LES 1URTIS POLITIQUES AVANT LE CONSULAT
Attitude des partis. — Les jacobins. — Les patriotes modérés. — Clubs et sociétés politiques. — Les constitutionnels. — Le parti orléaniste. — Les monarchistes prussiens. — Les partisans de l'unité et de la dictature. — Les royalistes bourbonniens. — Comités. — Insurrection. — La Vendée. — La chouannerie. — Les compagnies du Soleil et de Jésus.
Il y a toujours deux existences, deux formes, pour ainsi dire, dans les opinions politiques : l'une est purement philosophique, rationnelle et réfléchie ; elle n'opère pas sur la place publique au moyen de grandes émeutes et des agitations turbulentes; elle n'agit pas par la force et la violence , elle attend tout des doctrines et des principes , de la marche du temps et des idées, elle voit son triomphe dans l'avenir. L'autre, au contraire, est active et remuante, comme une mer agitée; elle comprend peu de chose à la réflexion, aux théories et à la philosophie ; elle ne sait rien faire que les armes à la mains, c'est la portion aventureuse des opinions ; or il est bon de remarquer que si la portion rationnelle domine dans les temps calmes; par contre, dans les époques d'agitation et de trouble , la domination appartient à la fraction ardente et armée ; elle seule s'empare du pays. A ces périodes, il faut jeter un voile sur la statue de la Modération.
On était, sous le directoire, au dernier point d'exaltation politique ; le parti jacobin avait joué un grand rôle jusqu'au 9 thermidor, pour abandonner pleinement son espérance, son avenir , sa force. S'il y avait eu momentanément réaction contre les jacobins et les souvenirs de la convention nationale, ils avaient depuis relevé la tète; ce parti possédait une constitution robuste, une fraternité de moyens et d'influence ; seul il avait parfaitement compris la révolution sociale et dé-
inocratiqiie que le xviii" siècle avait léguée au monde ; là se trouvaient de mâles caractères, des esprits de grande portée, des hommes d'exécution, qui saisissent une pensée et osent aller jusqu'au bout : ils avaient des moyens et peu de scrupules, parce qu'ils sacrifiaient tout à leur idée démocratique. Les jacobins avaient réuni au plus haut degré tout ce qui fait la force des opinions, la puissance gouvernementale, et l'énergie des volontés ; seuls ils avaient parfaitement senti qu'en matière de révolution, il faut prendre une idée et lui faire rendre tout ce qu'elle peut exprimer. Le 9 thermidor tua la république; il arrêta le mouvement. On ne pouvait faire de la modération dans les temps de crise , sans revenir à la monarchie ; une république démocratique avec le calme et la pondération des pouvoirs, était une conception ridicule, et, pour aller à la démocratie pure, le comité de salut public était seul capable d'oser; la révolution sociale devait sanctionner la révolution politique * .
Depuis le 9 thermidor, les jacobins s'étaient divisés ; les uns étaient entrés dans le gouvernement et secondaient l'action du directoire ; ils lui avaient imprimé leur énergie et leur capacité d'exécution , toutes les fois qu'il s'était agi de frapper les royalistes; les autres mécontents restaient en dehors et conspiraient, comme Babœuf, pour la loi agraire, ou bien encore pour le retour vers les principes de pureté républicaine, tels que la convention les avait proclamés dans les jours puissants de la démocratie. Tous les moyens étaient bons au* jacobins, parce que, comme ils partaient du principe inflexible de la nécessité , ils en faisaient découler le droit absolu d'agir et de faire tout ce qui est utile pour les masses ; leurs clubs s'étaient transformés en associations privées, et, en plusieurs circonstances, ils avaient tenté d'ouvrir des assemblées publiques et solennelles, en mémoire de leur passé ; et nous verrons plus tard que Fouché, frère infidèle de la vieille société des jacobins, fut forcé de sévir contre la réunion du Manège, ouverte rue du Bac. Quelquefois, cependant, le gouvernement avait eu recours aux fiers jacobins pour se donner à lui-même cet aspect de force et de résolution qui était le propre de cette société populaire. Quand le royalisme avait menacé le directoire, celui-ci, je le répète, avait fait appel aux démocrates ; il s'était
1 Je regrette liien vivement qu'on n'ait jamais exactement écrit l'histoire du parti jacolun comme force de gouvernement et dictature démocratique.
retrempé dans leur esprit ; il craignait les hommes, mais il adoptait leurs bras et leurs moyens de courage ; il avait peur de revenir au comité de salut public et à la constitution démocratique de 1793, flétrie par les thermidoriens, mais les sabres et les baïonnettes des jacobins lui paraissaient indispensables, et les modérés les avaient invoqués au 14 vendémiaire et au 18 fructidor.
Le» jacobins étaient donc les véritables hommes d'Etat ! , d'administration et d'énergie de la révolution française 2 ; de leur sein étaient sortis les plus forts qui tenaient encore le timon de la république. Ceux-ci, depuis la journée du 9 thermidor, qui les avait compromis, faisaient cause commune avec ce qu'on appelait les patriotes rationnels, les hommes dévoués aux principes de 1789 , qui croyaient la république possible sans les excès ; et pourtant, si elle voulait réussir, la révolution devait se faire violente et jacobine. Dans les temps de troubles, toutes les fractions raisonnables s'effacent dans les partis; la modération disparaît; il n'y a que la logique inflexible des faits qui réussisse; toute opinion spéculative s'éteint; l'action et la-réaction constituent essentiellement l'esprit des époques révolutionnaires ; on ne raisonne plus quand il s'agit de faire triompher une cause. Les républicains rationnels formaient donc le petit nombre à la face des démocrates purs; ils avaient leurs clubs et leurs sociétés politiques dans lesquels ils débattaient les principes et l'autorité du gouvernement ; ils soutenaient momentanément le directoire , parce qu'ils trouvaient dans la pondération des conseils une sorte de bascule politique qui maintenait les partis les uns par les autres; frappant ainsi de droite et de gauche , ils appelaient cela faire du pouvoir ; ils avaient horreur des démocrates, comme Babœuf, les seuls qui avaient pourtant compris les destinées agraires de la révolution. Parti timide, comment les patriotes de 1791 auraient-ils osé suivre à vol d'aigle, la pensée prol taire du comité de salut public, qui ne visait à rien moins qu'à un renversement absolu dans la hiérarchie des personnes et des propriétés? Tout cela était trop grand pour les patriotes tièdes
1 Ainsi le jugeaient les étrangers. J'ai trouvé une curieuse dépèche adressée à M. de Hardenberg par un agent secret à Paris eu 1794, où le plus grand éloge est fait du comité de salut public, de sa force et de sa puissance.
- La lactique du directoire fut d'opposer les partis les uns aux autres ; ce que l'on formula par la double statue du Royalisme et de l'Anarchie, brûlée au Champ-de- Mars. On jurait haine ù ces deux monstres. (Programme.)
cl propriétaires, et ils flétrissaient du nom d'anarchistes, les hommes conséquents et rationnels dans l'esprit de la révolution. Les inflexible* logiciens qu'on appelait jacobins , étaient alors au ban de toutes les opinions ; on les proscrivait, et pourquoi cela? C'est qu'ils n'épargnaient personne par de timides concessions, et lorsqu'ils croyaient que les destinées de leur parti étaient embarrassées dans leur marche par une tète d'homme ou par le droit de propriété, ils ne s'arrêtaient pas, ils brisaient l'obstacle par le glaive, la résistance par les excès ' : pouvait-on émanciper les prolétaires sans remanier tout l'ordre social? Les constitutionnels se rapprochaient beaucoup des républicains rationnels , ils passaient même dans le monde pour professer les sentiments de la constitution de l'an m ; on les disait patriotes, ils juraient haine à la royauté dans les assemblées publiques ; mais , en majorité, ils croyaient impossible l'établissement durable et positif d'une république en France. Puisqu'on repoussait l'idée jacobine, il fallait aller droit à la monarchie; seulement les constitutionnels croyaient que cette monarchie devait présenter des garanties à la liberté, se faire l'expression des idées du xvin' siècle. Beaucoup d'entre eux repoussaient une restauration de la famille des Bourbons de la branche aînée, qu'ils ne croyaient possible qu'avec le renversement de l'idée de 1789 , leur idole ; et ils tenaient alors trop fortement aux principes proclamés par les assemblées , pour revenir à la constitution surannée de la monarchie française avec sa noblesse, son clergé , son pouvoir de ministres et de cour. Pour être logiques dan* ce raisonnement , les constitutionnels cherchaient , par l'ensemble des combinaisons, un système ou un homme qui pût leur assurer cette précieuse unité, condition indispensable pour le gouvernement et l'administration de la France 2 ; ils avaient peur d'une dictature militaire qui aurait absorbé leur pouvoir sous des mains brutales. Prendre un général et l'élever sur le pavois, armer sa main du glaive politique , n'était-ce pas se donner un maître plus fier , plus impératif qu'un roi choisi par une assemblée élective? C'est ce qui pous-
1 Je n'a! jamais trouve que des idées fort timidement exprimées sur la grandeur et la force du parti jacobin, qui naquit de la philosophie et du nivellement du xviue siècle. Le jacobinisme tendait à l'émancipation des prolétaires. La question n'est pas vidée !
1 lue fraction de ce parti s'était pourtant rapprochée en secret de Louis XVIH, que l'on considérait comme un prince constitutionnel et fort habile,
sait un grand nombre de constitutionnels vers le parti orléaniste , idée de transaction toujours renouvelée depuis la régence , car elle se rattachait à toutes les combinaisons possibles , à tous les éléments qui fondaient la société , à toutes les chances de l'avenir.
Le parti d'Orléans n'avait jamais cessé d'exister en France ; il plaisait en ce que , devenant une garantie pour beaucoup d'existences et beaucoup d'hommes compromis , il donnait une solution pacifique aux agitations. La branche d'Orléans était née Bourbon , et, par conséquent l'Europe gentilhomme n'avait pas d'objection à lui faire ; elle n'offrait pas un parvenu monté sur le trône et pris en dehors d'une maison régnante ; et l'Europe avait vu plus d'un de ces changements (ians l'histoire. Ensuite, la branche d'Orléans s'était liée aux intérêts révolutionnaires ; le père du prince qui serait appelé à la couronne , était régicide ; quelle sûreté pour la révolution et pour ceux qui s'y étaient jetés avec le plus d'entraînement ! Dès l'origine du mouvement de 1789 , l'aîné de cette branche , Louis-Philippe d'Orléans , s'était "lorifié du titre de patriote sous le nom de Philippe Égalité. A cette époque d'exaltation qui pouvait répondre des caractères ? Quel était l'homme qui s'appartenait? Quand le torrent roule , qui peut résister aux flots? Une tête jeune et ardente devait saluer la grande foi révolutionnaire. Le parti d'Orléans grandissait par cela seul que la position était bonne : le jeune prince Louis-Philippe se trouvait en correspondance avec quelques-uns des meneurs du mouvement , avec l'abbé Sieyès surtout. Mais l'intelligence plus étendue des événements, les relations intimes qu'il avait eues avec quelques cabinets, la juste fierté de sa naissance , le dégoût de la révolution dans ses excès, lui avaient inspiré l'idée d'un rapprochement avec la branche aînée de sa maison ; on négociait activement à Londres, à cet effet , et les lettres de madame la duchesse d'Orléans, douairière, annonçaient ' déjà l'arrivée prochaine de ses enfants, qui devaient dire leurs nobles et loyaux
1 II existe sur le parti orléaniste, une curieuse lettre du général Dumouriez : « Vous m'indiquez comme chef d'unefaction d'Orléans; vous m'englobez dans cette faction avec une dame, célèi>repar sa plume, qui, malheureusement pour elle, a écrit centré le jeune prince qui se trouve compromis par l'accusation que vous portez contre moi. Je connais très-peu cette dame, que je n'ai vue qu'à Tournay, en 1793 . lorsqu'elle accompagnait la jeune et intéressante princesse, que j'ai sauvée alors de ia proscription et de la rage des Robespierre et des Marat. Je n'ai pas revu cette dame depui : )'ét»fe fort l.r avec le jeune prince; c'est chez moi qu'il a fait sa réponse à i 6( ut indiscret qu'elle avait i mcé contre lui. Ces deux pièces ont été imprimées a.
■ ; utirs à M. le comte d'Artois, l'expression la plus chevaleresque et la plus avancée des royalistes ardents f .
Les tâtonnements du jeune duc d'Orléans, ses hésitations pour accepter la couronne, la haine qu'on inspirait pour tout ce qui était Bourbon, avait tourné les pensées des partisans de l'unité vers un prince de maison étrangère. J'ai dit déjà les négociations qui avaient, sur ce point, rapproché des révolutionnaires le cabinet de Berlin, cl les garanties qu'ils croyaient trouver dans un prince de la maison de Brunswick ; l'abbé Sicyès en avait fait le pivot de ses intrigues en Prusse pendant sa dernière ambassade. Ceux: qui l'écoutaient dans les plus intimes épanchements. remarquaient, avec une curiosité inquiète, les éloges incessamment renouvelés que l'abbé Sieyès faisait de la Prusse, de ses institutions militaires, de son administration intérieure et de la sagesse philosophique de ses rois. L'opinion sem-
Hambourg, et sont connues de vous. Vous jugez donc bien qu'il ne peut y avoir aucune liaison entre nous, ci encore moins l'union nécessaire à une faction.
» Je n'ai pas besoin de défendre les trois jeunes princes de la branche infortunée ♦sue les scélérate veuleni séparer pour jamais de l'arbre auguste, qui a si longtemps honoré notre patrie. Je ne dirai que peu de mots sur le jeune duc d'Orléans. Il a pleure avec moi la mort de Louis XV ï; s'il s'est réuni à moi pour la venger, il a quitté avec moi la France. Depuis lois il a continuellement voyagé en Suisse, en Danemarrk, enNcrwrgc, en Laponie, en Suéde, en Amérique, à la Havane, où il est r:'uni depuis un an avec ses frères. Quand, par qui, avec qui, comment pourra t-il . éloigné, errant et pauvre, communiquer, intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui, peut-être, abusent de son nom, et qu'il ne connaît pas? Vous pouvez . monsieur, dans la ville que vous habitez, prendre des informations précises sur sa conduite et son caractère ; vous êtes entouré de gens qui le connaissent particulièrement. Il n'a montre partout où il a été que de l'application , de la constance et des vertus.
b Huant à moi, monsieur, si j'étais chef d'une faction usurpatrice, j'aurais mena;::1 ii's scélérats que, dans tous mes écrits, j'ai couverts d'opprobres: je me serais réservé des moyens de raccommodement pour pouvoir rentrer en France, et me rallier i mes complices. J'aurais évité de me montrer toujours royaliste, toujours attaché à l'orflre naturel de la succession. Tous mes écrits font foi de mes sentiments. Oui, monsieur, je suis royaliste, je reconnais Louis XVIII pour mon légitime souverain ; >ut mon espoir de la régénération de la France réside dans ses vertus, son c-xpériençe , ses lumières, sa clémence, et le retour de la cation à la vérité, à la raison . i ttimoor de l'ordre, de ses lois ei de ses roi-.
a ; Vis sont les sentiments dans lesquels je veux vivre et mourir.
» J'ai l'honneur d'être , etc.
» Dr: mouriez. »
Lettre du général Dumouriéz au Spectateur du Iford, octobre 1*799.]
1 L'entrevue eut lieu en 1X00, à Londres, avec la plus vi\c et !a plus sincère, expansion. Je la ferai connaître plus tard.
•bîait prévaloir, « que la forme républicaine n'était ni mûre ni convenable pour la France. » Partout se faisait sentir le besoin d'une royauté ou de l'unité de pouvoir sous une forme quelconque, large ou centralisée, militaire ou civile ; le directoire fatiguait, parce qu'il n'était ni la république ni la monarchie , sorte d'état mixte sans vérité et sans liberté. La crise actuelle ne pouvait durer, et ce fut là évidemment une des causes qui grandirent les chances des amis de la maison de Bourbon. Si la république croulait, qui devait en recueillir l'héritage?
Les partisans d'une restauration purement royaliste étaient considérables en France ; une monarchie de tant de siècles ne tombe pas sans laisser de longues empreintes ; une race de rois qui avaient réuni sept provinces au territoire ne quitte pas le trône sans laisser souvenir de sa force et de sa splendeur ; mais ces éléments multipliés, nul n'avait assez de crédit et d'habileté pour les mettre en mouvement. Les royalistes, si nombreux dans leur masse, se divisaient donc comme les jacobins, comme tous les partis aux temps d'effervescence, et formaient deux fractions que nous avons dites déjà : 1° les hommes qui rationnellement voulaient amener la restauration de la ueille monarchie par la seule force des principes et la marche du temps ; 2" les esprits plus turbulents et plus actifs qui, ne se contentant pas de ces méditations philosophiques sur les chances de la maison de Bourbon dans l'avenir, agissaient encore fortement pour elle au moyen de conspirations et par les armes. S'il y avait des clubs jacobins, il y avait aussi des comités royalistes, avec la même ardeur d'agitation et de bouleversements; singulière époque où tout le monde conspirait et presque librement, jusqu'à ce que le pouvoir se mit en colère, et lit fusiller les agents dans la plaine de Grenelle, ou les fit déporter dans les déserts de Sinnamarri ! Ainsi, pour personnifier la division que je \iens de faire, on pouvait dire que MM. Royer-Collard, Camille Jourdan,Quatremère de Quincy, étaient les doctrinaires des comités royalistes, les chefs de cette contre-révolution morale qui se préparait par la lassitude des esprits et la force d'un principe, conjuration pacifique qu'un pouvoir peut toujours facilement surveiller, tandis que MM. Hyde de Neuville, Michaud, Couchery, jeunes et pleins de verve et de dévouement, se sacrifiaient pour la partie active et militante des royalistes ; ils formaient comme les agents les plus vigoureux et les plus intimes des princes de la
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maison de Bourbon; ils appelaient la restauration par tous les moyens, et plusieurs fois ils exposèrent leur vie dans ces périlleux combats où les partis s'agitaient alors avec une légèreté inconce- \ab!e et toujours française ' .
Au sein d'une république armée qui déborbait sur l'Europe avec la victoire, il n'y avait de succès possible pour les opinions qu'un mouvement qui s'appuyât lui-même sur la force des baïonnettes. Que des esprits méditatifs, dans les réflexions d'un cabinet, pussent songer à la restauration rationnelle, c'était bien sans doute : cela ferait l'objet d'un livre ou d'une dissertation métaphysique, ou bien de petites intrigues de boudoir; mais, sur tous les points, on ne pouvait agir avec une chance décisive que par les armes. Toutes les fois que les jacobins menaçaient le pouvoir, c'était par l'insurrection; ils mettaient le peuple des faubourgs en émoi au son du tocsin ; la multitude demandait du pain et la constitution de 1793 ; on l'avait vue sous les drapeaux tricolores parcourir les rues de Paris et attaquer la convention. Les royalties devaient également agir par l'insurrection, afin d'avoir des chances; l'époque marchait à la guerre civile, les opinions étaient à ce point exaltées que le sang ne faisait plus rien, fl y a des temps où on le verse à flots sans s'enquérir des désolations et des larmes que l'on cause et des ravages que l'on fait. Une fois les opinions exaltées, nul n'a la puissance d'arrêter les bras; les royalistes eurent recours à l'insurrection , parce que, contre un gouvernement de violence , il n'y a que la force qui puisse agir. Le prin- <ipc insurrectionnel devint malheureusement partout la loi commune des partis ; les fers se croisèrent sous les drapeaux ensanglantés ; le directoire fusillait à la plaine de Grenelle ou déportait les jacobins , les émigrés ; ceux-ci l'attaquaient à leur tour sans pitié. C'était de la guerre civile dans le gouvernement comme au dehors , dans le pouvoir comme dans les partis.
La Vendée s'était plusieurs fois levée depuis le coup de tocsin de 1793 ; cette insurrection de paysans tenait aux époques historiques. Il y avait là un indicible héroïsme ; les vieilles libertés et les vieilles croyances de la province se défendaient contre cette tyrannie qui centralisait à Paris le pouvoir et l'administration. Je n'aime pas
1 Ce fui M. Ilyde de Neuville qui prépara L'évasion de sir Siduey Smith, dcteiiu au Temple, une des circonstances qui influèrent sur les événements politiques.
que l'on insulte les gens qui meurent pour une cause, pour un dévouement , pour une idée ; il y en a tant d'autres qui les exploitent ! La tendance des guerres de la Vendée n'a pas encore été parfaitement révélée ; l'esprit de la paroisse défendait ses croyances , ses foyers , son vieil autel , son vieux, père , sa métairie et son château , contre la France révolutionnaire et centralisée, avec ses bras nerveux et sa tète puissante ! La Vendée fit des prodiges , parce qu'il y avait une grande foi, et que cette foi inspira les traits héroïques et les dévouements sans bornes ; peuple naïf , qui , du sein de ses buissons, se levait à la voix de quelques gentilshommes et de quelques prêtres ! Et ici ce n'était pas pour maintenir des privilèges, les droits des seigneurs et des suzerains, car si les La Rochejacquelein , si les d'Elbée, les Talmont , nobles races, luttaient avec dévouement à la tête des bandes vendéennes , on y voyait aussi Charette et Cathelineau, fils de paysans et artisans eux-mêmes, tant l'esprit d'égalité éclatait partout • ! La Vendée, le ver rongeur de la république, avait attaqué le front haut la convention ; elle menaçait le directoire d'une de ces insurrections générales qui , à d'autres époques, avaient envahi les campagnes de Tours et de Nantes. En vain parlait-on d'une Vendée pacifiée , de traités conclus entre généraux , sortes de formules incessamment répétées ; les idées étaient trop en opposition ; il ne s'agissait jamais que d'une suspension d'armes entre les hommes qui se reposaient pour revenir plus tard aux batailles. La Vendée voulait conquérir son indépendance de paroisse et la liberté de son culte ; tant qu'elle n'obtenait pas ce but , elle levait sa ban- «ière; les paysans portaient la croix sur leurs chapeaux contre les soldats qui insultaient le Christ ; et, tandis qu'on prêtait serment de haine à la royauté sous les tentes républicaines , les Vendéens rêvaient la restauration de la monarchie, que des espérances intimes, habilement semées , leur avaient promise dans les traités. Il paraît constant,
1 Louis XVÏIÏ était surtout en correspondance avec Charette : en cela il était habile, il s'adressait au roturier : « Mon cher général, l'affnire de Quibcron , ce contre-temps n'est pour moi (jaune preuve de plus, que la Pm\iùcnce Veut que je ne doive ma couronne qu'à mes braves sujets... Je travaille aussi à prolonger la guerre extérieure, que je regarde comme un mal nécessaire, pour empêcher les rrbellcs de réunir trop de forces cniilre vous. Ceux que vous jugez dignes de la croix. de Saint-Louis, je les nommerai tout d'un temps. Cette forme > si moins régulière que celle d'envoyer des brevets à chacun, mais la difficulté des communications l'exige.,. » Datée de Vérone, 18 septembre 1793. y
qu'à une certaine époque, on leur avait parlé d'un avènement possible de la maison de Bourbon , et de Louis XVII , pauvre enfant captif au Temple. Ce motif, joint au rétablissement du culte dans les paroisses , avait déterminé la pacification des chefs sous le digne général Hoche. Et cependant la Vendée fermentait encore ; les émissaires royalistes la parcouraient en tous sens dans la plus grande sécurité ; ils réveillaient les fidélités autour du foyer , comme ces agents des Stuarts aux traits magnifiques que Van Dyck nous a conservés. Les armes étaient enfouies dans la terre , le canon caché dans les métairies ; au premier son du tocsin dans chaque paroisse , on pouvait se lever pour courir sur les bleus , l'objet des vieilles haines. Avec les embarras d'une guerre extérieure, quel froissement terrible que la Vendée en armes ! Ce qui n'était rien en temps de paix devenait un danger imminent en temps de guerre; quand il fallait défendre les frontières au nord et à l'est, l'insurrection de la Vendée appelait iu présence d'une armée d'observation sur la Loire , et il y avait péril au sein de la patrie , lorsque des drapeaux de ses enfants combattaient au loin. Les Anglais profitaient aussi de la facilité de débarquement que leur donnaient les côtes pour fournir des armes et des munitions à ces populations insurgées. La sanglante scène de Quiberon n'avait pas tout fini ' !
C'est un des malheurs des partis vaincus que d'être souvent flétris et calomniés ; la police a pour cela des expressions qu'elle invente dans le but de détruire les prestiges du courage et du dévouement ; par ces moyens, la chouannerie devint le symbole d'une sorte de brigandage armé , qui essayait ses exploits sur les grandes routes et n'allait pas au delà; le mot chouan fut le synonyme de brigand pendant toute l'époque du directoire, du consulat et de l'empire, et les rapports du ministre de la justice même ne lui en donnent pas d'autre. Aujourd'hui cette idée existe encore dans le vulgaire jusqu'à ce qu'il vienne, un jour, une plume historique qui ose rendre à la chouannerie ses véritables couleurs et sa poésie de guerre civile. Quand ou voit des hommes , à la taille maie et gigantesque de George Cadou-
1 11 existe la preuve, dans les anciens papiers des eomités, que l'on avait pronri- ,1 la Vendée la conservation du drapeau blanc, l'abolition de la réquisition; on lui faisait également espérer la liberté de Louis XV II , et l'on traita de la délivrance dç Madame.
dal , des cœurs chevaleresques comme le comte de Frotté , des gentilshommes désintéressés comme M. de Surville *, se poser en chefs de la chouannerie , comment peut-on croire qu'ils se soient jamais associés à des malfaiteurs, à des assassinats de grande route et à des vols? La chouannerie fut une de ces alliances de gentilshommes et de paysans, comme Walter Scott a su les peindre après la chute des Stuarts; il y eut des excès, des vols, des violences, parce qu'il est impossible qu'une multitude se montre les armes à la main sans les employer cruellement contre ses ennemis 2. La chouannerie fut une organisation de contrebandiers, de gardes-chasse, habiles tireurs, comme on en voit tant dans notre histoire, une défense provinciale de la basse Normandie , de la Bretagne et du Poitou ; la guerre de la Vendée ne fut-elle pas aussi une ligue pour protéger la religion et la liberté d'une vieille province de France, les chouans furent des hommes prodigieux ; hardis partisans, ils ne se rebutaient devant aucun obstacle; ils étonnaient par leur promptitude, ils frappaient comme la foudre. Fallait-il attaquer les acquéreurs des biens nationaux , qui avaient usurpé leurs terres, ou les détenteurs des deniers du peuple , les percepteurs de l'impôt, les démolisseurs de la vieille église et du sépulcre de leur père? Les chouans apparaissaient en véritables partisans dans la campagne , comme le Rob-Roy des Stuarts. Aucun transport de numéraire ne pouvait se faire sans une forte escorte ; les chouans se préparaient à renverser militairement les autorités constituées à Paris, les conseils législatifs ; un coup de main les trouvait toujours prêts. Le directoire, vivement alarmé, cherchait à abaisser la grandeur de leur courage en les confondant avec les rebuts du bagne
1 Voici une belle lettre du marquis de Surville, une heure avant sa mort.
« Sire, je vais mourir pour la gloire du nom français et pour la cause auguste de votre majesté très-chrétienne : c'est au concierge des prisons du Puy, dont je vais sortir, que je confie ce mot d'écriture ; il convaincra votre majesté de mon impossibilité à lui faire parvenir autre chose. Cet homme n'a pas été sans égards pour moi; il m'a promis de traiter avec douceur tous mes pareils, et c'est à ce titre que j'implore en sa faveur la clémence et les égards de votre majesté. Daignez, sire , agréer les hommages respectueux du plus fidèle de vos serviteurs, et lui pardonner de n'avoir pului être plus utile, malgré les efforts qu'il a faitspour se montrer digne de répondre à la confiance dont votre majesté daigna l'honorer.
Je suis, avec le plus profond respect, sire, de votre majesté très-chrétienne, le trèshumble et très-obéissant serviteur. Le marquis de Scrville.
2 II manque une grande et poétique histoire de la chouannerie; jusqu'à présent il n'y a que des tableaux de l'esprit de parti.
et les voleurs de diligence. La chouannerie, association de gentilshommes et de paysans, était le dernier cri de l'esprit provincial; la plupart avaient ce courage breton, têtu et persévérant , qui distingue cette fière race. Le plan de George Cadoudal était de venir à Paris, pour essayer ses armes contre les bleus du directoire, et il le disait haut ; il était entouré de dignes compagnons , poétiques enfants de la Bretagne, la terre des guerres civiles, et fils de ce sol qui produisit les trente. Cadoudal voulut plus tard essayer un nouveau combat de trente chouans contre les trente guides qui entouraient la voiture du premier consul *. Et s'imagine-t-on que Bonaparte, qui se connaissait en hommes, eût offert des grades élevés aux chefs de chouans dans ses armées , s'il n'avait pas reconnu ces mâles vertus , ce courage exalté qu'enfantent les époques de guerre civile? Il laissait à sa police le triste soin d'appeler brigands ceux à qui, consul, empereur, il tendait sa glorieuse main pour les élever jusqu'à ses jeunes officiers. Le Midi avait aussi ses compagnies de partisans (soldats de guerre civile ), connues sous le nom de Jésus et du Soleil, dont la renommée est sanglante ; elles n'avaient pas le courage froid et réfléchi des chouans de la Normandie et de la Bretagne. Nés sous les feux de la Provence et du Languedoc , ces hommes brunis , à la taille élevée , aux yeux noirs , aux mains dures et calleuses , suivaient le mouvement de réaction qui domine toujours le Midi ; ces bandes réunissaient les débris des compagnies franches que la parole de Fréron leva par de lugubres exhortations à la vengeance, car les tètes de leurs proches avaient roulé sur l'échafaud ; « ils avaient déterré les ossements de leurs pères pour frapper les bourreaux 2. » Les compagnies du Midi , recrutées de conscrits réfractaires, parcouraient, les armes à la main, toutes les contrées ; le système de la terreur avait fait beaucoup de victimes , les glacières portaient des empreintes de sang , l'échafaud avait été dressé depuis Lyon jusqu'à l'extrême frontière de la Méditerranée, à Marseille, à Toulon; qui n'avait eu son père frappé de mort dans la terreur, ou sa mère couronnée par le martyre? Le deuil était dans les familles, et ceux qui savent quelles sont les mœurs de l'Italie et de l'Espagne , peuvent s'expliquer les excès des réaction-
1 Je donnerai plus tard le plan tout entier de George Cadoudal ; il est admirable de conception, et j'oserai dire de loyauté ; la police seule a pu le dénaturer.
2 C'étaient les paroles de Fréron et les chants du Réveil du peuple.
naires du Midi , quand ils arborèrent le drapeau blanc; affreuse loi du talion dans des poitrines brûlantes. Il y a là de grands drames à faire; ies bardes de la patrie pourront un jour relever l'affreux courage de ces âmes exaltées qui vengèrent , par de sanglantes exécutions , les mùnes de leurs pères , de leurs frères , de leurs amis ! Ces populations sous le soleil ne voient rien et ne font rien froidement. Il n'est pas donné à tous d'avoir les vertus chrétiennes, le pacifique pardon ne vient pas sur toutes les lèvres, et, quand on voit les dépouilles de sa propriété aux mains de ceux qui ont creusé le sépulcre des ancêtres, quand on voit le» cendres jetées aux vents , hélas ! le fanatisme prend le bras et le pousse à de tristes cruautés. Je ne justifie rien dans l'histoire, mais j'explique les tristes passions du cœur humain, je retrouve souvent un motif dans la vengeance des peuples *.
Cette guerre violente entre les partis les armes à la main, se manifestait même dans les plaisirs et les distractions de la cité, tant l'époque était ardente! Partout les opinions étaient en présence; aucun ne se rapprochait d'une couleur opposé. Il y avait plus d'une fois des rixes entre ceux qu'on appelait les collets noirs, les aristocrates du temps, et les patriotes aux costumes romains et cyniques : les muscadins et les terroristes s'insultaient de paroles et de gestes ; on se donnait rendez-vous aux théâtres; là saisissant chaque allusion, on demandait un couplet, couvert de bravos ou sifflé impitoyablement. Presque toujours il s'élevait des querelles violentes; on échangeait des i'oups de canne ou de poignard; on se jetait dans les bassins des promenades publiques. Royalistes et républicains, aristocrates et patriotes, -engageaient journellement des luttes sur le terrain des plaisirs comme sur les grandes routes. Il n'y avait pas de police possible contre ces fatales passions, elles dominaient tout ; le chant de la Marseillaise ou le Réveil du peuple, étaient les bannières levées. Les royalistes étaient maîtres du Vaudeville, les jacobins dominaient le Théâtre- Français avec Talma, guerre intestine qui était comme l'expression de la société française depuis la Ligue et la Fronde. Les chansons, les couplets et les tragédies se mêlaient à des drames plus réels et à des scènes que l'histoire doit couvrir d'un crêpe de douleur. Pour comprimer les partis ardents, il fallait une main ferme, puissante, qui
1 Les compagnies de Jésus étaient commandées par les fds des victimes de la terreur, à Toulon, Marseille, Toulouse. Il y a là le sujet de grandes et terribles scènes.
ramenât tout sous son pouvoir et sa force. L'anarchie directoriale servait plus les divisions sanglantes des opinions, qu'elle ne les dominait; le consul, lui seul, comprit la grande mission d'employer toute l'énergie, toutes les facultés des partis à la gloire et aux destinées <ic la France.