SES OPINIONS. 10 J
ses pas l'idée populaire; d'après ses inspirations hardies, tous les gouvernements avaient proclamé la souveraineté du peuple. Il y avait du jacobinisme aux cœurs de Lannes , Masséna et Augereau ; seulement la gloire du général en chef avait créé autour de lui un prestige ; les généraux obéissaient à Bonaparte, qui brisait les fortes colonnes d'ennemis et foulait aux pieds l'aigle d'Autriche ; on n'était point encore aux époques d'opposition '. Masséna, Augereau, Lannes, conservaient avec le général en chef une sorte de fraternité républicaine , tandis qu'il se formait autour de Bonaparte une multitude de jeunes officiers dévoués à sa personne, sous le titre d'aide de camp ; tous aimaient la république comme une idole de leur cœur ; mais l'amour qu'ils portaient à leur général était plus exalté peut-être, ils voyaient tout en lui. Marmont, Mural, Duroc, Junot, Eugène Beauharnais, et le jeune et malheureux Muiron , formaient une auréole brillante autour de la gloire du vainqueur , pierres précieuses de cette couronne, rêvée plus d'une fois sous la tente ; ils s'habituaient à considérer Bonaparte comme un être supérieur , digne d'inspirer un culte aux grandes ûmes. Dans les jours de danger, le général pouvait compter sur leurs épées. L'armée d'Italie se divisait ainsi en deux fractions bien distinctes; les généraux de valeur personnelle, tels que Masséna, Lannes, Augereau, républicains de principes, obéissaient bien à Bonaparte, parce qu'ils voyaient en lui le représentant de la révolution française , le général d'un mérite supérieur, qui obtenait le suffrage de la patrie ; mais ils n'auraient point secondé sa dictature , ils l'auraient même combattue. Les aides de camp , au contraire, servaient le général plus encore que le pays , ils l'auraient soutenu consul, empereur, despote même, ou la couronne de roi au front ; tous étaient noblement éblouis de sa gloire ; et cette distinction doit être parfaitement établie afin d'expliquer les événements postérieurs ; sous l'empire , elle n'était point effacée encore ! L'armée d'Italie maintint longtemps son caractère ; Championnet , Joubert lui conservèrent ce type fortement marqué de républicanisme.
L'armée d'Allemagne, qui prêtait la main aux héros d'Italie et suivait le même plan d'opérations, n'avait pas une tendance aussi
' Nous parlerons plus tard de l'opposition dans l'armée, une des causes de la chut.1 du grand empire.
192 l'armée, ses partis,
exaltée ; Pichegru et Moreau l'avaient commandée ; les royalistes s'en étaient rapprochés par des négociations qu'on disait heureuses * . Une puissante rivalité déjà s'élevait entre ces deux camps et leurs généraux en chef. Pichegru , le vainqueur de la Hollande , et Moreau , après lui , avaient une capacité trop élevée pour subir la domination du général de l'armée d'Italie ; leurs victoires étaient mains éclatantes , leurs opérations plus froides , moins exaltées , mais ils prenaient un soin plus attentif du soldat; leurs lieutenants Lecourbe, Gouvion-Saint-Cyr , Dessolles, Lahorie, aux traits graves, étaient des hommes d'une éducation plus avancée que les généraux improvisés de l'armée d'Italie, car, parmi les officiers qui passèrent les Alpes, Bonaparte seul avait fait de larges et fortes études. Il existait une grande jalousie entre les légions qui campaient autour du Rhin et celles qui avaient passé les Alpes ; des généraux elle était descendue jusqu'aux soldats : on se connaissait à peine , les drapeaux s'étaient rarement unis, et, quand on se rapprochait, de vives disputes éclataient entre les soldats des deux camps. C'étaient comme les événements précurseurs de ces guerres civiles de Rome , quand les légions de la Germanie heurtaient celles de Palestine et d'Orient dans ces duels gigantesques qui décidaient les destinées du monde 2.
Au nord, l'armée de Hollande, victorieuse d'abord sous Pichegru , marchait sous le commandement de Brune , froid et grave comme Moreau , avec des talents moins remarquables et une stratégie moins étudiée ; au reste , d'une certaine capacité d'administration. Cette armée n'était point en rivalité avec celle d'Allemagne, elle en était, pour ainsi dire , détachée sous le général Brune, républicain de principes ; l'ame du soldat éprouvait ce profond dévouement à la démocratie qui régnait alors sous les tentes. Toute idée de monarchie eût paru étrange à cette génération armée , et c'eût été folie de l'y rappeler ; il existait dans les camps une sorte de fraternité entre les chefs et les soldats , un tutoiement rude et dur; si la discipline en souffrait un peu, on réparait cela le lendemain par une victoire, par l'héroïsme qui courait aux sacrifices. Comme on parlait sans cesse de l'armée d'Italie et de ses prodiges, cela blessait les autres légions, qui avaient
1 Moreau était mécontent, comme l'était Bernndotte, mais ils n'étaient par royalistes; c'est ce qu'il faut bien comprendre avant d'expliquer les événements de 1813. 3 L'armée d'Allemagne était complètement dévouée à Moreau.