CHAPITRE III
ÉTATS DD TRM5»ËMK ORDRK.
Venise. — Gènes. — La Toscane. — Modcne. — Malte. — La Hollande. — La Confédération germanique. — Congrès de Rastadt. — Ravière. — Wurtemberg. — Rode. — Le9 évêchés du Rhin. — Les villes hanséatiques. — Hambourg. — Lubeck. — Malte. — La Turquie. — L'Egypte. — Tippoo-Saëb. — Rapports du directoire et des États-Unis.
In des phénomènes les plus curieux d'une révolution qui proclama les droits des peuples, fut d'avoir produit, comme résultat final, l'anéantissement de toutes les vieilles républiques municipales qui subsistaient encore à travers les changements politiques en Europe, dans l'Italie et le nord de l'Allemagne. Ainsi un gouvernement républicain s'établit et jette ses idées hardies et démocratiques sur le confinent ; il se rellète partout, et, après avoir imposé son règne impératif aux peuples, avec des concessions inouïes d'argent et de tributs, il s'efface, entraînant dans sa ruine les derniers débris de ces républiques qui se mêlaient à l'histoire des huit derniers siècles. La cause de cette fatale tendance du système français fut évidemment dans la manie de constitution qui domina l'esprit du directoire et de ses généraux après leurs campagnes victorieuses. Partout on modela les toi nies du gouvernement sur le pacte social de l'an ni ; comme si l'on pouvait créer les institutions d'un peuple par des improvisations soudaines : les institutions naissent et se développent avec le temps, et quand il s'agit de législation usuelle, tout travail philosophique qui le formule sans luire la part des habitudes, des traditions, est essentiellement faux f.
1 Le général Bonaparte, qui a>ait un esprit si éminemment applicable, fut néannoins le grand promoteur de la constitution de l'an m en Italie.
ÉTATS I)l: TROISIEME ORDRE. 59
L'antique gouvernement de Venise n'existait plus; le traité de Campo-Formio avait cédé ce territoire à l'Autriche avec l'Istrie et la Dalmatie. Le lion de Saint-Marc secoua pour la dernière fois sa crinière, et un vainqueur implacable le transportait aux Invalides, comme l'image moqueuse de ce patriciat de vieillards qui tombait à l'aspect de quelques ordres de commissaires français. Le drapeau tricolore parut sur la Piazzetta, ombrageant l'arbre de la liberté, devant la grande basilique. On avait réveillé d'odieux souvenirs contre l'aristocratie vénitienne et la mystérieuse action de ce gouvernement ; les savants français avaient fouillé les ruines, et, comme après la prise de la Bastille, on découvrit des puits souterrains, de noires oubliettes ; on Ot des récits dignes de servir la sombre imagination des romanciers anglais '. La vieille Venise était tombée; le pont des Soupirs vit rouler le canon des armées françaises; la démocratie triompha dans un mouvement de bas peuple ; le patriciat disparut ; puis cette république éphémère s'effaça sous la domination autrichienne. Le général Bonaparte la cédait à M. de Cobentzel avec la plus étrange facilité. Venise n'était plus la cité riche et parée; telle que nous la reproduisent les fresques de la renaissance ; ses lagunes ne voyaient plus le Bucentaure à la proue d'or et au pavillon éclatant ; les places solitaires excitaient dans l'âme ce sentiment de tristesse qui vous saisit encore aujourd'hui lorsque le son monotone de la rame secoue les flots paisibles de ses lagunes. Un article du traité de Campo-Formio avait suffi pour effacer à jamais cette république, car, lorsque le temps est venu des grandes décadences, un accident suffit pour briser les plus puissantes cités. Tout s'abîme dans l'océan des Ages : les couronnes ducales, les trônes d'or et le bonnet républicain2.
1 Les républicains ne trouvèrent, au reste, qu'un seul prisonnier dans les cachots de Venise.
- La conduite de Venise, comme celle de tous les États faibles, n'avait été ni loyale ni franche. Le gênerai Runapai te craint toujours, qu'on ne desapprouve sa conduit» » l'égard de Venise.
« j<- sais bien qu'il n'en coule rien à une poignée de bavards, que je caractériserais bien en les appelant R;us, de vouloir la république universelle; je voudrais bien que ces messieurs pussent faire une campagne d'iiiver. D'ailleurs, la nation vénitienne n'existait pas. Divises en autant d'intérêts qu'il y a de villes, efféminés et corrompus, aussi lâches qu'hypocrites, les peuples d'Italie, cl spécialement le peuple vénitien, mv tout pas faits pour la liberté. » (Dépèches confidentielles du général Bonaparte fc *tu 20 octoLrc 17lJ7, à M. Villetard, secrétaire de la légation française.]
Gènes subissait le sort de Venise ; comme elle, ses chartes républicaines dataient du moyen âge , époque de municipalités ; sœurs et rivales tout à la fois, elles restaient debout comme un souvenir de l'antique liberté d'Italie. Gênes possédait des éléments de richesse et de force que Venise n'avait plus; il y avait, dans ses rues de marbre, des familles commerçantes qui, depuis des siècles, s'honoraient de la robe des doges et des sénateurs. A Gênes , les souverains et les Etats du premier ordre trouvaient souvent à emprunter pour leurs besoins de guerre et d'administration, tant le commerce était opulent1! Ces palais magnifiques contenaient des richesses enfouies : on racontait les merveilles de ces trésors qui s'éparpillaient dans les salles pavées de florins et de ducats. Combien de tels récits ne devaient-ils pas vivement frapper les imaginations cupides, et l'armée républicaine brisa la statue du doge Dandolo, comme elle avait enlevé le lion de Saint- Marc ; le directoire décréta la république ligurienne , éphémère création de ses agents ; on employa pour la république de Gènes le même système de contributions et d'emprunt forcé. L'idée démocratique, hautement proclamée, ne fut qu'un moyen d'obtenir des ressources pour les besoins de la guerre. Les commissaires du directoire s'emparèrent du trésor. Gènes fut traitée en pays conquis, et gardée comme un otage pour préparer la paix avec l'Angleterre ou négocier des indemnités. On ne put prendre au sérieux ses institutions nouvelles ; en vain on eût cherché les grandes familles patriciennes des doges et des sénateurs, les Doria, les Grimaldi ; tout cela avait disparu. Quand les institutions ne sont plus que de l'histoire, il suffit' d'un accident pour les renverser ; comme Venise, Gênes avait fait son temps de république municipale. Elle devait devenir plus tard un déparlement du grand empire, pour s'abîmer ensuite dans le royaume de Sardaigne2.
Dans l'irruption subite que les Français firent en Italie, ils avaient suivi une double politique. En Lombardie ils combattirent les Autrichiens leurs ennemis, et renversèrent leur gouvernement : là ils élevèrent l'arbre de la liberté des républiques cisalpine et transalpine. Il n'en fut pas de même de certains États intermédiaires, tels que la Toscane j Parme et Modène, un peu plus éloignés du centre de la
' Louis XIV et Louis XV avaient envoyé négocier des emprunts à Gènes. 2 Gènes a fini par être incorporée à la couronne de Piémont et de Sardaigne,
ÉTATS DU TROISIÈME ORDRE. Gl
guerre. Le général Bonaparte traita avec eux, en exigeant les contributions de guerre, des cessions de tableaux et d'objets d'art. Le grand-duc de Toscane, dans sa pacifique neutralité, fut le premier des princes qui salua la république française ; tandis que l'Europe était coalisée, au fond de la Toscane même, le grand-duc traitait avec le comité de salut public. C'est avec un sentiment d'indicible curiosité que je retrouvai à Florence le tracé de ce traité écrit de la main même de l'archiduc1. On suivit partout les principes posés ensuite par le traité de Tolentino qui avait arraché au Vatican l'Apollon du Belvédère, le Laocoon palpitant de douleurs sous le marbre. Les impitoyables commissaires français imposèrent au grand-duc de Toscane la triste loi d'abandonner les précieuses reliques des arts qu'étale le palais Pitti : la Venus de Médicis aux formes suaves, la madone de la Ghiesa de Raphaël, et le mariage de Marie qui révèle le dernier éclat de la manière du xive siècle. Le grand-duc de Toscane traita comme en vaincu; il subit toutes les conditions que les fils des Gaulois lui imposèrent ; il voulut sauver la Toscane, ce pays si heureux, avec ses beaux raisins d'or qui enlacent les peupliers. Les croisés francs , au xu siècle, brisèrent à Constantinople les statues d'airain et les chefsd'œuvre de marbre. Les républicains enthousiastes transportèrent ces chefs-d'œuvre sous un ciel brumeux ou le marbre perd son éclat, au milieu d'une population indifférente qui avait effacé le sentiment reli-
1 Sua altezza reale il serenissimo arciduca gran-duca di Toscana, conoscendo di quanti» gran giovamento possa esserc per il felicc csito délia trattatha che da cosi lungo tempo lia intrapresa colla rcpubblica francesc, l' inviarca Parigi una persona la ouale goda délia reciproca fiducia de' duegoverni, e sia fbniila del carattere, de' sentimenti, e de' talent! che sono necessari per bon riuscirvi, destina il suo ciamberlano, e cavalière dell' insigne ordine di Santo Stefano, Francesco Saverio Cartelli , a portarsi a Parigi tosto che a\rà ricevuto 1' opportuno passaporto per entrare in Francia, e lo incarica di agire cola, presse- il comitato di salute pubblica, per confermare in TOCe cd in escritto, lutto cio che si contienc nclle memorie finnatc del suo segretario del consiglio di stato e di finanze, .Yen' Corsini, specialmente a cio autorizzato, e da lui comunicatc al comitato suddetto per mezzo di Cacault , agente délia repubblica francese in Italia, per fare acceltare alla medisiina la dichiara/.ione délia neutralité che la Toscana è pronta a publdicare in faccia a tulta l'Europa, per stipulare la rcslituzione o in contante, o in natura, de' grani dagl' Inglcsi in Livorno, e per rinnovare le più solenni assicurazioni délia costante amieizia che il governo di Toscana ha sempre professata, e che professera perla repubblica francesc. Dato in Firenze, li i nov. 1794.
Firmato Fermnando ;
IS'eri Corsini, segretario.
gieux. ïls dépouillèrent l'Italie de ses pierres précieuses pour enrichir les musées de notre froide patrie ; Paris devait devenir la capitale du monde, quand l'aigle couvrirait de son vol puissant la nationalité italienne !
A Parme, à Modène, le même système fut suivi : on prit à pleines mains dans le trésor, et l'on arracha les tableaux des grands artistes qui pendaient dans les palais et dans les cathédrales. Les cités, si orgueilleuses de leurs chefs-d'œuvre, s'en virent dépouillées ; les Italiens à l'imagination de feu qui vouent un culte aux arts furent profondément affectés de cet outrage de la conquête. Apaiseraient-ils au moins les vainqueurs par tant de faiblesses et de concessions? Il n'en fut rien, la victoire avait prononcé ; tous ces États intermédiaires devaient subir leur destinée, et disparaître du sein de l'Italie. Ils n'avaient pas eu le courage de la résistance. Les pacifiques vertus des ducs de Toscane, la douceur héréditaire de leur gouvernement, ne purent lutter contre cette politique victorieuse qui imposait sa loi. Les têtes étaient exaltées ; on parlait partout de la liberté antique et des vieilles institutions de Rome, des consuls et des tribuns. Florence pouvait-elle conserver son respect pour ses souverains, quand, au delà fies Apennins, Bologne voyait l'arbre de la liberté s'élever sur ses arcades de marbre, au pied de sa tour suspendue où le drapeau tricolore flottait au vent? Les républiques créées dans la Lombardie )'t dans la Romagne, au sein de ses ferventes populations, devaient absorber tôt ou tard la domination de ces petites principautés que l'esprit allemand avait jetées en Italie; la démocratie éclatait parmi la noblesse, dans la bourgeoisie, parmi les avocats, et les Barbieri surtout, ces faiseurs de constitutions dans la Romagne.
EÛe disparaissait aussi l'antique fédération de chevaliers qui avaient joué un si grand rôle au moyen Age ; l'ordre de Malte jetait encore quelque éclat avant la révolution, quand ses jeunes chevaliers couraient les mers sur de belles et fortes galères au pavillon de la croix. Depuis 171)0, ses riches commanderies avaient été confisquées en France; on tes confondit avec les ordres monastiques abolis par l'assemblée constituante; les biens firent retour à la nation. Quelques-uns de ces chevaliers avaient adopté les principes de la révolution française ; d'autres •«'étaient réfugiés dans l'île formidable qui commande à la Méditerranée par ses admirables ouvrages ; on voyait encore leurs galères, et ce pavillon si redouté des barbaresques flottait sur les rochers. De
nobles chevaliers ne manquaient ni de cœur ni de courage, mais l'institution était vieillie ; puis, il s'était introduit dans le sein de cette clie\alerie courtoise et vaillante, des lâches et des traîtres qui avaient vendu l'ordre. Depuis longtemps la diplomatie s'occupait de Malte; au moment même où le général Bonaparte envahissait l'Italie, il taisait déjà cette question au directoire : « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de Malte? » Le général parlait de la faiblesse de la garnison et des faciles moyens qu'on pourrait avoir pour s'en emparer l. Le directoire se hâte de répondre «qu'il approuve les idées du général. » M. de Talleyrand comprit toute la portée de la prise de possession de Malte soit par l'Angleterre, soit par l'Autriche; « Il faut, dit-il, employer tous les moyens de l'éviter2. » Or, pour arriver à ce résultat une odieuse trahison se préparait. Quelque temps avant l'expédition d'Egypte, des chevaliers félons avaient traité avec le directeur Barras, de la langue de Provence, lui-même décoré de la croix blanche sur fond de sable ; et lorsque la ilotte française parut devant Malte, toute la conquête ne fut point le prix du courage républi-
1 « Pourquoi, écrit Bonaparte à M. de Talleyrand, ne nous emparerions-nous pas de Malte? L'amiral Brueys pourrait très-bien mouiller là et s'en emparer. 400 chevaliers, et au plus un régiment de oQO hommes, sont la seule garde qu'ait la ville de ia Valette. Les habitants, qui montent à plus de cent mille, sont très-portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus \ ivre ci meurent de faim. Je leur ai fait exprès confisquer leurs biens en Italie. Avec l'île Saint-Pierre que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Corfou, nous serions maîtres de toute la Méditerranée.... » (Dépêche du général Bonaparte, de Passeriano, du 13 septembre 1797.)
2 « Le directoire approuve vos idées sur Malte. Depuis que cet ordre s'est donné un grand maître autrichien, M. de Hompesch, le directoire s'est confirmé dans le soupçon, déjà tonde sur d'anciens renseignements, que l'Autriche visait à s'emparer de cette île. Elle cherche à se faire puissance maritime dans la Méditerranée; c'est pour cela qu'elle a demandé de préférence, dans les préliminaires de Lcol.cn, la partie de l'Italie qui a\oisine la mer, qu'elle s'est hâtée de s'emparer de la Dalmalie. qu'elle a trahi son avidité en prenant Raguse. Outre cela, comme elle dispose du gouvernement napolitain, Malte aurait pour elle un double a\anlage et sertirait à attirera elle toutes les productions delà Sicile. Ce s'est pas m nienu ni dans des vues de commerce qu'elle a voulu émigrer du centre de l'Italie vers les côtes de cette presqu'île, mais encore dans des \ues de conquêtes, plus éloignées, à la vérité; elle se aéaage les moyens d'attaquer par terre les provinces turques, auxquelles elle confine par I Albanie et la Bosnie, tandis que, de concert avec la Russie, elle aurait pris ces mêmes provinces par le revers, en entrant dans l'Archipel avec une flotte russe. Il tvst de notre intérêt de prévenir tout accroissement maritime de l'Autriche , et le directoire dé:dre que vous preniez les mesures nécessaires pour empêcher que Malle tombe entre ses mains. » (Dépêche de M. de Talleyrand, 23 septembre 1797.)
Gi ÇTATS DU TROISIÈME ORDRE.
cain ; les fortifications étaient trop redoutables pour être prises au pas de course; les traîtres ouvrirent les portes de Malte, les hautes murailles s'abaissèrent, le drapeau de l'ordre fut foulé aux pieds; il n'y eut plus ni chevalerie ni dignité ; les vieux grands maîtres rougirent sous leurs armures de fer, et la honte fut sur leur visage de voir tant de traîtrise !
La ruine de l'ordre de Malte était résolue depuis longtemps ; un agent habile du nom de Poussielgue vint à Malte et sema l'or et les promesses à quelques indignes chevaliers ' ; il y eut des festins, où le vin de Chypre et de Chio emplit les coupes; on y prépara sous les bannières de l'ordre sa décadence et sa ruine. L'histoire conservera le nom du commandeur Dolomieu qui sacrifia, pour quelques promesses du directoire, le vieil éclat de la croix de Malte ; elle n'oubliera pas non plus le commandeur Bardonenche qui, présidant à la défense, se rendit sans tirer l'épée : et puis ce Picault de Mornas, chevalier qui oublia la foi de son ordre et ses ancêtres dont la vieille tour se voit encore en ruine sur les bords du Rhône 2.
Quand périssait un de ces ordres de chevalerie dont j'aime tant à suivre l'histoire dans les vieilles chroniques, le Nord voyait aussi s'abîmer le stathoudérat de Hollande, ce protectorat de la maison d'Orange, qui fut la cause delà plupart des révolutions intellectuelles dans le monde. Toutes les idées hardies, factieuses, républicaines, aux vieilles époques, étaient parties des Pays-Bas ; là se réfugièrent les hommes aux libres pensées; la Hollande était la source de tous les pamphlets contre la monarchie et la religion catholique ; la maison
1 « Vous trouverez ci-joint cop;e delà commission que j'ai donnée au citoyen Poussielgue, et de ma lettre au consul de Malte.
» Le but réel de la mission du citoyen Poussielgue est île mettre la dernière main aux projets que nous avons sur Malte. » (Dépèche du général Bonaparte, 14 novembre 1797.)
- « Poussielgue a passé cinq semaines à Malte, donnant des dîners somptueux et voyant un grand nombre de chevaliers pour lesquels il avait des lettres de recommandation, non-seulement du commandeur Dolomieu , voué aux intérêts de la France, mais du chc\alier Picault de Mornas, capitaine du génie, qui avait quitté l'ordre depuis deux ans pour aller joindre Bonaparte en Italie. Poussielgue gagna quelques chevaliers, avec lesquels il se mit en rapport, et fut particulièrement secondé dans ses démarches par le secrétaire du trésor Bosredon de Ransijat, l'ami de Dolomieu, et, en outre, par le commandeur Bardonenche, commandant de l'artillerie, lié avec Ransijat, et tous les deux zélateurs secrets des idées républicaines. » (Dépêche d'un agent secret de l'Angleterre, octobre 1798.)
d'Orange les favorisait, car elle n'avait conquis sa force d'action qu'a l'aide des idées protestantes ; les réformes ne s'arrêtent jamais, elles marchent et foulent ceux-là mêmes qui les ont provoquées. Dans la marche des temps, le stathoudérat subit les conséquences de ses hardiesses ; il y eut en Hollande un parti démocratique puissant comme partout. Que signifiait un prince d'Orange pour les vrais et francs républicains? Sous la convention, déjà, l'invasion française avait atteint La Haye et Amsterdam ; il ne fallut qu'un mot de la convention, et le protectorat fut aboli comme une institution surannée ; la république démocraliques'éleva sous les trois couleurs bataves ! Comme le directoire imprimait partout son image aux institutions des peuples, ia république batave se formula bientôt sur la constitution de l'an m ; depuis ce moment, devenue l'alliée et la vassale de la France, elle ne put séparer sa polKique de ses intérêts; quand on avait besoin d'un emprunt, c'était en Hollande que les commissaires du directoire allaient le négocier, dans ces banques si puissantes de moyens, si économes dans leur gestion ; les agents français imposaient des contributions et des secours plus effectifs en armements maritimes et en légions alliées. Rien n'effrayait plus l'Angleterre que cette union intime entre la France et la Hollande, dont les matelots pouvaient rivaliser d'expérience et de courage avec sa marine ; cette ligne formidable de ports et d'arsenaux qui s'étendaient depuis Copenhague jusqu'à Anvers, était perpétuellement un sujet d'effroi pour le cabine! britannique. Une puissance maîtresse de l'Escaut, du Zuiderzée et du Sund , devait exciter les plus vives inquiétudes au pavillon de la Grande- Bretagne. Ainsi la république française mettait un grand intérêt à ce qu'en aucun cas la Hollande ne pût se séparer de sa politique. A la moindre résistance, elle menaçait d'une invasion, et son armée qui stationnait dans la Belgique était prête à entrer en campagne.
Le congrès de Rastadt fut le dernier acte diplomatique importanl dans lequel intervint la diète germanique, édifice féodal qui se liait aux premières traditions de l'empire. La nationalité allemande commençait à se manifester en secouant les institutions du moyen âge; l'idée d'unité se développait avec le principe de la révolution française ; il y avait une communauté de sentiments et d'intérêts parmi tous les peuples de la vieille Germanie; peu d'idées politiques se heurtaient, si ce n'est l'antique séparation entre le catholicisme et la réforme. Autour de la Prusse et de l'Autriche, puissances absorbantes, nul
des princes ou des électeurs allemands n'avait assez de force et de moyens militaires pour lutter face à face. La Bavière n'était encore qu'un duché électorat, posé entre l'ïnn et le Danube ; brave et digne peuple, les Bavarois avaient combattu plus d'une fois dans les rangs français, et depuis le cardinal de Bichelieu, les électeurs recevaient des subsides pour embrasser les intérêts de la France : politique habile qui épargnait le sang national ! La Saxe, si brillante de son commerce, de ses manufactures, de sa riche population, avait aussi des souvenirs de l'alliance avec la monarchie ; combien de fois le drapeau fleurdelisé n'était-il pas apparu sur les bords de l'Elbe et du Wéser? Les Saxons étaient de braves soldats, et les annales de l'Allemagne le disent assez. Les grands-ducs de Wurtemberg ', plus exposés aux coups de la France, avaient encore moins d'indépendance; n'étaient-ils pas les suzerains de ce pays de Souabe , aux noires forêts, qui s'étendent jusqu'aux montagnes de la Suisse? Baden était toujours ce lieu de délices, de plaisirs et de conférences intimes, non loin de Carlsruhe, la ville neuve, aux rues larges et droites. Les margraves de Bade avaient aussi signé des traités avec le directoire *.
1 Ils avaient traité avec le directoire : a Le duc de Wurtemberg , désirant vivre \ perpétuité en bonne harmonie et intelligence avec la république française, s'engage d'observer, pour les guerres futures qui pourraient s'élever entre elle et quelque autre puissance que ce soit, lapins exacte neutralité, et à ne fournir contre elle aucun continrent ni secours, à quelque titre et sous quelque prétexte que ce soit.
» Art. v. Dans toutes les guerres qui peuvent être suscitées à l'avenir à la république française, ses troupes pourront passer et séjourner dans les États de S. A. S. le duc de Wurtemberg, y occuper tons les postes militaires nécessaires à leurs opérations ; elles y observeront une discipline exacte, et s'y comporteront en tout comme dans un pays neutre et ami.
» Art. vi. Tous les individus qui pourraient avoir été arrêtés dans les États de 8. A. S. ou poursuivis pour leurs opinions politiques, seront sans délai mis en liberté. Toutes poursuites cesseront contre eux ; leurs biens, s'ils avaient été saisis ou confisqués, leur seront rendus, ou le prix restitué en cas de vente : il leur sera loisible d'en disposer, de rentrer et de demeurer dans les États de S. A. S., ou de s'en retirer. » ("Articles d'un traité secret entre la république française et le duc de Wurtemberg, signé le 20 thermidor nn tv) (7aoiît 1795).
2 « Art. ix. Le margrave, désirant vivre à perpétuité en bonne intelligence avec la république française, s'engage à observer pour les guerres futures qui pourraient s'élever entre elle et quelque autre puissance que ce soit, la plus exacte neutralité . et à ne fournir contre elle aucun contingent ni secours, à quelque titre et sous quelque prétexte que ce soit.
» Art. x. Dans toutes les guerres qui pourraient être suscitées à la république vu Allemagne, ses troupes pourront passer et séjourner dans les États de S. A. S. I» margrave, y occuper toutes les positions militaires nécessaires à leurs opération* :
Dans ces invasions des soldais de la république française , sur les rives du Rhin, ce qui avait le plus souffert, c'étaient les villes libres et bourgeoises, les évèchés antiques qui formaient la vieille base des États et de la bourgeoisie dans la constitution germanique ; telles étaient Cologne avec sa magnifique cathédrale, Mayence, riche évèché, puis Aix-la-Chapelle, la cité de Charlemagne, lorsqu'on plaçait le sceptre d'or aux mains du grand empereur ; et vous, vieilles ruines des sept collines, admirables châteaux qui projetez vos ombres dans le Rhin , vous tombiez détruites ous la main de ces Francs indomptables qui passaient le grand fleuve comme Charlemagne , lorsqu'il allait combattre les Saxons au delà de l'Elbe. Ce fut une guerre violemment déclarée à la constitution germanique, la démolition des anciennes souverainetés. Il n'y eut de respecté ni les souvenirs, ni les vestiges , et le canon brisa ces pans de muraille du château d'Ehrenbreitstein, qui pendent encore comme suspendus sur les abîmes.
Pour s'expliquer cette nouvelle situation du corps germanique, il faut connaître les négociations qui préparèrent le congrès de Rastadt. Quand le général Ronaparte et le comte Louis deCobentzel signèrent, à Campo-Formio, le traité solennel qui décida les destinées de l'Italie, l'Autriche, pour obtenir Raguse, Venise et la Dalmatie, céda définitivement à la France la rive gauche du Rhin *. Un tel engagement devait amener des indemnités et un remaniement dans le corps germanique. Le cabinet de Vienne sacrifiait les intérêts allemands pour grandir sa puissance; un congrès fut indiqué à Rastadt dans le but de résoudre la plupart des difficultés que ce remaniement de l'Allemagne pouvait faire naître. On a vu que le comte Louis deCobentzel invita le général Ronaparte à prendre la présidence de ce congrès, et le glorieux vainqueur de l'Italie traversa la Suisse pour se rendre a Rastadt
«•lies y observeront une di*ci; linc exacte, et s'y comporteront en tout comme dan* un pays neutre et ami. » [ Article* d'un traité secret entre la république française et le margrave de Bade, signé le 5 fructidor an iv) (22 août 1796).
1 Articles secrets et convention additionnelle au traité de Campo-Formio, du 26 vendémiaire an vi (17 octobre 171>7i.
« Art. i. S. M. l'empereur roi de Hongrie et de Rohême, consent que les limite» de la république française s'étendent jusqu'à la ligne du Rhin, et s'engage à employer ses bons offices, lors de la pin avec l'empire germanique , pour que la république française obtienne cette même ligne , savoir, la rive gauche du Rhin, depuis I» frontière de la Suisse, au-dessous de Râle, jusqu'au continent de la Nette, au-dessu* d'Andernach. »
et s'aboucher avec les plénipotentiaires. Il y resta peu de temps, d'autres intérêts l'appelaient en France ; le comte de Metternich , représentant l'Autriche, en prit la présidence. Le directoire envoya au congrès d'abord ïreilhard et Rewbell , pour le représenter, puis Jean Debry, Roberjot et Bonnier. Le congrès traîna en longueur f ; les intérêts y étaient très-compliqués, et, d'ailleurs, nulle des grandes puissances n'avait envie d'en finir ; l'Autriche, qui s'était compromise dans les négociations secrètes de Campo-Formio à l'égard du corps germanique, traînait tant qu'elle pouvait les négociations. Le comte Louis de Cobentzel entretenait une correspondance suivie avec le général Bonaparte , il s'engageait envers le vainqueur à des spoliations injustes ; c'est ainsi que, pour s'assurer paisiblement Raguse, Venise et la Dalmatie, et pour reprendre son royaume de Lombardie, le cabinet de Vienne consentait à ce que la France réunît le Piémont à sa frontière 2. Tout cela n'était qu'éventualités et fallacieuses promesses, afin de prolonger le congrès de Rastadt : aucune résolution n'y fut prise à l'égard du corps germanique ; on passa son temps en notes et en contre-notes; la Prusse avait révélé aux puissances allemandes l'abandon de l'Autriche pour grandir sa propre autorité sur le corps germanique. Deux hommes habiles menaient alors les affaires : M. de Hardenberg pour la Prusse et le comte Louis de Cobentzel pour l'Autriche; ils avaient en face les plénipotentiaires français, sans tenue, menaçant plutôt qu'ils ne négociaient, et en diplomatie, les hommes froids, réfléchis, gardent naturellement une supériorité sur la colère qui bouillonne par éclat. Plus tard je dirai la catastrophe qui finit le congrès de Rastadt.
' La première proposition française mise en avant fut ainsi conçue : « Le cours du Il h in fera la base des négociations. » La députation de l'empire ayant demandé une explication plus déterminée, les ministres français répondirent : « Qu'il s'entendait naturellement, et sans explication, que la rive gauche du Rhin devait faire par ellemême une partie intégrante de la république française. » (Dépêche de M. le comte de Metternich, écrite du congrès de Rastadt.)
- « Quelle politique a suivie le cahinct de Vienne depuis deux ans! que dire de l'occupation de l'Etat de Venise, et surtout de la nouvelle découverte que les papiers français viennent de révéler ? que dans les conférences qui ont eu lieu l'hiver dernier a Sel/., entre l'ex-directcur François de Dïeufchàteau et M. le comte de Cobentzel, ce dernier avait proposé à la France de la laisser s'emparer du Piémont, dont le souverain n'était ni mort ni détrôné, moyennant la cession deMantoue, et d'une partie de la cisalpine ou du Milanais, qui serait rentrée sous la domination de la maison d'Autriche. » (Note secrète envoyée de Berlin à Londres, jamier 1798.)
Au nord , la confédération germanique comptait quelques cités libres et commerciales, car il y avait tous les éléments dans cette constitution : telles étaient Hambourg, Lubeck, Altona, si renommées dans le moyen âge par leurs ligues et hanses commerciales. Elles formaient, pour le nord de l'Europe, des républiques municipales comme Gênes et Venise pour le midi; la révolution française absorba leur indépendance, car elle ne respectait aucune relique des vieux temps. Les villes libres d'Allemagne fixaient l'attention du directoire «ous plus d'un rapport : riches et commerçantes, elles pouvaient, par conséquent, fournir des subsides, des emprunts forcés au directoire et n ses avides agents. Ensuite, Hambourg possédait des journaux libres et indépendants, qui répandaient les nouvelles sur tout le continent européen ; quelques articles du Correspondant jetaient de l'inquiétude sur les négociations de la république ; le ministre français à Hambourg était sans cesse occupé à exiger l'insertion des notes relatives aux intérêts du directoire. Enfin, les émigrés royalistes avaient placé le siège de leurs intrigues à Hambourg ; ils s'agitaient contre les idées et les principes de la révolution française, ils poursuivaient de leur sarcasme la république. Dans les cités libres, il y avait une agence de Louis XVIII, active et toujours éveillée sur les actes du gouvernement, la banque était dépositaire des fonds anglais; on ne doit pas s'étonner si le directoire, se montrant impératif, menaça de détruire la ligue hanséatique, confédération commerciale de républiques et de municipalités. En déclarant que la banque était dépositaire d'immenses fonds d'Angleterre, les agents du directoire exigeaient incessamment des contributions de la ville de Hambourg; M. Reinhard fut chargé de demander 12 millions à la ligue hanséatique et la fermeture de l'Elbe ».
Les anciennes traditions de la diplomatie donnaient une vivealN ntion à l'alliance turque ; ce n'était pas seulement sous le point de vue commercial , que les rapports de la France étaient intimes avec le divan; les rois, depuis François Ier, mettaient un grand intérêt à
1 (f Un courrier vient d'arrivcrdeParis, et apporte au ministre deFrancc.Rcinhnnî. l'ordre de demander, au nom de la république française, en forme d'emprunt, une contribution de 12,000,000 aui villes de Hambourg, de Lubeck et de Brème, et la cession, pour un temps, du port de Cuxbaven , dont la possession assurerai! la l'<rmetureà l'Angleterre de l'embouchure de l'Elbe. » (Dépêche d'un agent anglais à son gouvernement.)
i. ÎS
maintenir les franchises des comptoirs français dans toutes les échelles du Levant ; ils voulaient aussi , par l'alliance turque , compléter l'équilibre des États européens. Au moyen de la Porte ottomane , la France contenait l'Autriche et la Russie ; des intérêts communs avaient rapproché la monarchie et le divan dans un même système , et tel fut le sens diplomatique de toutes les capitulations depuis le xvie siècle. M. de Choiseul-Gouffier avait l'ambassade de Constantinople, lorsque le sceptre de Louis XVI fut brisé. Le sultan Sélim était trop éloigné des idées et des émotions de la révolution française, pour se préoccuper vivement des événements arrivés dans la monarchie; la mort d'un roi pouvait-elle frapper l'imagination de ces peuples habitués aux révolutions du sérail ? La fatalité n'était-elle pas la loi de tout musulman fidèle? Ce qui arrivait était comme un de ces grands coups de Dieu devant lesquels le croyant doit baisser la tète. Aussi la Turquie n'avait-elle pris aucune part aux premières coalitions contre la république.
Toutefois l'action diplomatique ne manqua point pour éloigner la Turquie de l'alliance française ; dès l'instant que la république fut proclamée, les légations russe , autrichienne, et même prussienne, à Constantinople, s'agitèrent considérablement pour tuer l'antique influence de la France : quand M. de Sémonville fut désigné pour remplacer M. de Choiseul-Gouffier, l'internonce impérial, baron de Herberg, fit près du divan les instances les plus vives pour que le nouvel ambassadeur ne fût point admis ; il dénonça M. de Sémonville comme un fougueux jacobin et cette note reste comme un monument de colère diplomatique l . La Porte ne prêta qu'une attention médiocre àces démarches de l'Autriche; elle avait été si souvent trompée par les cabinets devienne et de Saint-Pétersbourg ! la république avait d'ail-
1 « Ta faction sanguinaire «les jacobins, voulant souffler partout l'esprit de diseorde < t d'anarchie don! elle est animée, vient d'expédier a Constantinople un de ses membres les plus dangereux, nommé Sémonville, nomme tellement note par la perversité de ses principes, que plusieurs cours ont déjà décliné ou refusé de l'admettre en qualité de ministre, < t même sur leur territoire. Les projets exécrables de cet émissaire, connus de la cour impériale et royale, ne tendent à rien moins qu'à renverser l'harmonie parfaite si heureusi ment rétablie entre ces deux empires, pour préparer une diversion favorable à des horde:- de scélérats, que sa majesté impériale travaille, de concert avec ses augustes allié:-, à mettre hors d'état de bouleverser l'Europe entière. » (Note de ['intej nonce impérial, baron de Herberg, du 9 uoùt 1792, à la Porte ottomane.)
ÉTATS IW TUOISimiE ORDRE. 71
leurs, à Constantinople, un agent d'une grande activité, M. Verninac de Saint-Maur avec le titre de chargé d'affaires de France ; il parvint à exercer sur le divan une influence telle qu'il renouvela Bffi anciens traités comme au temps des rois et de la monarchie *.
Tout à coup surgit un événement qui vint éclairer la Porte sur les intentions envahissantes de la révolution française môme à l'égard de ses alliés; je veux parler de l'expédition d'Egypte, confiée au général Bonaparte. Il a déjà été dit dans ce livre que l'occupation de l'Egypte par la France n'était pas une idée neuve ; elle avait été développée en plusieurs circonstances sous le ministère du duc de Choiseul. On prévoyait déjà un démembrement de l'empire turc, et l'Egypte paraissait une excellente colonie pour la France. Cette idée se reproduisit naturellement pour balancer la prépondérance anglaise, lin mémoire, qui date des premiers temps delà république, propose aussi d'établir sur le Nil une colonie française , afin de remplacer toutes les îles à sucre que la révolution avait fait perdre, et d'ouvrir un débouché pour les manufactures en Afrique : « On peut faire de l'Egypte comme une place d'armes, pour se jeter sur l'Inde et soulever les Marattes. » Bonaparte, en Italie, avait déjà conçu ses grands desseins sur l'Egypte, il jetait même les yeux sur l'Albanie; il en écrit d'une manière pressante au directoire 2 . « 11 faut veiller, s'écrie- 1 — Il , car l'empire des Turcs s'écroule 5. » Dans une séance solennelle
1 M. Vcminac de Saint-Maur, qui était chargé d'affaires de France en Suède dopais 1792, fut nommé en 179o, par le comité de salut public, envoyé extraordinaire auprès de la Porte ottomane, où il remplaça Desroches Sainte-Croix. AI. Ycrninac lit imprimer et distribuer une gazette française à Constantinople. Le grand vizir lui donna le titre de citoyen qu'il prononça en français, le mot n'ayant pu être traduit en turc. Cet envoyé notifia à la Porte les traites contins avec la Prusse, la Hollande, l'Espagne et la Toscane ; il détermina l'envoi d'un ambassadeur permanent a Paris, dans la parsonne de Seid-Aly-effendi.
- « L'empire des Turcs s'écroule tous les jours. La possession des îles de Ooffou, de Zanteet de Céphalonie nous mettra à même de le soutenir autant que cela sera possible, ou d'en prendre notre part. »
3 « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire vérita- !>!( ment l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Egypte. Le vaste empire ottoman, qu. périt tous les jours, nous met dans l'obligation de penser de bonne heure à prendre des moyens pour conserver notre commerce du Levant... » (Dépéché confidentielle du gênerai Bonaparte, datée de VTonlcliello, le ni août 1797, a M. de Talleyraud.,
M. de Talleyrand répond : «Rien, au reste, n'est plus important que de nous mettre sur un bon pied en Albanie, en Grèce, en Macédoine et autres provinces de l'empire turc d'Europe, et même dans toutes celles que baigne la Médita
de l'Institut, M. de Talleyrand développa la pensée d'une colonisation de l'Egypte : « Il faut se préparer à établir des colonies nouvelles; notre situation intérieure rend un déplacement d'hommes nécessaire. Ce n'est pas une punition qu'il s'agit d'infliger , mais un appât qu'il faut présenter ; et combien de Français doivent naturellement adopter l'idée d'un établissement dans des contrées éloignées ; combien en est-il pour qui un ciel nouveau est devenu un besoin ; et ceux qui , restés seuls , ont vu tomber sous le fer des assassins tout ce qui embellissait pour eux la terre natale , et ceux pour qui elle est un monde , et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux qui n'y trouvent que des remords ; et cette multitude de malades politiques, ces caractères inflexibles qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène ; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre pays, et les spectateurs aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des découvertes , à des fondations de villes , à des civilisations , pour qui la France constituée est trop calme ; ceux enfin qui ne peuvent se faire à des égaux ni à aucune dépendance ! »
D'après toutes ces explications , qui pouvait douter encore du but final de l'expédition d'Egypte quoiqu'on s'efforçât de le tenir profondément secret? Lorsque la nouvelle de la prise de Malte arriva dans Gonstantinople, des proclamations du général Bonaparte eurent pour but d'exalter cette conquête aux yeux de la Porte ; les chevaliers dont on venait de briser les épées et d'abaisser l'étendard, n'étaient-ils pas ces ennemis du croissant, qui poursuivaient à outrance le commerce et la marine turque? La France ne venait-elle pas de rendre un service signalé à la Porte? Quoi de plus utile à la loi de Mahomet que de briser Malte , qui avait fait tant de mal à l'islamisme quand ses galères à mille rames arrêtaient les fidèles et les croyants ' ? Ces proclamations suivirent la prise de possession d'Egypte ; on avait aussi le soin d'expliquer quels étaient les motifs de cette invasion subite ; les
comme notamment l'Egypte, qui peut nous devenir un jour dune grande utilité. Le directoire , en approuvant les liaisons que vous a\cz établies avec le pacha Ibrahim et la nation albanaise, désire que vous fassiez connaître le peuple français au reste des provinces turques, d'une manière, qui tôt ou tard, puisse tourner à leur profit et au nôtre, et au désavantage de nos communs ennemis. » (M. de Talleyrand au général Bonaparte, 23 août 1707.)
' Tel est le sens de la première proclamation du général en Egypte.
Français arrivaient comme amis de la Porte, pour affranchir les rives du Nil de la domination odieuse des mameluks; Bonaparte se dit l'admirateur du prophète, et l'enthousiaste sectateur de l'islamisme ; tel fut son langage. Mais était-il difficile à l'Angleterre de dissuader la Porte pour l'entraîner à ses propres desseins * ? N'avait-elle pas les moyens de prouver que les Français s'emparaient de l'Egypte avec l'intention formelle de la dominer, afin de se porter sur l'Inde; tout ne constatait-il pas l'esprit de conquête définitive et de souveraineté absolue? Les Français s'établissaient en Egypte sans volonté de retour; ils admiraient ces monuments immenses, ces villes de colosses, ces aiguilles et ces pyramides qui touchaient les deux ; ils avaient là des savants , des administrateurs, tous les éléments d'une colonie agricole et d'un poste militaire (comme ils le disaient), pour lutter ensuite contre les colonies anglaises de l'Inde. Quand cette situation fut bien constatée aux yeux de la Porte ottomane , il ne fut point difficile de la séparer de son alliance antique avec la France. L'Angleterre obtint le résultat qu'elle espérait ; le grand vizir marcha sur l'Egypte ; la Turquie se mit en quelque sorte à la solde du cabinet britannique et à la suite de la Russie. De là résultèrent des méfiances inquiètes contre la politique française ; l'Angleterre les mit à proiit pour ses idées de coalition, et, quand l'Autriche et la Russie armèrent contre le directoire, on vit avec surprise une armée musulmane marcher de concert sous les deux aigles qui devaient un jour peut-être se disputer de leur bec d'or les dépouilles du croissant. Les Turcs , pour la première fois , prirent une part active à la coalition contre la France , et ces souvenirs ne s'effacèrent jamais dans la pensée du divan.
Si l'expédition d'Egypte frappait la vieille alliance de la Porte ottomane et de la France , elle réveillait la vive et profonde admiration que le sultan Tippoo-Saëb portait au pavillon français. Mélancolique histoire que celle de ce nabab qui , le dernier, défendit l'indépendance de l'Inde ! Les campagnes du bailli de Suffren avaient partout répandu le nom de France ; Tippoo-Saëb voua , dès son origine , une haine profonde aux Anglais ; il les combattit jusqu'au dernier soupir. Quand la république fut proclamée, le sultan demanda des secours , il s'adressa au comité de salut public , au direc-
1 L'Autriche, la Russie, l'Angleterre, se hâtèrent d'éclairer la Porte sur les projet? de la France, par des notes simultanées.
boire après lui l . Bonaparte toucha l'isthme de Suez et il écrivit , à son tour, au sultan, pour lui annoncer sa prochaine arrivée. Tippoo •iemandait 1,500 hommes de toutes armes, une flotte au pavillon français sur la côte; toutes les conquêtes devaient être partagées ■Mitre les deux nations : on devait même envahir les colonies portugaises pour que chacun trouvât une forte et grande indemnité. Lorsque
os projets furent connus, le cabinet de Londres se réveilla dans toute son activité ; l'Inde fut couverte de ses flottes; lord Wellesley, gou- .erneur, abandonna les délices de sa grande cour de Calcutta et marcha contre Tippoo. Qui n'a vu les belles gravures anglaises sur la triste lin de Tippoo , le sultan de l'Inde; ces figures marquées aux
aractères graves et douloureux; ces Indous tristes et dévoués à leur prince, couverts de cuirasses d'écaillé, comme les anciens chevaliers? Fiers de courage dans cette terre de mollesse et de parfums , ils opposent la pique aux baïonnettes anglaises. Que de pleurs n'arrache pas le spectacle de ce sultan blessé à mort, de ces fils , vêtus de blanc,
pii abaissent leurs fronts assombris devant lord Wellesley pour im-
1 J'ai trouvé copie d'une lettre de Tippoo sultan, adressée au directoire :
« Le Circar Coudadad au directoire exécutif, représentant la république française, une et indivisible, à Paris.
» Au nom de l'amitié que le Circar Coudadad et sa nation vouent à la république rançaise, laquelle amitié et alliance dureront autant que le soleil et la lune brilleront Luis le ciel, et seront si solides que les événements les plus extraordinaires ne pourront jamais la rompre ni la désunir.
» Les Anglais, jaloux de la liaison et de l'amitié qui régnaient depuis longtemps
•iiire mon Circar et la France, se sont réunis aux Marattes, à Nizam-AIi-Kan , et à
mes autres ennemis, pour me déclarer une guerre aussi odieuse qu'injuste, qui a
liuré plusieurs années, et dont les résultats ont été si funestes pour moi qu'il m'en a
outé mes plus belles provinces, trois courreaux et trente lacs de roupies.
» La république n'ignore certainement aucune de ces circonstances malheureuses, ■■! combien j'ai fait d'efforts pour disputer pied à pied le pays que j'ai été obligé de •iler à nos ennemis communs. Je n'aurais pas été forcé à des sacrifices aussi cruels -i j'avais été secouru par les Français, mesanciens alliés, trompés par le projet perlidr ileConway, gouverneur général à Pondichéry, qui trama et ourdit avec Campbel!, graveront de Madras, l'évacuation de la place qu'il commandait. Elle voudra sans doute, en chassant les Anglais de leurs riches possessions de l'Inde, réparer la faute de son ancien gouvernement.
.. Etant depuis longtemps animé des mêmes sentiments, je les ai fait exprimer au gouvernement de l'Ile-de-Fianee par l'organe de deux ambassadeurs, dont je unis !•> recevoir, à ma grande satisfaction, des réponses telles queje les désirais, ain?i qud le drapeau républicain , par le chef de brigade Chappuis et le capitaine de vaisseau iMibne, qui m'ont amené les faibles secours que les circonstances ont permis au général Malartic et au contre-amiral Sercey de m'expédicr en soldats et officiers. »
ÉTATS lîU TROISIÈME ORDRE. 75
plorer le pardon de leur cause, et puis les funérailles du sultan Tippoo, ses esclaves couverts de deuil, qui défilent à travers les baïonnettes et les régiments écossais. Au milieu de ce cortège , se trouve un jeune officier aux traits fortement marqués de la race britannique ; il contemple le lugubre spectacle qui se déploie devant ses yeux ; cet officier est le propre frère de lord Wellesley ; alors simple colonel d'un régiment, il assistera plus tard, comme feld-maréchal et duc de Wellington , à la chute d'un autre empire plus puissant et plus glorieux. En dehors du continent et pourtant môles à ses intérêts, les États du nord d'Amérique avaient considérablement grandi depuis leur émancipation; la république américaine de\ait son existence à la monarchie des Bourbons, et le gouvernement calculateur des États- Unis avait pris pour principe , de ne jamais se décider dans les questions diplomatiques que par l'intérêt. Les États de l'Union avaient leur fortune à faire , leur indépendance à assurer ; ils s'alliaient avec les républiques comme avec les despotismes. Les principes leur étaient indifférents pourvu que leur commerce s'accrût ; ils avaient pris les bienfaits de la monarchie, ils saluèrent, sous Washington, la république naissante ; mais à peine la guerre fut-elle déclarée entre la Grande-Bretagne et la France que les États-Unis publièrent leur déclaration de neutralité, et tel fut l'effet de la révolution française, que Washington , dans la crainte des démagogues , se rapprocha de l'Angleterre , la mère patrie , naguère si vigoureusement frappée par ses enfants. Le parti français se trou\ait ainsi entièrement vaincu , et le représentant de la convention, M. Fauchet, déploya en vain une activité remarquable ; l'alliance anglaise fut consommée ; le directoire, vivement affecté, prit des mesures sévères contre le pavillon américain , et l'on vit ainsi deux républiques en lutte. Il y eut un échange de notes et de discours menaçants , et quand les États-Unis envoyèrent en France une députation composée de MM. Pinckney et (ierry , le directoire refusa de traiter avec eux. Il se passa, à cette occasion , des mystères honteux et étranges , qui marquent un peu l'histoire politique du directoire ! A peine les envoyés des États-Unis arrivaient-ils à Paris qu'on les environna de toutes parts pour exiger d'eux les redevances accoutumées que toutes les puissances payaient aux amis des directeurs. Avant d'être acceptés , on demanda aux plénipotentiaires américains un emprunt de 24 millions pour la république , et une faveur de 50,000 livres sterling pour les membres du
directoire. Les envoyés du congrès n'avaient aucun pouvoir sur ce point ; ils écrivirent une dépèche à leur gouvernement pour demander ses instructions ; les journaux anglais la rendirent publique. M. de Talleyrand et ses amis furent étrangement compromis dans cette affaire ; certains noms de négociateurs ne furent plus un mystère *, et l'Angleterre profita de cette circonstance pour resserrer ses liens d'intimité avec Washington et le gouvernement de son ancienne colonie.
En contemplant l'aspect général des grandes et des petites souverainetés2 de l'Europe, on devait reconnaître que les intérêts s'étaient
1 Le public désignait à cette époque MM. de Monteron, de Saint-Foix, André d'Arbelkset madame de Yaubadon, comme les émissaires confidentiels de M. de Talleyrand, et qu'on supposait avoir agi aussi dans cette circonstance délicate.
- Pour l'utilité pratique des diplomates, je résume ici la longue série des traités conclus depuis l'origine de la république jusqu'à l'époque du consulat (1793-1799).
Un traité d'alliance entre l'Angleterre et la Russie est signé à Londres, le 25 mars
Un tiailé, signé à Aranjuez. établit l'alliance de l'Espagne et de l'Angleterre contre la France, le 18 mai 1793.
Le trailé de La Haye entre les rois d'Angleterre, de Prusse et les états généraux des Provinces-Unies, est conclu le 19 avril 1794.
Une déclaration est signée le 3 janvier 1795, à Saint-Pétersbourg, entre l'Autriche et la Russie, touchant le dernier démembrement de la Pologne.
Un traité de paix est signé entre la France et la Toscane, le 9 février 1795.
Un traité de paix entre la république française et le roi de Prusse est signé à Bàle, le 5 avril 1795, par François Barthélémy et le baron de Hardenbcrg.
Un traité de paix et d'alliance entre la France et les Provinces-Unies est signé à La Haye, le 16 mai 1795.
Un traité entre la France et le roi de Prusse est conclu à Bàle, le 17 mai 1795.
Un traité de paix entre la France et l'Espagne est signé à Bàle, le 22 juillet 1795, par François Barthélémy et don Domingo Yriarte.
Le traité de Saint-Pétersbourg détermine le troisième et dernier partage de la Pologne, entre la Bussie, l'Autriche et la Prusse, le 24 octobre 1795.
Un armistice est accordé au pape par le général Bonaparte, et signé à Bologne, le 21 juin 1796.
Le traité de Berlin est conclu entre la république et le roi de Prusse, le 5 août 1796, relativement à une ligne de démarcation qui assure la neutralité du nord de l'AHefeMgne.
Un alliance offensive et défensive est signée à Saint-Ildefonse le 18 août 1796, entre la France et l'Espagne. Les signataires sont le général Pérignon et don Manuel ^îodoï.
Un traite de paix est signe à Paris, le 10 octobre 1796, entre la république et Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles.
Le traité de paix de Tolentino [bourg de la Marche d'Ancônc) est conclu, le 19 février 1797, entre la république et le pape.
modifiés de cabinet à cabinet, devant le grand danger de l'invasion française. Il ne s'agissait plus du vieux droit public, souvenir caressa par quelques diplomates; on conservait à peine mémoire des traditions régulières du xvne et du xvmc siècle. Un fait immense avait éclaté, la révolution française débordait partout , avec une exubérance de forces qui se répandaient sur l'Europe ; à travers les élans sublimes du talent et du courage, il y avait je ne sais quoi de fatal et de désorgaiiisateur dans ces guerres d'extermination, qui jetaient les peuples les uns sur les autres. Qui aurait pu retrouver la France des vieux temps ? Qui aurait pu rechercher la politesse et l'urbanité de la chevalerie dans ces batailles gigantesques? C'étaient la violence et la force mélangées à ces grandeurs d'une génération qui se retrempe dans les idées de république et de liberté !
Un traité d'alliance est signé à Turin, le 5 avril 1797, entre la France et le roi 6v Sarclaient-.
Un traité de paix entre la France et le Portugal est signé à Paris, le 10 août 1797.
Le traité de paix de Campo-Forinio, hameau du Frioul, près d'Udine, est conclu le 17 octobre 1797.
Une convention militaire est signée à Rastadt, le 1er décembre 1797, entre le général Bonaparte et le comte Louis de Cobentzel.
On conclut, le 29 janvier 1798, le traité de réunion de Mulhausen (Haut-Rhin;, ville libre et confédérée de la Suisse, au territoire français.
Un traité d'alliance entre la république française et la république cisalpine est conclu à Paris, le 21 février 1798.
Un traité du 20 avril 1798 réunit Genève à la France.
Un traité d'alliance offensive et défensive entre l'empereur et le roi des Deux-Siciles est signé à Vienne, le 14 août 1798.
Un traité entre la république française et la république helvétique est signé à Paris, le 19 août 1798.
La Porte déclare la guerre à la France, et conclut le 12 septembre 1798 une alliance offensive avec la Grande-Bretagne et la Russie.
Un traité d'alliance entre la Russie et les Deux-Siciles est signé à Pétershourg le 29 novembre 1798.
Un traité est conclu à Naples, le 1er décembre 1798, entre la Grande-Bretagne et les Deux-Siciles.
Un traité d'alliance et de subsides est conclu entre la Russie et l'Angleterre contre la France, le 18 décembre 1798.
Un traite d'alliance défensive entre la Russie cl la Porte est signé à Constantinoplc, le 23 décembre 1798.
Un traité d'alliance entre la Porte et le roi de Deux-Siciles est conclu contre la France, le 21 janvier 1799.
Un traité de subsides est conclu entre la Russie et la Grande-Bretagne , le 22 jui*. 1799, pour une expédition en Hollande.