‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 20 sur 53 · CARACTÈRE DES HOMMES POLITIQUES INFLUENTS SOUS LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES HOMMES POLITIQUES INFLUENTS SOUS LE DIRECTOIRE

Barras. — Fouché [de Nantes). — Sieyès. — Merlin (de Douai). — Treilhard. — Cambacérès. — Rewbcll. — Laréveillère-Lépeaux. — Gobier. — François do- Neofchâteau. — Bouïay (de la Meurlhe). — Berlier. — Real. — Rœdcrcr. — Bailleul. — Société de madame de Staël. — M. de Talleyrand. — Benjamin Constant. — Carnot. — Lucien Bonaparte.

La crise révolutionnaire, en imprimant un mouvement énergique a l'esprit national , avait fait surgir une multitude d'hommes d'une certaine portée, pour diriger les destinées de la république naissante. Les comités de salut public et de sûreté générale furent composés de capacités d'une remarquable valeur. Ces proconsuls mêmes qui traversèrent les provinces dans les temps de périls pour la patrie, furent ia plupart marqués d'une empreinte supérieure, et les taches de sang qui souillaient leurs mains et leur front, ne peuvent faire oublier !e (aient et le courage déployés pour le triomphe de la révolution française, cause à laquelle ils s'étaient dévoués : à mesure que les temps s'éloignent , il se manifeste quelque chose d'antique et de sauvage dans ces âmes si mâles , si fortes. Deux caractères distincts signalèrent l'existence des comités ; ce furent l'unité de pensée et l'énergie politique; rien n'arrêtait ces cœurs si implacables; ils semblaient trempés dans une force mystérieuse que l'histoire n'a point révélée encore aux générations. Un jour viendra où l'on saisira corps à corps ces étranges et sombres courages ; on n'y verra pas que de la fange et du sang; les conventionnels apparaîtront alors comme ces figures de triumvirs et de décemvirs au temps de Rome primitive.

Les membres des comités ne périrent pas tous au 9 thermidor ; plusieurs survécurent à. la chute de Robespierre, ils ne tombèrent

point avec lui , ils l'abandonnèrent, et leur force se retrouva dans l'époque directoriale. Ils étaient là debout, comme les derniers débris delà convention. Une réaction avait eu lieu contre les jacobins, forcés un moment de s'éloigner de la scène politique ; quand le directoire eut besoin de recourir une fois encore aux patriotes, il s'adressa aux débris des comités , et ce fut parmi eux que s'élevèrent les hommes de capacité gouvernementale.

Le général comte de Barras, que le directoire plaçait à sa tête, était-il autre chose qu'un de ces proconsuls qui s'étaient séparés de Robespierre , comme Tallien , pour sauver leur vie et défendre leurs jours menacés? Le général comte de Barras, je l'ai dit déjà l, appartenait à une des plus nobles familles de Provence, vieille comme ses rochers : officier de marine dans les derniers temps de la monarchie, il avait visité l'Inde au milieu des périls de la grande mer, et, dès l'enfance, il s'était ainsi habitué à jouer avec la mort et à braver les flots de l'Océan, image de son existence agitée. Le comte de Barras servit sous le bailli de Suflrcn aux immortelles campagnes de l'Inde, et il ne faillit point à son épée ; aimant les plaisirs, les femmes, le jeu, avec l'imagination provençale, dissipateur de sa fortune, il se trouvait à Paris dans les premiers temps de la révolution français , et il s'y jeta corps et Ame, parce qu'elle lui parut une source de fortune, et un acheminement vers de plus hautes destinées. Patriote exalté comme tant d'autres gentilshommes , le marquis d'Antonelle 2 et le marquis de Pontécoulant, nommé à la convention, il vota sans hésiter la mort du roi ; puis , représentant du peuple aux armées , Barras déploya toute l'énergie de son caractère ; il ne tint compte ni des périls, ni des excès ; et sa mission dans le Midi a laissé de longues et fatales traces, triste résultat des réactions sous les feux du soleil ! Barras , menacé par Robespierre , n'hésita point, au 9 thermidor, il frappa énergiquement le dictateur, et cette journée lui acquit une grande puissance d'opinion; il sauva la convention, et l'on se souvint toujours de sa conduite contre la commune. Le caractère de Barras était pourtant enclin à la mollesse ; comme tous les hommes de plaisirs, il se laissait facilement bercer par les joies et l'espérance ; les fatigues et les soins

1 Les Mémoires du directeur Rarras, écrits de sa ma'n, existent chez M. Rous- &elin Saint-Albin, qui a bien voulu m'en lire des fragments.

: Issu d'une des grandes familles d'Arles, le mar.]uL d'Antonelle faisait partie du tribunal révolutionnaire.

l'importunaient ; mais, dès qu'il prenait une résolution, il se réveillait de son sommeil, et des bras d'une femme, au milieu des festins, la tête encore appesantie de volupté, il passait sur la place publique ou dans les camps, avec un courage remarquable, l'épée au poing, à la bouche du canon '. Barras, si puissant pour un coup de main, se décourageait facilement dans les questions politiques ; un homme habile pouvait le pressentir toujours, et le dominer quelquefois -. Comme tous les Méridionaux il était emporté et colère, et, quand la fureur éclatait dans ses yeux et l'injure à sa bouche, il révélait ses plans, ses ambitions , ses desseins, et cela contribua plus d'une fois à le compromettre vis-à-vis les habiles. Au résumé, Barras n'était point un homme vulgaire, même au milieu de cette révolution qui produisit tant de caractères fortement trempés.

Si l'esprit de la noblesse aventureuse avait produit le comte de Barras, l'esprit prêtre, l'éducation cléricale, profonde et réfléchie, avaient enfanté des hommes d'une nature différente, mais d'un esprit également remarquable ; je veux parler de Fouché ( de Nantes ) et de l'abbé Sieyès, tous deux sortis des ordres religieux ou du clergé. Fouché avait été prêtre de l'Oratoire, congrégation savante, toujours portée au jansénisme dans ses études. On ne saurait dire combien cette rivalité des jésuites et des oratoriens produisit de conséquences funestes sur l'esprit même du mouvement de 1789 : l'Oratoire fut une pépinière révolutionnaire ; elle en produisit plus que toute autre congrégation, parce que le jansénisme prépara la constitution civile du clergé, qui fut le premier pas de l'Église vers la révolution. Fouché reçut une instruction variée et savante, on le disait fort

1 Carnot, de son exil en Angleterre, jugea sévèrement tous ses collègues : voici ce qu'il écrivit sur Barras :

« J'ai entendu Barras gémir plus d'une fois de ce qu'on n'avait pas as?ez tué en vendémiaire; et Rcwbell, parfaitement de son avis, proposant, un jour que nous étions dans une grande pénurie , de lever sur Paris une contribution forcée de 60,000,000 dans les vingt-quatre heure* : — Vous voulez donc, m'écriai-je, remettre à l'ordre du jour la terreur et la mort? — Je voudrais qu'elles y fussent déjà, répondit Rcwbell; je n'ai jamais eu qu'un reproche à faire à Robespierre, c'est d'avoir été trop doux. Et Barras répéta son mot favori , ce mot que Germain lui a ensuite reproché en d'autres termes : « Nous n'en serions pas là, si l'on avait mieux châtié les Parisiens, en vendémiaire. »

'• On le vit au 18 brumaire, sous Bonaparte, qui trompa Barras avec une remarquable dextérité.

érudit ; les orages politiques le prirent jeune encore, et il s'y était jeté corps et âme avec cette sombre énergie qui dominait les proconsuls. Depuis le 9 thermidor, sa vie au milieu des factions l'avait habitué à les ménager toutes, et à se tenir en position mitoyenne pour échapper au flux et au reflux des événements. En révolution c'est une position habile que de savoir louvoyer; on passe à travers les crises sans en être atteint ; Fouché recueillit de là une finesse extrême \ un tact infini pour saisir toutes les nuances d'une opinion; il connaissait surtout le parti jacobin ; nul n'avait pénétré plus que lui dans les destinées de ce parti; il savait les causes qui l'avaient élevé, et les moyens qu'il fallait prendre pour comprimer ses desseins hardis et ses courageuses imprudences. 11 était toujours bon de consulter Fouché, souvent indispensable de l'avoir pour soi. Comme il avait besoin d'agir, de se rendre important, au milieu des crises, il devenait l'acteur principal dans toutes les scènes qui se passaient sur le théâtre du monde ; comme il avait beaucoup étudié, il voulait beaucoup agir et dominer tous les partis.

L'abbé Sieyès sortait des ordres comme Fouché ; plein de finesse dans les vues, et d'habileté dans les conceptions, il possédait les qualités de cet esprit du clergé qui vient de l'éducation et s'empreint sur toute une vie ; il avait gagné sa renommée par une brochure sur le tiers état, œuvre très-louée que l'on relit à peine aujourd'hui, une de ces productions éphémères qui passent avec les circonstances, mais frappent fort quand elles apparaissent. Autant Fouché aimait à se montrer comme le lien nécessaire des événements, autant l'abbé Sieyès désirait se placer derrière le rideau et faire agir silencieusement les acteurs sans paraître lui-même. Grand joueur de marionnettes au milieu de la révolution française, il avait pris pour principe un mutisme absolu ; alors « son silence devenait une calamité publique, » comme l'avait si bien défini le comte de Mirabeau dans son apostrophe moqueuse 2. Sieyès s'exprimait en phrases courtes, vides souvent, élevées quelquefois, obscures toujours. On ne sait pas assez la puissance du silence quand tout le monde bavarde autour de soi ; on parvient ainsi à dérouter et à dominer les entraînements de l'es»

1 Les notes et mémoires présentés par Vouché, sont écrits avec un tact parfait et le plus remarquable talent. Ses rapports de police sont des modèles.

2 Un éloge médiocre de l'abbé Sieyès a été publié par l'Académie des sciences» morales et politiques.

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prit et du cœur; ces figures flegmatiques et silencieuses sont le fléau des âmes généreuses et confiantes qui s'abandonnent à la parole humaine.

L'abbé Sieyès avait pris nn rôle dans les conseils, il négociait avec toal le monde, modifiant les complots les uns par les autres, afin de s'assurer en définitive la domination ; il donnait des espérances à tous, sûr de se poser dans une situation personnelle au-dessus des hommes de son parti. Par des calculs logiques parfaitement suivis, l'abbé Sieyès était arrivé à cette certitude que l'unité monarchique seule convenait à la France ; il rêvait une constitution la plus favorable pour amener ce résultat, sans le retour de la branche aînée des Bourbons, qu'il craignait comme régicide. J'ai dit déjà l'ambassade de l'abbé Sieyès à Berlin, il s'y conduisit avec dextérité et souplesse auprès d'un cabinet enclin à la paix; il flatta l'ambition de la maison de Brunswick pour un avènement au trône. Le coté faible de l'abbé Sieyès était la vanité et l'orgueil ; tous le monde le connaissait, et les hommes d'État de l'Europe savaient parfaitement qu'en flattant cette faiblesse, ils le domineraient sans peine. L'abbé Sieyès reconnaissait que la constitution de l'an ni ne pouvait plus marcher ; et, dans sa pusillanime frayeur des jacobins, il adoptait tout ce qui pouvait l'en délivrer, même un coup d'État.

Chaque profession sociale semblait avoir sa représentation dans la révolution française ; car, bien qu'on le dît, la vieille société n'était pas morte; l'esprit jurisconsulte avait produit MM. Merlin (de Douai ) et Treilhard, comme l'esprit financier M. Rewbell. Merlin, caractère subtil, avocat savant, vie plus poltronne que méchante ; M. Treilhard, d'une fermeté plus remarquable, austère dans ses formes, jusqu'à ce point que l'esprit républicain le domina même. pendant les jours brillants de l'empire, en adorant le maître. L'histoire législative de 31. Merlin (de Douai) a quelque chose de triste et de fatal, parce que son âme, n'ayant jamais eu le mâle courage des comités de la convention, il les servait par peur. M. Merlin s'était appliqué aux travaux législatifs, comme MM. Treilhard et Cambacérès, trinité conventionnelle échappée aux tempêtes des jours difficiles, car elle avait parfaitement enseigné le moyen de dépouiller les victimes de la révolution française sans se compromettre. Aux mains de M. Merlin (de Douai), la remarquable science de jurisconsulte ne fut qu'un moyen d'obtenir plus rapidement la mobilisation des.

fortunes, les confiscations odieuses et la loi des suspects * ; il fut le rapporteur de toutes les lois immobilières sur les émigrés. La sagacité d'esprit de M. Cambacérès, sa capacité rationnelle, fut tout entière employée à discerner les cas difficiles que pouvaient présenter les confiscations, afin de tourner les résultats au profit de la république; M. Cambacérès devint l'auteur de la loi de présuccession, disposition fabuleuse, qui ouvrait l'héritage des parents d'émigrés, au profit de la nation, même avant la mort. Pour arriver à cette fatale conclusion, M. Cambacérès raisonnait juste dans la violence; il avait une parole à lui, exacte, révolutionnaire ; il trouvait le moyen de demeurer logique dans ses subtilités de proscription. M. Treilhard arrivait à ses résultats par la fermeté même de ses principes ; il concluait à la sévérité, parce qu'il était lui-même profondément austère , et sa rigidité s'appliquait aux émigrés , l'objet alors d'un régime cruellement exceptionnel.

A toutes les époques il y a des proscrits, et l'on est impitoyable contre eux ; les passions du cœur humain ne changent pas ; les gouvernements frappent leurs ennemis, moins avec la justice qu'avec la violence ; ils ne les jugent pas , ils les détruisent. MM. Merlin , Treilhard et Cambacérès eurent recours aux souvenirs de la monarchie après la révocation de l'édit de Nantes, pour y chercher leurs dispositions inexorables ; ils y trouvèrent leurs principes dans les édits portés contre les huguenots : les émigrés étaient comme les protestants de la république, race active et batailleuse, et l'on prenait contre eux les mêmes mesures que le conseil du roi Louis XIV avait prises envers les huguenots. La nécessité impérieuse commanda, à l'égard des calvinistes révoltés qui avaient fui en Hollande ou en Angleterre, ce que plus tard la sûreté des républicains commanda contre les émigrés : on les traitait en ennemis; qu'y a-t-il de neuf dans les

1 Voici comment s'exprime un agent secret sur M. Merl n (de Douai). « Merlin (de Douai) est sans doute un des plus étonnants phénomènes de la révolution. Successivement conseil du duc d'Orléans, ami de Danton, de Chabot, de Robespierre et de Laréveillère, auteur de la loi des suspects, avocat des septembriseurs, ministre disgracié de la police, puis ministre de la justice; vain comme un paon, patient comme un chat, il semblait n'avoir survécu aux factions dont il avait été l'âme, que pour accuser la justice de la Providence.

» Il voulait être dictateur; il eut pour auxiliaire, dans cette entreprise, Jeao Rcwliell, avocat alsacien, avare, lourd et brutal; Laréveillère, avocat d'Anjou, ignorant, entêté, systématique, se croyant un Lycurguc, et n'étant qu'un fou et un bavard. » Il y a ici une évidente exagération.

situations qu'amène la marche des temps? Ajoutez aux noms de Merlin, de Treilhard et de Cambacérès, M. Rewbcll, l'Alsacien, qui, sans aucune science dans le travail législatif, apportait une rapacité indicible ; caractères de fiscalité qui viennent dévorer le dernier sentiment généreux des révolutions ; les plus odieuses accusations pesèrent sur le directeur Rewbell après l'événement du 30 prairial, et Carnot, proscrit, l'attaqua lui-même avec une grande vigueur '.

Si l'esprit jurisconsulte et chicanier avait produit les hommes politiques dont je parle, la philosophie sentimentale et naturelle, le vague des idées avaient aussi leurs représentants dans MM. Laréveillère- Lépeaux et Gohicr. M. Laréveillère-Lépeaux était une sorte de Bernardin de Saint-Pierre politique avec des jalousies et des répugnances que n'avait pas le chantre de la nature, aux cheveux longs, à la mine candide. 31. Laréveillère-Lépeaux ne possédait pas deux idées d'application administrative; rêveur haineux, il avait conservé ce sentimentalisme de nature, ce déisme matériel que la politique de Robespierre avait mis un peu à la mode parmi les jacobins. A toutes les époques de l'histoire, il apparaît de ces hommes qui portent le théâtral dans toutes leurs paroles ; admirateurs passionnés de la nature et de la simplicité, ils aiment à se montrer avec la naïveté d'un enfant, mais il ne faut pas croire que cette sensibilité qui pleure leur évite les excès, ou les conduise à une vertu pratique ; ils versent des larmes sur un animal qui souffre, sur une plante qui meurt, et ils livrent systématiquement à la déportation ou à la mort des masses d'êtres humains ; ils sont les vertueux par excellence, et Dieu garde les générations de ces philanthropes de parade qui ensanglantent les annales

1 « Il est impossible d'accumuler plus de haines que Rev> hcll n'en réunit sur sa tète. On le regarde comme l'auteur de tous les dangers qu'entraîne la guerre actuelle; t'est à son entêtement et à son arrogance seuls que l'on attribue le refus de conclure, au mois de décembre dernier, la paix la plus glorieuse et la plus avantageuse pour la France; et on l'accuse d'avoir ainsi mis, une nouvelle fois, la république en problème. On lui reproche une rapacité extraordinaire, une fortune scandaleuse, des liaisor.s avec tous les dilapiclateurs, des nominations ridicules de généraux, des changements, des déplacements continuels , la déclaration de guerre à l'Autriche sans être prêt.

» Rewbcll a des notes sur presque tous les membres du corps législatif; tout ce qu'il apprend contre eux, n'importe de quelle part, il le ramasse , et le place dans son recueil, pièce à tiroirs au moyen de laquelle il peut envelopper dans une conjuration quelconque, ceux des représentants dont il croira expédient de se défaire. » (Reproches et accusations dirigés par Carnot contre les directeurs et législateurs. Pamphlet publié en 1799.)

20b CARACTERES DES HOMMES POLITIQUES

des peuples ! Ainsi fut peut-être M. Laréveiilère-Lépcaux ; d'une candeur extrême, d'une vertu sanglotante, il réservait sa rage pour les prêtres catholiques ; il les considérait d'un œil jaloux. Comme il avait fondé un culte, dressé des autels, paré les églises de ses corbeilles de lîeurs, il se croyait de toute nécessité obligé de poursuivre le pape, les évêques et les pauvres prêtres déportés. M. Laréveilîère-Lépeaux persécuta le gouvernement pontifical, et il se crut victorieux le jour où Pie VI fut retenu captif par le directoire. Il fallait voir M. Laréveillère-Lépeaux avec sa béatitude instinctive, revêtu de la robe pontificale, parant ses autels de fruits nouveaux dans le temple de la Victoire , de la Jeunesse ou de la Vertu , religion de la république : ses collègues le laissaient ainsi se draper, parce que le ridicule tuait l'homme et que la persécution servait leurs desseins de pouvoir l.

Aux jours des révolutions dégénérées, il surgit des noms inconnus, d'étranges supériorités qui fatiguent de leur nullité quand on fouiî!e l'histoire. Qui pourrait nous dire les causes de la fortune politique de M. Gohier, honnête homme, avocat médiocre, que le flot capricieux poussa au directoire, dans cette royauté à cinq têtes? Esprit à la façon de M. Laréveillère-Lépeaux 2, candide et béat, simple et révolutionnaire, M. Gohier parlait incessamment de nature, de vertu et de liberté, au milieu des persécutions de toute espèce qui marquent l'époque directoriale. Il y avait au moins dans le comité de salut public une énergie sombre et vigoureuse qui sauvait la patrie avec le sang ; les jacobins demandaient des têtes, mais exposaient la leur, et ne faisaient pas les hypocrites d'humanité ; ils avaient rêvé un syr'îème de sociabilité humaine et de régénération politique qui faisait passer le monde sous un niveau absolu ; il me semble les voir, leur tète à la main, les jetant par conviction sous la guillotine. "Mais comment expliquer ce temps si petit où les avocats gouvernent par

1 Carnot, dans ses grandes colères contre les proscripteurs du i8 fructidor, s'exprime ainsi sur Laréveillère-Lépeaux. « il n'est certainement pas d'homme plus hypocrite, que Laréveillère. La nature semble avoir eu pour objet de met'.re en garde ceux qui en approchent, contre la fausseté de son caractère el la profonde corruption de son cœur. Je me rappellerai toute ma vie son sourire d'anthropophage, eu moment où, en sa qualité de président, il leva la séance du directoire le 17 fructidor. Il savait que c'était ma dernière; il croyait que, dans quelques heures, il ne resterait plus de moi qu'un cadavre ensanglanté. »

- Les Mémoires de M. Gohier ont de la curiosité, parce qu'ils révèlent une partie des secrets et de la faiblesse du gouvernement directorial.

la phrase, et les rêveurs par des flots de rhétorique? M. Gohier, a-t-on dit, fut un homme pur et calme ; cela est possible, et je ne cherche pas dans le passé les tristes épisodes de concussions et «le fortunes intimes dont ou accusa le directoire ; toutefois, il fallait la révolution française eût renversé bien des idées pour que des hommes d'un mérite médiocre, comme MM. Laréveillère-Lépeaux et Gohier, fussent placés à !a tête d'une nation intelligente et Gère de son histoire.

Dans cette période abaissée, on chantait des hymnes, on faisait des discours d'apparat, on vivait des pompes républicaines, et c'est ce qui explique encore la renommée de M. François de Neufchàtcuu, l'académicien, qui fut aussi l'un des ardents admirateurs du directoire. Cet esprit n'avait pas assez d'étendue et de pratique pour concevoir des idées de gouvernement dans la vaste et forte étendue de ce mot ; M. François de Neufchàteau pouvait parfaitement composer un discours, établir une théorie en phrases redondantes, et ce fut un temps bien décousu que celui qui le vit s'élever si haut! Aussi tout marchait à une crise ; d'une part, se groupait une réunion d'avocats, de rhéteurs et d'esprits à rêveries ; de l'autre, un parti militaire soigneusement éloigné du directoire et de toute influence de gouvernement, par des exclusions méditées : le parti militaire était plein de force, il avait la victoire pour lui, des généraux de grande résolution ; il devait donc absorber tôt ou tard la réunion des avocats médiocres et des parleurs dont j'ai raconté le triste gouvernement.

Autour du directoire bourdonnait une multitude de députés , membres des conseils, qui servaient ses desseins et facilitaient son action. Y avait-il une mesure exceptionnelle, un acte de violence inouï qui persécutait les familles, frappait les contribuables ou grandissait la terreur, il se trouvait toujours des orateurs ou des écrivains prêts à les justifier. M. Merlin (de Douai) voyait à ses cùtésMM. Boulay (de la Meurlhe) etBerlier, avocats comme lui, admirables pour développer les idées de pouvoir et proscrire les systèmes et les hommes qui n'étaient pas dans les vues et les intérêts de leur gouvernement ; iis remuaient toutes les violences de judicalure contre les émigrés et leurs parents, les prêtres et les journaux. A eux était échue la rédaction de ces lois de finance qui embrassaient les hypothèques, les donations, les ventes d'immeubles ; le fisc leur était comme incarné. Fallait-il faire la police, on trouvait tout prêt un esprit fin, adroit,

enfant chéri du club des jacobins , habile comme Fouché dans l'appréciation des petits détails, avec moins d'ensemble et de vues étendues; dois-je nommer M. Real, journaliste alors avec un talent remarquable de rédaction? M. Real était tout dévoué aux intérêts du général Bonaparte, parce qu'il le considérait comme l'expression de la partie forte et gouvernementale du pays. Les journaux n'avaient pas une liberté absolue ; sous la terreur du coup d'État qui les avait frappés au 18 fructidor, quelques feuilles n'en conservaient pas moins assez d'indépendance pour servir les intrigues des hommes surtout attachés au mouvement révolutionnaire : les unes prenaient le parti du directoire, et en exprimaient les opinions, comme le faisait le Rédacteur l ; d'autres favorisaient les principes de démagogie, pour organiser un gouvernement dans les vues du parti militaire ; tel était le but du Patriote, sous la direction de M. Real. Engageant une lutte incessante entre les idées et les partis, M. Real savait donner une bonne tournure aux événements, et le 18 brumaire le trouva prêt à une éclatante justification. M. Rœderer , si renommé au 10 août, faisait aussi de la belle phrase pour le pouvoir; il appelait incessamment l'unité et la force à l'aide du directoire impuissant. M. Rœderer semblait tout à fait revenu de ses anciennes opinions libérales pendant les troubles de l'assemblée législative; ce n'était plus le procureur du département, tel qu'on le vit auprès de Louis XVI dans les journées de deuil ; M. Rœderer appelait à grands cris un gouvernement stable qui pût sauver le pays de l'anarchie que la république avait faite ; esprit fatigué et corrigé, il devait se mettre à la suite de tout événement qui centraliserait profondément l'autorité; la cause du général Bonaparte acquit presque immédiatement M. Rœderer , comme tous les hommes craignant le désordre et l'anarchie.

A la tribune des deux conseils , certains amis du directoire , tout en conservant la phraséologie révolutionnaire, exposaient les doctrines les plus effrayantes du despotisme ; quand on voulait perdre des hommes ou une opinion , on la proscrivait sous le nom de conspirateurs, d'anarchistes ou de royalistes, d'émigrés, de chouans et de Vendéens, expressions élastiques propres à tout. Il fallait voir quels

' C'est dans h Rédacteur qu'il faut chercher la pensée de Barras, surtout pour la pol tique étrangère. La rédaction est forte et soignée.

motifs on développait pour arriver à ces conclusions! le directoire avait à son service des orateurs qui ne manquaient jamais , tout en jurant haine à la royauté, d'exposer les théories les plus subversives de toute garantie humaine. Parmi eux se distinguait surtout M. Baillcul *, le justificateur des coups d'État, nécessité souvent si impérativc dans les temps de révolution. Il fallait entendre ces orateurs, amis du directoire après le 18 fructidor , célébrant avec une naïveté cruelle les mesures fatales qui proscrivaient la majorité des conseils et condamnaient à la déportation tout ce qui gardait libres la pensée et la parole. M. Garât , par exemple, partait de l'idée que , la conspiration étant flagrante, toutes les mesures étaient permises, et la déportation une indulgence; on demandait des preuves à M. Bailleul, et il répondait « qu'on ne prouvait pas la lumière a , » et avec cette argumentation, il allait bien loin et bien fort dans la proscription. Quand on parcourt les séances des deux conseils à cette époque , on se demande comment il était possible encore de parler de liberté avec des théories si en dehors de toute garantie humaine. Il n'y avait de sûreté ni pour la vie ni pour la fortune; ces orateurs trouvaient des motifs pour tout; ils n'avaient pas le courage des vieux et mâles républicains de la convention , qui jouaient avec les tètes comme les fossoyeurs d'Hamlet ; conservant l'esprit rhéteur qui prouvait le droit et la légalité du mal et de la violence , ils parlaient de la déportation comme d'une pastorale et d'une idylle.

Les personnages dont nous venons de parler agissaient la face découverte , dans les conseils, à côté du directoire, et chacun connaissait leurs discours, leurs actions et leurs chants de triomphe offerts d'avance aux vainqueurs. Mais, indépendamment de ces personnages, il y en avait d'autres que le directoire employait, soit dans ses missions particulières de finances , soit dans les ambassades et la diplomatie secrète , car le directoire négociait beaucoup ; ceux-ci recevaient des missions intimes et se plaçaient à la tète de toutes les intrigues politiques ; c'étaient souvent des hommes à argent , comme MM. Fai-

1 Les chefs du parti attaché au directoire sont tous les rapporteurs de commissions, Boulay (delà Meurthe), Boulay-Paty, Bailleul, Villers, Malès, Creusr- Latouche, etc.

2 « Lespièces sont chez les ministres; — on ne cherche point à prouver la lumière; — votre commission croirait avoir mal saisi votre intention, si clic se présentait pour apporter des preuves, pour fournir des justifications. »

poult ou Rapinat qui , sous le nom de commissaires extraordinaires, allaient dépouiller les nations alliées et les neutres ; quand un gouvernement étranger voulait aboutir au directoire par la corruption , il ne s'adressait pas ouvertement à ses membres; il y avait autour d'eux des hommes qui s'offraient comme intermédiaires , pour conduire un projet à bonne fin ; chaque directeur avait ses créatures : Barras Youlait-il négocier avec un parti, une opinion, il envoyait son secrétaire Botot ou bien des amis tels que Monier ou Lombard de Langres , qui vivaient dans sa familiarité et recevaient de lui des instructions nécessaires , sans que le directeur se compromît en rien. Si la négociation n'arrivait pas à terme , si elle se découvrait de manière à trop engager le directeur, alors Barras était toujours à temps de désavouer ses amis. Comme il n'avait pas traité en personne, il disait « que c'était la faute et la simplicité du négociateur, et qu'il restait étranger à tout ce qui s'était dit et fait à cette occasion. » Ii y avait de ces milliers d'agents sous le directoire, et la moindre affaire en voyait surgir de tous côtés. C'est par ce moyen qu'une grande partie des transactions s'accomplirent ; les cabinets étrangers connaissaient tous ces aboutissants, et, quand M. de la Maisonfort, au nom de Louis XVIII , ouvrit une négociation avec un directeur , ce fut par l'entremise de ces tiers que tout fut suivi ; il y eut là des trompeurs et des dupes * ; qui joua le rôle de mystifié ?

Il faut parler aussi d'une certaine coterie politique exerçant quelque influence sur les événements de cette époque et alors présidée patmadame de Staël. Dans les troubles de la révolution , la fille de M. Necker s'était ménagé une position neutre, de manière à caresser les hommes influents de tous les partis ; madame de Staël échappa môme à la terreur. La prédilection de son esprit semblait s'être arrêtée* sur la constitution de l'an m , œuvre de MM. Daunou , Chénier , et de sa propre coterie. Madame de Staël avait abdiqué le rôle de femme pour devenir véritablement le chef d'un parti qu'elle menait à sa façon, et par les voies les plus diverses. Il n'y avait qu'elle et le directeur Barras qui tenaient un salon politique ouvert aux capacités, après les orages révolutionnaires ; on y causait beaucoup sur les caractères et

1 Le général comte de Barras nie, dans ses Mémoires, avoir eu jamais des rapports sérieux avec Louis XVIII; il voulait seulement étudier ses volontés, et prendre r ou r la république les millions qu'on lui offrait. (Mémoires manuscrits chez M. Saint- Albin.)

les choses du temps , et l'on y préparait les délibérai ions des conseils enfin son salon ne fut point étranger au 18 fructidor, et aux mesures de proscription contre les députés et directeurs Barthélémy et Carnot.

Madame de Staël avait conservé de la fortune ; un moment placée sur la liste des émigrés, elle avait obtenu plus tard la restitution des biens de son père l, et elle en faisait un usage fort large et fort libéral. Indépendamment de ce que madame de Staël appartenait à une bonne famille, son mariage avec M. de Holstein, le représentant de la Suède, lui donnait la faculté de recevoir grande compagnie; elle y tenait bien sa place, et, dans ce salon, venaient se réunir tous les débris de l'ancienne aristocratie, de la constituante surtout, débris qui s'agitaient depuis que la tempête conventionnelle était un peu apaisée. Quelques gentilshommes vivaient bien avec Barras, et lui faisaient même des avances par amour du repos ou des plaisirs; ils abondaient chez madame de Staël, parce qu'on y trouvait les souvenirs des manières de la grande société ; l'aristocratie supportait la république dans les mains d'un comte de Barras.

Parmi les gentilshommes de race, celui qui tenait sa place avec le plus d'esprit et de bon goût dans le salon de madame de Staël était M. de Talleyrand, l'ancien évoque d'Autun, arrivé naguère de son exil d'Amérique ; il devait à madame de Staël son rappel et sa radiation de la liste d'émigrés; elle lui avait fait obtenir cette faveur éclatante de la convention elle-même ; curieuse loi, en ce qu'elle déclarait le civisme et le patriotisme du citoyen Talleyrand ! Existence bien merveilleuse que celle du cadet du Périgord , au vieux blason du Rouergue! Agent habile du clergé, il s'était jeté dans le parti de Mirabeau et des novateurs à l'assemblée constituante ; dès lors commença sa carrière diplomatique : M. de Talleyrand avait accompagné le marquis de Chauvelin à Londres pour y faire comprendre et adopter les principes de la révolution française par le cabinet que présidait M. Pitt. Quand M. de Chauvelin reçut l'ordre exprès du gouvernement britannique de sortir d'Angleterre, M. de Talleyrand fut compris dans cette application sévère de Yalien bill 2, et il s'exila eu Amérique au milieu de ces États-Unis dont il avait autrefois exalte

1 Sauf les deux millions qui lui furent payés par Louis XVIII à la restauration delSii.

2 M. Maret rrsta ceul à Londres deas mois cneore.

la liberté et admiré le gouvernement. Il y fit du commerce, un peu d'agiotage, toutes choses qui se liaient alors entre elles. M. de Talleyrand s'ennuya bientôt aux États-Unis, avec leur rigidité puritaine et leur éloignementde toute négociation active ; il avait laissé à Paris beaucoup d'amis de l'assemblée constituante, et madame de Staël s'entremit pour faire rappeler en France un homme d'Etat dont elle appréciait l'esprit. Elle s'adressa à Chénier, à Barras surtout qui connaissait l'ancien évéque d'Autun ; elle vanta la dextérité de M. de Talleyrand, tous les services qu'on pourrait en tirer dans les négociations diplomatiques, toutes les ressources de cette intelligence, et M. de Talleyrand obtint la permission de revenir en Europe; il passa par Hambourg, s'assura quelque fortune à la banque, et vint à Paris tenir maison avec madame Grant ; se liant de plus en plus au salon de madame de Staël, il obtint, par son appui, le portefeuille des relations extérieures, après le 18 fructidor, dont il fut l'un des agents actifs. M. de Talleyrand conservait toutes les bonnes manières de l'ancienne cour, et cela frappait au premier abord ; il était alors trèssoigné et très-élégant dans sa mise, avec toutes les formes des incroyables du temps : on le voyait briller dans un salon par ses bons mots, par sa causerie froide mais pétillante ; et déjà l'on songeait même à l'élever jusqu'au directoire, à la place de Rewbcll, pour combler le vide diplomatique qu'y avait laissé l'exil de M. Barthélémy, le négociateur du traité de Bàle *.

Dans la société de madame de Staël accourait aussi comme un de ses plus fervents adeptes, le jeune Benjamin Constant, dont j'ai déjà parlé comme homme littéraire. MM. Daunou, Chénier et Benjamin Constant, les grands faiseurs de constitutions, avaient dans l'esprit certains principes de théorie et de philosophie, qu'ils voulaient appliquer à toutes choses, aux situations même les plus diverses ; madame de Staël exerçait sur sa propre société une grande influence ; elle en était la fée, et sa baguette d'or semait les idées comme les riches pierreries de son diadème ; en dehors de tout esprit de femme, elle soutenait une causerie politique avec un fort beau talent de dissertation improvisée ; sous les lustres de son salon s'étaient commencées et accomplies plusieurs intrigues, qui ensuite retentirent dans les conseils; imagination ardente, elle aimait à se mêler d'affaires. J'ai dit qu'elle

1 Au 30 prairial on verra les accusations qui pèsent sur M. de Talleyrand.

n'avait point été étrangère au 18 fructidor; ses amis soutinrent celte journée de proscription, parce que le mouvement royaliste n'allai» pas aux idées de madame de Staël ; fille de M. Necker, Genevoise de naissance, elle aimait la république par principes et par goût; elle avait rêvé la forme de gouvernement de la cité calviniste sur de plus larges proportions pour la France. Madame de Staël croyait l'ordre possible avec un directoire et des conseils, trois pouvoirs dans la république. Son esprit domina les affaires politiques pendant la constitution de l'an ni ; ce qui faisait dire aux ennemis de son salon que la république était tombée en quenouille ; la loi salique, en France, ne fut jamais absolue !

Le parti de l'armée avait eu un moment son représentant dans le directoire, par le républicain Carnot, déporté au 18 fructidor; mais une fois le général matbématicien disparu dans la tempête , l'armée n'eut plus d'expression , et la dictature militaire cessa d'avoir son image au pouvoir. M. Lucien Bonaparte seul resta au conseil des Cinq-Cents pour rappeler à la France l'existence du frère illustre dont la gloire brillait alors en Egypte. M. Lucien Bonaparte était un esprit d'une activité incontestable et d'une force intelligente; républicain de principes , il voyait néanmoins que la dictature devait , en définive , absorber les institutions, et, dans cette hypothèse, son vœu et son but étaient de la placer dans les mains du général Bonaparte * . Lucien travaillait en ce sens auprès du directoire , des conseils et des journaux ; si la constitution de l'an m était maintenue , rien de plus simple, il fallait faire entrer le général Bonaparte dans le partage du pouvoir, et placer son épée dans le faisceau directorial : une fois directeur, le général aurait assuré lui-même sa place et proclamé sa domination par la présidence ; si la constitution de l'an ni, au contraire, était jugée imparfaite, il fallait préparer un mouvement politique pour la renverser; ne l'avait-on pas déjà plusieurs fois violée cette constitution , et pourquoi la respecterait-on davantage dans cette circonstance? Il fallait beaucoup oser, et Lucien Bonaparte

1 M. Lucien Bonaparte a publié des Mémoires; je lésai lus avec une vive attention : je dois dire que j': i tri uv< a vie plus ferle, plus niàle, plus saillante que les Mémoires qui l'ont recueillie. Il y a 1 ien peu d'intérêt d;;ns son livre; il se résume tout entier dans des dissertations moitié philosophiques, ou dans des discours prononcés aux Cinq-Cents; je crois que M. Lucien Bonaparte n'a pas été complètement libre dans sa position, el qu'il n'a pas tout osé dire sur son frère et sur les événements qui ont élevé si haut sa fiuiille.

n'était pas homme à manquer d'audace. Comme toute la famille corse , il était dévoué à son frère Napoléon , dont il pressentait l'immense destinée !

Tous les partis regardaient le directoire , dans sa composition actuelle, comme perdu ; il fallait le régénérer, ou par le changement des hommes, ou par le changement des choses; Lucien Bonaparte, avec un chaleureux dévouement , travaillait à la réputation de son frère , et par les journaux , et par son activité personnelle ; il voyait beaucoup les salons, il s'initiait dans toutes les coteries, il grandissait les victoires d'Egypte, il excusait les défaites, et il n'était jamais question que d'une seule chose dans ses conversations : c'était du général qui bivaquait sous les pyramides. Lucien fut l'homme peut-être qui prépara le plus largement l'avènement du consul. Dans l'épuisement des partis, tous appelaient une solution; les avocats n'en pouvaient plus; ils avaient invoqué tout ce qu'ils avaient de phrases, de persécutions étroites et de petites idées en matière du gouvernement. Tout le monde sentait qu'on ne pouvait se sauver que par la dictature militaire; une forte épée pouvait seule préserver le pays de l'anarchie ; quel serait l'homme désigné ? Qui recevrait le gouvernement de la France? Pouvait-on rappeler les Bourbons? Le système directorial avait fait son temps ; on désirait de toute part l'unité réparatrice qui donnerait la forte impulsion au pays : chercherait-on la pensée du gouvernement dans une dictature militaire , ou dans une monarchie de 1088 avec le duc d'Orléans , ou dans la restauration de l'ancienne dynastie? Toutes ces questions alors s'agitaient haut ; toutes avaient des partisans !

LA FAMILLE DES BOVRIiOXS JUSQt'Al' CONSULAT. 215

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