‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 16 sur 53 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'armée, ses partis, ses opinions.

Premières campagnes de la république. — Esprit général des soldats. — Officiers généraux. — Changements dans les mœurs et les habitudes. — Dévouement de l'armée à ses chefs. — Armée d'Italie. — Armée d'Allemagne. — Armée d'Egypte. — Armée de Hollande. — Rivalité. — Esprit républican. — Concmètes. — Ambition. — Marche vers la dictature. — Armée de mer. — Esprit de la marine. — Sa destinée.

Bans tous les changements politiques tentés depuis le 14 vendémiaire, l'armée avait été appelée à jouer un rôle actif et dominant pour les plus hautes questions gouvernementales. En définitive, c'était la force qui décidait les révolutions constitutionnelles , et le canon retentissant sur la place publique en finissait avec les partis assez osés pour attaquer le pouvoir. Le courage de l'armée , ses conquêtes, son dévouement avaient été trop immenses, pour qu'on ne la fît pas entrer comme un poids décisif dans la balance des événements. N'étaient-ce pas ces soldats qui, sans pain, sans souliers, avec le seul amour de la patrie , s'étaient précipités aux frontières pour la défense du territoire menacé? N'était-ce pas à leur courage que la république devait la délivrance aux jours de ses périls? Dès lors toute tentative qui avait pour objet de renverser la constitution ou de la modifier, ne pouvait s'opérer que de concert avec les chefs de corps et les généraux des armées. En vain les articles de la constitution éloignaient-ils les soldats du lieu de la représentation nationale; en vain décidait-on qu'aucun corps armé ne pouvait délibérer, ce

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n'étaient là que des mots , aux jours décisifs les baïonnettes devaient en finir avec les avocats et les rhéteurs.

En portant les yeux sur cette masse glorieuse de généraux et de soldats dont le courage brillait sous le drapeau, il était facile de voir qu'un grand changement s'était opéré dans les vieilles mœurs militaires depuis la révolution française. Sous l'antique monarchie , l'armée se composait de deux éléments : 1° Les gentilshommes qui payaient l'impôt au roi par le service personnel dans les armées ; ils s'y ruinaient en combattant avec courage, pour acquitter cette contribution du sang , et ils apportaient la gaieté chevaleresque, cette bravoure élégante , un peu fanfaronne, qui les faisaient distinguer au milieu des armées d'Europe ; on imitait partout les officiers français. A Fontenoy, on vit les gentilshommes s'enlre-saluer de l'épée ou du chapeau comme s'il s'agissait d'un carrousel ou d'un tournoi ; les officiers nobles étaient comme les derniers débris des champs clos du moyen âge ou de la Fronde. 2° La masse de soldats se formait de paysans recrutés par la milice, ou bien de quelques ouvriers, gens de dissipation et d'oisiveté , si nombreux dans les capitales , et que les recruteurs séduisaient par le récit des charmes de la vie militaire. Les régiments de l'ancienne armée étaient néanmoins de fort belles troupes , témoin : Flandre , Champagne et Bourgogne , encore cités aux premières guerres de 1703 ; quand l'émigration eut disloqué ces régiments, ils servirent de noyau aux nouveaux corps qui se formèrent sur les frontières pour la défense du territoire *.

Les armées républicaines, spontanément organisées, n'avaient rien de commun avec les anciennes troupes de la monarchie ; les officiers s'étaient rapidement élevés, et plus d'un sergent aux gardes portait les insignes de général en chef, dans ces belles revues où le représentant du peuple à l'écharpe tricolore, au panache flottant, décrétait la victoire. Ai-je besoin de dire les glorieux trophées des armées pendant les premiers temps de la république? Ils furent immenses, ils font notre patrimoine , et l'histoire en gardera le souveuir, car il est partout gravé dans les monuments de la guerre et des arts. Comme les vieilles légions de Rome, les armées françaises ont parcouru l'uni-

1 Voyez sur ce point les aveux remarquables du général Mathieu Dumas. On reconnaît maintenant que 1rs vieilles troupes de France firent les grandicampagnes; les volontaires ne firent que leur aider et compléter les cadres.

1<V> i'armke, sfs partis.

vers connu ; aucune barrière ne fut un obstacle à leurs pas de géants. Suis-je digne de célébrer ces fabuleuses légendes de la démocratie victorieuse? Mais une observation qui ne doit point échapper à l'historien, c'est qu'un esprit tout nouveau s'était produit spontanément au sein de ces tiers enfants de la patrie. "Nous auriez cherché en vain la tendance chevaleresqne et aimable qui distinguait la noblesse française dans les batailles, cette galanterie délicate des vieux temps : un caractère plus sévère, plus inflexible, plus indompté, dominait les conquérants: on semblait marcher à l'accomplissement d'un devoir austère. S'il y avait encore de la gaieté française, les gros rires de la tente, les propos héréditaires dans les casernes depuis les grandes compagnies, tout était néanmoins absorbé par un sentiment d'hostilité implacable contre les gouvernements étrangers.

Les services rendus à la patrie avaient relevé la valeur morale du soldat français : il se croyait placé en quelque sorte au-dessus de la classe bourgeoise, il formait une société à part. La vieille rivalité entre le civil et le militaire existait dans toute sa ferveur ; le sabre était orgueilleux de ses dévouements, le soldat se demandait pourquoi il exposait sa vie et s'il devait donner son sang pour la bourgeoisie; il avait haine des parleurs et ne respectait plus les conseils législatifs depuis qu'il avait été appelé plus d'une fois à les décimer ou à les proscrire. Quoi! les légistes, les avocats, les fournisseurs se gorgeaienf d'or, et le soldat pauvre et sans souliers ne devait penser qu'aux sueurs de la conquête ! et pour cela on s'imposait d'indicibles privations! On avait vu ces armées sans vêtements, sans pain, s'élancer vers des prodiges de gloire: il y avait du Spartiate dans ces nobles cœurs, mais des ambitions fermentaient sous les habits de généraux et d'officiers : après avoir rappelé les triomphes sous les drapeaux de la France, on aspirait à la gouverner.

L'esprit de l'armée était républicain: on s'était dévoué à cette idée, à cette forme de gouvernement depuis 1793: sous les faisceaux tricolores et la hache nationale, tant de grandeur était venue au drapeau ! et cette circonstance avait enfanté, dans les camps, un culte enthousiaste pour la république française; sa légende se voyait sur tous les symboles et faisait palpiter le cœur du soldat: les étendards glorieux portaient le cri de : Vvm la nation; cri magique qui avait déterminé les grands sacrifices et les grands triomphes, en 1792. Sauf quelques exceptions, l'armée ne comptait que des officiers dont h

ses opinions. 180

renommée, noble fleur des batailles, était éclose sous les feu\ de la convention. Généraux, chefs de brigades, officiers, viens soldais, tout était plein encore de cette image des représentants du peuple, de ces conventionnels à l'armée, alors que, comme Saint-Just, ils parcouraient sur un cheval fougueux les avant-postes, en bravant 1rs foudres de guerre, les mitrailles, et les mines des citadelles ,. C'était un bien faux calcul des royalistes de compter sur le concours de l'armée pour une grande trahison au profit de Louis XVîll et dis princes *. Les vieilles légions de Rome pouvaient bien saluer un César et mourir pour lui, mais elles n'auraient pas entouré le trône d'un descendant de Tarquin. Rien n'excitail plus d'enthousiasme dans les rangs de l'armée que ces serments de haine à la royauté ; les acclamations retentissaient alors sous la tente. Toutes les fois qu'on avait eu besoin d'agir sur l'intérieur par une manifestation énergique dans le sens républicain, n'avait-on pas eu recours à l'armée? Au 14 vendémiaire c'étaient les vieux régiments de Mayence et de Toulon, les canonniers au panache tricolore qui, sous les ordres du général Bonaparte, avaient fait feu sur les sections de Paris courant sans ordre sur la convention. Quand le directoire voulut obtenir une démonstration favorable au coup d'État du 18 fructidor, on vit dans l'armée d'Italie des clubs se former, et le général Bonaparte faire délibérer les régiments comme dans les assemblées politiques : les adresses furent discutées et votées par acclamation. Le générai Augercau exécuta le 18 fructidor par les voies militaires; le soldai s'habitua à saisir au collet les Anciens et les Cinq-Cents, et à les envoyer à la déportation. Rien n'était plus facile que d'entraîner les régiments à cette répression contre le royalisme dans l'intérieur ; la pensée des camps était républicaine, l'armée s'était déterminée par le grand mobile de la démocratie, il avait fait son avancement et sa gloire ; liberté , égalité, se lisaient sur toules ses devises : sur le tambour qui battait la charge, sur le drapeau qui la dirigeait. Il n'y avait. d'autre distinction que le grade , d'autre hiérarchie , pour ainsi dire »

1 Rapport de Saint-.) ii i au comité de salut public.

■'-' Les négociations di Fauche-Borel el de Picbegru pour amener la proclamation de Louis XVIII par l'année, était absurde; c'était une des nombreuses illusions du parti royaliste; la restauration ne pouvait arriver qu'après que le parti militaire sera I usé dans ses idées et dans se9 hommes. La pais et les Bourbons étaient deux pensées corrélatives.

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que l'élévation sur le bouclier ; on ne voyait encore ni sabres d'honneur , ni croix d'honneur, l'armée était mue par l'instinct de l'avancement et de la gloire. Tout était rapide comme les destinées de la république , tout était brillant comme son histoire , tout était merveilleux comme ses fortunes militaires ; à ces temps héroïques, le sol de la France produisait des géants!

Cependant au milieu de cette fraternité préparée par une cause commune, l'amour de la patrie , il s'élevait des séparations entre les différents corps qui combattaient l'étranger. La révolution , qui d'abord avait eu à se défendre sur toutes les frontières , s'était étendue au loin sur l'Europe ; dans ce débordement de la grande nation, d'immenses armées s'étaient formées sous des noms différents , tous également chéris du soldat dans leurs veillées , sous la tente ; l'histoire a dit que la convention en avait miraculeusement enfanté quatorze. Depuis, le nombre s'était restreint par l'affaiblissement du danger; chacune de ces armées, qu'elle marchât sur le Rhin ou sur les Alpes, avait un général en chef avec toute l'habitude du commandement, et connu du soldat qui l'avait entouré dans plus d'une campagne. Si ce général l'avait conduite à la victoire , s'il prenait soin de ses troupes, s'il portait haut la sollicitude pour ses soldats , une sorte de lien se formait entre lui et ses demi-brigades ; on s'honorait de combattre sous ses ordres, on se groupait autour de lui pour exécuter ses desseins , et ce contrat formait un lien indissoluble entre tous les officiers, les soldats, les généraux qui composaient un corps d'armée; sorte de fraternité chevaleresque qui avait remplacé les anciens ordres militaires du moyen âge *. Qui ne serrait fortement la main à un ancien frère d'armes de l'armée du Rhin ou des Alpes?

Aux premiers temps du directoire on comptait plusieurs armées principales: celle d'Italie d'abord, qui avait reçu pour chef le général Bonaparte , vie exceptionnelle , dont plus tard j'aurai à raconter les merveilles. Cette armée, la plus républicaine de toutes, la plus exaltée, comptait pour généraux de division, Masséna, Augereau et Lannes, expression de la rudesse et des opinions démocratiques , vigoureux champions de l'égalité. On ne peut dire jusqu'à quel point d'exaltation l'armée d'Italie portait le feu sacré de la liberté ; elle avait semé sur

1 On se disait soldats à'É çypte, vieux comp'.ïiion'-- du conquérant d'Italie, soldai de Sambre-et-Mcuse.

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