SES OPINIONS
aussi fait de grandes choses; les conquêtes de Bonaparte n'avaientelles pas été secondées par l'armée d'Allemagne ?
Cette hostilité se lit sentir plus tard dans le développement des faits politiques du consulat et de l'empire ; les généraux de l'armée d'Allemagne restèrent fidèles au souvenir de Moreau , et la plupart furent en disgrâce ; la fortune du général Bonaparte traîna aux roues de son char les fidèles généraux dans la campagne d'Italie, ceux-là qu'il avait conduits depuis longues années. Dès le traité de Campo-Formio les mœurs changent dans les armées que conduit Bonaparte ; une sorte de dictature s'y révèle. En Egypte , il était à peine question de la république si lointaine cpii délaissait ses enfants. Désormais les soldats ne voient que leur général et s'habituent à lui pour ne plus saluer que sa fortune ! Kléber, qui est l'expression des opinions républicaines , est complètement abaissé , sa haute tète fléchit devant le général en chef ; il faut qu'il obéisse , lui peut-être qui a deviné l'ambition rayonnant au front de Bonaparte. Là commence le système de l'obéissance passive la plus absolue , ce culte exclusif pour le général ; on oublie la république pour ce chef, qui conduit le soldat à la victoire, et cette religion mystérieuse survit même aux disgrâces qu'éprouve sa fortune devant Saint-Jean-d'Acre.
Il n'en est point ainsi parmi les armées qui sont restées sur le territoire de la république, ou qui ont marché sous d'autres drapeaux; le feu de la liberté et de l'égalité s'y est maintenu. Si Pichegru a pendant quelques moments trahi la cause démocratique en traitant avec M. le prince de Coudé , c'est ici une exception, un sentiment tout personnel , n'excitant aucune sympathie dans le cœur du soldat ; les agents du prince de Condé se trompaient en s'imaginant que le drapeau blanc pouvait être arboré ; le soldat n'aurait pas suivi son général sans le panache tricolore. Après le 18 fructidor, l'armée reçoit des chefs tout dévoués à la république : Joubert, Hoche , jeunes et ardentes imaginations nées avec la fin du siècle et qui auraient brillé comme des auréoles dans le siècle nouveau , tiges de lauriers abaissées par la mort. Masséna, le républicain exalté, commande les braves demi-brigades qui traversent l'IIclvétie pour combattre les Autrichiens et le fcld-maréchal Suwarow. Augcreau est en Italie et montre sa vaste écharpe tricolore des vieux temps de l'armée de Sambre-et- Meusc à des officiers et à des soldats nourris dans l'amour de la patrie. Moreau reçoit un commandement en chef; Brune, aussi exalté que
VU l'armée, ses partis,
loi dans les idées de république , est aussi à la tète des soldats qui combattent sous les faisceaux de la nation aux couleurs brillantes. Bornadotte tient le ministère de la guerre , et il n'est point l'ami du général Bonaparte ; de vieilles rivalités l'en ont fortement séparé depuis les campagnes d'Italie ; il est capable de le faire arrêter s'il conspirait contre la constitution *.
Elle était donc républicaine, l'armée française , sans que rien pût l'entraîner à soutenir une monarchie ; il fallait donc user de mille ressources pour la détacher de ses idées en la plaçant sous l'épée du général Bonaparte ; grand œuvre et grand péril que d'oser la dictatttre ! I! fallait éteindre surtout les derniers respects que les généraux et les officiers avaient encore pour les ordres des conseils et du directoire. Le système militaire dominait sans doute; on avait vu des mises hors la loi prononcées contre un général , exécutées par ses propres soldats. Si quelques aides de camp personnellement dévoués pouvaient s'exposer à braver une délibération des conseils des Anciens et des Cinq-Cents et un ordre du directoire, il en était d'autres qui , p ar jalousie et par respect , s'opposeraient à des entreprises téméraires. Les amis du général Bonaparte sentaient eux-mêmes que, dans tous les coups d'État , il fallait une apparence de légalité ; si l'armée était un instrument utile , elle n'était pas tout : il fallait savoir la mettre en action par les corps politiques. Incontestablement une révolution devait jeter le pouvoir dans les mains de l'armée, mais elle devait elle-même se personnifier dans un de ses généraux élevé sur le pavois : quel serait-il? Championnet, Hoche, Joubert, Bernadotte , Moreau, Masséna ou Bonaparte? Une révolution militaire était imminente; on avait trop employé le soldat dans le triomphe des partis pour que ces soldats, à leur tour, ne voulussent pas se servir du glaive pour obtenir le pouvoir et profiter de ses grandeurs.
La France avait souffert le gouvernement des avocats et des légistes, il fallait subir celui de l'armée. La dictature devait couronner le front d'un général chéri du soldat , comme une nécessité impérative ; la difficulté commençait seulement le jour où il serait nécessaire de se fixer sur ce choix ; alors s'élèveraient, en effet, les jalousies d'une armée contre une autre , d'un général contre un autre géné-
1 Voir le chapitre II du tome II.
SES OPINIONS* l(.)."i
rai. Prendrait-on le dictateur couronné de lauriers parmi les soldats de l'armée du Ilhin ou des Alpes, d'Allemagne ou d'Italie? Ce choix, quel qu'il fut, devait amener un conflit violent entre les armées ; qui •-ait si, comme les vieilles légions de Rome, chacune ne nommerait pas son césar, son empereur, son auguste! Moreau ne serait-il pas opposé à Bonaparte? Bernadotte, Brune et Masséna n'avaient-ils pas des talents, supérieurs à tout ce cortège d'aides de camp qui allaient s'élever , et devenir leurs égaux par le seul dévouement à un homme?
Si l'armée de terre était appelée à exercer une si grande puissance dans l'Etat , quel rôle fallait-il attribuer à la marine , à ces escadres qui portaient le pavillon tricolore au grand mût ' ? Dans les premiers
' J'ai besoin de relever une grande erreur qui a consiste à dire que la république française n'avait pas de marine. Je publie ici l'état officiel de la flotte qui sortit de i re i, sous les ordres de l'amiral Brueys : on semblait encore à l'époque de Louis XIV.
Noms des bâtiments qui composent l'armée navale sortie de la rade de Brest,
le 6 floréal.
Vaisseaux.
Capitaines.
Canons.
Hom.
L'Océan, amiral Brueys.
Brouillac, capitaine,
Le Républicain,
Berranger, idem.
Xe Terrible,
Lecourt , idem
L'Invincible ,
L'héritier, chef de division ,
L'Indomptable,
Dordelin, capitaine ,
J.e Formidable,
Trehouard, chef de division,
Le Redoutable ,
Moncousu , idem ,
La Constitution,
Leray , idem,
Le Censeur,
Faie , idem ,
Le Jemmapes ,
Cosmar, idem,
Le Fougueux,
Bescond, idem ,
Le Balave,
Daugicr, idem ,
Le Tourville,
Henry, capitaine,
Le Mont-Blanc,
Maistral , chef de division,
Le Walignies,
Gourdon, capitaine ,
j.e Zélé ,
Dufay, chef de division,
Le Cisalpin,
Bergevin, capitaine,
Le Gaulois,
Siméon , idem ,
Le J.-J. Rousseau,
Bigot, idem,
Le Tyrannicide,
Allemand, chef de division,
Le Jean Bart ,
Meynn, capitaine,
Le Dix Août,
Bcrgeret, idem,
La Révolution ,
Rolland, idem ,
J.e Duquesne ,
Kcrangall, idem,
SJi
Lra Convention ,
Bozée, idem,
J96 l'armée, ses partis,
troubles révolutionnaires, le corps privilégié de la marine, si admirablement composé par Louis XVI , fut frappé et proscrit ; les officiers rouges, les écoles, les grands chefs d'escadre, comme d'Estaing, n'existaient plus; on les avait remplacés par de braves marins, tirés du corps des officiers auxiliaires ou de la marine marchande , incapables de concevoir les vastes évolutions des flottes. L'Angleterre acheva l'œuvre à Quiberon , et , comme ce qu'elle craignait le plus c'était que la France ne reformât une nouvelle marine , à l'imitation de Louis XVI, la Grande-Bretagne dirigea tous ses efforts contre les escadres de la république. On l'avait vue implacable à Toulon, devant Brest ; partout elle avait multiplié ses plans destructeurs pour arriver au résultat d'un anéantissement complet de la marine de France, si magnifique lors de la guerre de 1775 dans l'Inde et dans les Amériques.
Si une armée de terre se constitue par des prodiges de courage , une marine est l'œuvre de la patience et du génie ; si la république avait décrété ia victoire sur les frontières, elle n'avait pu enfanter l'habileté des amiraux de grandes flottes. Quand elle eut proscrit le corps brillant des gardes marines aux habits écarlates, aux aiguillettes d'or, elle remplaça cette forte organisation par un personnel d'officiers marchands et auxiliaires qui, avec le courage et l'expérience de la manœuvre , ne possédaient pas cette éducation première qui constitue le véritable officier général de marine. L'armée navale obtint de braves et dignes capitaines, des matelots qui se sacrifièrent, comme sur le Vengeur, pour la patrie et le pavillon. Elle eut des flottes nombreuses , des escadres redoutables , mais on n'eut pas un corps d'élite instruit dans les manœuvres du commandement pour lutter avec vigueur contre ces escadres britanniques qui couvraient les mers , sous des amiraux qui n'avaient pas pris terre depuis quinze ans * . Il y eut des combats partiels, de brillants exploits, sous Lallemand et Truguet ; quand un navire se prenait corps à corps avec un anglais , il lui faisait souvent baisser son pavillon ; tout au contraire, quand on agissait escadre contre escadre, division contre division, la marine anglaise conservait une supériorité incontestable ; ses amiraux, lord Saint-Vincent, Nelson, Hood, préparaient avec un instinct admirable les lignes de bataille , coupaient les vaisseaux français par des
1 En 1814, l'amiral Pcbw n'avait pî s quitte la mer dej ui ; vingt-cinq ai s.