‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 21 sur 53 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LA FAMILLE DES BOURBONS JCSQU'aU CONSULAT.

Louis XVII. — Madame Royale. — Monsieur, régent du royaume. — Le comte d'Artois. — Vie des Bourbons en exil. — La branche cadette. — M. le duc d'Orléan ■-• et se^ frères. — Leur éducation. — Leur parti. — Branche des Conilé. — Les gentilshommes émigrés. — Plans et foutes des Bourbons. — Avènement de Louis XVIII. — Ses négociations avec les révolutionnaires. — Situation du roi et des princes avant le consulat. — Réconciliation de la branche cadette.

Oti lugubre anniversaire était célébré dans des commémorations solennelles , au bruit du canon , sur les autels de la Patrie ; comme les membres du vieux parlement de Cromwell , au temps des têtes POftdes , les conventionnels donnaient l'éclat d'une fête au jour où le roi Lotira XVI porta satète surl'échafaud. Le 21 janvier fut longtemps un sujet de pompeuses cérémonies; la cité resplendissait de drapeaux tricolores , les festons et les fleurs ornaient les têtes des vieillards, des jeunes filles , des enfants qui chantaient la chute du tyran ; on prêtait serment de haine à la royauté ; on jurait de ne jamais rétablir le système monarchique , et les hymnes s'élevaient jusqu'aux cieux pour célébrer la chute des trênes '. Au milieu de cette ivresse des multitudes démocratiques, faut-il dédaigner les traces de cette grande et \ieille famille des Bourbons que les républicains proscrivaient avec tant d'énergie? La tempête avait-elle épargné quelques faibles rejetons de la race longtemps illustre qui comptait Henri IV et Louis XIV parmi ses ancêtres? Dans quels lieux étaient-ils dispersés? Comme les Bourbons jouèrent un rôle actif au milieu de la crise révolutionnaire, comme de nombreuses tentatives furent faites alors pour amener leur

1 Les lois de la rénublirpre déclaraient Va perpétuité de cet anniversaire. — Lois de février 1703.

restauration , il serait impossible de séparer leur existence des événements contemporains.

Les vieilles dynasties européennes portent avec elles-mêmes un principe de droit public qui garantit leur sécurité : ce principe vivace, incessamment invoqué, est l'hérédité par la primogéniture dans la ligne directe. Heureuses ou malheureuses, les dynasties réclament ce droit, tant est profonde la garantie d'un principe inflexible! Louis XVI mort sur l'éehafaud, le dauphin de France, captif au Temple , prit moralement la couronne et fut salué sous le nom de Louis XVII par les royalistes , les partisans de la vieille société française. Dirai-jele martyre de cet enfant qui vécut au Temple dans une prison abjecte , entouré de geôliers au regard sinistre , et qui eut , pour musique de sa jeunesse , le bruit rententissant des clefs de ses gardiens et les jurements d'une vieille femme? Louis XVII vit périr scn père , sa mère et sa tante ; son état maladif empira jusqu'à la mort. J'ai toujours en pitié ces pauvres enfants dont la tyrannie s'empare et qu'elle tue à petit feu. Quel sentiment mélancolique ne >ous saisit-il pas à l'aspect de ces enfants d'Edouard, tels que Shakspeare nous les a reproduits : l'un avec ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux bleus qui contemplent les verrous de la tour avec une tristesse maladive; l'autre au regard vif, impatient, à la gaieté innocente et enjouée, ce duc d'York, admirable création du poëte! Ainsi fut Louis XVII , ce pauvre enfant , dans la tour du Temple ; il y mourut du poison ou du manque d'air, qu'importe? il y mourut. Les traditions veulent que Louis XVII ait survécu à ce martyre ; c'est \h une de ces croyances qui, dans tous les âges de l'histoire, se rattachent à ceux que l'on aime. Les vieilles annales racontent aussi les apparitions des faux ducs de Bourgogne et de Bretagne, morts depuis longues années ; car les serviteurs les avaient adorés , et ils ne voulurent pas que leurs seigneurs eussent disparu du milieu des vivants. Louis XVI! , faible enfant , inspirait encore des craintes aux idées et aux intérêts de la révolution ; il portait en lui le principe que la convention voulait briser; plus d'une fois on avait parlé à la tribune d'en linir par un crime '. Ce n'était rien pour les hommes qui faisaient de la nécessité la suprême loi dans les temps de crise ; il fallait con-

1 « Nous avons tant commis do crimes inutiles, qu'on aurait bien pu y en ajouter un susceptible «Je nous délivrer de beaucoup d'inquiétudes.» (Discours de Briral (de laCorrèze) à la convention.; La croyance en Louis XVII existe encore.

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server la république, la sauver de ses périls; pour cela rien ne coûtait , et n'avait-on pas vu , lors de la grande coalition , le comité de salut public jeter à la face de l'Autriche, la tête de Marie-Antoinette et celle de madame Elisabeth, pour lui dire qu'on bravait la coalition des rois?

La noble sœur de celui qu'on appelait le jeune Capet, le Louveteau, Madame Royale de France, la fille de Louis XVI, était aussi dans la prison du Temple; pour quelle cause fut -elle conservée dans le désastre de sa famille? Pourquoi épargnait-on son jeune front lorsque tant d'autres roulaient sur l'échafaud? Ici se présente un de ces mystères que la chute rapide de Robespierre ne permet pas de pénétrer : il fut conçu , peut-être , des desseins inouïs , des projets d'ambition qui se liaient à une dictature couronnée ; tant il y a que de toute la famille de France, Madame Royale fut la seule protégée par le comité de salut public ; sa prison lui fut adoucie. Tandis que toutes les sources de la vie étaient éteintes dans l'âme du jeune Louis XVII , Madame Royale montrait une résignation digne de la petite-fille de Marie-Thérèse ; séparée de sa famille , elle conserva la fierté de sa naissance et la majesté de son rang. Dès que l'Autriche entra dans une négociation sérieuse à Campo-Formio, Madame Royale fut comme la pensée d'un échange intéressé de la part de la maison d'Autriche. Aucun cabinet ne possède à un si haut degré la persévérance habile de ses plans intimes que la cour de Vienne; abattue par la tempête , elle peut un instant abaisser son diadème dans la poussière ; ce n'est que pour un temps , elle peut céder des provinces , mais avec l'espérance de les reprendre pour sa monarchie ; si elle traite à des conditions onéreuses, elle saisira avec empressement le moyen de s'en affranchir : la maison d'Autriche espère , attend, elle a foi dans la destinée, parce que, chez elle, il y a des traditions; sa diplomatie est de l'histoire, elle a un passé, un présent, un avenir.

Le plan de ce cabinet, qui venait d'entrer en partage de la Pologne, était donc de rattacher , par un mariage, à ses Ktats héréditaires , la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, que la maison de Bourbon lui avait arrachées depuis le xvne siècle ; si les troubles de la république française continuaient avec l'abaissement de la nation, si l'anarchie arrivait à son comble, un mariage de Madame Royale avec l'archiduc Charles, pouvait expliquer et justifier la réunion des trois pro\inces antiquement cédées, car elles étaient des fiefs féminins , et , par con-

saquent, dévolues à la fille de Louis XVÏ, qui les apporterait à son époux l'archiduc. La loi salique n'existe pas pour la maison d'Autriche, elle était spéciale pour la race des Bourbons 1 . L'échange de Madame, avec les plénipotentiaires français, MM. de Sémonville, Maret , Drouet, retenus par l'Autriche, avait un but tout allemand; la princesse se refusa constamment à toutes les demandes qu'on lui faisait sur ce point ; elle donna pour prétexte les dernières paroles de son père, la promesse qui avait engagé son cœur au duc d'Angoulême, le fils du comte d'Artois. La vérité est que la maison de Bourbon , proscrite, avait néanmoins conservé ses traditions nationales, Gères et hautaines; elle pouvait tout perdre, elle pouvait, errante, mendier !a protection des grandes puissances, mais, en aucun cas, la fille de Henri IV et de Louis XIV n'eût acheté, par des faiblesses et de lâches concessions, les secours qu'elle recevait. Madame refusa donc l'archiduc Charles, jeune prince alors plein de gloire et d'avenir : on parlait partout de ses talents militaires , de ce qu'il pourrait faire pour l'Allemagne , de ses grandeurs et de sa puissance ; tout fut refusé par Madame Royale ; il faut même dire , à l'éloge de l'archiduc , qu'il repoussa avec beaucoup de chevalerie et d'entraînement la main de Madame, sur une simple lettre qu'elle lui écrivit ; l'archiduc connaissait les soucis de son cœur et l'abaissement de sa position ; il ne voulut rien obtenir par la force, il rougit de se joindre à quelques violences secrètes qu'on espérait tenter contre la fille de Louis XVI, pour la contraindre à l'accepter comme époux. Un digne chevalier combattait, mais il n'abusait pas des dames captives 2.

1 « On ne cessait de répéter à Vienne : L'Alsace, la Lorraine, les deux Bourgognes, la Franche-Comté, etc., appartiennent à Madame Royale, comme unique héritière du roi son père. Que le comte de Lille (Louis XVIII) renonce, en son nom et au nom des princes français, à tous droits sur ces provinces, et le cabinet de Vienne le reconnaîtra Louis XVIII, roi de France et de Navarre; qu'il consente au mariage de l'archiduc Charles et de Madame, et le cabinet devienne l'aidera de tous ses moyens, afin qu'il puisse monter sur le trône. » Louis XVIII répondait : « Je ne puis céder les provinces, la cession serait nulle; l'exemple de François Ier fera foi à «et égard; et, quant au mariage exigé, je ne puis donner mon consentement: dans sa dernière entrevue avec sa famille, le roi mon frère, Louis XVI, fit promettre a Madame Royale de n'avoir jamais d'autre époux que son cousin germain, le duc d'Angoulême. Madame donna sa parole, et ce serment est sacré, il ne sera point violé. » (Correspondance de M. de Montgaillard.)

2 Le duc d'Avaray écrivait sur le mariage de Madame Royale : « C'est avec une bien douce satisfaction que nous voyons enfin s'effectuer cette sainte alliance de l'héritier présomptif de la couronne de France avec l'auguste fille de Louis XVI.

jisiji'ai LOMULàX. 2 L9

Dès l'origine de la révolution française, Monsieur, comte de Vvovence , frère de Louis XVI , s'était mêlé aux événements politiques , aux parlements comme au\ états généraux. ; il avait besoin d'agir i , de travailler sans cesse ' ; une certaine aptitude littéraire lui rendau le repos impossible dans la vie active des événements. Monsieur aimai! à disserter, il écrivait avec clarté et convenance; il n'était pas une seule crise qu'il n'eût appréciée et jugée, il se plaisait à écrire dus mémoires, et il existe un document tout entier de sa main , sur tes premiers actes des états généraux dont il avait apprécié la direction et la destinée ; Monsieur, cependant, ne fut pas le dernier à émigrer, c'était l'entraînement de l'époque ; il se joignit à toutes les démarches des princes, à leur manifeste jeté en Europe, alors qu'ils protestèrent contre la captivité de Louis XVI 2.

Monsieur voulut essayer le titre de régent ; ses négociateurs parcoururent les cabinets pour le faire reconnaître ; ils n'y réussirent point jusqu'à la mort de Louis XVI sur 1 echafaud ; alors seulement l'Europe admit Monsieur comme régent pendant la minorité de Louis XVII, captif 3. 11 fut également salué en cette dignité par les

Madame Royale; cette infortunée et angéliquc princesse, est partie devienne pour Mittau, le 1er mai; et c'est à peu près au moment où nous écrivons, qu'elle doit accomplir, par son mariage, un des derniers vœux de son malheureux père.

» La famille royale avait pour escorte ces cent gardes du corps, respectables vétérans de l'honneur et de la fidélité, à qui l'empereur de Russie a donné pour récompense de leurs longs services l'honorable et douce fonction d'entourer leurs maîtres. MM. les ducs de Villequier , de Guichc, de Fleury, le comte de Saint-Priest (qui a recule contrat de Mariage), le marquis de >'esle, le comte de Cossé et quelques autres officiers ou serviteurs du roi, ont eu l'honneur de signer comme témoins l'acte de célébration. »

' Voyez le mémoire autographe de Louis XVIII sur la convocation des états généraux; il est dommage que ce document précieux soit gâté par une introduction évidemment peu travaillée.

-' « Sire,

» Le comte de Vergenncs m'a remis une laitre de votre majesté : je l'ai lue avec respect; mais l'ordre qu'elle contient de me rendre auprès de V. M. n'est pas l'expression libre de sa volonté; et mon honneur ,mon devoir, ma tendresse même me défendent également d'y obéir. » (Réponse de Monsieur à une lettre de Louis XVI.)

3 « C'estavec les sentiments de la plus vive douleur que je vous fais part de la nouvelle perte que nous venons de faire du roi mou frère, que les tyrans, qui depuis longtemps désolent la France, viennent d'immoler a leur rage impie. Cet horrible ex'iiement m'impose de nouveaux devoirs, je vais les remplir. J'ai pris le t. lie de regent du royaume, que le droit de ma naissance nie donne pendant la minorité du roi Louis XVII, mon neveu, et j'ai confie au comte d'Artois celui de lieutenant -'é

corps royalistes qui se formaient tumultueusement sur le Rhin. Le caractère du nouveau régent du royaume était très-modéré; comme il avait beaucoup vu et beaucoup étudié, il ne repoussait pas tous les principes de la révolution française, née de l'esprit nouveau, complément du xvnie siècle. Le temps avait marché, et la société avait eu besoin de se reconstituer sur des bases neuves et fortes, après le changement opéré par la philosophie ! L'esprit de Louis XVIII , ses habitudes de travail, une certaine prétention à vouloir tout faire et à bien l'aire , l'avaient déterminé à ouvrir des négociations secrètes avec la plupart des hommes que la révolution avait poussés à la tête des affaires; il s'adressait à eux pour les appeler à une restauration. Le régent , frère de Louis XVI , un Bourbon , s'était ouvert même à Robespierre, que l'Europe plaçait haut comme homme d'habileté et de force gouvernementale '. Monsieur savait bien que les restaurations ont besoin de beaucoup concéder si elles veulent vivre ; elles doivent moins écouter leurs répugnances que leur avenir. Le régent avait une agence à Paris, une correspondance dans les provinces; son langage était plein de convenance, ses lettres parfaites de tact et d'esprit; ses formules pleines de grâce : comme il voulait reconstituer la splendeur de sa maison en Europe , Monsieur ne faisait aucune difficulté de se servir de moyens secrets , sûr qu'il était d'en effacer l'origine par une administration forte et éclairée ; il aimait mieux devoir la restauration même aux républicains que de la perdre par les amis maladroits qui gâtaient sa cause.

La mort de Louis XVII , l'enfant royal , amena l'avènement de Louis XVIII ; le comte de Provence , devenu roi avec la couronne au front , prit la direction absolue de la cause royaliste ; sa correspondance devint plus active, ses agents plus multipliés ; Louis XVIII n'hésita jamais à se mettre en rapports avec les membres influents de

lierai du royaume. Votre attachement à la religion de nos pères, et au souverain que nous pleurons aujourd'hui, me dispense de vous exhorter à redoubler de zèle, de fidélité envers notre jeune et malheureux monarque, et d'ardeur pour venger le sang de von auguste père. Si, dans un tel malheur, il nous est possible de recevoir quelque consolation, elle nous est offerte pour venger notre roi, replacer son fils sur le trône, et rendre à notre patrie cette antique constitution qui tculc peut faire son bonheur et sa gloire. » (Lettre de Monsieur aux ('migres.)

' Cette correspondance existait chez le député Courtois ; elle fut détruite à sa mort après l'apposition de scellés ordonnée par M. D^caze; on trouva chez lui le testament de la reine et des letlics d'une grande importance.

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la république ou avec les généraux qui avaient grandi son éclat. Il s'était même adressé au jeune général Bonaparte, dans ses campagnes d'Italie et à Gampo-Formio ; cette circonstance fut rappelée. Le roi lui avait écrit de Vérone, qui était alors le lieu de son exil; forcé de fuir, Louis XVIII ne renonce à rien; on le voit au\ bords du Rhin négocier auprès du général Pichegru ; il accepte avec empressemenl les ouvertures qu'on lui prépare avec plus ou moins de discernement sur les intentions du directeur Barras ; il ne repousse aucun des moyens qui peuvent amener une restauration, de quelque main qu'elle lui arrive ; il prend les hommes par leur faible, par leur vanité ou par leur ambition : au général Pichegru il offre le titre de connétable, la propriété du château de Chambord, et des avantages immenses d'honneur et de considération ; au directeur Barras c'est une fortune de di\ millions, pour qu'il puisse jouir en pai\ de ses plaisirs et de la mollesse , après avoir trahi la république '. La plupart des lettres du roi demeurent encore comme des monuments de goût, de délicatesse et d'habileté ; dans ses concessions les plus grandes, il y a une sorte de dignité qui laisse au roi de Fiance sa place en faisant à chacun la sienne ; donne-l-il des éloges, ils sont calmes, mesurés, délicats; flalte-t-il l'ambition, c'est avec un instinct profond, qui sait parfaitement saisir le côté faible de l'homme. Louis XVIII fut le grand négociateur; rien ne l'arrête dans cette mission; on voit bien qu'il est destiné à pacifier les partis et à calmer les opinions irritées ; c'est Le roi qui se prépare avec habileté pour une époque de transaction 2 toujours difficile, car plus d'une vie s'use à l'œuvre, témoin Henri IV.

1 Dans les mémoires de Barras, manuscrits aux mains de M. Saint-Albin, il ni»' absolument sa participation à tout ce que lui fit proposer Louis XVIII. J'ai donné !e rapport du marquis de la Maisonfort, dans l'Histoire de la Restauration.

2 Le roi ne portait que le titre de Comte de Lille. C'était celui sous lequel il était parti de France. Ses revenus étaient fort modiques. L'Espagne lui faisait une pension de 120,000 livres. La reine en recevait autant. La cour de Sardaigne n'avait plu6 rien à offrir; celle de Vienne avait ouvert un crédit de 200,000 francs. C'était le sent acte de libéralité qu'elle eût fait. Le roi étudiait beaucoup , et surtout les journaux français : il faisait des madrigaux comme un jeune poète.

M. le comte d'Avaray lisait à Louis XVIII et à la petite cour qui entourait n prince quelques gazettes allemandes qui venaient d'arriver. Il avait commencé ni paragraphe tiré des journaux de Paris, dans lequel il était dit que Louis XV1I1 et Monsieur avaient abdiqué leurs droits à la couronne de France, en faveur du jeun» duc d'Angoulème qui venait d'épouser Madame Royale. M. d'Avara\ , confondu <Ip surprise, après avoir lu les premières lignes, voulut passera un autre paragraphe. C* roi lui ordonna de terminer la lecture de celui qu'il avait commence, et, quand eil»-

ti.

Le comte d'Artois, avec plus de chevalerie et de sincérité dans l'àme que son frère , portait une haine instinctive à la révolution et aux hommes élevés par elle; ces répugnances, il ne les dissimulait pas ; son expression était gracieuse pour ses amis, souvent fâcheuse pour ses ennemis; le premier des princes, il avait émigré lui et ses deux fils, enfants encore, qui portaient le titre de ducs d'Angoulème et deBerry. Le comte d'Artois, aimable et joyeux gentilhomme, dernier débris de la noblesse, se séparait de Louis XVIII, cœur si politique ; il aimait à se jeter tète baissée dans les entreprises et dans les menées de partis ; ne dissimulant rien et négociant peu , il faisait hardiment la guerre aux principes de la révolution ; seulement, il lui manquait ce courage militairequi aurait pu grandir sa destinée. Aux temps de batailles, pour faire d<> la chevalerie, il fallait manier la lance et l'épée, et pour arriver à une répression des idées, il fallait de l'énergie dans le caractère et la volonté de mourir pour sa cause ; le comte d'Artois avait-il tout cela? J-l compromettait le dévouement de ses amis, et n'osait les suivre dans l"s périls; il avait parcouru l'Europe, et brillé dans toutes les cours par son amabilité ; il visita successivement Turin, Vienne et Saint- Pétersbourg, où Catherine II l'accueillit avec un sentiment parfait de convenances. Monsieur vint ensuite à Londres, où il s'agita pour donner un corps et une unité à la guerre de la Vendée, sous le drapeau blanc ; mieux eût été qu'il y parût de sa personne les armes à la main, et qu'il se jetât dans la mêlée. C'est à la tète de ses gentilshommes que Henri IV reconquit son royaume sur la Ligue ; nul ne le retint quand il tira l'épée ; il l'eût brisée sur le dos du conseiller pacifique qui l'aurait détourné du chemin de sa bonne ville de Paris; il fallait oser beaucoup alors , car la république était victorieuse ; il fallait faire flotter le panache blanc comme le Béarnais à Coutras, à Arques ou à Ivry. Les temps de chevalerie étaient-ils passés? Y avait-il encore de loyaux gentilshommes? Le cœur manquait-il aux petits-fils des Bourbons? N'y avait-il plus d'Agnès Sorel pour rappeler que le roitelet de Bourges mangeait à peine un gigot aux jours de fête , entouré de ses gentilshommes ! ? Quelques années plus tard , Charles VII

fut finie, il dit : « Si j'avais une couronne de roses, je m'empresserais de l'offrir à ina charmante nièce; mais comme je n'ai qu'une couronne d'épiues, je la garde pour moi. «Tel était un peu l'esprit de Louis XVIII; le madrigal dominait toujours. 1 Voir mon Histoire de la France au moyen âge, t. II.

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portait fièrement la couronne dans Paris la grande ville. Ain>i le courage Nient en aide au droit !

La rivalité de la branche d'Orléans et de la maison léguante de-, Bourbons était ancienne : elle partait de M. le régent, le propre ne. eu de Louis XIV, pour se développer avec énergie depuis les troubles de 1789; l'histoire a recueilli les fatalités qu'elle amena. La mur! tragique de Philippe d'Orléans sur l'échafaud, la fuite de son jeune fils, sous l'aile du général Dumouriez son mentor, dans le camp des Autrichiens, avaient relâché les liens qui unissaient la branche cadette et. la révolution; des réflexions plus mûres étaient nées dans . des princes qui portaient le blason d'Orléans; leur éducation senlimentale, inspirée par madame de Genlis, s'était corrigée et mûrie j ai des notions plus positives. Le jeune prince Louis-Philippe, qui avait écrit le journal philanthropique, si vanté par son institutrice l, commençait à éprouver la vie positive et agitée ; son nom était couvert d'un triste voile au milieu de toute l'aristocratie de l'Europe à laquelle il appartenait; noble gentilhomme, pouvait-il briser l'écu deses armes?

Louis-Philippe, si remarquable appréciateur desévénements, résolut de s'effacer , et, au milieu de ce grand chaos que la révolution avait fait, il voyagea et s'instruisit avec une ardeur indicible ; il conservait peu de fortune, ses biens de famille étant confisqués ; les prodigalités de sou père les avaient d'ailleurs couverts de dettes ; les jeunes frères d'Orléans, vivaient de quelques avantages qu'avait conservés leur mère en France. Après le 18 fructidor , les Bourbons ayant été définitivement bannis du territoire de la république, les princes de Coati et madame d'Orléans douairière se réfugièrent en Espagne, tandis que le jeune Louis-Philippe parcourait les climats les plus lointains et les plus variés ; il faisait, pour s'instruire, un voyage dans les régions hyperboréennes de la Suède, paya des glaces étemelles; il lutta contre toutes les infortunes ; en Suisse, ou l'avait vu utiliser ses talents. En Suède, on put le suivre tout scientifique, s'adonnanl au\ découvertes, et recherchant, en véritable savant, les causes premières de ces phénomènes qui éclatent sous le pèle au\ yeu\ émerveillés! Puis il parcourut l'Amérique du Nord ; nulle peine ne l'arrêtait , nul travail ne comprimait son esprit 2. Quelle vie pleine! Quelle exis-

1 Ce journal fut public à Londres, par extrait, en 1799.

2 La correspondance si connue de Louis-Philippe avec sa mère, est louchante et filiale.

tence active ! Il appliquait les feux de sa jeunesse à tout connaître et à tout comprendre. De temps à autre il recevait des nouvelles de France, et des propositions lui venaient pour une couronne, apprenant ainsi, dans les négociations avec les divers partis, à les ménager les uns et les autres, et à beaucoup dissimuler pour beaucoup réussir. Le jeune duc d'Orléans portait à un point de haute tendresse l'esprit de famille ; sa correspondance avec la duchesse douairière est touchante, il soumet à sa mère la direction de son esprit *. On voit encore en lui l'empire de deux intelligences remarquables : Dumouriez et madame de Genlis ; Dumouriez est son mentor de guerre, l'homme qui négociait avec les partis divers, depuis 1792, pour préparer l'avènement de son pupille; aussi conserve-t-il sur lui une sorte de supériorité intellectuelle; il le traite avec une familiarité intime qui résulte de son ancienne situation avec le prince. Dumouriez travaille d'abord pour l'avènement de Louis-Philippe ; il voit avec justesse que la république s'en va ; où donc trouver une force puissante, protectrice? Si le général paraissait pencher pour le duc d'Orléans, à Londres ses opinions se modifient. J'ai dit qu'il avait complètement adhéré au droit de Louis XVIII et de la branche aînée '2.

Avec Dumouriez, il faut également placer parmi les esprits influents sur le jeune Louis-Philippe, madame de Sillery-Genlis ; mais celle-ci, pédante qu'elle est , n'a pas la même confiance dans les talents et la capacité du jeune duc d'Orléans; du haut de sa chaire magistrale, madame de Genlis donne des conseils à son pupille ; elle lui fait voir la faiblesse de son caractère , son peu d'expérience , son défaut de fermeté ; elle lui dit qu'il serait un fort mauvais roi 5. Dans toutes les périodes de sa vie, madame de Genlis n'a de confiance qu'en ellemême ; pleine d'orgueil, elle a enseigné au jeune duc d'Orléans les idées philanthropiques de Paméla ; elle s'est fait une religion de sa vanité; profondément active et remuante, elle veut néanmoins conserver cette teinte de simplicité et de candeur qui caractérise ses ouvrages, aux temps mêmes où elle s'affichait à la face d'une épouse outragée.

Au reste, il était fort inutile alors de songer au duc d'Orléans;

1 Les lettres de M. le duc d'Orléans a sa mère ont été publiées. 5 Voir la lettre de Dumouriez, eitée ehapitre ix, tome Ier. 3 Su lettre existe eneore, elle a été plusieurs foie publiée.

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le 18 fructidor avait réveillé les haines contre la maison de Bourbon. Le pouvoir était aux jacobins ou à ceux qui professaient les principes de la Montagne, et la révolution s'était retrempée, car les Bourbons, même les Conli, venaient d'être exilés en Espagne; on jurait plus hautement que jamais haine à toutes les couronnes, résolution vigoureuse que les républicains avaient enlevée par un vote contre les espérances du parti d'Orléans. Que pouvait-il attendre alors ce parti , quand à chaque fête publique on proférait des imprécations contre tous ceux qui chercheraient à relever le trône? Enfin, les fils du malheureux duc d'Orléans éprouvaient le besoin de se retremper dans la vieille amitié de la branche aînée; ils allaient s'en rapprocher complètement dans leur entrevue de Londres l .

L'esprit des Condé, les cadets de Béarn et de Gascogne, se séparait essentiellement de la maison d'Orléans. Les Condé n'avaient ni politique, ni habileté ; leur courage de chevalerie ne dissimulait rien, et attaquait de toute face les ennemis. Je n'ai jamais pu comprendre ce

1 Voici une traduction d'une gazette anglaise sur ce rapprochement :

« Un événement aussi désiré que désirable vient d'avoir lieu. Les trois princes du sang composant aujourd'hui la branche d'Orléans, M. Le duc d'Orléans, M. le duc de Montpensier et M. le comte de Beaujolais, après avoir habité ensemble pendant quelques années les États-Unis d'Amérique et la colonie espagnole de Cuba, ont pris subitement le parti de se rendre en Angleterre. Ils y sont arrives tous les trois, un peu à l'improviste, par le paquebot de New- York. Leur présence en Europe, au moment où il s'exécutait d'aussi grands changements en France sous l'influence de Sieyès, donnait lieu à toutes sortes de conjectures, lorsque enfin les démarches de ces princes, à leur arrivée, ont rassuré tous les esprits, et satisfait tous les cœurs.

» M . le comte de Beaujolais étant tombé malade en route, et M. le duc de Montpensier étant resté auprès de lui, à Cliston près Bristol, M. le duc d'Orléans s'est rendu seul à Londres. Sa première démarche, aussitôt son arrivée, à été de demander à Monsieur, frère du roi, une audience particulière.

» Cette entrevue a eu lieu le jeudi, 13 février, à quatre heures après midi. M. le duc d'Orléans avait été conduit chez Monsieur, par 31. le comte de Montjoie, qui n'a point quitté les trois princes pendant leur émigration. Arrivé devant Monsieur, M. le duc d'Orléans a dit, qu'en se rendant en Angleterre, il n'avait eu en vue que de pouvoir présenter ses respects, sa fidélité et son dévouement d'une manière plus sûre, à S. M. Louis XVIII et à Monsieur; de déposer à lcurspicds, en les suppliant de les oublier, les torts qu'il avait eus dans les commencements de la révolution : de les prier de vouloir bien considérer, dans leur bonté, que ses torts étaient moins le» actes de sa volonté personnelle que l'effet de son ineipcricncc et de lïnflui-ncc qu'avaient eue sur lui les mauvais exemples et les mauvais principes des personnes avec lesquelles il avait vécu dans son enfance et pendant sa jeunesse; enfin «le l'assura qu'il était prêt à répandre tout son sang pour effacer ses fautes, et pour le ser\ i< <■ ou roi dont il était un des plu6 fidèles sujets. »

220 LA FAMILLE DES l.OIRBONS

Iriste plaisir qu'on a pris d'abaisser le nom des Gondé, belle renommée historique. Quand on porte sur ses armes le blason de la victoire de Socroy, quand on a pour ancêtre le grand Gondé , on doit prendre S'épée en toutes circonstances et s'en servir des deux tranchants : ainsi avaient fait le vieux prince de Coudé, son fils le duc de Bourbon, et son petit-fils le duc d'Enghien , triple et noble génération qui s'était jetée tête baissée contre la république française. On leur reproche d'avoir fait la guerre civile ; mais n'était-ce pas l'essence de la maison de Gondé de se jeter à l'aventure dans les troubles de noblesse? Ne s'était-elle pas placée toujours à la tète des malcontents? Huguenote maudite au xvie siècle, la race des Gondé avait conduit des bandes de gentilshommes protestants contre la monarchie , et puis , le grand Gondé, sous la Fronde , n'avait-il pas été le chef des nobles hommes rébellionnés? Il y a des races ainsi faites, elles doivent suivre leur destinée ; c'était coutume daus cette maison : quand il y avait des révoltés et des gentilshommes en armes , les Coudé prenaient leur cape et leur épée de Gascogne, et allaient se mettre parmi eux pour les conduire. Ils aimaient les protestations, les manifestes contre les ministres, les rois, les assemblées ; ils avaient eu, même en leur temps, leur république protestante et frondeuse ; depuis qu'ils s'étaient placés à la tête des huguenots au xvf siècle, les Gondé croyaient toujours agir en vertu de leur droit, comme chefs de la noblesse française.

Le prince de Condé était vieux, sans tactique, avec peu de talents, ruais brave, décidé ; il attaquait les lignes avec une résolution digne de ses ancêtres et de sou titre de généralissime de l'infanterie. Son fils, îe duc de Bourbon, était froid au combat ; le feu ne l'effrayait pas plus qu'il ne faisait baisser la tête de son vieux père ; tous deux marchaient à la tranchée l'épée au poing et la fascine à la main. L'espoir des Gondé se plaçait dans un jeune homme à la figure sereiue et fraîche; petit-fils de la race, il portait le nom de duc d'Enghien et atteignait à peine sa vingtième année ; les traits des Bourbons se montraient eu lui avec le nez héréditaire des Condé, les yeux noirs d'une ressemblance parfaite avec les portraits de son aïeul, tel qu'on le voit aux galeries de Versailles. Le duc d'Enghien était colonel du régiment de Gondé, et son habit blanc d'officier français, avec ses longues épaulettes, ses cheveux blonds qu'il dissimulait quelquefois sous une perruque poudrée, qui va si bien aux physionomies de vingt ans; sa glorieuse épée, bénite par le prêtre et donnée par l'amour, tout cela

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relevait sa flère tournure. Le duc d'Enghien avait fait ses. preuves comme cadet, et en lui se réunissaient l'espoir et la gloire des Coi, dé ; quand le prince n'était point au camp, il passait sa vie au* pieds de mademoiselle de Rohan, qu'un lien secret lui avait attachée '. Pauvre jeune homme, le nom de Condé ne devait point te préserver à la face d'une autre génération de guerriers, et, flls de glorieux ancêtres, tu (tarais tomber sous la main de fer de ce consul qui fut aussi grand que le plus grand de tes aïeux, le vainqueur de Rocroy.

C'était à la tète des gentilshommes émigrés, je le répète, que s'était placée la branche des Condé ; l'histoire n'abaisse jamais les hommes qui jouent leur vie pour un dévouement, et je n'aime pas qu'on humilie les caractères aventureux qui se jettent dans les périls de la guerre. L'émigration fut un véritable mouvement de geutilhommerie comme on en avait vu aux vieux temps. Jamais à aucune époque, la noblesse n'était restée tranquille; lorsque des agitations séditieuses éclataient dans le royaume, elle courait alors de droite et de gauche, levant son drapeau en enfant perdu et tirant son épée ; elle se battait avec, courage et désintéressement; son vieux lot, elle ne l'a\ail point .mdiqué ! Comme les huguenots , elle en appelait aux reitres et aux lansquenets. La noblesse de l'Europe ne formait qu'un corps, qu'une grande chevalerie ; les gentilshommes suivaient une commune bannière ; ils ne croyaient pas qu'il y eût de frontières quand il s'agissait de principes, de privilèges et de blasons ; la noblesse était comme un corps universel dont les institutions vieillies s'étendaient à toutes les cours et sous les pennons des chàtellenies.

Toutes les fois qu'un principe agit fortement sur les imaginations, le monde alors devient une seule patrie et les frontières s'effacent. Après la réforme il y eut des protestants et des catholiques, on se divisa pour une idée et la nationalité disparut; on vit les soudards anglais et écossais d'Elisabeth, combattre à côté des lances de Henri IV, tandis que les ligueurs eurent pour frères et alliés les Espagnols, bons catholiques. Après la révolution de 1789, il y eut des réudutionnaires et des monarchistes; le monde aussi se divisa , les frontières s'ahais-

1 Le duc d'Enghien avait cinq pieds quatre pouces; sa taille était svclte, sa d marche élégante et noble; c'était l'homme le plus adroit, le plus leste, l'ecuyer I* plus intrépide et le meilleur, le prince enfin le plus agile qui fut jamais!

Comme le duc de Bourbon son père, et le prince de Condé son aïeul , le duc d'Engb/cn avait les cheveux blonds, le visage colore ; le nez, légèrement aquilin, dtoi à sa tète un noble et beau caractère.

sèrent, on se battit pour la propagande, on proclama la fraternité universelle. Si les armées de la république appelaient l'émancipation démocratique de tous les peuples, les soldats de l'armée de Condé pressaient la main gantée de tous les gentilshommes du monde ; alors l'Europe vivement alarmée vit se confondre tous les nobles sous une même bannière. Il y eut du courage dans cette armée de Condé ; qui peut le nier? Il n'y a jamais de ridicule chez les hommes qui se font tuer pour une idée ou un dévouement ; les martyrs sont rares dans les temps d'égoïsme, et il faut les élever haut. Les soldats de la république furent admirables de courage, de patience et de sacrifices pour leurs principes, et nul n'a dessein de les atteindre ; les gentilshommes émigrés ne manquèrent pas non plus à leur épée. Ainsi le jugea plus tard Napoléon ; les vaincus morts aux champs de bataille n'auraientils plus une place dans l'estime de la postérité ! Tous les partis ont leurs mauvais jours ! Tous n'ont-ils pas eu leurs émigrés et des proscrits? N'en appelèrent-ils pas à la justice des nations contre leurs persécuteurs?

Les émigrés des bords du Rhin formaient une armée comme la noblesse pouvait en composer une, c'est-à-dire brave , mais insubordonnée ; il y avait de loyaux officiers , des chevau-légers au brillant uniforme, le régiment des gardes nobles, les aigrettes flottantes, les aiguillettes d'or, et par dessus tout, l'esprit aventureux de la chevalerie. Ces uniformes blancs, rouges ou verts, aux brandebourgs d'argent, contrastaient avec la simplicité austère des armées républicaines; spectacle magnifique dans les premiers jours de l'émigration , lorsqu'on parcourait les belles villes des bords du Rhin , depuis Mayence jusqu'à Cologne, la vieille cité. Quelques gentilshommes avaient conservé de la fortune, et ils la dépensaient joyeusement dans les festins. 11 fallait avoir alors beaucoup d'argent en Allemagne ; l'esprit de la bourgeoisie germanique spéculait sur les nobles, on craignait tant les soldats de la république ! On n'osait pas recevoir les émigrés, on le? traitait comme des proscrits; le châtelain des montagnes rhénane* était donc bien déchu pour ne point offrir le vieil asile à d'autres chevaliers proscrits? Qu'était devenu cet esprit d'hospitalité des antiques ballades, quand la coupe courait à la ronde dans les manoirs des bords du Rhin? En certaines villes on confondait les émigrés pauvres avec les juifs et les mendiants qui imploraient la pitié publique ; eh bien ! à travers ses malheurs , l'émigré français conservait ce caractère de

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fierté indélébile qu'il tenait de noire nation. Le gentilhomme ruiné n'abaissait point la tète ; il avait l'orgueil de son nom, de sa race, de son pays : ce qu'on lui donnait il le recevait comme une dette , un prêt de frère à frère, de châtelain à châtelain, comme à l'époque des templiers et des hospitaliers, quand une confraternité d'armes liait les blasons et les belles histoires de races.

La véritable place de la noblesse de France ne devait pas être sur le Rhin ; son devoir n'était pas à l'étranger et dans l'Allemagne abaissée. Comment se fit-il que, dès qu'il y eut une Vendée, les gentilshommes ne coururent pas sur cette héroïque terre pour soutenir la cause royale. Au sein de la patrie ils devaient poser leurs tentes et planter leurs drapeaux comme les compagnons de Henri IV en Normandie. Quand les soldats de Charette et de la Rochejacquelein faisaient irruption dans le Poitou et menaçaient la Loire depuis Tours jusqu'à Nantes , comment se lit— il que les émigrés ne vinrent pas se placer dans ce centre de mouvement? Supposez un prince courageux à la tête de ses gentilshommes, levant sa grande épée comme Henri IV, et se jetant au milieu de l'insurrection vendéenne dans ses jours de gloire, combien une telle résolution n'eût-clle pas eu de suecès! II fallait tendre la main à ce peuple de héros, l'appeler à défendre la royauté, montrer son pourpoint déchiré comme le Béarnais, et diie enfin : «Mon royaume est sous ma tente, au milieu de mes fidèles. »

Louis XVIII comprit la portée d'un tel plan, il offrait lui-même de se mettre à la tète des Vendéens ! ; il écrivit à Charette en termes

' Voici une lettre autographe que Louis XVIII écrivit au duc d'IIarcourt, chargé de ses affaires politiques à Londres :

« J'ai reçu, mon cher due, votre réponse à ma lettre du 2o août. J'ai voulu prendre quelques jours de réflexion avant d'y répondre. Je ne puis qu'être trèsreconnaissant de l'intérêt que prend le gouvernement anglais à nia conservation.

» Ma situation est semblable à celle de Henri IV, sauf qu'il avait beaucoup d'avantages que je n'ai pas. Suis-je, comme lui, dans mon royaume? Ai-je toujours porté les armes depuis l'âge de seize ans? Ai-je gagné la bataille de ("outras? Suis-je à la tête d'une armée docile à ma voix? Non, je me trouve dans un coin de l'Italie. Une grande partie de ceux qui combattent pour moi ne m'ont jamais m. Je n'ai fait qu'une campagne dans laquelle on a à peine tire un coup de canon. Mon Inactivité m'expose à des jugements défavorables de la part de ceux qui me sont restés fidèles, jugements que je ne peux pas appeler téméraires, parce (pie ceux qui les portent ne sont pas instruits de la vérité. Puis-je conquérir ainsi mon royaume? Va, supposé <|ue mes fidèles sujets obtiennent un tel secours que je n'aie qu'a me présenter pour recevoir une couronne, pourrai-je par là acquérir la considération personnelle qui me ocrait nécessaire ?

» Que me rcstc-t-il donc? La Vendée. Qui peut m'y conduire? Le roi d'Angle-

nobles et décidés; mais, prince essentiellement occupé des institutions et de l'organisation civile d'un pays , quel rôle Louis XVIIÏ aurait-il joué dans la Vendée ? Il fallait là un roi continuellement à cheval, taillé sur le modèle du Béarnais, le haut-de-chausse troué , le front plissé de soucis, la figure hâlée , la moustache grisonnante, la barbe sale et pointue; il fallait d'abord la victoire, le négociateur serait venu plus tard. Quand la Yendée se levait , que manquait-il pour faire triompher la cause des Bourbons? Un prince avec la volonté de combattre ou de succomber. Louis XVIII n'était pas dans ces conditions, il se borna constamment à négocier, avec les révolutionnaires surtout , tandis que le comte d'Artois s'adonnait à une vie trop^active, sans esprit militaire. Les ducs d'Angoulême et de Berry, trop jeunes , ne pouvaient prendre le commandement en chef d'une grande expédition ; il n'y avait que l'armée de Coudé et ses chefs, les gentilshommes, pour tenter un mouvement. Pourquoi n'accoururent-ils pas en Vendée? Les mystères de la diplomatie révèlent les mauvais vouloirs des cabinets pour une restauration complète; l'Europe ne voulait pas alors franchement le rétablissement des Bourbons par la Vendée, c'est-à-dire dans le sein du territoire et par les Français ; elle ne favorisait la guerre à l'intérieur que pour ses plans de conquête ; elle tenait moins à la restauration de la maison régnante qu'à un système politique qui pût lui donner sécurité et lui assurer de larges avantages territoriaux, l'Europe avait de longs ressentiments à venger depuis Richelieu et Louis XIV ; elle ne voulait point admettre une restauration dans les proportions du territoire de 1792. La monarchie eût été trop puissante alors; chaque État s'adjugeait un agrandissement territorial ; on songeait à morceler la France de Louis XIV, parce qu'elle faisait peur.

terre. Insistez de nouveau sur cet article. Dites aux ministres, en mon nom, que je leur demande mon trône; tout autre parti , quel qu'il soit, est dangereux pour ma gloire, dangereux même pour la tranquillité de l'Europe, incompatible avec l'état présent de la France.

» Faites sentir tout ceci au cabinet de Saint-James; ajoutez une réflexion moins importante, puisqu'elle ne regarde que moi : dites que j'éprouverais une bien douce satisfaction, de devoir mon trône, ma gloire, le salut de mon royaume, à un souverain aussi vertueux que le roi d'Angleterre et à des ministres aussi éclairésque les siens.

» Portez-vous bien, mon cher duc, et comptez sur mon amitié. »

(Datée de Vérone, 28 septembre 1795.) Signé Louis.

jusqu'au consulat. ±)\

Les fautes des Bourbons et des émigrés justifiaient peut-être méfiances et ces mécontentements de l'Europe; les émigrés n'étaient ni

d'accord ni paisibles, les princes de la Famille étaient également dn il n'y avait pas d'unité et on allait égoïstement devant soi pour server les débris de la royauté s'effaçant du monde. Une restaura! ion de la branche aînée, à cette époque, eût amené confusion et désordre; car rien n'était constitué, le passé tombait en poussière, le présent n'avait aucune consistance, l'avenir était incertain ; à qui devait-on recourir? Fallait-il appeler la branche cadette, la maison d'Orléans ? Les républicains se méfiaient d'elle; ils juraient haine à la royauté, ils avaient mépris pour tout ce qui portait le nom de Bourbon : nvenait-on pas d'apprendre que le jeune duc d'Orléans manifestait le désir de ne plus séparer sa cause de la branche aînée? N'avait-il pas demandé une entrevue au comte d'Artois? Une réconciliation se préparait parmi les diverses branches de la maison de Bourbon. Dans l'état de déconsidération où les faits et le pouvoir étaient tombés , il n'y avait plus qu'un parti à prendre : puisqu'on ne pouvait pas se tourner du côté des Bourbons, il fallait aller droit à la dictature militaire, qui seule devait reconstituer la société. Cette dictature, à qui serait-elle offerte? Qui la prendrait de son épée? Qui oserait secouer de son pied toute cette organisation déchue? Immense question qu'une grande vie va résoudre !

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