CHAPITRE XVII
COCVERNEBIENT DE LA FliAX.E AU DÉBARQUEMENT TM GENERAI TïONvr\RTK.
L'abbé Sieyès. — Ses projets avec la rour de Berlin. — Ses idées pr.1iii.jues. — |] entre au directoire. — Préparatifs d'un mouvement au 30 prairial.— Division dans li' con ils. — Parti des Bonaparte. — Parti du directoire. — Accusation contra les directeurs Treilhard, Merlin el Laréveillère-Lépeaux. — Leurs démissiflts. - Gohier. — Roger-Dueos. — Moulins. — Nouveau jiiinisiére. — Le général lt'inadotte à la guerre. — Club des jacobins. — Sa clôture. — bécousn d« gourata*ment. — Fatale mesure d'administration. — Expulsion du gênerai BeraadotU — Situation des esprits dans les conseils.
La mauvaise situation diplomatique du gouvernement de la France. sous le directoire, rendait plus nécessaire l'énergie du pouvoir. La république, menacée à l'extérieur, devait prendre un parti vigoureux pour repousser l'invasion. Le directoire n'avait rien de < cite résolution qui sauve un État en péril; j'en excepte Barras, caractère prononcé, brave comme l'épée d'un gentilhomme. Quel secours pas vaient prêter, dans une crise militaire et politique, les directeur» Merlin, Rewbell, Treilhard et Larévcillère-Lépeaux , tous esprits médiocres, au-dessous des circonstances, et subissant l'influence mobile de la jalousie ou de la peur? Il n'v avait pis là une tète politique capable de prendre une mesure de force el d'unité: ('étaient des esprits tracassiers , persécuteurs, incapable': le s'élever JtmtEfl aux vastes idées politiques. La puissance de la république étiiit menacée , et Barras seul possédait aggefl de résolution pour défendre la constitution de l'an ni et le territoire confié à la dignité nationale.
Au milieu de cette crise si imminente , l'abbé Sieyès arriva de ion ambassade de Berlin. Je répète que l'envoyé de la république frim-
<;aise avait conquis une certaine importance auprès des hommes d'État de l'Europe. Dans des conférences fort intimes avec l'abbé Sieyès, le cabinet pru«sien, tout en justifiant le principe de sa neutralité et en déclarant s'y maintenir, s'est ouvert à l'ambassadeur sur le peu de consistance que présentait la situation politique delà France incessamment remuée. Comment traiter régulièrement avec un système aussi mobile, qui ne présentait ni fixité ni durée? Quelle alliance pouvait-on offrir à une autorité changeant tous les trois mois? L'abbé Sieyès approuva ces pensées développées avec chaleur par le comte de Haugwitz et le baron de Hardenberg ; il leur répondit que : « comme eux , il désirait l'unité l ; la monarchie, sous une forme quelconque, lui paraissait le système le mieux en rapport avec les mœurs et les habitudes de la France. » L'abbé Sieyès reparla de son projet favori ^l'élévation d'un prince de la maison de Brunswick, comme roi constitutionnel des Français , ou comme protecteur de la nation , transition nécessaire pour ménager les susceptibilités des membres des deux conseils qui juraient haine aux rois dans leurs séances journalières. Ces conversations s'étaient plusieurs fois répétées à Berlin avec un grand intérêt.
Plein de ces idées, l'abbé Sieyès arrivait à Paris. Après avoir, pendant quelques jours, étudié profondément la situation, il eut un rapprochement intime avec Barras sur ses négociations à Berlin ; républicain zélé, le directeur songeait néanmoins à un système d'unité qui lui permettrait une plus absolue participation au pouvoir ; le comte de Barras avait pris en dégoût sa situation passive dans le directoire ; sans estime pour ses collègues, gêné par eux, il savait leur incapacité inouïe , leur caractère étroit et tracassier ; Barras n'obtenait quelque résolution vigoureuse qu'en faisant peur. Il n'y avait plus de gouvernement, mais une misérable police exerçant ses dépits, ses persécutions et ses vengeances sur les opinions naïves et sincères. Rewbell, perdu dans tous les partis, était accusé hautement d'une fortune inexplicable et de rapines publiques ; il suait la vénalité au milieu des mauvaises passions de son pouvoir irascible et brutal. M. Merlin, avec son aptitude de judicature, n'avait
1 « L'abbé Sieyès est accusé de s'entendre avec la cour de Berlin, pour l'exécution d'un plan qui tendrait à rétablir en France un roi constitutionnel, qui consacrerait, par sa sanction, tous les crimes, vols et usurpations qui ont eu lieu. On fait circuler à cet égard un plan de capitulation. » (Note du prince Repnin à l'empereur Paul.)
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aucune idée large et forte du pouvoir; persécuteur de tout ce qui s'éîevait un peu au-dessus du barreau, il s'absorbait dans l'idée du pillage judiciaire de la propriété des émigrés. M. Laréveillère-Lépeaux,
esprit si médiocre, était tombé dans le ridicule par sa théophilanthropie et son sentimentalisme, ses discours et ses sermons patriotiques. Que pouvait être M. Treilhard, danssa nullité comme homme d'État? S'agissait-il des ministres? Aucune opinion n'osait défendre Schérer, qui présidait au département de la guerre; on t'accusait, comme 31. Revvbell, de dilapidations et d'incapacité plus encore. Les armées étaient dans un tel état de dénûment qu'on ne croyait pas possible de les reconstituer. Ramel, le ministre des finances, n'avait aucuns fonds dans le trésor pour pourvoir à toutes les nécessités d'une situation exceptionnelle : la défense du territoire contre la coalition. Les relations diplomatiques étaient tellement compromises, (pie M. de Talleyrand ne pouvait faire appel à son habileté, pour s'opposer à l'invasion menaçante ; les cabinets échappaient tous à l'influence de la France; la coalition ne s'était-elle pas formée pendant son ministère? Le congrès de Rastadt n'existait plus; les alliés et les neutres ne fournissaient aucun secours; la diplomatie était faible et sans crédit à l'extérieur. Les autres ministres avaient perdu tout ascendant en face d'une vive opposition dans la presse et les deux conseils ; et tout présageait un mouvement très-grave dans le gouvernement des affaires publiques l.
Les ouvertures faites par Sieyès, au directeur Barras, les avaient entièrement rapprochés; appréciant la situation du même point de vue, sans être d'accord précisément sur les moyens, tous deux < <>inprenaient que l'état de choses ne pouvait se prolonger; il fut bien entendu qu'une place serait réservée dans le directoire à l'abbé Siev èfl afin de soutenir la voix de Barras et de préparer de concert le mouvement politique indispensable dans les circonstances critiques. D'après la constitution, il y avait lieu au remplacement d'un directeur; le sort devait en décider; mais, quand il s'agit de ces hasards, sorte de nécessité déguisée, une main habile sait toujours les arranger d'avance. On voulait se débarrasser du directeur Rewbell, la boule noire lui échut à point nommé comme chose entendue.
1 Les attaques, dans les deux conseils, contre le directoire, commencèrent du moil d'avril 1799. Le feu croisé des journaux et <!.•- Cinq-Cents déborda bientoï ta •! recteurs. Il y a un curieux intervalle qu'il faut étudier dans l'histoire des événements.
2*ïÔ GOUVERNEMEiYT DE LA FRANCE
Hewbell, une fois sorti du directoire, on dut choisir un successeur au scrutin ; les esprits étaient prêts, et tous les suffrages se portèrent sur l'abbé Sieyès , qui réunit les voix les plus diverses, parce qu'ii assurait la neutralité de la Prusse; le parti du directeur Barras obtint ainsi la victoire, et la majorité lui fut acquise dans les deux œaseils '. L'abbé Sieyès, reçu avec solennité, mit de l'apparat dans son discours, et, déplorant avec pompe les malheurs de la république, il annonça hautement la volonté d'y mettre un terme 2. Les circonstances exigeaient que l'on parlât ce langage ; l'abbé Sieyès, fut dès lors, un fort appui pour Barras dans la direction des affaires.
Ce n'était point assez pour obtenir un résultat ; il fallait disposer m conseils à un remaniement du directoire sans commotion violente, et» par une circonstance remarquable, l'opposition s'était grossie de manière à présenter bientôt une majorité très-dessinée contre les trois directeurs Merlin, Treilhard et Laréveillère-Lépeaux. On arrivait à la même situation politique qu'avant le 18 fructidor, lorsque Barthélémy et Carnot disposaient de la majorité des conseils pour opérer un mouvement en dehors du directoire. Bonaparte, en pariant pour sa campagne d'Egypte, recommanda vivement, à ses frères Joseph et Lucien, de préparer une opposition constante et vive contre le directoire, en exceptant Barras ; ses instructions portaient impérativement qu'on eût sans cesse à mettre en hostilité les conseils et le gouvernement directorial, afin qu'à son retour il put trouver place dans le sein du pouvoir et le dominer. Lucien exécuta, avec une grande habileté, les ordres de son frère ; il était homme ferme et ca-
1 Conseil des Anciens, séance du 16 mai 1799. Sieyès est élu directeur à la place de Rewbcll.
On procéda, dans cette séance, au scrutin, pour la nomination d'un nouveau directeur. Les cinq candidats présentés par le conseil des Cinq-Cents étaient :
Sieyès, ambassadeur à Berlin.
Duval, ministre de la police.
Gohier, membre du tribunal de cassation.
Lambrechts, ministre de la justice.
Chafles Delacroix, ancien ministre des relations extérieures.
Le dépouillement du scrutin, fait à haute voix, a produit deux cent cinq suffrages, dont cent dix-huit à Sieyès, soixante et quatorze à Duval, sept à Gohier, cinq à Lambrechts, et une à Charles Delacroix. En conséquence, Sieyès réunissant la majorité, a été proclamé membre du directoire exécutif.
2 II est tout entier dans le Moniteur ; je ne donne pas des pièces si publiques.
AU DEBKBQOBMEMT 1)1 I.K.NF.KAI. BONAPARTE. 267
pable ; le nom de Bonaparte n'avait-iî pas un grand prestige? Il remuait les imaginations, et Lucien put travailler en paiv à L'accomplissement de son œuvre; Joseph et madame Bonaparte le Becondèrent dans ce dessein.
Il se formula donc, dans les conseils, une résistance très-vive qui se montra violente sur toutes les questions * . Si le directoire avait pour partisans des députés très-dévoués, tels que Bailleul, Boulay-Palv, Villers, Creuzé-la-Touche ; il y avait également une opposition compacte qui se composait de députés plus influants, ménagés par l'opinion publique, tels que Lucien Bonaparte, Brio', Berlier, et lesjacobins que conduisaient Talot, Aréna et Destrem. Autant les orateurs ministériels étaient frappés par le mépris, autant l'opposition était soutenue par ce cri populaire qui flétrissait le directoire. Lucien Bonaparte, rapproché des jacobins par Destrem et Talot, avait tendu la main aux patriotes, et, avec le secours simultané de tous les mécontents , il put vivement frapper le directoire ou le dominer par une contradiction incessante. Or, comme il arrive toujours, quand les crises publiques s'aggravent, l'opposition devenait plus impérative. Qui ne savait la triste situation à l'intérieur et à l'extérieur? La victoire n'était plus à nos drapeaux dans les armées démoralisées ; ou parlait de l'invasion menaçante. La tristesse était dans tous les cœurs; les républiques d'Italie tombaient sous les Russes et les Autrichiens.
Dans les malheurs de la patrie , l'opposition est générale , le pouvoir est délaissé, on lui jette mille reproches au front , on l'abaisse quand il est faible; au lieu de lui prêter des forces morales , on les lui enlève comme à plaisir. Sous prétexte de grandir les libertés , on prive le gouvernement de ses moyens d'action ; l'opposition est toujours la même , elle part de l'idée populaire pour lier d'impuissance l'autorité publique. Lucien Bonaparte et ses amis invoquèrent incessamment les grandes lois de l'indépendance constitutionnelle. Hélas ! chaque bulletin arrivant d'Italie, des Alpes, de l'Allemagne, était alors défavorable à nos armées ! Il servait de texte et de motif aux violences; on accusait le directoire, on lui prodiguait les mots les plus durs ; et, quand il lui fallait des hommes et de l'argent , on lui demandait la liberté de la presse et les garanties individuelles. Tout
1 Les séances des conseils, à cette époque, offrent le caractère d'une grande curie*site. Nul historien n'a parfaitement dessiné cette révolution morale du 30 prairi il.
parti qui veut arriver aux affaires se sert des mêmes arguments, c'est la loi éternelle ; il s'enveloppe du manteau de la liberté ; puis arrive le jour où il exerce lui-même le pouvoir et il brise alors la statue des dieux qu'il a d'abord encensée. Pendant de longues séances les conseils ne retentirent plus que des mâles accents de la liberté; on demanda l'exécution franche et nette du pacte constitutionnel déchiré au 18 fructidor, prétexte tout trouvé pour arriver à la pleine et entière possession de l'autorité politique *.
Ce résultat ne pouvait s'obtenir qu'avec la majorité du directoire, et, jusqu'à ce moment, l'opposition ne l'avait pas; le triumvirat des directeurs Treilhard, Merlin et Laréveillère-Lépeaux, paraissait indissoluble pour se maintenir au gouvernement; il fallait donc délier ce faisceau de dictature ; et comment y parviendraient les conseils? Sans recourir à la violence on trouva un moyen de chicane et de légiste. En examinant la nomination de M. Treilhard on découvrit qu'il manquait quelques jours pour légaliser sa promotion au directoire : la constitution voulait qu'un an fût accompli après que le candidat serait sorti du corps législatif; alors seulement il pouvait être promu au directoire ; et trois jours manquaient à M. Treilhard , on l'avait ignoré pendant les deux ans de sa gestion, et on le trouva tout exprès pour préparer un changement dans les affaires.
En politique il y a toujours un motif réel à côté du motif légal, ce n'est pas une nullité qui produit une révolution , elle lui sert de prétexte, le conseil des Cinq-Cents saisit cette illégalité , et comme on voulait en finir avec la majorité du directoire, la nomination de M. Treilhard fut brisée par un acte législatif 2. Il y avait, dès lors, modification dans la pensée du gouvernement, Barras et Sieyès triomphaient, et ils se hâtèrent de dominer l'élection de leur nouveau collègue : ce fut l'avocat breton Gohier, alors sous le patronage de l'abbé Sieyès, troisième candidat dans la première élection , caractère peu dangereux et facile à tromper. La majorité appartint désormais aux hommes qui avaient dirigé le mouvement d'opposition dans les conseils, l'expulsion de MM. Treilhard et Rewbell donna une grande force morale au parti de Sieyès , on put arriver à une victoire complète et renverser l'ancien système représenté par MM. Merlin et
1 Ce fut M. Luck-n Bonapar'.c qui se montra le plus vif, le plus chaleureux partisan de la liberté de la presse.
2 Séance du 18 juin.