‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 11 sur 53 · MOEORS ET ESAGES DE LA SOCIÉTÉ A LA FIN DU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

MOEORS ET ESAGES DE LA SOCIÉTÉ A LA FIN DU DIRECTOIRE

Réaction vers les plaisirs. — Relâchement de l'esprit de famille. — Les divorces. — La société parisienne. — Rais. — Modes. — Coutumes. — Salons de Paris. — Femmes à la mode. — Quelques gentilshommes. — Les fournisseurs. — Les ineroyahles. — Ruine et décadence. — 31anières. — Mœurs des campagnes. — Quelques histoires de la vie de château et de proscrit.

La société , sous les lois énergiques de la convention nationale , était restée empreinte d'une invincible terreur ; les mesures du comité de salut public , résultat d'une nécessité impérative , avaient brisé les rapports intimes de la famille, les épanchements de l'amitié et de la confiance. De pâles figures se montraient dans les rues de Paris, tant on craignait les dénonciations qui jetaient les têtes à l'échafaud ; jamais société humaine n'avait présenté le spectacle de ces grandes tristesses, de ces grands devoirs et de ces patriotiques sen ices ; les uns couraient aux frontières, les autres fabriquaient des armes dans les ateliers du Champ-de-Mars ou de la plaine des Sablons; il y avait des cohues populaires, des fêtes retentissantes, mais rien ne rappelait l'ancien caractère français ; la mort avait jeté son voile sombre sur les physionomies naguère si joyeuses *. Le caractère fiançais s'était entièrement modifié ; on riait encore, mais de ce sourire mélancolique qui atteste toute l'amertume des mauvais jours.

Après le 0 thermidor, et sous le directoire, il y eut une réaction v.rs les joies et les dissipations, parce qu'il fallait bien que l'esprit fit

1 La lecture du Moniteur est plus instructive sur ce point que toutes les petites histoires de lu révolution qu'on a écrites.

irruption dans ce temps d'un peu de liberté ; on échappait à la terreur, on ne craignait plus d'être livré à l'échafaud. Trop longtemps le sentiment national avait été comprimé ; il avait besoin d'éclater as oc ses plaisirs et sa gaieté ancienne : la société insouciante était comme sans passé et sans avenir; on se réunissait dans des bals, d;:ns des concerts; on devint fou de dissipations, avide de tout ce qui rein ;iait la vie. Jamais époque ne fut plus brillante et plus abandonnée ; les mœurs publiques ne furent plus un préservatif suffisant pour conserver la chasteté des manières et les devoirs du toit domestique ; la révolution qui devait tout détruire avait relâché les deux puissances qui maintiennent les rapports de la famille : l'autorité paternelle et les liens sacrés du mariage. Depuis l'assemblée constituante on avait aboli le droit d'aînesse, l'autorité paternelle, la corporation, tout ce qui tenait les individus rattachés les uns aux autres par les devoirs de la morale et les sentiments d'une surveillance domestique ' ; tous étaient libres et isolés 2 : le fils , les frères, les serviteurs. Ce qu'il y nait de curieux dans cette liberté nouvelle, c'est qu'en imitant *>uns cesse Rome, elle avait oublié que ce qui constituait la force et la puissance de la ville éternelle, était précisément le despotisme de cette organisation de la famille, qui faisait du père le chef du sanc- ;uaire domestique, avec le droit de vie ou de mort sur ses enfants ; les fils étaient rangés parmi les esclaves ; et l'expression latine fa- Dnliœ, employée par la loi des Douze Tables, le vieux monument du droit romain, et dans les plus belles pages de Tacite, signifiait la réunion des fils, des esclaves, sous l'autorité suprême du père 5. En France , on était parti du système opposé ; depuis la liberté républicaine, le lils était presque immédiatement émancipé , il secouait l'autorité paternelle. Rien ne le retenait dans le foyer domestique; i! pouvait dévorer sa fortune dans les plus folles prodigalités ; la seulefamille pour lui était la nation.

En même temps le divorce s'introduisait , comme le résultat de l'émancipation réciproque; deux époux purent, par consentement mutuel, se prendre et se séparer ; une simple déclaration commune,

1 Mirabeau fut le grand promoteur de toutes les lois qui émancipaient le fils de famille.

- Il y eut alors liberté absolue de profession, d'étal; tout fut confondu dans 1 1 nation.

! Sous les empereurs, cette loi se trouve parfaitement maintenue, même à l'égard des esclaves. Voyez Tacite, Annal, liv. v.

trois fois répétée, suffisait ; on s'était donné par serment devant l'officier civil ; on se quittait par une déclaration opposée. Rien de religieux désormais ne bénit le mariage ; l'union des deux époux ne vint plus du ciel ; ce fut un contrat civil comme l'achat , la vente ou le louage J ; de là résulta le spectacle scandaleux de femmes qui s'étaient mariées à cinq ou six époux différents. Que devenait la chasteté dans la vie ? L'unité qui est la grande pudeur de la femme fut méconnue ; on se joua de la famille et du saint lien qui la fonde ; des femmes eurent des enfants de trois lits, et comment, au milieu de cette confusion , aurait-on préservé la société de la dissolution la plus déplorable dans les mœurs publiques? Quand il n'y eut plus de frein, les femmes s'affranchirent de toute contrainte : leur vie ne fut plus qu'un grand secouement des lois de la pudeur 2.

Aussi Paris fut-il saisi comme d'un vertige ; on se livra à toutes les débauches; on vécut insouciant de la veille et du lendemain. Spectacle curieux à voir que la société élégante d'alors ! elle avait haine de la révolution, par esprit de bonne compagnie; elle sortait de ses saturnales, et néanmoins elle restait dans ses mœurs, dans ces facilités de rapport sous la licence la plus effrénée. Il y avait mille bals, tantôt sous les délicieux ombrages de Tivoli , tantôt à Frascati, souvenirs rapportés de Rome et de Naples, la nuit, à l'imitation des mœurs italiennes, mais sans le ciel pur et les horizons de PorticL Dans ces bals on jouait sa fortune, son honneur ; les danses ne consistaient pas seulement en de sérieuses figures , en des évolutions classées avec un rigorisme mathématique ; elles étaient un art développant les formes les plus voluptueuses, les plus hardies , les plus artistiques ; et un homme à la mode devait être presque un danseur de l'Opéra. Événement immense que l'arrivée dans un bal d'un beau danseur ! on faisait place autour de lui , pour lui voir développer toutes ses figures, ses entrechats, ses jetés, ses pirouettes. Les dames , aussi , s'appliquaient aux gestes les plus mobiles , languissants , vigoureux tour à tour ; l'usage des châles commençait à s'introduire, et, dans la danse, c'était un vêtement indispensable pour couronner un tableau quand les bras s'entrelaçaient 5. Qui pouvait

1 Six mois do séparation mutuelle suffisaient pour opérer le divorce d'après les lois de la convention nationale.

• Voyez le Répertoire de M. Merlin, au mot Divorce.

1 J'ai parcouru les gravures du temps dans la collection de la Bibliothèque royale,

se comparer alors à la réputation de Trénis, ce danseur qui a laissé son nom à une figure de contredanse si surannée ! On parlait autant de lui , dans les salons de Paris , que des généraux Moreau et Bonaparte. Vestris, Trénis, Gardel , étaient les héros des boudoirs. Vouliez-vous écouter la plaintive romance, c'était Garât, le chanteur à la mode, le phénomène, que l'on se disputait avec rage clans les nuits brillantes de la Chaussée-d'Antin. Je ne sais si c'est habitude de notre époque sérieuse ; mais quand je vois des admirations si futiles , je suis tenté de prendre en pitié une période où des baladins dominaient les salons; Rome vieillie, se reproduit à mon esprit, quand un mime mettait en émoi les théâtres et les cirques. Sous les empereurs, on parlait moins des vieilles légions de la Germanie que de Bach le , le danseur aux noirs cheveux assyriens.

Les modes étaient marquées d'un caractère plus singulier encore ; le goût de l'antique s'était introduit parmi les femmes ; la nudité les rapprochait de la statuaire ; elles avaient les bras nus, surchargés de camées, les jambes enlacées de cothurnes étaient nues aussi jusqu'aux genoux, et l'on voyait encore ces camées qui retenaient les plis de la robe, à l'imitation des matrones romaines. Une tunique cachait à peine leur sein et leurs épaules ; leurs cheveux bouclés et épars étaient le plus souvent empruntés et d'une couleur différente de leur peau ; les parures brillaient sur leur front, et se tressaient en colliers et en riches bracelets. On ne distingua plus la femme pudique de la courtisane ; le goût artistique domina le costume ' , pour montrer la blancheur de sa peau, ses bras ornés de camées et de perles, ses doigts de pieds enlacés de pierres précieuses. Plus la femme ressemblait aux figures d'un bas-relief d'Athènes et de Sparte, mieux elle façonnait son chale comme une draperie antique, plus elle était à la mode. Si

rien ne me semble plus ridicule que de voir des hommes sérieux s'occuper de telles futilités : tel était le temps, et Napoléon n'aimait-il pas à danser 'a 3ïonaco?

1 Voir là collection des gravures <!<■ modes (Bibliothèque royale'.

Voici ce qu'on lit dans un journal du temps : « Jamais les femmes n'ont été généralement mieux mises, ni plus blanchement parées. Le savou est devenu non moins indispensable que le pain. Elles sont toutes couvertes de ces châles transparents, qui voltigent sur leurs épaules et sur leur sein découvert, de ces nuages de gaze, qui voilent une moitié du vidage pour augmenter la curiosité, de ces robes qui ne les empêchent pas d'être nues. Dans cet attirail de sylphe, elles courent le matin, h midi, le soir ; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les rues. C'est L'habillement des anciennes vestales; et les filles publiques sont costumées comme Iphigéiiie en Aulide sur le point d'être immolée.

l'on pénétrait dans son boudoir, les meubles étaient faits sur les modèles d'Herculanum ; tout était imité : les lits, les urnes, les lampes de bronze, et jusqu'au jour mystérieux qui éclairait son coucher. On copia Aspasie, les courtisanes de la Grèce ; le Voyage d' Anacharsis et sa pâle et licencieuse copie , le Voyage d'Anténor, furent étudiés comme les livres classiques des mœurs nouvelles , et le miroir où se reflétaient les habitudes et les modes du jour ' .

Le costume des hommes, quand il ne se modelait pas sur les artistes à la physionomie romaine, à la prétexte et au manteau ondoyant, avait quelque chose de plus singulier, de plus excentrique encore. On était ridicule par ton ; ce que l'on appelait un incroyable, était le composé bizarre de vêtements les plus extraordinaires que le caprice puisse inventer : une coiffure en cadenettes, ou bien en mèches de cheveux qui pendaient de toutes parts sur la physionomie demi-absorbée dans une immense cravate où le menton s'agitait à l'aise; un gilet haut, un habit à collet noir, très-élevé, qui cachait presque entièrement la tête ; des culottes courtes avec mille rubans qui pendaient sur des bas de soie chinés ; les souliers découverts ; et par-dessus tout cela des bijoux à foison , de grosses boucles d'oreilles, des breloques qui battaient jusque sur le genou, des bagues à tous les doigts, une petite canne tortue et noueuse à la main , un lorgnon aussi large qu'une loupe, un immense claque sur une tète à frisure ; tel était le costume d'un incroyable ; il parlait à peine, et, dans son accentuation, il évitait les r, en donnant surtout sa petite paoU d'honneu. Tout cela formait un ensemble fort ridicule , et l'on s'explique à peine , quand on voit les gravures du temps , que des hommes raisonnables aient pu se charger de ces ornements puérils ; et , pourtant , des personnages graves étaient ainsi accoutrés; témoin M. de Talleyrand, s'imposant toutes les obligations de cette vie d'incroyable, par le désir de se placer au milieu du beau monde 2.

Il y avait , dans les salons , des plaisirs incessants , beaucoup de jeux, des intrigues, et peu de causerie ; on ne connaissait pas ce qu'on appelle aujourd'hui la discussion politique grave et sérieuse ; on ne parlait pas affaire sous les lustres ; réunis pour les joies, on s'occupait

1 On ne parlait alors que des courtisanes de la Grèce , et toute la littérature se ressentait de cette tendance; cela explique la rogue de certains livres.

2 Nous avons encore tous vu M. de Talleyrand avec la cravate directoriale, qu'il îivait ctnscrvcc à travers tous les changements politiques, comme gage d'immobilité.

d'arts, d'artistes et d'acteurs, de danse et de baladins : une roœanoe offrait plus d'intérêt qu'un bulletin d'armée ; on entourait les femmes à la mode, alors d'une si grande renommée ! Qui ne citait la belle madame Réeamier, ses charmes éblouissants, toutes les voluptés de sa pose, cette nonchalance abandonnée qui révélait mille grâces dans un salon de bonne compagnie? On disait des merveilles de madame Tallien, de ce caractère fier et prononcé qui avait inspiré le 9 thermidor, et rendu le courage à plus d'un proscrit ; espagnole d'origine , madame Tallien avait je ne sais quoi de puissant dans le regard qui faisait tomber la foule à ses pieds *. Tout le monde s'occupait de ces femmes à la mode, la distraction du jour, l'intérêt du moment ; qui aurait songé à des occupations sérieuses quand ces belles fées touchaient les cœurs, de leur baguette d'or, dans des palais de cristal? A l'époque de la société conventionnelle, il y avait un cynisme de vêtements, les formes étaient grossières, et rien n'était comparable à l'étrangeté de propos , et à l'abandon de la pose et du geste ; sous la terreur , on voyait bien que les classes infimes gouvernaient la société. Lorsque le directoire s'organisa , quelques gentilshommes arrivèrent à Paris , pour se rapprocher du comte de Barras , luimême de si bonne maison : l'origine de race du directeur était vieille comme les rochers de la Provence ; la noblesse allait à lui, et Barras avait conservé , dans ses débordements , cet esprit et ces airs qui se font reconnaître entre mille autres ; il était dissipé à la manière de de la régence ; le gentilhomme se retrouvait toujours , et son salon était marqué d'un caractère à part. Ces beaux appartements que vous voyez au Luxembourg, tradition du vieux régime, étaient remplis de femmes élégantes de la vieille et de la nouvelle sociétés ; par sa famille , Barras était en rapport avec des gens de cour ; il les préférait aux démocrates , parce qu'il y retrouvait mieux ses souvenirs et ses goûts : parmi ses maîtresses , il en était beaucoup qui appartenaient à l'aristocratie ; en faisant la part au ton libre et aux manières abandonnées du directeur , il était difficile que des hommes comme lui n'eussent l'art de conserver quelques-unes des formes d'autrefois, si parfaites, si spirituelles. La vicomtesse Beauharnais, par exemple,

1 C'est pour cette partie des mœurs de salon que les mémoires contemporains offrent quelque intérêt. C'est dans ces mémoires que j'ai pris dédain pour la petitesse decelt? société du directoire et même du consulat.

si familièrement admise au Luxembourg, ne pouvait, en aucun cas, ressembler à ces fortes et grossières citoyennes, qui seules, sous les comités , avaient le privilège des réunions publiques et des accolades fraternelles. Le salon de Barras , quoique composé de femmes aux mœurs faciles, à la vie légère , conservait un ton et des usages qui ne se rencontraient pas autre part : c'était de la débauche de grands seigneurs, dans les salons des filles du régent , où l'on daignait admettre quelques parvenus ; mais l'homme de bonne compagnie s'y distinguait. Le comte de Barras tenait sa cour plénière , depuis le matin, qu'il recevait dans son lit, jusqu'au soir, dans son salon, où il faisait l'office de président du directoire , avec des attentions d'une politesse remarquable. S'il avait quelquefois de la brusquerie de marin, des souvenirs de l'officier rouge et des gardes du pavillon, au fond le gentilhomme dominait encore ; le directeur recevait le corps diplomatique, les étrangers, les savants de distinction, les généraux avec une tenue parfaite ; il les invitait à ses grandes chasses de Grosbois et à ses petits soupers du Luxembourg.

Le luxe était immense et irréfléchi ; la plupart des fortunes, étant, nouvelles et sans passé , se montraient peu envieuses de l'avenir ; comme elles s'étaient faites vite , elles se dépensaient plus vite encore. Rien n'était stable dans la société , aucune valeur ne gardait son prix ; les assignats étaient tombés ; les mandats territoriaux , après avoir été à 20 sous pour 100 francs, n'avaient plus qu'un taux arbitraire; de pauvres rentiers, réduits au tiers consolidé, ne touchaient même pas leurs intérêts ; et, à côté de cela, se développaient les fortunes colossales des fournisseurs. Toute la société était un jeu; on essayait continuellement la rouge et la noire ; le hasard décidait de la richesse ou de la ruine. La monnaie courante était le louis de 24 et de 48 livres, on dédaignait tout de l'ancien régime, excepté pourtant son or. On jouait à Frascati, à Tivoli, en compagnie des filles de joie, courtisanes de la Grèce : le matin , une promenade en boghei, conduit par un cheval fougueux ; à trois heures, la toilette qui durait presque un quart de la journée ; le soir, à l'Opéra, puis au jeu encore : telle était la vie. La coutume de beaucoup manger fut de l'époque ; on faisait trois ou quatre repas par jour à l'italienne ; les restaurants étaient remplis , et la mode vint de s'y montrer dans sa splendeur; la cuisine des Véry, des Robert, obtint une réputation européenne ; j'ai retrouvé un des menus de Barras , véritablement

choisis avec art, et les dîners se ressentaient de l'homme de bonne compagnie ' . S'il n'y avait point, dans son salon, de grande retenue pour les mœurs , il y avait au moins un cachet de goût et de distinction qui séparait cette société des manières et des formes de l'époque conventionnelle. Les habitudes de la vie avaient changé : chose singulière ! il fut de bon goût de parler mal alors de la convention et de tourner en ridicule ses adeptes les plus ardents , leurs mœurs et leurs coutumes ; on laissait aux élèves de David, à quelques femmes exceptionnelles et à quelques hommes fervents, les formes r'publicaines, on se riait du brouet noir et de l'ostentation des manières sévères et patriotiques; on les poursuivait de sarcasmes: les patriotes étaient flétris du nom de terroristes. La réaction opérée dans les salons de Paris fut immense; on ne pouvait pas surmonter les grossières formes de l'école antérieure ; nul ne voulait se comparer aux hommes de la terreur. S'agissait-il de réunir une société littéraire? On se séparait immédiatement sous deux tentes; les amis de Chénier n'étaient pas ceux de la Harpe ; ceux qui entouraient M. Garât, le prosateur républicain , proscrivaient M. de Fontaues. il fut de bon ton, dans un certain monde, de faire de la monarchie : les mœurs révolutionnaires, furent proscrites par des caricatures sanglantes ; on compara les femmes qui portaient la cocarde tricolore aux furies de la guillotine ; il n'y eut plus de purs que les salons incroyables. Tout ce qui était républicain fut refoulé dans la rue et dans les théâtres ; les hommes du jour dominèrent les hommes de la veille, et l'on affecta les manières de marquis 2.

Tous ces accidents de la société qui précède le consulat ne sont pas inutiles à observer dans l'histoire ; il ne faut pas croire que les

1 Cette carte porte le titre suivant :

Carie dinaloire

Pour la table du citoyen Barras, directeur de la république française, pour trentesix personnes : pour le quintidi, 28 floréal an vi; au palais du directoire exécutif (ci-devant Luxembourg).

Quatre potages et quatre relevés, — sei/.e entrées, — quatre gros entremets froids,

— huit plats de rôt , seize entremets, — quatre salades, — soixante plats de dessert ,

Carte dinatoire Pour la table du citoyen directeur et général Barras, le décadi, 30 floréal. Dou.^a personnes.

Un potage, — un relevé, — six entrées, — deux plats de rôt, — six entremet?,

— une salade, — vingt-nuntre plats de dessert.

2 Caricatures de la république (Bibliothèque royal'-, estampes).

i 42 MOECUS ET USAGES iiE LA SOCIÉTÉ

événements sociaux arrivent tout à coup sans antécédents ; longtemps ils sont préparés par les mœurs ; lorsqu'il se manifeste une tendance dans les esprits, tôt ou tard elle domine dans les lois et dans le gouvernement. Dès que la république ne fut plus énergique et qu'on put la tourner en ridicule, elle fut flnie ; quand on se rit du directoire, il y eut tendance vers un autre ordre de choses; qui pouvait encore parler de constitution républicaine , quand on put se moquer de ses plus énergiques défenseurs? Tout tendait à reconstituer l'unité. Il n'y a rien de frivole pour l'observateur philosophique dans l'histoire ; les mœurs amènent des modifications dans les systèmes ; longtemps avant le 18 brumaire, il n'y avait plus de république, et c'est ce que comprit l'instinct du général Bonaparte. Retrempant la révolution dans la hiérarchie militaire ' , il bouleversa le pouvoir des avocats pour y substituer le gouvernement de la force et fit passer l'administration sous un principe régulier. Rien ne change dans la marche des siècles excepté les formes ; les mêmes idées se reproduisent incessamment : les hommes d'armes s'emparent du pouvoir ; les hommes de finesse et de ruse le leur enlèvent ; puis les soldats s'en emparent encore sur les moines ou les avocats. Ainsi est l'éternelle lutte du monde moral et matériel.

Paris donnait le ton à la province : il y avait de grandes misères dans les villes, avec ce même besoin désordonné de plaisirs qui dominait les salons de la capitale. Après la terreur, Bordeaux, Marseille, Lyon, eurent leurs incroyables, leurs collets noirs, les femmes à la mode qui se réunissaient bruyamment dans les théâtres, et manifestaient leurs opinions ; ici on demandait le Réveil du peuple, ou tout autre air qu'inspirait la réaction sanglante contre les révolutionnaires. La jeunesse dorée de Fréron n'avait point disparu dans les provinces méridionales ; elle était puissante par son nombre et par cette forer morale qui résulte toujours d'une éducation plus soignée ; là , on invoquait la Marseillaise et ses patriotiques accents; il y avait des luttes entre la carmagnole et l'habit, entre les cadenettes et les catogans, et cette réaction de mœurs qui échappe quelquefois à l'historien , indique néanmoins la marche de la société vers des idées de pouvoir et de monarchie. Un pays ne peut pas rester longtemps dans

1 Li presse, avant le 18 fructidor, jetait le sarcasme à pleines mains sur tout c« qui se rattachait à la république ; l'esprit moqueur se réveillait.

A LA FIN DU DlItLCTOUlE. US

les mains des hommes sans crédit ; tôt ou tard il se fait une aristocratie ; qu'elle vienne de haut ou de bas, de l'armée ou du négoce, peu importe, elle se forme par nécessité. La multitude, c'est l'anarcîiie ; l'unité, c'est la force et la protection ; et l'on y marche par un instinct inhérent aux sociétés humaines; on se place sous un dictateur ou sous un roi.

Si l'on quittait les villes pour visiter les campagnes, la révolution s'y montrait plus paisible, car elle n'était que territoriale par la mutation des propriétés ; les communes rurales avaient à peine changé de mœurs et de costume; les comités révolutionnaires ne les avaient pas atteintes, et l'organisation des municipalités qui remua toute la France, ne toucha que passagèrement les hameaux et les villages éloignés qui conservaient la pureté des habitudes. Vous trouviez dans chaque province les vieux types de nationalité ; en Vendée, dans une fraction de la Bretagne, du Poitou et de la Normandie, le paysan était en armes pour se défendre contre les armées de la république ; il conservait son antique respect pour le seigneur et le curé , double culte de sa croyance. Il y avait au Midi des imaginations ardentes, des paysans qui menaçaient le gouvernement établi ; dans d'autres provinces , au contraire, sur les montagnes surtout, le cultivateur était patriote ; il avait assez profité des biens des seigneurs et du clergé , pour défendre au besoin sa nouvelle propriété les armes à la main ; la révolution était pour lui la plus puissante garantie. Les fils de huguenots dans les Cévennes, aux Alpes et dans les montagnes du Rhône, assistèrent avec joie à la chute rapide de la vieille monarchie qui les avait persécutés ; ils devaient venger les insultes faites à leurs pères ! La république n'avait-elle pas été rêvée déjà par leurs aïeux? n'en avaient-ils pas multiplié les symboles? et une gravure existe où les huguenots représentent le sceptre et la tiare brisés par la foudre de Dieu *. Les paysans de la montagne étaient donc patriotes dans les hautes et basses Alpes , au milieu de ces roches agrestes , où ils retrouvaient l'arquebuse de leurs ancêtres , au temps du baron des Adrets et des catholiques de la plaine.

Quelques provinces écartées avaient échappé à ce ravage des opinions

1 Ce document est fort curieux; il vient à l'appui de ce que j'ai dit dans mon Histoire de la Ligue et dans Richelieu. L'envoi de la gravure fut faite par une municipalité du Cher à la convention nationale; cette gravure fut déposée, par ordre, à la Bibliothèque royale, division des estampes. Elle y existe encore.

politiques, à la guerre civile révolutionnaire ; là on voyait encore des châteaux isolés, retraites inaccessibles où des familles vivaient en paix, à l'abri des orages publics qui désolaient la France. Sous les ombrages solitaires , on lisait les journaux de Paris , pour suivre un peu son temps , et connaître les tristes événements du pays ; la matinée était occupée de quelques lectures, d'un travail de mains, de la promenade aux champs , cette douce vie déjà chantée par Beliile. Hélas ! on craignait la proscription, et, à chaque moment, quelques fidèles serviteurs étaient envoyés au loin afin d'apprendre s'il n'y avait rien à redouter pour le maître et sa famille, sous le coup des dénonciations fatales; on passait ainsi une époque de calamité, comme les ancêtres aux temps de la peste et de la famine ; on se demandait chaque soir en tremblant : «Les municipaux viennent-ils?» comme les solitaires du moyen âge qui s'informaient si les barbares apparaissaient sur le seuil du monastère pour en piller les vases saints. Les jouissances de l'esprit et du cœur venaient rompre un peu l'effrayant aspect des scènes agitées qui marquèrent les journées fatales et les anniversaires funèbres de la révolution. Quelquefois un proscrit y recevait l'hospitalité ; car cette vertu n'était point effacée du cœur de l'homme ! Après le 18 fructidor on vit, dans ces retraites, les débris des gens de lettres frappés avec les journaux , par le coup d'État ; pendant les doux loisirs de la campagne, on s'adonnait aux Muses et aux distractions de l'esprit. Si les hommes d'intelligence, exilés par le directoire, étaient poètes, ils essayaient de chanter la Pitié comme Beliile, ou le Printemps d'un proscrit, composé sous le toit de l'hospitalité bien- \ cillante l . Il n'y a rien comme la proscription pour ouvrir les grandes voies du cœur; il ne faut alors que se replier sur soi-même pour faire vibrer les cordes de la harpe ; la poésie , l'histoire , tout apparaît devant vous, aux solennelles heures de l'exil, l'eau du fleuve qui roule vers la patrie , le vent qui bruit comme sur votre vieux donjon , le cri de l'oiseau de nuit, le chant de la fauvette, la vue de l'enfant, du vieillard, tout vous rappelle le sol. L'exil fut aussi l'époque des grandes œuvres, et ce fut dans la proscription du 18 fructidor que M. Portalis père composa son livre sur l'usage et l'abus île l'esprit philosophique 2. Il était bien important de montrer , dans ce rapide tableau des

1 M. Michaud avait été recueilli par une famille, et il faisait un cours de littérature.

* M. Portalis père était alors proscrit , et dans le Holsleiu.

mœurs, comment les esprits arrivaient successivement aux idées et aux formes monarchiques. Il est des époques ainsi faites, où la vieille société s'en va; celle-ci se manifeste en vain par des cris de colère; elle proteste , elle menace ce nouveau monde qui vient , cette pure vérité qui arrive ; qu'importe? les idées marchent, et la résistance ne fait que hâter leur développement. Le directoire était usé, l'ère républicaine finie , les habitudes n'en voulaient plus ; on ne change pas une société par un décret, comme l'administration et les formes constitutionnelles ; quand les mœurs prennent une tendance, qui pourrait les détourner? Il fallait la sombre énergie de la convention, la force puissante du comité de salut public, pour ployer la France aux usages républicains ; quand la mort de Robespierre eut relâché ces liens énergiques, quand le 0 thermidor vint arrêter les terribles coups du comité, tout fut dit pour les destinées de la république , elle cessa d'exister. La révolution devait être un grand bouleversement du sol, appelant les prolétaires au partage des bienfaits de la société ; tout fut perdu lorsqu'on voulut faire de la modération pour l'ambition et la quiétude de quelques hommes.

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