‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 3 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1° L'Espagne. — Décadence de la monarchie de Charles-Quint. — Les Bourbons d'Espagne. — Rapports avec la France. — 2° Le Portugal. — La maison de Bragance. — Intimités avec l'Angleterre. — Rivalité avec l'Espagne. — 3° Naples. — — La reine Caroline. — Le directoire et Ferdinand. — 4° Le Piémont et la Sardaigne. — Grandeur de la maison de Savoie-Carignan. — Ses disgrâces. — o° La Suède. — Décadence de sa monarchie. — Esprit militaire de Gustave. — Chevalerie de sa politique. — 6° Le Danemarck. — 7° La Suisse. — Son abaissement et ses plaintes. — 8° Rome et les papes. — Politique du directoire envers les puissances du second ordre.

La politique de la France, au temps de sa forte diplomatie, fut toujours de se servir des États du second ordre pour combattre l'influence et la prédomination des grandes puissances européennes. Les Bourbons caressaient avec un art infini tous les cabinets intermédiaires dont la prépondérance pouvait servir leurs desseins. Ainsi, depuis le cardinal de Richelieu, la cour de Versailles avait semé des subsides en Allemagne pour élever des obstacles à la maison d'Autriche, son antique rivale ' ; elle prenait h sa solde un grand nombre de régiments germaniques, baraves troupes dans les batailles 2 ; elle prélait aide et appui à toutes les entreprises qui pouvaient abaisser le cabinet de Vienne, et cette situation expliquait même les capitulations des xvne et xvine siècles conclues avec la Porte ottomane. La Suisse avait également des capitulations avec la monarchie ; les cantons helvétiques étaient traités par les rois de France comme leurs

1 Voir mon travail sur Richelieu et sa correspondance. Tome III. - Il y avait six régiments recrutés dans les Étals de Saxe, de Wurtemberg et sur le Rhin. L'empereur Napoléon suivit cet exemple.

bons amis et confédérés, parce qu'ils avaient la clef des Alpes ; c'était dans la maison de Savoie-Carignan que les Bourbons avaient cherché leurs dernières alliances. Monsieur, comte de Provence, et le comte d'Artois épousèrent ces deux princesses savoyardes dont les portraits se voient encore aux galeries de Versailles.

Ce système de protection et d'alliance avait pour but de donner à la France une plus grande force de guerre dans ces négociations à l'extérieur. Quand les hostilités se décidaient , ces puissances du second ordre, qui nous étaient acquises par des subsides et des traités, garantissaient les frontières au moyen d'une neutralité armée. Les archives des affaires étrangères constatent les efforts de l'habile diplomatie de MM. de Vergennes , de Choiseul , de Montmorin , pour donner plus de développement encore aux alliances de la monarchie et pour l'accroissement de son influence politique et militaire contre l'Angleterre et la maison d'Autriche ; ainsi se continuèrent les rapports des cabinets jusqu'à l'événement de 1789. La révolution française, si violente et si fière, avait dédaigné ces traités de pondération et de subsides pour les États neutres qui entouraient la France ; la politique de balancement fut oubliée , la république bouleversa les vieux rapports ; elle envahit par la conquête , elle méprisa ces petites négociations; quand elle était victorieuse, elle imposait ses lois; quand le succès ne venait plus à ses drapeaux, elle abandonnait les terres conquises. Elle frappait comme la foudre, sans ménagement; la lutte était de la force contre la force, sorte de politique des premiers âges qui n'entraînait avec elle aucun traité, aucune base solide; on n'avait plus d'alliés , mais des vaincus qui rachetaient le droit de respirer par des dons immenses, lesquels venaient s'engloutir dans les fêtes du directoire f .

L'Espagne n'était plus la monarchie de Charles-Quint , les temps étaient bien loin déjà où les Bourbons d'Espagne marchaient sur les glorieuses traces de Louis XIV, leur ancêtre. Charles III, le roi administrateur, qui construisit les grandes voies espagnoles, avait eu pour successeur Charles IV , prince faible , qui sacrifia tout au repos et au bonheur domestique, au milieu de ce cérémonial compassé qui tue les idées et les conceptions de roi dans l'Escurial ou le Buen-Retiro. Au

1 J'ai parcouru la correspondance des agents du directoire à l'extcrieurj elle es) vide et sansol servations; j'en excepte celle de M. Barthélémy, élève de la vieille école du duc dcChciseul. M. Otto avait quelque mérite; M. Reinhard était d'une certaine raideur allemande; MM. Caillard et Âlquier avaient, peu de valeur.

bruit du cor retentissant dans les forêts d'Aranjuez, l'àrne apathique de Charles IV se réveillait ; il poursuivait avec l'intrépidité d'un chasseur du moyen âge le daim bondissant et le sanglier des bois. Le roi s'était uni jeune à Louise-Marie de Parme, princesse spirituelle, active, d'une physionomie mobile, mais disgracieuse. Dans les premiers jours de la révolution française, le roi d'Espagne entraîné par sa première indignation , avait pris le parti de la guerre contre la république française, à l'imitation de la Prusse et de l'Autriche *. Les Espagnols franchirent les Pyrénées quand leur pavillon flottait sur Toulon avec les couleurs anglaises; le général Dugommier combattit les vieilles bandes de Castille dans le Lampourdan et la Catalogne ; elles furent refoulées sur leur territoire. La république devint menaçante ; la mollesse des uns et la crainte qu'inspiraient les révolutionnaires , comprimèrent les efforts impuissants de la vieille Espagne ; l'épée du Cid n'était plus en ses mains. Le traité de Bâle 2, première reconnaissance de la république, poussa le cabinet de Madrid dans un système de neutralité et d'alliance intime ; car alors s'élevait cette fortune merveilleuse du prince de la Paix qui domina les destinées de la monarchie de Charles IV. « Un page aux yeux noirs , dit lord Byron , brisa les derniers débris de l'œuvre de Louis XIV. » Don Manuel Godoï , né à Badajoz , la ville demi-portugaise, pauvre gentilhomme, guarda del corpo inconnu, avait excité une de ces passions qui brûlent sous le soleil d'Andalousie ; dans la solitude de Saint- Ildefonse ou de Buen-Retiro, la reine avait vu Manuel Godoï, et bientôt tous les rayons des grandesses de Castille brillèrent au front du simple cadet des gardes; il fut successivement duc d'Alcudia , prince de la Paix ; et, comme sa faveur était elle-même une sorte de révolution (l'abaissement d'une couronne sur un pauvre individu) , comme il devait tout à quelque chose d'inouï , il ne fut pas difficile aux négociateurs français de lui faire adopter des idées d'ambition et d'avenir que favorisait la république française. Le directoire flatta ses passions ; ses agents à Madrid engagèrent le prince de la Paix à

1 C'est une calomnie tic dire que Charles IV n'avait pas pris en main la rause de Louis XVI ; il y avait eu des négociations entamées; mais l'ambassade à Paris fut très-maladroite auprès de la convention; quelques-uns des membres prirent l'argent, et la tète du roi tomba.

2 Le traité de Bàle fut l'oeuvre spéciale de M. Barthélémy, qui était alors Vcnvoj» de la république en Suisse. Ce traité est parfaitement rédigé.

se jeter plus avant dans la fortune ; tout lui fut promis, et voilà 6ê qui explique , pendant une certaine période , la tendance de Manuel Godoï pour le système de la France. Le pacte de famille fut reconstitué sur d'autres bases * ; le traité d'alliance établissait les rapports les plus intimes entre la France et l'Espagne; ces deux puissances devaient mettre leurs forces en commun pour combattre l'Angleterre. Ce système devint exigeant, oppressif; la république ne souffrait pas de tièdes alliances ; c'était en exploitant l'idée de tributs imposés par le sénat de Rome aux rois ses alliés , que le directoire agissait à l'égard de l'Espagne. Tantôt il demandait les belles flottes pavoisées dans les ports de Cadix et de Saint-Sébastien , comme aux époques des grandes Armadas ; tantôt c'était un subside de guerre , et avant tout, ce qu'il exigeait impérieusement, c'étaient des secours efficaces et continus pour la guerre comme l'Angleterre que la république dénonçait alors contre l'ennemie du genre humain. L'Espagne n'osait résister, et le prince de la Paix, caressé dans ses projets d'ambition par les ministres de France, secondait un système mortel pour ITspagne, car il tuait ses colonies et son commerce : se jeter dans une lutte contre l'Angleterre , c'était accabler la Péninsule, qui ne vivait que de ses lointaines colonies et de ses galions, devenus la proie des croisières anglaises. Il faut lire la correspondance des envoyés de

1 J'ai trouvé à Madrid le texte espagnol de ce traité; il est curieux par la longue série de titres donnés au prince de la Paix :

El directorio executivo de la republica francesa y su majestad ratolica el rey de Espagna, animadosdel dcsco do estrechar los lazosdela amistady buena inteligcncia que restableoio felicemcnte entre Francia y Espagna el tratado de paz concluido en Basilea el 4 thermidor, ano ni de la republica [22 de julio de 1795) han resulto haoor un tratado de alianza ofensiva y defensiva, comprehensivo de todo lo que interesa à las ventajas y defensa comun de las dos naciones, y han inoargado esta negociacion importante y dado sus plenos poderes para ella : à saber : el directorio executivo de la republica francesa, al ciudadano Dominqn-Catallna Périqrwn, gênerai de division de los exercitos de la misma republica : y Su Majestad catolica el rey de Espagna, al excellentissimo segnor don Manuel de Godoy y Alvares de Faria, Rios, Sanchet . Zarzoza, principe de la Paz, duque de la Alcudia , segnor dcl soto de Roma y del estado de Alba, grande de Espagna de primera clase, regidor perpetuo de la ciudad de Sant-Iago, caballero de la insigne orden del Tuson de Oro, gran cruz de la realy distinguidad espagnola de Carlos III, comendador de Valencia, dcl Ventoso, Rivera y Acenchal en la de Sant-Iago, caballero gran cruz de la religion deSan-Juan, cr.osejero de estado, primer secretario de estado y del despacho , scerciario de la reyna , etc., etc.

(Signé à Saint-Ildefonsc, le 2 fructidor an iv 18 août 179<V

France à Madrid pour se faire une juste idée des exigences continues des agents de la république française ; le général Pérignon et l'amiral ïruguet pressent les armements de l'Espagne. Ils veulent voir apparaître dans la Manche une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne aux couleurs espagnoles * .

Si le cabinet de Madrid s'était placé dans une situation abaissée par rapport à la France , la maison de Bragance s'était rapprochée de l'Angleterre pour se sauver d'une ruine imminente. Le Portugal n'était point alors une colonie anglaise, comme depuis il l'est devenu ; seulement l'attitude hostile de l'Espagne envers le cabinet de Lisbonne, la crainte que cette cour avait des entreprises de la république française, lui faisaient une obligation de chercher appui dans la protection du pavillon britannique 2. On savait les projets secrets du prince de la Paix, dont la vanité était flattée d'une souveraineté indépendante dans les Algarves. La famille de Bragance , si aimée à Lisbonne et dans les provinces du centre, était nationale jusque par les traits moresques de sa physionomie. Don Juan VI (le prince régent), ses fils et ses filles , portaient sur leurs faces cuivrées les traces de ce sang berbère qui circule dans les veines brûlantes des populations de la Lusitanie. Le ciel fait les caractères et distribue les feux de la tête et du cœur avec les rayons de son soleil. Le cabinet de Lisbonne n'ignorait pas les projets de l'Espagne et les engagements pris à l'égard du prince de la Paix sur le partage du Portugal : vieille haine que celle du Portugais et de l'Espagnol, comme elle existe toujours entre deux fractions du même peuple, entre deux sectes de la mémo croyance ! La protection de la Grande-Bretagne devait sauver la maison de Bragance d'un événement redouté : la conquête de ses pro- >inces par la famille de Bourbon, qui servirait elle-même de transi-

1 « L'Espagne a formellement promis vingt-cinq vaisseaux do ligne, avec six mois de vivres! C'est à cette escadre, vous le savez, que devaient se réunir dix vaisseaux de Toulon aux ordres du contre-amiral Brucys;et tous réunis à Cadix, ils devaient, par un mouvement combiné et très-secret, cl sous l'apparence d'une autre- destination, se ralliera nos vingt-six ou trente vaisseaux en rade de Brest. Ces forces immenses, qui nous donnaicnl une grande supériorité dans la Manche, dans un instant calculé pour le mouvement de no troupes, étaient indépendantes de la grande diversion des Batavcs, qui avaient seize vaisseaux de ligne, trente frégates et un convoi suffisant pour 20 ou 30,000 hommes. » (Lettre de Truguet, datée de Paris, le 2\ Dovcmbre 1797, au général Bonaparte.

Déjà dans la correspondance de Sl.dc Talleyrand et du prince de la Paix, la république demande une roule militaire pour porter un corps d'armée en Portugal.

tion à la puissance et à la souveraineté des Français. On flattait déjà le prince de la Paix d'un établissement monarchique à son profit , dans la Lusitanie !. Néanmoins, le Portugal redoutait les armées de la république française ; il craignait toujours de voir apparaître , au pas de course, ces légions déguenillées qui, dans leurs glorieuses campagnes, venaient aiguiser la pointe de leur sabre sur les monastères et les cathédrales catholiques. Le Portugal parlait en suppliant à Paris, et, comme il connaissait la corruption des corps politiques, ses ambassadeurs avaient le soin d'arriver dans la capitale des Gaulois pauvres et avides , avec quelques-unes de ces reliques du Brésil et de l'Inde , ces diamants et ces rubis précieux que l'on voyait orner ensuite le cou des femmes privilégiées dans le salon du directoire 2. Hélas! le Portugal se suicidait, car, dans la pauvreté des généraux et des années , plus d'une imagination rêvait la possession de ses brillantes dépouilles, de ses diamants aux eaux scintillantes , des tableaux de >Iurillo ou de Velasquez. Une campagne en Portugal et en Espagne ilattait l'ambition des généraux et des fournisseurs ; que de richesses vierges et enfouies! L'Italie était dépouillée; Florence et Notre-Dame de Lorette n'avaient plus leur splendeur ; les belles cités d'Italie avaient jeté aux Francs leurs bracelets d'or et leurs diadèmes brillants; le Portugal et l'Espagne n'avaient point été encore foulés par les vainqueurs si pauvres et si grands ! les châsses brillaient dans les monastères 5.

Naples voyait la race cadette des Bourbons subir de grandes épreuves ; quand la tète de Louis XYI tomba sur l'échafaud , comment la république aurait-elle respecté le roi de Naples ? Le royaume des Deux- Siciles fut vivement attaqué jusque dans ses ports; des flottes au pavillon tricolore , échappées aux croisières anglaises , avaient paru devant la baie de Naples pour imposer des conditions au roi v. Plus

1 Toutes les dépèches de France nattent le prince de la Paix de cet espoir d'une, souveraineté; le directoire l'avait promise.

-' M. de Talleyrand lut très-compromis dans une négociation avec le Portugal : on l'accusa de corruption.

8 Le Portugal conclut un traité avec la république français0, le 10 acût 1797.

4 II existe encore des caricatures conventionnelles contre le tyran de Naples. Le général Ilonaparte, dans sa campagne d'Italie , mit un grand soin à rassurer Ferdinand : « On assure que le roi de Naples arme toujours; qu'il y a beaucoup d'alarme* à Naples sur le projet qu'on nous suppose d'envahir le pays. Cela me paraît si extravagant que je ne puis croire que cette crainte affecte la cour. Je vous prie de me faire i. 4

tard on \it l'éphémère rénublique Parthénopécnne bientôt détruite par les énergiques résolutions de la reine Caroline; cette majesté impérieuse et fière fut impitoyable comme la femme outragée; le sang impérial ne se démentit pas. La reine Caroline se jeta dans l'alliance anglaise, sous l'influence de lady Hamilton , cette fée qui soumit lord Nelson, le héros d'Aboukir, sous ses prestiges; lady Hamilton avait inspiré une de ces passions chevaleresques , qui naissent impétueuses dans les Ames de héros. Cette époque offrit un mélange inouï de grandeurs et d'implacables vengeances *. Il y eut des exils, des exécutions sanglantes; le parti français fut écrasé sous le ministre Acton. Le directoire dirigea les généraux Championnet et Macdonald vers Naples; la conquête fut facile au milieu de ces populations énervées : les régiments napolitains, sous le général Mack , disparurent comme la neige des Abruzzes aux premières lueurs du printemps ; le courage palpite rarement dans l'indolence du Midi, sous ces palais où le lazzarone dort étendu le ventre au soleil. Il n'y eut là qu'un homme de valeur , un émigré , le comte Roger de Damas , esprit vigoureux , habile , qui aurait sauvé la vieille royauté , si les révolutions ne l'avaient pas profondément ébranlée *. Il ne faut pas

connaître de quelle nature sont les armements que fait la cour de Naples, l'emploi et le nombre des fronpes que le roi de Naples a aujourd'hui sur pied. » (Dépèche du général Bonaparte au ministre Canclaux, datée de Montebello, le 4 juillet 1797.)

Le ministre répond : « On craint plus ici les échappés lomhards, piémontais, même bolonais; et c'est pour leur fermer l'entrée du royaume, que la ligne depuis Gaëte jusqu'à la mer Adriatique est de 20,000 hommes. Le surplus est réparti dans les garnisons, tant en Sicile qu'ici ; en tout (50 à 80,000 hommes, dont 20,000 d'anciennes troupes, et le reste en corps de volontaires, dans lesquels on puise journellement pour recruter les anciens fort incomplets. » (Dépêche du ministre Candauv, du 30 juillet 1707.)

1 « Sir Nelson a dit lui-même au roi mon maître, lorsque sa majesté daign* descendre à bord de l'amiral anglais : « Sire, un gouvernement révolutionnaire est un torrent grossi, pour ainsi dire, de tous les crimes de l'audace; mais lorsqu'i' trouve une digue dans son débordement, ses eaux stagnantes se dessèchent dans les immenses prairies qu'il a couvertes par ses inondations; et retiré bientôt dans son ancien lit, il n'est plus qu'un faible ruisseau comme il était avant. » (Lettre du prince Pignatelli, datée de Naples, le 2 octobre 1798, au chevalier Priocia, ministre de S. M. le roi de Bardaigne.}

2 Le 29 novembre 179K, le roi de Naples conclut à Saint-Pétersbourg, par l'entremise du duc de Serra Capriola, un traité arec l'empereur de Russie, que le prince BeabOMdko, MM. de Kotschubey et Rostopchin signèrent au nom du czar. Indépendamment de l'appui stipulé de la flotte russe unie à celle de la Porte dans la Méditerranée, Paul 1" s'engageait à fournir au roi des Deux-Sicile» un secours de troupa*

puissances nu second obbre. 47

juger les hommes politiques par les pamphlets de leurs ennemis ; le ministre Aeton avait vigoureusement combattu le système français, rien de surprenant que les journaux du directoire l'aient attaqué avec une vive aigreur. Les Napolitains occupèrent Rome; le drapeau tricolore ne flotta plus que sur le château Saint-Ange. Ferdinand et Caroline se réfugièrent en Sicile; la protection de l'Autriche , de la Russie et de l'Angleterre, couvrit leur couronne, et désormais le l'établissement de la branche cadette à Naples devint une des conditions diplomatiques de la paix générale l.

Et la fière et noble maison de Carignan, que devenait-elle dans ce chaos que la révolution française avait jeté partout dans le débordement de ses premières conquêtes? Quand on fouille l'histoire depuis le xv!e siècle, un secret intérêt vous rattache à ces princes de la maison de Savoie, si braves , si courageux sur les champs de bataille. La maison d'Orange pour le Nord , la lignée de Savoie pour le Midi ; voilà peut-être les familles qui fournirent la plus brillante chronique dans les récentes annales ; qu'on me pardonne si je m'éprends pour les caractères chevaleresques. J'ai dit déjà que la maison de Rourbon avait recherché alliance avec la Savoie par les mariages , moyen d'opposer une forte digue à l'Autriche, qui avait sa ligne de forteresses dans la Lombardie. Les Carignan tenaient la clef des Alpes sous leurs neiges éternelles ; et c'est cette importante situation qui leur avait l'ait donner le titrede souverains à tète couronnée dans le xvme siècle *. Par la Savoie , le Piémont se rattachait au système de la France ; il était, sur ce point, sans défense; à plusieurs époques de l'histoire, les armées françaises conquirent ce territoire, qui n'était qu'une marche militaire jusqu'aux Alpes. Aussi la réunion de la Savoie s'était opérée

de terre qui consistait en neuf bataillons d'infanterie, avec l'artillerie nécessaire et 200 cosaques.

Peu de jours après, le 1er décembre, le roi de Naples conclut aussi avec la Grande-Bretagne un traité d'alliance sijné dans sa capitale, par le marquis de Gallo et le chevalier Hamiltnn. En vertu de ce traité, l'Angleterre s'engageait à entretenir dans la Méditerranée, jusqu'à la paix, une flotte ayant une supériorité décidée sur celle de l'ennemi. Le contingent maritime du roi des Dcux-Siciles se trouvait déterminé, et tout commerce avec la France était désormais interdit à ses sujets.

1 La reine Caroline fut une des femmes qui agirent le plus activement sur la diplomatie des coalitions, depuis 1798 jusqu'en 1801. Voilà pourquoi les pamphlet» l'ont jugée si cruellement.

2 C'est spécialement à l'intervention de la France que la maison de Savoie dol cette couronne.

dès les premiers jours de la révolution ; quelques régiments suffirent pour refouler les Piémontais, et les Savoyards avaient eux-mêmes aidé le mouvement révolutionnaire. Le roi du Piémont violemment jeté au delà des Alpes , la république naissante ne s'arrêta pas à ces frontières naturelles ; les agents de la propagande française remuèrent tous ces peuples qui rêvaient aussi les idées de liberté ; le Piémont eut ses Allobroges, un parti qui appela le drapeau tricolore et les autels patriotiques. La maison de Savoie, profondément attristée, recourut en vain aux remontrances , aux traités. Elle abaissa son front devant le directoire, plus qu'elle ne l'avait fait devant Louis XIV. La maison de Carignan , un moment protégée par le général Bonaparte , fut frappée d'impuissance ; on était résolu d'en finir avec elle. Le directoire avait envoyé à Turin, comme ministre et résident, M. Ginguené, républicain vaniteux, qui tourmenta la maison de Savoie par ses ridicules exigences ' ; autant valait exiler la royauté. Quand le jour fut venu , on ordonna de proclamer la république à Turin ; et tout aussitôt il se forma des assemblées tumultueuses, des clubs ; il y eut des confiscations , des violences sans gloire ; et la lignée de Savoie fut contrainte à l'abdication comme plus tard la famille de Naples ; elle erra sur les mers , emportant ses dieux et ses souvenirs , renouvelant le spectacle du pieux Énée, quand Ilion en cendres apparut à l'horizon, rougi par l'incendie. Ce fut un général, gentilhomme de Normandie, M. de Grouchy, qui porta le dernier coup à une antique maison ; depuis des siècles l'Italie était habituée à voir au pied de ses murailles l'aigrette flottante des Normands 2,

Ainsi disparaissaient les souverainetés de second ordre au midi de la France. Au nord se déployaient martialcment les Suédois, dont le caractère se rapprochait si intimement de l'esprit français. Qui pouvait se comparer à la glorieuse histoire de Suède pendant le xvnc siècle? Mais l'exagération d'un principe amène toujours la chute rapide des empires. Charles XII , après avoir répandu un si vif éclat sur l'histoire, abaissa militairement la Suède; conquérant, il fit des merveilles ; puis la ruine fatale de ses plans gigantesques frappa de décadence sa monarchie, à ce point qu'elle n'était plus qu'en seconde ligne lors

1 Rien de plus révolutionnairemcnt niais que les dépêches de M. Ginguené, ambassadeur de France à Turin, depuis 1797 jusqu'en 1798.

2 Le roi de Sardaigne vint un moment habiter la villa Borghèse, à Rome.

de la révolution française. Les Suédois étaient toujours les Français du Nord , ces dignes hommes de bataille que le cardinal de Richelieu payait de ses subsides quand il les appelait dans les champs de guerre d'Allemagne ; seulement le cabinet de Stockholm , pauvre de revenus, n'avait plus ce grand état militaire, qui pesait dans la balance diplomatique , à ce point de marcher d'égal à égal avec la France. La Suède, devenue un État tout commerçant, ne défendait que son pavillon et sa neutralité ; elle avait besoin de la mer pour ses bois de mâture et ses mines de fer, qui sont sa richesse ; son caractère de neutre lui servait h transporter les marchandises ennemies sous l'abri de son privilège. Les peuples ont leur période de grandeur et de décadence ; ils s'élèvent ou s'abaissent alternativement ; Gustave III, prince aux idées exaltées, s'était prononcé avec énergie contre la révolution française; sa mort soudaine, sous les bougies d'un bal à la vénitienne , est encore un mystère ; le duc de Sudermanie , régent du royaume , maintint la neutralité jusqu'à la majorité du jeune roi Gustave IV J , caractère chevaleresque , digne do sï lever aux victoires de ses aïeux. Le duc de Sudermanie fit des avances actives à la France; son représentant à Paris, M. de Staël-Holstein , négociait avec le comité de salut public sous Robespierre, la pensée la plus forte de ce comité , et la plus appréciée par les cabinets ; le duc de Sudermanie reçut de Robespierre le subside que Richelieu avait accordé à Gustave-Adolphe. Le jeune Gustave IV, majeur , changea de système et se prononça pour la cause des Rourbons. Au temps matériel, quand la société devient un théâtre de lutte violente , tout homme qui s'élève et se place au-dessus du vulgaire, est accusé de folie ; on est fou parce qu'on ne suit pas le torrent qui entraîne et pousse les empires ; on est fou parce qu'on conçoit un système exalté 2. Le roi Gustave avait conservé quelque chose des vieux temps de chevalerie, il s'était épris pour le malheur en rêvant la restauration des trônes ; roi aux yeux bleus , à la blonde chevelure , tel que ses ancêtres chantés par les scaldes et les poètes , Gustave IV voulait tirer l'épée pour la maison de Bourbon; s'il avait goût pour la gloire française , il conçut haine pour la révolution,

1 La Sutdc reçut un subside du comité de salut public. Les dépêches de M. u> Slacl-Holstcin, ambassadeur à Paris, en font foi.

2 Le prince, depuis connu sous le nom du colonel Gustafson, était un homme d'esprit profondément aigri par le malheur.

avec cet instinct de roi qui lui faisait pressentir la ruine des couronnes. La vieille maison de France lui inspirait un indicible intérêt; lié intimement avec le duc d'Enghien , il avait un culte pour le souvenir des Condé , car le vainqueur de Rocroi était presque contemporain de son royal aïeul Gustave-Adolphe. Cette idée d'une coalition rapprochait le cabinet de Stockholm de la Russie; et, sous ce point de vue, son système était antinational en Suède, le cabinet de Saint- Pétersbourg ne pouvait respirer sur la Baltique , que par l'amoindrissement de la puissance suédoise. La cession de la Finlande serait peut-être le prix de ce rapprochement *. Le roi de Suède se plaçait dans une position fausse, par rapport aux intérêts nationaux; l'opposition de ses états était haute et avouée; déjà même se formait contre lui cette conspiration sourde, qui en finit plus tard avec sa royauté, et accomplit l'usurpation du duc de Sudermanie. Les principes de la révolution française fermentaient partout ; quand la propagande n'était pas matérielle , elle devenait morale par le contact et l'exemple. Les imaginations s'exaltaient et la Suède n'en fut pas plus affranchie sous ses glaces, que l'Italie avec son soleil 2.

Le Danemarck, toujours placé en dehors des guerres générales de l'Europe par sa neutralité, excitait néanmoins la plus vive attention de la France et de l'Angleterre. Les Danois tenaient une large place dans le système maritime ; l'escadre de Copenhague était parfaitement bien exercée ; ses navires bravaient les mers agitées du Nord, et l'on citait ses baleiniers et ses pêcheurs d'Islande; la flotte danoise pouvait entrer en ligne dans une grande guerre navale avec le pavillon britannique. Si jamais la France disposait de toutes les côtes qui s'étendent depuis Cadix jusqu'à Copenhague, si le pavillon de la république s'unissait enfin aux Hottes espagnoles, françaises, bataves, suédoises et danoises, que devenait la sûreté de l'Angleterre? Des ports militaires d'une si vaste côte pouvaient lancer leurs flottes sur les rivages de la Grande-Bretagne dans un mouvement simultané, et la ruine du gouvernement anglais était le résultat inévitable de cette ligue maritime. Ainsi avaient raisonné les hommes d'une certaine prévoyance, et c'est ce qui explique la politique inflexible de l'Angle-

1 La cession de 1 :i Finlande produisit un déplorable résultat en Suède; les murmures furent grands.

- Les agents de la république étaient partout répandus en Suède. Sous prétexte d'acheter de la mâture et du fer, ils répandaient les principes de la révolution.

PUISSANCES Dl' î-ECOND ORDRE. 51

terre à l'égard des Danois; elle rechercha d'abord leur alliance intime et sincère, un concours actif pour réprimer la France; puis, quand elle ne put réussir à l'attirer dans son système, l'Angleterre résolut la destruction de la Hotte danoise. Ce plan, elle l'exécuta plus tard par la main de l'amiral Parker ; comment aurait-elle pu souffrir une coalition maritime qui mettait en danger son existence de nation? La flotte danoise fut sacritiée à la sûreté de l'Angleterre *, et ici on ne doit pas en faire des reproches ; il s'agissait de la vie ou de la mort de son gouvernement. Au reste, en ce qui touche la politique générale, le Dauemarck demeura dans les conditions d'une noble bienveillance pour la France; comme tous les petits États maritimes, il profita de sa neutralité pour agrandir ses relations commerciales ; tout le commerce des neutres était aux mains des Danois, des Suédois et des Américains. Le cabinet de Copenhague s'occupait peu des troubles intérieurs de la France ; il avait lui-même passé à travers les commissions sanglantes, et il reçut, comme la Suède, un subside du comité de salut public. On ne sait pas assez toute l'habileté, la corruption et la pensée diplomatique que le puissant comité déploya dans ses relations avec les cabinets étrangers.

L'alliance de la France avec la Suisse reposait sur les plus antiques traités; elle complétait son système de défense territoriale, en protégeant la monarchie sur les frontières de l'Est. Le cabinet de Versailles capitulait les régiments suisses, payait des subsides moins dans un intérêt de sûreté intérieure pour la répression des troubles, que parce qu'en échange de cette bonne amitié, la Suisse lui donnait la barrière des Alpes. La France mettait au rang de ses premières missions le titre d'ambassadeur en Suisse ; Henri IV et Richelieu avaient ainsi réglé la préséance 2 ; le roi envoyait à Berne habituellement auprès de ses bons compères et confédérés, un homme habile qui, par sa seule influence , exerçait sur les cantons l'autorité morale presque absolue et dominait leurs résolutions. Les régiments suisses avaient montré à toutes les époques une fidélité exemplaire, et le 10 août témoigna combien ces hommes simples des montagnes savaient mourir pour garder les postes d'honneur qui leur étaient confiés,

1 Le prince royal Frédéric de Daneinarck est l'objet de tous les éloges des agents français à Copenhague; c'était un digne prince. (Dépêche , 1779.)

2 Depuis Henri IV, l'ambassade suisse venait après les ambassades de famille.

même par un roi. La république française licencia les Suisses, mais le comité de salut public, dans sa large prévoyance , ménagea ses anciens rapports ; il put aider le mouvement démocratique , mais iï soutint la Suisse à ce point de continuer la pension que la monarchie faisait à de vieux serviteurs. Le directoire, plus avide et moins habile, voulut tout bouleverser par la propagande, de manière à exercer une domination absolue; le besoin d'argent le déterminait aux expéditions lointaines ; il y avait à rançonner dans Berne une aristocratie de familles patriarcales dont le souvenir se mêlait aux jours de délivrance quand Guillaume Tel! secoua le joug de l'Autriche. Cette aristocratie avait maintenu la force et la prospérité de la constitution suisse; les cantons s'étaient exactement balancés ; il y avait enfin une pondération entre les États protestants et les États catholiques *. Les paisibles montagnards cultivaient leurs champs, presque sans impôt, sous le plus doux des gouvernements; le directoire bouleversa leur constitution; il envoya dans les cantons helvétiques cette race de proconsuls, hommes avides d'argent, fournisseurs du trésor au Luxembourg, lorsque les ressources publiques étaient épuisées. Au nom de la démocratie la constitution suisse fut ren-

1 Le généra] Bonaparte parcourut la Suisse en revenant d'Italie. « La traversée du général Bonaparte, depuis la frontière de la Suisse jusqu'à Rasladt, a été un événement majeur pour toute cette contrée. On s'est pressé sur ses pas par curiosité ou p r tout autre motif. A Soleure et à Berne, il a évité tout cérémonial, et, dans cette vue, il y a passé de nuit. On lui attribue des discours qui ne seraient pas favorables à une |iartiede la fédération helvétique : il n'aurait trouvé en Suisse que deux vraies républiques, Genève et Bàlc; et pourtant on annonce déjà des changements dans la constitution de Râle; on cite que le conseiller Ochs, avant son départ pour Paris, a fait au conseil d'Etat la motion de réviser la constitution, pour la rappeler à ses principes primitifs. Or, M. Ochs est un des députés suisses que le général Bonaparte, a ^on passage, a accueillis de la manière la plus distinguée. » (Dépêche d'un agent prussien à .M. Haugwitz.J

Le général Bonaparte écrit lui-même au directoire : « Le pays de Vaud et différents ( antons de Suisse, animés d'un même esprit de liberté, adoptent les principes «le liberté, d'égalité et d'indivisibilité sur lesquels est fondé le gouvernement représentatif.

« Nous savons que les bailliages italiens sont animés d'un même esprit; nous < royons essentiel que dans ce moment-ci, ils imitent le pays vaudois, et manifestent le vœu de se réunir à la république helvétique. Nous désirons en conséquence que VOUS nous serviez de tous les moyens que vous pouvez avoir pour répandre chez ces peuples, vos voisins, l'esprit de liberté: faites répandre des imprimés libéraux; excitez-y un mouvement qui accélère le mouvement général de la Suisse. » (Lettre confidentielle du général Bonaparte au directoire de la république cisalpine.)

versée; on souleva le paysan contre le patricien, la plaine contre la montagne, la campagne contre la cité ; on sema des plans de désorganisation, et, par-dessus tout, on pilla l'antique trésor de Berne conservé par les cantons et destiné aux occasions difficiles dans lesquelles pouvait se trouver la Suisse l. Le directoire avait besoin de grandes ressources pour subvenir aux dépenses d'une guerre presque générale ; la France épuisée avait recours à tous les moyens extraordinaires : l'emprunt forcé, les décimes de guerre; et, quand ces ressources ne suffisaient pas, le directoire lançait quelques-uns de ses agents sur une frontière, vers un État voisin, ami ou neutre, peu importait, afin de trouver les éléments de son budget et la solde de son armée. Dès que le pavillon de la république était arboré sur l'arbre de la liberté, un ordre du général en chef ou de l'agent du directoire imposait une contribution de guerre; ainsi on avait agi en Italie avec la transalpine et la cisalpine ; la liberté était fidèle compagne de l'impôt, et la démocratie marchait de concert avec l'emprunt forcé. Quand Berne fut soumis par le général Brune, le directoire crut avoir rattaché plus fortement la Suisse à son système ; mais les cantons, abîmés d'impôts sous les coups d'une régénération turbulente, furent affaiblis à ce point que la clef des Alpes tomba de leur main débile *.

1 D'après lesdépèches des agents secrets, le trésor de Bemese montait à 42,000,00f>; ils furent appliqués en partie à l'expédition d'Egypte.

Voici, du reste, l'état authentique de ce que coûta à la ville et au canton de Borne l'invasion des Français en 1798.

A l'entrée de l'armée française il fut enlevé :

Du trésor.1 7,000,000 flr.

De la monnaie, en lingots, etc 3,700, 000

En contributions 4,000,000

Pour achat* de titres 2,000,000

857,000 quintaux de blé à 20 fr 17,140,000

6,000 chars de vin, à 240 fr 1,440,000

Objets pris dans les arsenaux pour. 7,000,000

Total 42,280,000 fr.

2 Yoici comment le général Brune raconte la prise de Berne : « Dès que je me. suis vu en état d'agir, j'ai réuni mes moyens pour frapper comme la foudre; car la Suisse étant une pépinière de soldats, et ses habitations une vaste caserne, j'avais tout à redouter des affaires de postes : je les ai éloignées par des négociations que.i« savais n'être pas sincères de la part des Bernois, et enfin, prenant une résolution, je l'ai exécutée avec une célérité qui m'a assuré le succès.

« J'ai suivi le plan que je vous avais tracé. Je vous épargne les détails, me rései-

Lorsqu'on étudie l'esprit de la révolution française, produit immédiat de la philosophie du xvmc siècle, on devine facilement quel dut être le système suivi à l'égard du souverain pontife. Le directoire et ses amis les plus ardents formaient comme une société de gentilshommes épicuriens, d'avocats légistes, qui avaient puisé leur religion dans l'Encyclopédie, et leur philosophie chrétienne dans Helvétius et Voltaire. L'autorité pontificale devait exciter en ces hommes un sourire moqueur ; ce vieillard couronné était comme l'expression du sacerdoce en France, la victime expiatoire du catholicisme ; ce pauvre prêtre, qui n'avait aucune puissance matérielle, pouvait être facilement foulé aux pieds par les armées républicaines ; quelle résistance opposerait-il ? Au temps de la force brutale la puissance morale n'est rien ; et toutes les fois que Rome fut visitée par les hommes d'armes, la papauté fut brisée à coups de gantelet. Bonaparte, général de l'armée d'Italie, ménagea Pie VI, pontife dont l'administration habile avait accompli de grandes choses : la création d'un immense Musée, les fouilles d'Otricoli, le déblayement du Golisée, et, par-dessus tout, le dessèchement des Marais Pontins, vaste chaussée où roule, au milieu des buffles, la voiture monotone qui conduit à Naples le voyageur curieux des ruines du Latium. Bonaparte fut blâmé d'avoir traité avec le pontife à Tolentino ; le général se justilia par les besoins impératifs que l'armée avait de repos et d'argent ; le pape ne s'engageait-il pas à donner ses trésors et ses richesses d'arts *, l'Apollon du Belvédère, les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel- Ange, magnifiques œuvres qui grandissent Rome et en font l'objet d'une mélancolique admiration? Le Campo-Vaccino, les catacombes *'\ la basilique primitive, voilà Rome! Alors commença ce système

• ..il de x>us les donner quand vous le désirerez. Il me semblait toujours que nous, me regardiez agir et commander. » (Lettre de Bruue, le 7 mars 1798, au général llonapartc).

' \ "ici les clauses du traité de Tolentino : « Le pape renonce à ses prétentions, «air A wallon et le cointat Venaissin, cède Bologne, Fcrrare, la Romagne, s'engage à payer i:>. 000,000 en aucaéraire-et 5 en diamants ou effeis précieux, et qui restent dus sur les valeurs portées à L'article 2 de l'armistice de Bologne. Le pape s'engage Oi autre, et afin d'acquitter le complément qui revient à l'armée française, à rend lie li ii i t seuls chevaux de cavalerie enharnachés, Luit cents chevaux de trait, de» bœufs, des baffles et autres objets produits du territoire de 1 Église. De plus, il payera dans une ann e, en diamants ou autres objets, la somme de 15,000,00;) do francs. L'article 8 du traite d 'ai misticc, concernant les manuscrits, tableaux, etc., tura sou éxecution entière et le plus promptemeut possible. »

uuï priva l'Italie de ses monuments, de ses pompes, de ses souvenirs, inhérents à son soleil et à sa terre : comme les bas-reliefs antiques ont besoin, pour briller, du pampre qui se marie aux peupliers, sur la route de Toscane, les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome n'apparaissent que sous le soleil , dans les temples majestueux ; transporter ces merveilles sous un ciel grisâtre en dehors de la terre où ils sont nés, était un acte de conquête ; les Italiens à l'imagination vive, les Romains qui se jouent sur les bords jaunes du Tibre, devaient être profondément affectés à la vue de ces spoliations ; quand le» commissaires français dépouillaient leurs églises, il leur semblait voir les fils de ces Gaulois aux longs cheveux, de ces Scythes et de ce» Goths qui ravagèrent l'Italie dans les premiers siècles *. C'était pourtant au souvenir de la liberté, aux noms des Brutus et des Cas- *ius que de glorieuses légions dévastèrent la terre classique de Rome8; il se mêlait toutefois à ces traits de la conquête une noble fierté de peuple qui voulait faire de Paris la capitale du monde, des arts et de la civilisation.

Le traité de Tolentino ne fut pas longtemps respecté, on dressa des embûches à la simplicité crédule du souverain pontife Pie VI, on l'entoura de tous les ferments démocratiques ; l'assassinat du général Ouphot fut le signal de la chute de la papauté. On ouvrit le Forum, l'arbre de liberté fut placé au Capitole , on invoqua les mânes des vieux Romains, tandis que Pie VI était enlevé comme un misérable captif. Le plan du directoire et du théophilanthrope Lareveillère-

1 J'ai trouvé à Rome la ratification du traité de Tolentino , de la main tremblante do Pie VI. « Lo ahbiamo aeoeltato, approvato, ralificato e confermato , corne in tfiV.tto lu accelliamo , approviamo, ratifïehianio e l nnlcrmiamo, promettendo, sulla MM) Cède e parola , di csef,'uirlo e di osservarlo, et di farlo inviolahilmente eseguirc »"d osservare in ogni punto ed arlicolo, e di non giammai contravenirvi, e non perinetlere die direttainente o indirettamente vi si ooniravvenga in maniera alcuna, persuasi che ugualmente sarà eseguito ed osservato nello stcsso modo dalla repubblica (ïancese e dal générale ed apcnte di sopra nominato. In fede di che, abbiamo linnato di nostra inano la présente approvazione. acocttazionc, raliiiea, conforma, e ' omandato che vi si apponga il nostro puntifieio sigillo. Dato dal Yatieano, questo di 2.'} febraro 1797. Firmalo Pus P. P. VI. »

7 Le général Bcrlhicr adresse, le 10 février 1798, une proclamation aux habitants de Rome : «Mânes de Calon, de Pompée, de Brutus, d'Hortensius, recevez l'houini i. des Français libres dans la capitale où vous avez tant de fuis défendu les droits du peuple et illustre la république romaine! Ces enfants des Gaulois viennent dans ce lieu auguste, l'olivier de la paix à M main, rétablir les autels de la liberté dressés par le premier Brutus. »

Lépeaux fut d'abolir la papauté pour ne pas en laisser de traces dans le monde catholique ' ; ce plan trouvait quelque opposition en ce qu'il blessait trop profondément l'esprit et la politique du cabinet de Vienne, de l'Espagne et des autres puissances catholiques 2. Pie VI se retira d'abord dans un couvent de franciscains à Florence, puis on le traîna au delà des Alpes à Valence, où il mourut. Les gravures contemporaines reproduisent encore ces fêtes de la république de Rome, ces danses, ces bacchanales où le soldat victorieux se mêle aux femmes immondes ; les portraits des patriciens Brutus et Cassius, couronnés de chêne, sont ombragés de drapeaux tricolores, et les baïonnettes brillent à travers la foule émue. Le goût du directoire fut alors de propager les fêtes romaines ; beaucoup de ridicule se mêla ainsi aux études d'histoire ; on vit d'étranges confusions d'idées et de souvenirs! Pie VI, captif, demeura solitaire sous la persécution de l'école philosophique; le directoire avait abaissé un vieillard et l'on se trouvait heureux ; un pauvre prêtre était dans les fers, et l'on se proclamait les philosophes et les réformateurs! Le directeur Barras avait livré Pie VI au philanthrope Laréveillère-Lépeaux. Ce fut une haine religieuse ; le pontife du temple de la Nature et de la Raison semblait se complaire à persécuter le chef de l'église catholique ; il croyait avoir abattu à jamais la superstition , et , dans ses cérémonies sur l'autel plein de fruits et de fleurs, Laréveillère-Lépeaux se vanta d'avoir frappé la superstition catholique et son pontife ; esprits fanatiques qui ne savaient pas que l'édifice chrétien survivrait à leurs œuvres fragiles 3 !

1 « En ce qui concerne Rome, le directoire approuve les instructions que vous avez données à l'ambassadeur votre frère, pour empêcher qu'on ne s'avise de donner à Fie VI un successeur. Il faut profiter de la circonstance pour favoriser à Rome rétablissement d'un gouvernement représentatif, et délivrer l'Europe de la suprématie papale.» (Dépêche confidentielle du président du directoire, Laréveillère- Lépcaui, du 21 octobre 1797, au général Ronaparte.)

1 « Le diiectoire pense qu'il serait à souhaiter pour le repos du peuple, que Je pape Pie VI n'eût pas de successeur : mais il ne convient pas que la république se mette en avant pour cet objet. S'il se fait une révolution à Rome, nous ne devons pas nous y opposer. Il nous suffit de ne l'avoir point provoquée. Si le conclave s'assemble, le traité de Tolentino nous conservant le droit que l'usage attribuait aus rois de France, nous devons en user. Il sera envoyé à cet effet des pouvoirs au citoyen Joseph Bonaparte. Le directoire lui recommandera de favoriser l'élection du cardinal Maltci.ct lecbargera de donner l'exclusion an cardinal Albani.» (Dépêche confidentielle de M. de Talleyrand, de juillet 1707, au général Bonaparte.)

* Les images des dévots de la thcophilanthropie, représentent la tiare abaissée sous une corbeille de fruits et de fleurs parfumées.

En contemplant ainsi les États du second ordre, on pou\ ait dire avec raison qu'ils avaient presque entièrement disparu de la balance européenne. Il n'y avait plus en face que les grandes puissances prêtes à entrer en lice; la lutte était trop colossale pour que les États du second ordre pussent y prendre part ; il ne s'agissait plus de pondération dans le système européen, comme dans la vieille et forte diplomatie ; ce système était bon pour les temps réguliers, alors qu'on se disputait l'influence morale, mais, en ce moment, la question avait changé de face, il fallait savoir si le vieux monde serait brisé, et si les antiques dynasties tomberaient abîmées devant les idées nouvelles. Dans cette lutte tout devait disparaître ; les intérêts particuliers n'étaient pas assez grands pour s'y montrer ; sorte de guerre de géants dans le chaos où tout ce qui était petit devait s'effacer, comme dans le combat de la réforme contre le catholicisme. L'esprit égoïste et territorial des nationalités devait s'abîmer devant les principes!

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