SES OPINIONS
mouvements hardis. Nelson inventa la manœuvre de porter tous ses feux , division par division , sur un seul point , afin de mettre les escadres dans l'impuissance de se secourir ; tactique qu'il employa contre le malheureux amiral français aux bouches du Nil ; et c'est en cela que son génie avait compris pour la mer, ce que Napoléon avait conçu pour les grandes journées de bataille.
L'esprit delà marine française était fortement républicain; elle se composait presque entièrement d'otiïcicrs de fortune qui, devant leur éclat et leurs grades à la révolution, en embrassaient avec ardeur les principes. Les marins exprimaient dans leur style grossier leur amour pour la démocratie ; les vaisseaux portaient des noms chers à la convention et aux jacobins, depuis le Sans-Culotte , jusqu'au Républicain et la Montagne, vaisseaux dont les souvenirs sont restés célèbres. La marine n'avait qu'une pensée : sa haine contre les Anglais ; elle se mêlait peu de politique. En dehors de toutes ces discussions qui agitaient les conseils, la gloire et son pavillon, tels étaient les objets de son culte ; néanmoins, toutes les fois qu'elle fut appelée à donner son avis et ses votes, elle le fit avec un entraînant patriotisme au profit des idées les plus avancées de la démocratie. Nul principe de royalisme n'était dans la marine ; les loups de mer avaient une profonde haine contre les Anglais, ils confondaient avec eux les émigrés, et comme le souvenir des officiers rouges et de leur antique rivalité était vivace dans leur esprit, ils conservaient une haine instinctive contre tout ce qui pouvait amener le régime proscrit par la révolution française. La marine était démocrate de principes , toutefois sans influence sur le gouvernement ; elle détestait le vieux régime qui, pourtant, avait produit lesd'Estaing, les Suiïren, lcsLamotte-Piquet. Cette situation des armées a besoin d'être parfaitement comprise pour s'expliquer la suite des événements et la dictature consulaire.
Depuis le 18 fructidor, la force des batailles était intervenue comme une solution obligée à tous les événements ; il n'était pas an homme politique qui, songeant à une révolution, ne fît entrer dans ses plans l'appui d'un général ou d'une armée qui combattait sur la frontière ; on ne pouvait arriver à un résultat sans ce secours: or, s'il y avait unité dans l'amour ardent de la république, si tous les soldats se seraient fait immoler pour leur dévouement, il existait parmi les généraux des jalousies de personnes, des rivalités de gloire et dt* position qui ne permettaient pas à un système militaire de triompher
198 l'armée, ses partis, ses opinions.
sans trouver aussitôt des obstacles. Supposez que le directoire eût songé à Moreau pour opérer un mouvement, ou à Bernadotte, tout aussitôt il trouvait Bonaparte pour obstacle , l'armée d'italie était opposée à l'armée du Rhin. Admettez, au contraire, le triomphe de Bonaparte, Moreau devenait son plus implacable adversaire, et Bernadette se fût chargé, au besoin, d'arrêter l'ambitieux général qui visait à la dictature.
Ces jalousies étaient inévitables, ces rivalités tenaient à la force des choses. Commandiez-vous aux armées françaises la victoire , elles étaient unanimes pour fondre sur l'ennemi et lui arracher ses drapeaux ! Jamais le soldat français n'hésitait devant un sentiment de patriotisme ; mais , dès qu'on appelait l'armée à se prononcer sur la l'orme du gouvernement, la division devait se produire dans ses rangs. Comme les idées de république et d'égalité avaient un profond retentissement, un dictateur militaire, quelque chéri qu'il pût être de ses soldats, devait trouver obstacle à son despotisme dans d'autres armées ; on ne pouvait renverser les autels de la Liberté sans qu'un douloureux gémissement se fît entendre dans les rangs de ceux qui les avaient élevés. Le parti républicain fut longtemps très-fort dans l'armée ; Bonaparte eut besoin de sa main de fer, de son génie, de son habileté, pour en comprimer l'irritation ; comment des généraux tels que Bernadotte, Masséna, Jourdan, Augereau, Moreau, Brune, habitués à l'égalité et à la fraternité des tentes, auraient-ils ployé sous le joug des idées monarchiques? Comment ceux qui si longtemps furent égaux se soumettraient-ils à la hiérarchie des rangs sous le sceptre d'un maître? Ce fut là le grand œuvre de Napoléon, qui commença sous le consulat et se développa sous l'empire. L'opposition du parti républicain dans l'armée se manifeste à travers mille difficultés et des accidents de toute espèce ; elle fut un des violents obstacles aux projets de Napoléon pour élever son édifice. Conduit de merveilles en merveilles, le parti républicain de l'armée n'en frémissait pas moins sous le joug ; les lauriers ne le consolaient pas de la perte delà liberté, et l'aigle aux ailes éployées sur toutes les capitales ne lui fit point oublier ces faisceaux de piques surmontés du bonnet de l'égalité française, souvenir magique qui se mêlait à l'arc-en-ciel de sa jeunesse et de sa gloire !