où ces entrelacements d'hommes , ces masses de chair mêlées , confondues , forment la plus grandiose des œuvres de l'école italienne 2. David, amoureux de la forme antique et romaine, sacrifiait tout aux poses; et comme son ûme républicaine se complaisait dans les scènes de la vieille histoire de Rome, il essayait son pinceau dans le sacrifice sublime de Krutus ou dans l'image de César frappé au cœur par les conjurés du séuat. Il préparait le Combat des HoracesetdesCuriaces, l'Enlèvement des Sabines , et tant d'autres productions qui effacèrent la belle et hideuse image de 31arat assassiné dans son bain par Charlotte Corday 3.

Da\id, dans son magnifique talent, fit école; de jeunes et uom-

1 Le principal de ces programmes, celui de la fête de l'Être suprême, fut dessin1 par David. îl est très-remarquable, même sous le rapport poétique.

-' David a plus d'un rapport avec Michel-Ange; l'un et l'autre avaient poussé loin des anatomiques; niais Michel-Ange était plus hardi et peignait ses personas d'une main plus Terme.

Ce tableau existe encore; il en a été fait de nombreuses gravures, qu'un se distribua longtemps comme des reliques.

David naquit à Paris, le 31 août 1748; mort le 29 décembre 182'i. En 1773, il obtint le grand ^rix. , le sujet était le< Amour ù'Auiiociius et de isulouice. Li

breux artistes imitèrent sa manière et se pénétrèrent de sa pensée républicaine; tous devinrent Grecs et Romains. La nature dut désormais se reproduire à nu comme dans les jeux gymnastiques d'Athènes ou de Sparte aux scènes du pugilat ; la nudité académique fut la base des études; tous les sujets des grands compositeurs furent républicains, et les artistes se groupèrent autour du maître qui savait si bien draper à l'antique les mâles figures ; on reproduisit la mort de César par Brutus, le jugement implacable de Virginius ; tout rappela ce patricien austère qui envoyait son fils à la mort parce qu'il avait trahi Rome et faibli devant son devoir , ou bien le père qui frappait d'un poignard sa fille pour réveiller, par l'aspect du sang , l'énergie de Rome. Il y eut une affectation de rigidité dans les jeunes artistes ; on les voyait sous les portiques du Musée avec la robe de pourpre et la prétexte romaine; leurs tètes bouclées portaient une bandelette sacrée comme les poètes et les vates des anciens ; ils tenaient leurs palettes à la main dans une attitude méditative; leurs pinceaux s'agitaient dans leurs doigts pour une grande œuvre, et tout annonçait, dans les draperies pendantes, la sévérité du costume et la gravité des mœurs. A toutes les époques ainsi sont les artistes ; ils imitent dans leur tenue le temps qu'ils affectionnent dans leur âme , l'antiquité ou la renaissance , Rome ou François Ier ; le talent subit la mode '. David se dit l'élève de Vien, peintre habile, travailleur infatigable, qui se donnait le mérite d'avoir effacé le mauvais goût du genre Louis XV 2. Prétention vulgaire, comme si chaque nation n'avait pas son art, et chaque époque son caractère! Le plus triste talent est celui de l'emprunt. David forma Gérard et Girodet, ses deux élèves ; Gérard, alors républicain ardent comme son maître ; Girodet, l'artiste poëte, qui devait colorer l'art par de si douces impressions.

La statuaire suivait le mouvement de la peinture; s'adressant aux grandes formes, elle ne reproduisait plus désormais que des modèles fïe Rome et d'Athènes. Si le peintre s'appliquait aux nudités mâles et prononcées, si les architectes élevaient des temples dans les propor-

lvesle de Marseille (1779). Bclisaire (1781;. Le Serment des Horaces (1784). La Mort .teSocrate (1787). Paris ci H.'-lèue(1788). Brulus (1789). Serment du jeu de Paume. Les Sabincs. Le Couronnement. Les Tiiermopylcs.

1 11 existe plusieurs gravures qui reproduisent le eostume des artistes de 1793 à 1797, dans les gravures de la Bibliothèque royale.

2 Vien lui aussi fait sénateur au consulat, avec le vieux Daubcmon.

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lions doriques ou ioniennes, empruntées au Parthénon de Minerve, ou au Panthéon de Rome ; si la tragédie remuait tout le passé des républiques antiques, la famille des Atridcs et Iphigénie désolée, la statuaire imitait les modèles et l'esprit de l'art ancien. Il fallait voir le sculpteur dans son atelier en face de son œuvre ; il était drapé dans la toge; il portait ses cheveux à la Titus, ou bien en boucles ondoyantes comme nous voyons reproduits Praxitèle , Apelle ou Pygmalion dans les bas-reliefs. Le sculpteur tenait de ses mains le ciseau sacré qui allait animer le marbre ; ses pieds chaussaient le cothurne et son bras imitait les poses antiques, étudiées sur les monuments. Ici pèle-mèle devant lui des blocs de marbre d'Athènes ou de Carrare ; là un siège comme les affranchis au Forum ; plus loin brûlait une lampe recueillie à Herculanum ou à Pompéi, et les parfums remplissaient l'atelier. Ce bloc de marbre recevait bientôt les formes divines de Vénus , de Mars ou le buste d'un orateur célèbre , toujours vêtu à l'antique, et conservant son caractère républicain, sa mâle iigure de tribun. Cette tendance de l'art s'empreignait au cœur de l'artiste ; il était rare que les sculpteurs ne portassent pas dans leur poitrine de feu un caractère profondément démocratique, un amour inné pour cette grande révolution ; ils vivaient dans une atmosphère d'histoire et d'héroïsme qui enthousiasmait les hommes d'images et d'art; peintres et statuaires se complaisaient dans cette étude , l'orgueil de leur jeunesse : ils se disaient les amis, les élèves de David. Quand ils avaient tracé ou modelé la physionomie de Brutus ou de Cassius, comme Pygmalion ils s'identifiaient avec leurs œuvres; et ceci explique le mâle courage de Ceracci et de Topino-Lebrun, âmes ardentes , artistes fraternellement unis , qui reçurent la mort de la main du nouveau César, comme dernière imitation de la vieille Rome. 11 y avait une action et une réaction de l'Ame sur l'œuvre et de l'œuvre sur l'âme, mystérieuse puissance qui domine et explique toute la vie d'artiste '.

La musique avait pris également cette teinte révolutionnaire qui pousse et entraîne les sciences et les arts à la fin du xvme siècle. La convention multipliait les fêles pour enthousiasmer le peuple ; des hymnes devaient être chantés dans toutes les solennités publiques ; les armées de la France républicaine , comme celles des vieux Gau

1 L'école de David et de la sculpture antique ont dominé jusqu'à la fin de l'empire.

lois, avaient leurs scaldes et leurs poètes. Au chant de la Marseillaise les premières victoires avaient été enlevées ; il y eut des hymnes de mort, des paroles de réjouissance, des chœurs qui retentissaient dans le Champ-de-Mars ou dans les fêtes publiques données par le directoire. La musique fut donc appelée à seconder les idées et les paroles en l'honneur des guerriers et pour célébrer la fête des vieillards , du jeune homme , de l'enfant ou des mères fécondes ; il se trouva précisément des artistes du premier ordre qui poussèrent le chant solennel dans ses plus déchirantes expressions *, Ces idées de liberté et de république sont si puissantes sur les esprits ! il y a tant de prestige dans ces images ! Méhul étudia toutes les profondeurs de l'harmonie , çeg sublimes accords qui, .plus tard, retentirent avec toute la gravité de la musique allemande, soit que dans le Chant du Dépari il annonçât au* guerriers les devoirs qu'ils ont à remplir envers la patrie menacée et les nobles destinées qui les attendent , soit que dans le chœur des anciens, aux fêtes publiques , il invoquât les souvenirs des dévouements de la Grèce et de Rome. Les fêles de la révolution furent animées par les vers de Chénier et l'harmonie de Méhul. Gossec fut le musicien de la mort. Avec l'instinct profond d'un grand patriotisme, il possédait l'harmonie des choses funèbres quand l'urne s'élevait drapée de noir pour Viala et Barra. Gossec imita la musique d'église, il créa le Dies irœ des républicains , en y mêlant la voix déchirante il u tam-tam , cri de douleur au milieu des hymnes pour les glorieux trépassés. Il fallait voir le frissonnement du soldat quand le tam-tam, ->e faisait entendre aux funérailles de 31arceau, à la cérémonie fu- Jièbre de Hoche, et dans ces spectacles de deuil qui couvrirent, comme

1 Voici les principaux chants de cette époque, dus à Méhul c! à Gossec.

" Hymne pour la fête funèbre célébrée par les employés au bureau de la liquidation, en l'honneur de Marat et de Lepelletier, par Mercier, de Compiègne, musique de Gossec.

Le Ckant du Départ, hymne de guerre, paroles de Chénier, musique de Méiiul.

Le Chant des Victoires, liymne de guerre, paroles de Clicnicr, musique de Méhul.

Hymne chanté à l'inauguration du temple de la Raison, dans la ci-devant métroim.Ic de Paris, le 20 brumaire de l'an u de la république française, par Chénier, musique de Gpssec,

Hymne chanté à la fête de Barra et Viala, le 10 thermidor, pare'cs de Dayrigny, musique de Méhul.

Hymne ù l'Etre suprême, par Chénier. musique de Gossec. «

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un voile funèbre , le sépulcre des plénipotentiaires assassinés à llastadt f.

Cependant tout a sa fin ! Dans les dernières années du directoire il se formait une réaction contre les idées, les usages et les habitudes du temps démocratique , alors confondu avec la terreur. La solennelle musique de Gossec ne plaisait plus aux oreilles raffinées des incroyables et des élégants qui paraissaient dans les salons. On courait aux talents gracieux de l'Opéra-Comique, aux compositeurs italiens, à madame Grassini ou à Garât, le chanteur, dont la renommée éclipsait celle de M. Garât, l'homme politique ; on repoussait tout ce qui se rattachait aux idées de la convention et du jacobinisme , à la gravité des habitudes républicaines , aux fêtes qui se donnaient au milieu du Champ-de-Mars. La vieille légèreté française se réveilla; on préférait le vaudeville à la tragédie , le chant gazouillé à la grande musique allemande, la romance aux hymnes patriotiques. La société pressentait la gracieuse musique de Boïeldieu, jeune homme plein d'avenir , s'essayant dans tous les genres avec facilité. Quand Grétry écrivait ses Mémoires et que Chérubini remuait les fortes notes , Boïeldieu travaillait à la musique du poëme de Beniowski, œuvre remarquable, et il avait fait entendre dans les salons , sur le piano qu'il touchait avec une si spirituelle facilité , quelques jolis motifs d'un opéra préparé pour Leydeau, sous le titre du Calife de Bagdad. On raffolait de Boïeldieu, de madame Grassini et de Garât, parce qu'ils se rapprochaient davantage des formes et des idées françaises ; on ne pouvait plus supporter les habitudes antiques et compassées qui tuaient le caractère national.

Sous la convention, les théâtres se contentaient déjouer la tragédie romaine et les pièces pastorales qui délassaient le dictateur Robespierre, le grave Saint-Just et Gouthon , après les longues et fortes séances du comité de salut public. Le genre Florian dominait à côté de ces spectacles terribles qui rappelaient les sublimes dévouements de l'histoire; on se complaisait dans le doux paysage , aux moulons, aux bergers, aux tendres amants, ou dans le tableau des vertus de Cassius et de Cimber ; le théâtre fut destiné à donner aux moeurs une empreinte démocratique. Après le *.) thermidor , l'époque qui tua la

1 Ce fut, dit-on , aux funérailles de Mirabeau, c» 1791 , que le tam-tam ?c fi< en», tendre pour la première fois.

république, les théâtres se monarchisèrent pour ainsi dire ; les danses, les chœurs , tout prit un aspect , une tendance vers l'aristocratie. L'Opéra-Comique raviva les usages de la vieille France ; on ne déclama plus habituellement contre les rois, comme le faisait l'école de Chénicr; on pardonna aux gentilshommes; on supporta MM. de Ségur à cause de leurs romances ; et plus les acteurs s'éloignèrent du ton et du genre de la révolution française, en rappelant le menuet et les manières de l'ancienne cour , plus ils obtinrent de succès sur la scène. Qui ne connaissait alors la dynastie des Vestris, cette triple génération qui gambadait à l'Opéra avec une si hautaine dignité de soi ? Le directoire Yit renaître le temps des futilités ; la danse fut une affaire sérieuse , on se disputait pour un menuet de la gavotte ; on avait abattu Dieu et l'Église , et l'on vouait un culte à des baladins qui déployaient leurs grâces et leurs tours de force sur la scène. L'homme a toujours besoin d'élever des autels et de créer un culte ; les esprits qui avaient proscrit les cérémonies chrétiennes adoraient les pompes de l'Opéra. Aussi les acteurs se donnaient une importance bouffonne; plus fiers que les grands seigneurs du vieux régime, ils se drapaient avec une dignité ridicule. Il fallait voir la tenue de Vestris et cet appareil de demi-dieu dans lequel il se révélait au monde, sous un nuage de poudre parfumée et une pluie d'eau de senteur; la fureur d'applaudissements qu'excitait un chanteur à la mode, était chos'1 inouïe! Temps renouvelé du vieil empire, si bien décrit par Juvénal , quand la matrone romaine frissonnait pour un histrion '. Lé théâtre français avait seul conservé les traditions de la bonne et limite comédie , des financiers et des grandes coquettes , avec MM. Fleuiy, Monvel , Baptiste, Dugazon, mesdames Contât, Devienne, Mézerai, etc. Puis s'élevait parmi les débris de la belle époque théâtrale, cet homme de si remarquable talent, qui acquit sa haute perfection par la méditation du génie républicain et l'étude profonde de l'histoire et de l'art. Talma fit pour la déclamation ce que Corneille avait fait pour le drame; il pâlit sur les vieilles annales avant d'entreprendre la reproduction des puissantes figures historiques. Pour lui il n'y eut plus de type d'invention ; il devint un maître exercé sur les modèles ; il se drapa comme Da\ id drapait ses personnages, il porta la couronne des empereurs et le manteau de pourpre; il fut enfin

1 Canit sicut in amplexis. (Juvénal, satire 3.J

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une médaille ; il se fit de bronze pour nous reproduire les époques (lue Tacite avait seul écrites. Talma excita un légitime enthousiasme , car il nous fit vivre au Forum avec les empereurs cou: onnés des lauriers de la victoire ! Son art fut antique , et voilà pourquoi il conserva cette ampleur de formes sur la grande scène. Bonaparte comprit Talma. Le consul aimait l'histoire parce qu'il devinait la postérité.

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