AU DEBARQUEMENT 01 GÉNÉRAL BONAPARTE
tance d'un gouvernement fort, et d'une armée hardiment menée au
combat.
Les généraux que l'Europe mettait à la tête de ses armées n'étaient pas capables de concilier des intérêts si divers et une politique si incohérente. Comme talents, ces généraux étaient remarquables ; jamais peut-être il n'y eut une réunion d'officiers plus habitués au métier de la guerre. La Russie donnait le commandement à Suwarow , le vieil et antique défenseur de l'empire, le général qui montra sa bannière aux Turcs et aux Polonais vaincus. Suwarow avait peu d'instruction militaire; Russe par l'esprit et les manières, spirituel, moquei h la manière des barbares, il n'avait pour plan de bataille qu'une seule maxime : marcher en avant ; compris et aimé par le soldat russe, c'était plus encore son père, son pontife de guerre que son général ; une superstition religieuse se mêlait à l'obéissance que l'armée lui portait. Suwarow était pour le soldat un dieu; il riait et pleurait avec lui ; il commandait l'obéissance la plus absolue ; les Russes souffraient quand Suwarow souffrait lui-même; ils étaient joyeux de ses victoires, fiers de ses décorations et de ses triomphes '. Suwarow avait cette intrépidité qui tient lieu de génie, ce coup d'oeil juste qui saisit toutes les fautes de son adversaire pour en profiter sur le champ de bataille. On a cherché du ridicule dans cette physionomie ; en France, tout ce qui n'a pas le type français est soumis à de moqueuses paroles ; Suwarow est resté grand parmi les Russes. Korsakoff, son lieutenant, n'avait pas les talents militaires de Suwarow, ni cet instinct subit qui sait prendre une résolution ; ses mouvements étaient lents, parce qu'il commandait à des soldats qui, sachant mourir, ne connaissaient aucune de ces manœuvres alertes, aucun de ces entraînements admirables, qui tant de fois assurèrent la victoire au\ Français. Korsakoff allait agir en Suisse, tandis que son général en chef Suwarow se porterait en Italie avec rapidité; tous deux devaient se réunir au pied des Alpes et se prêter la main dans l'invasion des provinces du Rhône et de l'Isère.
1 « Suwarow est d'une petite stature, maigre, un peu voûté; ses cheveux, blancs comme la neige, déponent de ses soixante et dix ans ; mai:? chacun de - es muselés esl encore animé d'une rapide et redoutable élastit ile. Le feu, la promptitude sont du» ses pas, dans tous ses mouvements, comme le laconisme dans tontes ses paroles, qui sont presque autant d'apophlhegmes. Tout son art consiste dam la terrible énergie qu'il sait donner à l'âme de ses soldats, qui sous lui se croient invulnérables. (Noie de M. Seume, ofiieier au servire de Russie.
Les Autrichiens étaient placés sous les ordres de l'archiduc Charles, prince jeune alors, un des tacticiens les plus remarquables de la nouvelle école : Moreau l'avait ainsi jugé ! . Comme il arrive toujours en Autriche , l'archiduc était placé sous les instructions du conseil aulique, méthodique et vieilli, qui dictait les plans de campagne et arrêtait les opérations militaires. Nul ne présentait peut-être un aussi beau caractère que l'archiduc Charles , il avait de la franchise , une loyauté à l'épreuve , des sentiments chevaleresques si nobles , qu'on eût dit le premier gentilhomme d'Europe ; la politique du cabinet n'entrait pas dans sa tête , les subtilités lui étaient étrangères , il ne savait que le champ de bataille , beau livre qui s'ouvrit devant lui plus glorieux encore à Essling! Deux généraux de premier ordre combattaient à ses côtés pour la cause de l'Autriche : Kray, un des officiers remarquables de l'armée allemande , manœuvrait en Suisse , et devait s'unir à KorsakoiT dans un mouvement commun par le Saint Gothard, tandis que Mêlas préparerait les voies aux Russes de Suwarow par une marche parfaitement combinée en Italie. Ainsi le Rhin, la Suisse , la Lombardie et le Piémont , étaient les points principaux par lesquels les alliés devaient faire une irruption dans le cœur de la France , ils s'étaient donné rendez-vous dans l'Alsace , l'a Lorraine et la Franche-Comté, pour faire ensuite leur jonction sur la Seine 2.
Les Anglais avaient pour chef le duc d'York , prince de la maison royale, officier de courage comme tous les Brunswick , mais avec des talents limités et un manque absolu de volonté et d'énergie. Le prince d'Orange , représentant le stathoudérat , devait également marcher sur le continent , mais l'Angleterre voulait rester maîtresse , en définitive, des résolutions à prendre en ce qui touchait les Pays-Bas, elle ne se souciait pas que le prince d'Orange prît trop d'ascendant dans la guerre , et elle en avait déféré la partie active au général Abercromby , un des officiers les plus distingués de l'armée britannique ; le corps auxiliaire russe restait sous les ordres du duc d'York, selon la méthode anglaise qui consiste à épargner le sang national en employant celui des auxiliaires et des étrangers. Les instructions étaient formelles , le cabinet de M. Pitt en voulait surtout aux arsenaux et aux flottes bataves 5. En envisageant donc de bien près la coalition
1 Napoléon eut toujours une grande estime militaire pour l'archiduc Charles.
2 C'est le plan de campagne des alliés en 1815. 8 Discours au parlement, septembre 1799.
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qui se développait contre la république française, il y avait mille intérêts hostiles, des jalousies, des rivalités; on voyait dis notions, vieilles ennemies, marcher sous le môme drapeau, cl boni cela (levai! rendre essentiellement faibles les premiers efforts militaires des alliés en Italie,
en Suisse et en Allemagne.
Néanmoins, cette coalition si mal jointe présentait , à l'extérieur, un aspect formidable, et le directoire dut songer à une de ces grandes résistances qui sauvèrent la patrie aux jours périlleux du comité de salut public. Le plan de campagne , dont il reste encore les éléments principaux aux archives de la guerre, était parfaitement combiné et d'une hardiesse peu commune; il fut l'œuvre de Joubert et de reau : parles révolutions de Naples, du Piémont et de Rome, la république n'avait plus à craindre l'intervention des armées piémoi et napolitaine; les généraux Championnet et Macdouald maintenaient le repos et l'obéissance au sein de ces populations ardentes pour la révolte. La pointe militaire sur Naples , si hardie , avait réussi, grâce à la lâcheté des armées napolitaines , se dissipant comme les nuées sur le Vésuve. D'après le plan de campagne adopté par le directoire, les coups principaux devaient se porter en Allemagne ; le général Jourdan marchait à la face de l'archiduc Charles , dans la Souabe au delà du Rhin; Masséna recevait le commandement de l'armée d'Helvétie, opposée aux Autrichiens du général Kray, et un peu plus tard, au corps russe de Korsakoff. En Italie, Schérer reçut la mission décisive de refouler le général Mêlas avant l'arrivée des Russes du feldmaréchal Smvarow ' ; au nord , enfin , du côté de la Hollande , la garde de la frontière contre l'invasion des Anglais du duc d'York et d'Abercromby, futconûée au général Brune, promettant de rejeter les Anglais dans la mer. Le directoire avait invoqué la force et le dévouement de ses meilleurs généraux ; JourJan, ardent républicain, avait alors une certaine réputation militaire ; Ma>séna était un les meilleurs lieutenants de Bonaparte; Macdonald pouvait citer de belles campagnes, et Brune comptait l'invasion delà Hollande sous
t « Schérer parut, et fut accueilli a\ ec des murmures et de» huées. LorsqueMorcau
arriva, les soldats se précipitèrent autour de lui, baisèrent ses bottes et m m cheval, et le proclamèrent hautement en disant : « Voilà notre sau\eur, notre cher Iforeau, c'est lui qui est notre général. » Schérer n'eut rien de mieux à faire qu'à prétexter une maladie, et se retirer, et le directoire n'a pu, de son coté, se dépenser de nommer général en chef ce même Morcau qu'il n'a aucune raison d'aimer. » (I) pêl be du ministre de Prusse au comte de Haugwitz.)
Pichegru , parmi ses titres de gloire ; Schérer, le plus incapable de tous , devait sa position en Italie à la confiance de Rewbell qui lui avait donné le ministère de la guerre; Championnet n'était pas sans talents et sans intrépidité ; il avait secondé Macdonald dans sa marche ;-i rapide, si décidée sur Rome et Naples.
Les premiers mouvements militaires ne furent point heureux pour les armes françaises; le général Jourdan, hardiment avancé dans l'Allemagne , éprouva une défaite complète : l'archiduc Charles profita de ses fautes ; nos bataillons épars revirent les eaux du Rhin. En Italie, d'autres échecs firent peser sur les généraux français une triste responsabilité; Sehérer fut battu à Vérone, à Magnano ; Moreau fit des prodiges, mais la victoire, femme capricieuse , avait cessé d'être fidèle aux soldats de la république. Masséna éprouva une défaite devant les fortifications de Feldkïrch; depuis ce moment, les Français furent en pleine retraite en Italie, en Suisse et en Allemagne. Le plan, qui consistait à empêcher la jonction des Russes et des Impériaux, lie réussit pas; les corps du général Macdonald, se retirant de Naples, furent un moment coupés. Jamais , depuis l'invasion de 1792 , la France n'avait été dans un si grand péril ! . Au nord , une dépêche télégraphique annonça le débarquement de la flotte anglaise avec une armée considérable sur le Texel ; encore quelques malheurs, et les alliés touchaient les frontières ; les Cosaques déjà insultaient le Dauphiné, et Mêlas se proposait d'opérer sur le Piémont et le Var. On rêvait de nouveau au siège de Toulon.
Cette triste situation militaire précéda la révolution du 30 prairial; le changement du directoire avait amené plus d'unité dans les forces du gouvernement; le général Bernadolte prenait le département de
• Aussi la plus grande renommée entoure les généraux alliés ; on exalte Suwarow, et voici un ukase de L'empereur Paul :
« Afin de perpétuer, jusque dans la postérité iaplusreculée, le souvenir des exploits de uotre feld-maréchal, le comte de Suwarow Rimniski, qui, à la tète de nos armées
' trieuses et de celles de l'empereur d'Allemagne, a dans quatre mois délivré toute l'Italie de ses impies conquérants, et rétabli les royaumes et les institutions légales; «■t voulant lui donner à la face de l'Europe une marque de notre satisfaction, nous lui avons conféré, à lui, général feld-maréchal comte Suwarow Rimniski, la haute dignité de prince de l'empire russe, avec le titre de L'Italique. Nous voulons, et il nous plaît que celte dignité soit héréditaire à teus ses successeurs, mâles et femelles, < ! qu'il soit et signe le prince Italique Alexandre Basilowitcli , comte Suwarow Rimniski.
» Ea.t à Paulowsk, le 8 août 1799. » Paul. »