‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 13 sur 53 · LE GOCVERNEMEÎNT DU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

LE GOCVERNEMEÎNT DU DIRECTOIRE

Constitution de l'an ni. — Cause de sa promulgation. — Progrès des idées anglaises et américaines. — Division des pouvoirs. — Conseil des Anciens. — Conseil des Cinq-Cents. — Le directoire. — Esprit de ce gouvernement. — Influence sur l'opinion. — Attaques de la presse. — Coup d'État du 18 fructidor. — Défiance qu'inspire le gouvernement. — Discrédit dans l'opinion.

La journée du 9 thermidor avait porté un coup fatal à la république et à la convention nationale qui en était la grande expression. Le comité de salut public, présidé par Robespierre, autorité si puissante, disparaissant de la scène politique, que restait-il comme unité et comme énergie de gouvernement? Une révolution, si elle veut vivre, doit toujours marcher en avant ; quand elle s'arrête, elle est perdue. La montagne s'était bien déclarée opprimée par les comités et la commune ; elle avait cherché à séparer sa cause de la chute de Robespierre ; mais qui pouvait décharger la convention d'une fatale responsabilité? Quels étaient les hommes qui avaient fait le 9 thermidor? N'étaient-ce pas les proconsuls vigoureux et impitoyables qui avaient parcouru les provinces au nom de la montagne? Toutes les résolutions violentes proposées par le comité de salut public, n'avaient-elles pas eu la convention pour complice? Ainsi l'avaient jugé les agents de la Prusse et de l'Autriche, dans leurs rapports secrets '. La convention

1 Dépêche d'un agent secret à M. de Hardenberg (1794). Les thermidoriens consen aient néanmoins encore la haine contre les émigrés et l'étranger et c'est ainsi, par exemple, que Cambacérès, Merlin (de Douai} , Guyton-Morveau, etc., membres du comité de salut public, écrivent à l'ambassadeur de la république française en Suisse, le citoyen François Barthélémy... « Nous te chargeons, citoyen, de déclarer à tous les cantons que les émigrés ne cesseront jamais d'être traîtres, et que notre juste vengeance les poursuivra partout où elle pourra les atteindre. » (Du 23 décembre 1794.}

s'était donc suicidée en frappant Robespierre et les jacobins ; c'était une querelle personnelle, une sorte de droit sauvage de défendre sa propre vie, une peur de la mort qui avait engagé les députés Tallien, Barras, Courtois, à vigoureusement attaquer Robespierre , et à renverser la dictature républicaine. Après le 9 thermidor, la convention nationale se trouva placée sous le double coup des jacobins amis de Robespierre, irrités de sa chute, puis de la réaction d'ordre et de royalisme qui agissait contre tous les actes révolutionnaires. Comme la convention ne pouvait plus être terrible, elle tomba dans le mépris et la déconsidération ; ainsi finissent tous les pouvoirs qui perdent leur destination primitive ! La convention avait été instituée pour révolutionner la France, pour inspirer la terreur à l'Europe; elle cessa d'être pouvoir le jour où elle voulut se faire indulgente et pacifique ; car il y a des gouvernements qui ont de terribles missions à accomplir. Quand la révolution eut signé la paix de Bàle avec l'Espagne et la Prusse l, elle fut perdue comme propagande; quand elle renversa le comité de salut public , tout fut dit pour elle comme puissance à l'intérieur 2.

Tous les esprits sérieux sentaient donc qu'il fallait quelque chose de nouveau à une situation qui n'était plus la môme; la convention devait disparaître avec la montagne et les fortes idées du comité do salut public. C'était le temps alors des constitutions ; on en improvisait pour toutes les nécessités ; elles venaient s'ajuster comme une feuille morte au grand livre de l'histoire. Tous les hommes politiques avaient le sentiment que les destinées de la convention étaient finies: il fallait donc, sous un nom nouveau, présenter la division des pouvoirs et le balancement des autorités ; on revenait à l'école anglaise et américaine qu'avaient essayée, dans la constituante, MM. Mounier, Lally-Tolendal et Lafayette. La convention , unité puissante par son esprit et par sa centralisation sous la main de Robespierre, formait une démocratie pure et forle qui marchait à la dictature par l'impulsion énergique de la société des jacobins. A travers mille vicissitudes.

1 Les négociations de paix de Barthélémy avec le comte de Geltz, ministre de Prusse, et don Domingo Yriarte, miaistre d'Espagne, couronnées d'un plein succès, lui avaient acquis, auprès du gouvernement conventionnel, une faveur et une confiance très-grandes.

2 Aussi la convention setrairyj et expire jusqu'au 14 vendémiaire; elle est violente sans être forte.

les idées de la pondération des pouvoirs avaient fait des progrès; l'abbé Sieyès, M. Daunou, la coterie de madame de Staël, M. Benjamin Constant , Ginguené , d'autres têtes encore spéculatives et d'études , avaient incessamment comparé les constitutions dans l'histoire : la république américaine avec son sénat et ses représentants , l'Angleterre avec sa chambre des lords et ses communes ; on sentit presque généralement l'impérieuse loi d'abandonner l'idée d'une assemblée unique pour délibérer sur les destinées du pays : on partit de ces bases primitives : 1° la nécessité de centraliser le pouvoir exécutif; 2° la division entre les conseils délibérants, de telle sorte qu'une chambre pût arrêter les empiétements de l'autre et qu'on parvînt ainsi à balancer les influences absorbantes *.

Dans cette situation des esprits , dans cette crainte d'une assemblée conventionnelle et d'un comité de salut public renouvelé , on songea à la création d'un directoire exécutif, composé de cinq membres, ce qui ramenait successivement à l'idée d'unité dans le pouvoir d'action. Ce n'était pas la monarchie encore; il y avait pluralité parmi les membres , élection par l'assemblée , délibération dans le pouvoir ; mais les monarchistes eux-mêmes entouraient avec quelque faveur une institution qui faisait sortir la république des idées multiples pour la conduire successivement à l'action gouvernementale , leur espérance d'avenir. Les directeurs étaient cinq fractions d'un monarque, et, comme il arrive toujours, tout en se distribuant les charges du gouvernement , un d'entre eux, sous le titre de président, devait saisir cette influence morale qui appartient à la capacité et à la fermeté dans les affaires. S'il y avait division parmi les cinq directeurs, elle serait moins tumultueuse, moins ardente, moins terrible sur l'opinion publique , que les flots soulevés d'une assemblée démocratique, et l'on avait l'exemple tout récent encore de la convention nationale se décimant sous les coups du comité de salut public 2.

Deux conseils étaient établis ; les Anciens formaient comme une sorte de sénat politique ; on ne pouvait y être admis qu'à l'âge de

1 De longs articles furent alors publiés sur ce sujet dans les journaux du temp? .

- La constitution de l'an m donna lieu à la publication d'une multitude de brochures. Je crois que les rédacteurs principaux de cette constitution furent ]\IM. Daunou, Benjamin Constant, Chénier; la coterie de madame de Staël y prit une grande part. On crut travailler pour la postérité, et rien n'est plus fragile que ces éternités constitutionnelles.

\0 ans ; il fallait être marié ou veuf, avoir passé, en quelque sorte. à travers toutes les émotions de la vie, et ne plus en subir les ardentes passions. Comme une république de démocrates ne pouvait chercher de garanties dans la propriété foncière ou la grande industrie, on y suppléait par l'inflexible division de la vie humaine , les vieillards et les jeunes hommes , la réflexion blanchie par l'âge , et l'activité remuante des arde.ites années. Cinq cents législateurs proposaient les lois avec le désir des innovations, la passion des changements '; les Anciens les examinaient mûrement, approuvaient ou rejetaient Irrésolutions, prononçaient l'urgence; puis le directoire, sous la responsabilité des ministres, les exécutait 2. Examinée philosophiquement, cette théorie était bonne; il y avait des éléments d'action et d'examen qui se combinaient entre eux ; mais comme tous ces pouvoirs manquaient de base , comme tous partaient d'une origine populaire et tumultueuse , il devait s'ensuivre une lutte constante , susceptible d'arrêter à chaque pas la marche de la constitution. Les auteurs du pacte social de l'an ni avaient également cherché à comprimer l'influence absorbante du pouvoir militaire, qui s'avançait menaçant par la victoire : le directoire n'avait qu'une faible escorte d'honneur ; le conseil législatif était entouré d'une garde spéciale, sous un commandant nommé par lui ; nul corps armé ne pouvait se rapprocher de Paris , sans les ordres précis des conseils; on avait peur de ces généraux qui conduisaient les soldats à la victoire. Comme les légistes étaient presque tous sortis de la classe civile, comme ils étaient avocats et parleurs , ils s'étaient garantis contre le pouvoir militaire, et, chose curieuse à dire , c'est ce pouvoir militaire qui les brisa dans un jour de violence et de colère ; le 13 brumaire fut dirigé par la force des armées contre l'autorité des assemblées politiques.

La constitution de l'an ni fut accueillie comme un progrès vers les idées d'unité. En blâmant les dispositions qui perpétuaient les deux tiers de la convention dans le conseil des Cinq-Cents, on se plut à reconnaître que le directoire centralisé n'était qu'une transition vers

1 J'emploie ici les expressions des orateurs enthousiastes de la constitution.

2 Voyez constitution de la république française, 22 août (5 fructidor), et proclamée loi fondamentale de la république, en vertu de l'acceptation du peuple , le 23 septemhre 1795 (1er vendémiaire an iv). Cette constitution commençait ainsi : « Le peuple français proclame, en présence de l'Être suprême, la déclaration suivante des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen. » C'était encore h- style de Robespierre.

un pouvoir plus uni et plus fort, pouvoir militaire ou civil qui devait ramener l'ordre , premier besoin de la société. Cependant l'esprit moqueur des Parisiens , l'ardente polémique des partis , s'empara de tous les ridicules et de tous les côtés faibles que présentait le système nouveau ; l'institution du directoire , cette réunion de cinq petits monarques, choisis parmi des avocats, n'était pas de nature à inspirer un grand respect aux Français ; la constitution avait cherché à frapper les yeux , et David dessina les costumes ; on ne vit plus que chapeaux h la Henri IV, que robes de pourpre, que prétextes sénatoriales, épées à la romaine, scel de l'État et mains de justice * . Les cérémonies d'apparat furent multipliées, afin de présenter aux yeux l'aspect des autorités constituées , et d'attirer ainsi le respectueux dévouement , et tous les appuis de l'opinion publique. Mais le costume théâtral couvre aussi bien un mime qu'un roi , un héros de tréteaux qu'un magistrat de la république , et bientôt les journaux , dans leur style spirituel , jetèrent à pleines mains le ridicule sur ces oripeaux mensongers qui n'inspiraient respect à personne. Jamais, à aucune époque, la presse ne fut plus libre et plus acharnée contre les pouvoirs ; avant le 18 fructidor il y eut débordement d'injures contres les personnes; en dénonça les pillages des fournisseurs, la complicité du directoire; rien ne fut respecté, et il faut bien dire aussi qu'il y a. ait peu de chose de respectable. La réaction se mit dans les deux conseils; il se fit un mouvement d'opinion qui se mêla, pour les uns, à de simples idées d'ordre, et, pour les autres, à la pensée d'une restauration pour la famille des Bourbons ; on vit se manifester un esprit de gouvernement et un esprit de conspiration. Le directoire , point central, fut considéré comme une place gardée pour la royauté ou pour un dictateur militaire; !a crise ne pouvait pas autrement se dénouer. Si le directoire voulait se délivrer des conseils , de leur influence contrerévolutionnaire , il devait naturellement s'adresser à l'armée , et, par conséquent, favoriser une dictature militaire. Telle était l'inévitable destinée de la constitution de l'an m, à la face de l'esprit public ; le directoire fut entraîné au 18 fructidor comme à une nécessité , et quand le coup d'État fut consommé, il se mit a la discrétion de l'armée. En jetant la majorité des conseils aux déserts de Sinnamari, en pro-

1 J'oi trouvé à la bibliothèque du roi, une curieuse image qui représente tous les costumes judiciaires it administratifs des autorités depuis l'an w.

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écrivant les journaux, il faisait acte de force sans doute, il se sauvait évidemment d'un danger, mais n'en créait-il pas un autre? Les soldats du général Augereau , dont le directoire invoquait l'appui pour se débarrasser des conseils, les adresses de l'armée d'italic, préparées par le général Bonaparte , ces clubs militaires où l'on délibérait dans les camps, tout cela n'cntraînait-il pas la formation plus ou moins immédiate d'une dictature militaire qui hériterait du pouvoir directorial '? Avant le 18 fructidor, le danger de la révolution était dans une restauration bourbonienne; après, il fut tout entier dans l'établissement d'un gouvernement par l'armée , et la domination absolue de son général. Le pouvoir civil s'effaçait devant l'autorité militaire : il fallait un grand aveuglement pour ne pas le voir, c'est ce que l'esprit du général Bonaparte saisit avec un admirable instinct; le 18 fructidor préparait le 18 brumaire ; l'action des camps allait désormais dominer la politique des conseils.

Ce n'est pas en vain qu'on essaie un coup d'État ; quand on en est venu là il faut en calculer la portée d'avance , et savoir où il vous conduit. La vie du directoire , après la journée du 18 fructidor, fut tout entière de violence et de roueries. C'est une situation précaire et faible qu'on veut masquer par des actes désordonnés. Comme on n'était plus en force pour dominer, on négociait avec les uns et avec les autres; on faisait un jour une concession à un général victorieux , à Moreau , à Bonaparte , à Augereau ; le lendemain on s'ouvrait à un homme important dans les conseils ou à une coterie politique, comme l'était celle de madame de Staël. Le directoire, renouvelant son personnel , la place vacante était donnée au parti ou à l'homme qu'on voulait ménager ; il y avait de grands meneurs dont il faut dire les destinées.

M. de Talleyrand , à peine arrivé , avait conseillé la journée. du 18 fructidor, pour en finir avec les criailleries des conseils , qui importunaient la marche du directoire; le conventionnel Fouché, non moins habile que M. de Talleyrand, cherchait à louvoyer entre les partis; il négociait tour à tour avec les jacobins et les modérés, afin de s'adjuger la meilleure position. Puis venait la société constitutionnelle dans laquelle madame de Staël exerçait une grande puissance;

1 Les adresses de l'armée d'italic déclaraient que les soldats de la république sauraient bien punir les conspirateurs; c'était dire qu'ils voulaient intervenir dans les délibérations des conseils et les proscrire au besoin.

les gens qui avaient fait la révolution voulaient défendre leur œuvre: là brillaient MM. Chénier, Daunou , Benjamin Constant; et ces ardents preneurs de la constitution de l'an m préparaient chaque jour des moyens secrets de la violer. L'abbé Sieyès travaillait dans l'ombre à un gouvernement qu'il aurait dominé par sa parole solennelle ; les idées monarchiques prenaient sur lui un certain ascendant; leur triomphe s'était développé depuis son ambassade à Berlin ; il se complaisait dans les rêveries d'une pondération de pouvoirs , parfaite et absolue ; grand faiseur de constitutions, il les prenait à l'essai ; quand une fois son idée était écrite sur le papier et qu'elle était acceptée , l'abbé Sieyès ne se faisait aucun scrupule de conspirer contre l'acte qu'il avait imposé naguère comme une émanation de sa sagesse.

îl n'y avait plus alors de gouvernement, mais des intrigues et des violences ; on cherchait à se maintenir en tendant la main à quelques hommes importants, ou bien en frappant de droite et de gauche avec une certaine fureur qui n'épargnait aucun parti. La liberté était voilée; les maximes les plus étranges et les plus despotiques retentissaient à la tribune dans la bouche des jacobins convertis à la politique du directoire. Qui pourrait soutenir aujourd'hui les déclamations contre la presse telles qu'elles furent prononcées par MM. Bailleul et Lecointre-Puyraveau? Quand on parcourt les séances des conseils des Anciens et des Cinq-Cents, depuis le 18 fructidor jusqu'au 18 brumaire, on est profondément affligé de voir les maximes atroces sur la déportation , émises avec une sorte de logique douce et onctueuse par les montagnards ralliés. Dans la journée du 18 fructidor, ou avait vu des députés raisonner sur fa déportation avec un sang-froid, une philosophie pastorale et tendre , une indulgence moqueuse qui fait horreur; les députés MM. Bailleul, Boulay (de la Meurthe), Merlin (de Douai), avaient proscrit leurs collègues avec la même élégance d'expressions qu'ils auraient mise à un discours académique * . Puis, comme tous les pouvoirs faibles sont cruels et marchent à tous les despotismes , on proclamait les lois les plus fatales à la liberté et

1 M. Bailleul avoue que les desseins des directeurs, auraient échoué au 28 fructidor, s'ilsse fussent renfermés dans le cercle deslois. «Bannissons, dit-il, ces absurdes théories de prétendus principes ces invocations stupides à la constitution. »

« Le sang n'a pascoulé, remarque avec bénignité le député Boulay (de la Meurthe), en parlant du 2S fructidor; aucune tache de sang n'a souillé cette journée... La déportation doit être désormais le grand moyen de salut pour la chose publique. Cctt« mesure est avouée par l'humanité. »

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à la fortune des citoyens, comme des maximes de patriotisme et de gouvernement des sociétés : aujourd'hui on frappait de pauvre!» prêtres, parce qu'ils conspiraient, disait-on, contre la république; on les emprisonnait , on les déportait par des mesures générales; le lendemain c'était la loi des otages, aussi inflexible, aussi atroce que la loi des suspects ; les émigrés venaient-ils échouer par la tempête devant le port de Calais , on les traduisait devant les tribunaux sou» les plus cruelles menaces; on les traînait de cachots en cachots; à Quiberon , on fusillait sans pitié les débris de la noblesse française et de celle glorieuse marine qui, sous Louis XVI, avait jeté tant d'éclat.

Plus le directoire était faible , plus il se montrait inquiet , et il trouvait des complices dans les deux conseils pour louer ses fatales mesures ; depuis le 18 fructidor, il y avait une solidarité morale entre les pouvoirs et le directoire ; tous avaient trempé dans les mêmes complots, tous a\ aient osé le même coup d'État; ils ne pouvaient plus désormais se séparer pour l'ordre et pour le désordre ; ils devaient vivre et mourir ensemble, et c'est ce qui explique la facilité que toutes les propositions du directoire trouvaient dans les deux branches de la législature; jusqu'au 30 prairial , la majorité ne lui manqua jamais, même pour les mesures les plus opposées au parti jacobin, qu'on désignait sous le nom de terroriste. Pour faire le 18 fructidor on s'était servi des montagnards; on avait réveillé les idées de clubs , de délibérations ardentes ; eh bien ! le directoire, aidé de Fouché, prépara les mesures répressives , et , quand Babceuf voulut teiïter le retour de la loi agraire et le régime des comités de salut public, le directoire le frappa de mort dans la plaine de Grenelle , lieu fatal , où tombaient tour à tour royalistes et révolulionnaires. Deux mots suffisaient dans un journal , pour annoncer que les émigrés étaient impitoyablement fusillés 4 .

A l'extérieur, ce fut le même système de violence et de désorgar.i-

1 Voici les annonces impitoyables des journaux du gouvernement : « Deux émigrés onl élé fusillés, liier et avant-hier, à Grenelle. Leur -ortie de l'Abbaye a été accompagnée de quelque-- circonstances qui ont excité quelque fermentation dans ce quartier. L'épouse de l'un et la sœur de l'autre se sont présentées sur leur passage, et voulaient à toute force leur parler ou au moins leur écrire. On ne le leur a pas permis. De là des pleurs et des cris qui ont produit quelque sensation.

» Les ci-devant députés condamnés à la déportation se sont embarqués à la Rochelle, le 2i pluviôse, et sont arrivés le noir même à Oléron, lieu de leur destination.

sation , tel que le directoire l'avait conçu pour la France. Quelques tentatives de paix essayées, avant le 18 fructidor, avaient produit de bons résultats ; M. Barthélémy , de l'école du duc de Choiseul , conclut le traité de Bàle avec la Prusse et l'Espagne, premier acte diplomatique de la république naissante ; or, dans le choix des hommes importants du directoire, le parti de la Prusse se fit toujours sentir ; le signataire du traité de Bâle, M. Barthélémy, fut porté au directoire, et Sieyès en obtint la présidence après son ambassade à Berlin ; M. Treilhard appartenait de sympathie à la Prusse ; et ce fut alors que lord Malmesbury vint à Lille avec des pouvoirs pour négocier une paix avec la France ; j'ai dit le véritable but de cette négociation.

Après la journée militaire , et la proscription de la majorité des conseils , tout fut modifié dans les rapports avec l'extérieur ; on ne garda aucun ménagement ; les agents du directoire ne furent plus que des hommes chargés de bouleverser les vieux droits , ou d'opprimer les pays. Des diplomates à la façon de MM. Ginguené, Faypoult, Daunou , furent les sujets de prédilection du directoire ; à Rastadt , n'avait-il pas envoyé Roberjot, régicide de théorie et d'action, démocrate sans formes? M. de Talleyrand, dirigeant les affaires étrangères, ne pouvait approuver tant de rudesse et de mauvais goût, mais alors préoccupé de reconstruire sa fortune, il suivait les traces du directeur

De ce nombre sont Boissy-d'Anglas, Villaret- Joyeuse, Siméon, Paradis, Murairc, Cochon, Doumer, Dumolard, Mailhe et Lhomond.

» On a arrête, le 22 mars 1799, à Paris, Pierre Pabaut, dit Pallet, et le nommé Patait, comme prévenus d'émigration.

» La police a fait arrêter les citoyens Guillaume et Amand Clousier, Mont mignon Daudoucet et Antoine le Clerc, tous imprimeurs, pour avoir imprimé, distribué et vendu des libelles tendant à amener la destruction du régime républicain.

» On a arrêté, le 13 mars, le nommé Thurel, prenant le nom de Caillot. Il est soupçonné d'avoir émigré, d'avoir servi dans l'armée de Condé, d'avoir pris une part active aux égorgements de Lyon, et d'avoir été même condamné à mort.

» Le ministre delà police a aussi fait arrêter le prince de Carcncy, Audéoud, banquier, et la citoyenne Mayer.

» On a arrêté, à Paris, un jeune homme de 24 ans, qui a dit s'appeler Etienne de Salignac de Lamotte-Pénélon, natif de Tonne (Charente). On ne dit pas de quoi il est accusé.

» La police a fait saisir tous les exemplaires d'un pamphlet intitulé : Le Russe à Paris. Son auteur, Leclcrc des Vosges, ancien membre de la convention et coopérâtes du journal des nommes libres, a été arrêté et conduit au Temple.

» L'administration centrale du département de la Seine a déclaré que l'absence, à l'époque du 28 fructidor an v, de Taillepied de Bondy, condamné à mort par contumace, pour avoir pris part à la révolte de vendémiaire, sera réputée émigration. »

Barras; il imposait une sorte de tribut à l'étranger, et battait monnaie sur les cabinets faibles qui venaient négocier à Paris *.

Toutes les affaires du gouvernement se passaient ainsi en intrigues et en police ; l'idée fixe de la majorité des bons esprits fut dès lors d'appeler le pouvoir militaire à l'aide d'une constitution épuisée qui ne donnait plus une suffisante énergie aux corps organisés dans l'Etat. J'aurai plus tard à développer les causes et les résultats de la révolution du 30 prairial ; elle hâta le 18 brumaire 2, elle en fut le préliminaire indispensable. La force morale avait cessé d'exister pour le gouvernement directorial ; il se traînait à peine ; on négociait avec Augereau , avec Jourdan , avec Hoche , Joubert , Moreau , et plus tard on s'adressa à la plus grande figure du temps , au général Bonaparte. On avait besoin d'en finir vite , car la déconsidération gagnait ; aucun parti ne prenait le directoire au sérieux, tous le croyaient une transition pour arriver à un autre ordre de choses que l'avenir mystérieux cachait encore pour le vulgaire; on conspirait dans l'air : l'armée , les partis , tout ce qui avait une force , un pouvoir dans l'opinion , royalistes , jacobins , tous appelaient un changement ; on ne croyait plus au directoire; et c'est le plus grand malheur d'une autorité, quand on n'a plus foi en elle, quand elle se manifeste comme une divinité sans prestige. Ajoutez à cela que la victoire n'était plus sous les drapeaux ; on combattait vaillamment encore, des prodiges étaient faits aux armées , mais hélas! nul ne pouvait se dissimuler les progrès des coalitions depuis l'expédition de Bonaparte en Egypte. Les temps heureux n'étaient plus où « la patrie triomphante, » comme disaient les hymnes républicains , se faisait respecter par les ennemis du dehors , et rien ne démoralise la nation française comme la nécessité de reculer devant un ennemi ; alors les plaintes arrivent , et tout s'élève contre ceux qui n'ont pas su préserver un grand peuple. Chez nous , un pouvoir est mort lorsqu'il n'a plus pour lui le succès.

Le directoire cachait ses tristesses sous les pompes ; multipliant les fêtes au Champ-de-Mars , il visitait solennellement le temple de la Victoire ; il brûlait, avec une ostentation un peu ridicule, les statues

1 M. de Tallcyrand se vit obligé de publier un mémoire justificatif sur ce point, après sa destitution de prairial 1799.

2 L'importance de la journée du 30 prairial n'a jamais été bien définie; elle fut mieux jugée par les agents étrangers. Il existe, sur ce point, une dépêche d'un agent prussien à M. de Hardenbcrg : je publierai ce document.

de l'Anarchie et de la Royauté , le symbole du jacobinisme et de la tyrannie ; on avait recueilli des fêtes de la convention nationale, le goût pastoral des arbres et des fleurs *; on voyait encore les vieillards, les jeunes hommes, les vierges , une palme à la main , processionner sous les réseaux tricolores dans les rues de Paris , aux Tuileries , aux Invalides ; tandis que les bœufs traînaient lourdement les attributs de l'agriculture , et le symbole de la nature féconde. Le directoire apparaissait souvent en public sous son costume splendide, avec ses gardes, ses faisceaux, sa musique militaire; nos armées avaient-elles conquis quelques drapeaux, tout aussitôt le directoire se réunissait, et le jeune aide de camp porteur des trophées de la victoire les présentait sous fa tente, et recevait l'accolade fraternelle du président. Des hymnes belliqueux retentissaient sous les voûtes du Luxembourg ; des festins ornés de fleurs et de fruits étaient offerts aux guerriers de la patrie ,

1 Je trouve d'incroyables puérilités à cette époque, en voici un témoignage :

'( Le ministre de l'intérieur au citoyen Thuiu , professeur au muséum d'histoire naturelle.

» Citoyen, je suis dans l'intention de faire planter avec appareil deui arbres de la liberté dans les carrés situés au devant de la colonnade du Louvre. Cette cérémonie aura lieu le jour de l'inauguration du musée des antiques. Je désirerais que ces arbres fussent d'espèces peu connues en France, et surtout qu'ils pussent devenir, . par la suite, des symboles, l'un des arts et l'autre des sciences. Nous avons, il est vrai, le laurier pour couronner nos grands poêles, nos orateurs, nos artistes célèbres, mais cet arbre est aussi, et peut-être plus spécialement consacré à la vertu guerrière. Ne pourrions-nous point le laisser à nos défenseurs qui ont si bien mérité d'en jouir sans partage? D'autres arbres serviraient à ceindre le front des savants et des artistes.

» Je vous invite, citoyen, à vouloir bien examiner cette idée; et, dans le cas où vous l'approuveriez, de vous concerter avec le citoyen Desfontaines, pour me proposer les arbres que vous croiriez propres à devenir les symboles des sciences et des arts. Je vous prierais l'un et l'autre de me faire part en même temps des motifs qui auront pu vous diriger dans votre choix. Sans doute que vous vous serez déterminés d'après les qualités de ces arbres, leur port, par exemple, leur figure, leurs habitudes, et si je puis m'exprimer ainsi, leurs mœurs. »

Voici la réponse gravement naïve :

« Les citoyens Desfontaines et Thuin, professeurs administrateurs du muséum national d'histoire naturelle, au ministre de l'intérieur. » Citoyen ministre,

» Après avoir passé en revue tous les arbres, tant indigènes qu'étrangers, qui croissent et prospèrent en pleine terre dans notre climat , nous n'en croyons pas de plus propres à remplir vos vues, que le cèdre du Liban et le platane d'Orient; le premier pour être consacré aux sciences, et le second pour devenir l'emblème des arts. Nous mettons sous vos yeux l'histoire abrégée de ces arbres. »

comme à Rome et à Athènes, tandis que Laréveillèrc-Lépeaux , le pontife, célébrait dans le temple théophilanthrope les grandeurs de l'Être suprême, et les beautés de la Nature, déesse à la triple mamelle d'où s'échappaient le lait , le vin et le miel antique *.

Tout ce faste n'empêchait pas le ridicule de grandir; l'esprit des Français n'est point assez grave pour prendre au sérieux les pompes et les fêtes qui ne sont point motivées par la foi religieuse des vieux temps ; comment remplacer dans l'àme humaine ce sentiment de piété qui monte , comme le parfum des autels , vers le pouvoir , lorsqu'il est antique, national ou fondé sur la tradition des âges? Le directoire n'avait plus de force, il la cherchait partout; et elle ne venait pas à lui ; sous la convention, la terreur était la pensée gouvernementale ; on conduisait violemment la nation aux grandes choses , à la défense du territoire, à la conquête. Ce sentiment n'existait plus, il eût même été puéril de le tenter avec un pouvoir aussi faible ; on tracassait sans effrayer, condition très-triste pour un gouvernement; la France était couverte de proscrits , qui disaient assez les passions du directoire au 18 fructidor. Les pamphlets et les caricatures brisaient journellement le sceptre des cinq rois ; c'est ainsi qu'on nommait les cinq directeurs dans la langue moqueuse des journaux et des salons. La liberté de la presse, bien qu'enchaînée par la police, trouvait encore assez d'issues pour hautement s'exprimer sur les actes et les mesures du directoire ; elle est si puissante cette liberté, le jour où le pouvoir reste sans force ! On ne passait rien sous silence , ni les profusions de Barras, avec son luxe de roi, ses belles meutes, ses chevaux de main, ses amies élégantes , mesdames de Beauharnais, de Chatcaurenaud et Tallien ; on retrouvait là le gentilhomme voluptueux de la régence, l'homme du monde blasé; puis le directeur

1 La Réveillèrc-Lépeaux, chef de la secte des théophilanlrnpes, prêcha, le 21 janvier 1799, contre la royauté. Le conservatoire de musique exécuta un hymne du poète Lebrun, dans lequel on remarque cette strophe :

Rien n'absout le* tyrans. Quand un roi fui rebelle, Toujours la nation peul dicter son trépas. La roi* <lu peuple cniicr n'est | un lis <i iminelle , Et nous le sommes tous si Louis ne Pesl pas.

S'il en es! qui veuillent un mailrc,

De rois en rois dans l'univers

Qu'ils aillent mendier dis fers,

Ces Français [bis) indignes de l'être.

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