CHAPITRE IV
ESPRIT DES POPULATIONS DE L'EUROPE A LA FIN DD XVIIIe SIÈCLE,
influe n ce de la philosophie et de la langue française. — Études des idées républicaines. — La vieille Rome. — Action de l'esprit littéraire. — Fermentation de l'Irlande, de l'Ecosse et de l'Angleterre. — Littérature allemande. — Schiller.
— Goethe. — Wieland. — Kotzebue. — Origine des sociétés secrètes. — L'Italie.
— Àlfieri. — Lutte de l'esprit catholique et de la philosophie.
L'esprit des populations , leurs études fortes et chéries , influent toujours sur la marche des événements politiques; en vain un gouvernement lutte contre la tendance des opinions , il les subit tôt ou tard. La situation des idées et de la philosophie en Europe avant le consulat , a besoin d'être exactement connue pour s'expliquer l'histoire des pouvoirs ; l'esprit des peuples commande les résolutions en politique; aucune autorité n'échappe à la puissance, aux caprices même de son temps. Il y avait une si imminente action des idées sur les faits depuis cinquante années! l'expérience sanglante avait-elle éclairé toute une génération?
L'esprit du xvin" siècle, vaste action de l'intelligence qui démolissait tout, n'avait rien de restreint et de local ; l'universalité de la langue française répandit dans le monde les productions de cette littéral ure si hardie dans sa pensée, si brillante dans son expression. Les génies qu'avait produits la France jetaient un si vif éclat, qu'on voulut les étudier et les prendre pour modèles ; ainsi la démocratie dos idées prépara la démocratie des gouvernements ; l'esprit moqueur des philosophes répandit le doute et l'incrédulité. Qui ne connaissait les immenses productions de Voltaire , de Rousseau , d'Helvétius , de Diderot et du baron d'Holbach, leur système sur la nature et la sociabilité humaines? Tout n'était-il pas destiné à préparer un grand chan-
A LA FIN DD XVIIIe SIÈCLE. 79
gefflent, depuis le Contrat social jusqu'à ce spirituel Mariage de Fi~ ffaro, la folle journée, persiflage sur les devoirs de la famille, la vertu de la femme et l'immoralité du grand monde? A la fin du xvma siècle, on ne parlait en Europe que des droits de l'homme, des privilèges des citoyens, de la liberté, fille de la raison ; on déclamait partout contre la tyrannie du gouvernement monarchique , et, chose inouïe dans l'histoire ! les rois eux-mêmes favorisèrent les pamphlets dans lesquels étaient confondus le despotisme et le pouvoir, les tyrans et les monarques. Frédéric de Prusse et Catherine II félicitaient Voltaire sur les tragédies de Brutus et de la Mort de César; et, à leur tour, les gentilshommes féodaux, par un caprice non moins bizarre, appelaient l'égalité des conditions et la philosophique émancipation du peuple ; ils croyaient faire un simple jeu d'esprit, ils préparaient une révolution. À cette époque, il fut de bon goût parmi les souverains de faire de la littérature et du théâtre ; on briguait la conquête d'une province à cAté d'un titre académique ; Catherine II fit des vaudevilles, des pièces à proverbes1. Voltaire, auprès de Frédéric II, s'occupait de politique et discutait les intérêts de la France2. Les princes devenaient littérateurs et les littérateurs devenaient souverains. Tout était bouleversé dans les opinions, sous le règne des belleslettres ; le seul roi du xvin8 siècle, ce fut Voltaire, sa couronne de poète était bien au-dessus de celle de prince , la seule aristocratie
1 Catherine II, en revenant de la Crimée, en 1787, voulut taire jouer (liez elle, a l'Ermitage, desjpièces et proverbes qui n'eussent été représentés sur aucun théâtre; elle engagea plusieurs des personnes qui l'avaient suivie en Tartarie, à en composer, et, pour le ; encourager par son exemple, elle écrivit elle-même rapidement quelque.-* proverbes. Une li'ès-boune troupe de comédiens, parmi lesquels était le célèbre Aui.ène et Fastier, élève de Préville, jouaient ces pièces devant un petit nombre d'auditeurs, seulsadm s à ces représentations. Les auteurs qui y travaillèrent étaient l'impératrice; le comte de Cobcntzel , ambassadeur de l'empereur; L. P. de Ségur, ministre de France; le prince de Ligne, général autrichien ; Alexandre Woniuuui', l'avon tfc- Catherine^ le comte Sirogonof, sénateur; lwan Schwalol, grand chambellan : i'Estat, Français attaché au cabinet de l'impératrice, et la fille d Aufrène. Lorsqu'on eut joué un certain nombre de ces pièces, Catherine fit l'aire, à l'Ermitage, quelque. mpic de cette collection. .le possède une dfe ces copies.
- « Le roi trouvait bon que je lui parlusse de tout, et j'entremêlai souvent des picslnns sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'Enéide et de Titc-Live. La ci rversatlon s'animait quelquefois ; le roi s'échauffait et me disait que tant que notre COUT frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s'aviserait pas de se battre pour elle. Je lui envoyais de ma chambre à son appartement mes réflexion^ sur un papier à mi-marge. Il répondait sur une colonuc à mes hardiesses. Mémoire-, de Voltaire, liv. v.)
fut celle des encyclopédistes, aristocratie hautaine, impitoyable, coterie intolérante qui laissait mourir Gilbert à l'hôpital. Il devint à la mode de parler incessamment des républiques romaines et de ce monde antique où brillaient les images de Cassius et de Brutus. On n'eut d'admiration que pour les mêles vertus qui remuaient le poignard au nom de la liberté ; il se fit une transformation d'habitudes en Europe ; on brisa les images des ancêtres, la vieille origine féodale de la patrie; on eût dit que la génération avait honte de ses aïeux, et qu'elle ne pouvait vivre que des imitations de la Grèce et de Rome ; nul n'osa défendre les Francs à la framée retentissante, les blasons conquis sur le champ de bataille. Cette influence s'étendit du théâtre aux arts, de l'architecture à la musique ; l'idée républicaine et philosophique fut partout jetée dans l'éducation ; elle germa avec plus ou moins d'effervescence ; la révolution de 1789, les idées qui dominèrent les assemblées constituante et législative, depuis longtemps populaires dans les esprits, ne furent que proclamées par les codes et les discussions de tribune. La philosophie du xvmc siècle s'infiltra partout, dans les lois, dans les constitutions ; elle se répandit en Europe , et il y eut une folie d'imitation, une joie universelle de démolir le passé. Les assemblées politiques consacrèrent les principes de tout un siècle.
Cependant le spectacle de la révolution française et de l'action sanglante des premières époques , avait porté un correctif dans l'esprit des peuples ; on ne croyait pas à cette application sauvage des théories ; ce désordre organisé, cette lutte où se heurtaient le pouvoir et les intérêts , ce sang répandu à foison , avaient comprimé quelquesuns des élans populaires dans les contrées de l'Europe ; partout où se présentait le drapeau tricolore, il y avait une désorganisation complète dans la vieille société ; si la pensée démocratique rencontrait quelques partisans parmi les classes infimes et pauvres, dans ces professions qui vivent de la parole ou des changements de propriétés, ou bien dans les imaginations vives et poétiques, les habitants paisibles, ceux qui possédaient la terre, les hommes d'ordre et de conservation la repoussaient avec énergie ; la propagande révolutionnaire s'annonçant d'ailleurs par l'impôt de guerre et l'emprunt forcé. Autant les primitives idées de philosophie et de liberté, les principes politiques de 1789 avaient soulevé de partisans, autant l'esprit révolutionnaire, démocratique et persécuteur, éloignait les propriétaires paisibles, les esprits revenus eux-mêmes de leurs tendances vers la révolution fran-
A LA FIN DU XVII lr SIÈCLE. 81
çaise ; cette lutte se produit pendant l'invasion des pays voisins de la France ; la république trouve des partisans et de rudes adversaires, et l'arbre aux trois couleurs ne s'élève qu'au milieu d'une multitude divisée et hostile l. Il y a deux peuples : l'un désire vivement la révolution, l'autre lui est évidemment opposé.
L'Angleterre était soumise plus que toute autre puissance aux orages et aux agitations ; les formes de liberté adoptées par son gouvernement favorisaient l'émission de toutes les idées même les plus extrêmes dans le sens démocratique ; il y avait des clubs patriotiques, où les toasts les plus audacieux étaient portés à la face du peuple ; là se réunissaient ces meetings tumultueux, où les orateurs échangeaient des menaces ardentes contre le gouvernement et l'aristocratie. La parole n'avait aucun frein, la presse aucune restriction qu'un jury ; ces tumultes se produisaient dans les districts manufacturiers où se réunissaient les masses de travailleurs, réclamant , par des pétitions armées, leur salaire et un labeur plus lucratif. On invoquait les droits de l'homme et de la nature ; les ouvriers à la face noircie par le travail, ces hommes qui souffrent pour le luxe et le bien-être de l'aristocratie, levaient l'étendard de la révolte et de l'émancipation ; l'heure if était-elle pas venue?
En présence de la révolution française et de la convention énergique, qui appelait l'émancipation de tous, l'Angleterre avait subi les dangers d'une fatale nature ; elle vit sa flotte soulevée, ses matelots mutinés contre les officiers, des sociétés séditieuses partout organisées, secouant toutes les rênes de la discipline ; de nouveaux jacobins s'élevant sur ces meetings. Rien n'était comparable aux dangers qu'avait courus le gouvernement par suite des excès auxquels le peuple s'était livré; on fraternisait avec les agents de la convention, on exaltait les idées françaises , et il fallut toute la fermeté de William Pitt pour comprimer la turbulence radicale des multitudes 2 ; les jacobins avaient des émissaires et des affiliations ; les conquêtes de la république trouvaient souvent un peuple prêt à les recevoir.
Et que pouvait-on comparer à la situation affreuse de l'Irlande, à cette condition de servage à laquelle on avait réduit la population
1 C'est ce qui se produisit surtout eu Belgique, en Hollande, et dans l'Allemagne particulièrement. En Italie, la classe noble fut la plus républicaine.
2 Pitt obtint du parlement la suspension de Yhabeas corpus, la proclamation de Valitn-biU; la presse seule resta libre, comme la dernière garantie.
ratholique? Misérable pays! où les idées de révolte se mêlaient à ces besoins impérieux qu'imprime la souffrance du cœur et du corps, de l'âme et de la chair ! Les populations catholiques vivaient sous l'oppression, elles arrosaient la terre de leur sueur pour payer la dîme à des ministres d'un autre culte ; rien n'était déplorable comme l'état de désolation de l'Irlande , les droits imprescriptibles des peuples étaient méconnus; l'esprit de révolte s'agitait facilement au milieu d'un peuple qui ne pouvait respirer à l'aise : « Travaille, pauvre nation opprimée ! » tel était le commandement que l'impérieuse Angleterre répétait à l'Irlande abaissée, comme s'il s'agissait d'une colonie. Et combien cette situation ne devait-elle pas favoriser les tentatives de l'esprit révolutionnaire ! Quand le droit se mêle à l'idée de liberté, la fièvre populaire est puissante ! Il y avait des chefs de sédition tout trouvés en Irlande, des hommes de force et de résolution qui se proposaient un soulèvement contre les oppresseurs religieux et politiques ; ils se montraient sans masque , car ils combattaient pour la liberté de la patrie et la foi religieuse, ils avaient derrière eux toute la population des laboureurs. Trois nationalités distinctes divisaient la Grande-Bretagne ; l'Ecosse, l'Irlande et l'Angleterre ' ; mais c'était l'Irlande surtout qui excitait la plus vive attention de la république française; le directoire y entretenait des agents actifs pour y préparer un système de fraternisation 2 ; les Irlandais eux-mêmes visitaient les Hubs de Paris, et offraient un soulèvement pour seconder les armes
1 « L'idée de république domino les Irlandais; le directoire exécutif de V Union , tes le.» premiers mois de 17(.»l>, désespérant de réussir dans le projet d'établir wm republique par la voie d'une réforme, avait dirigé tous ses efforts vers une révolution qui devait s'opérer par un soulèvement à main armée, que seconderait une force étrangère. En conséquence dos représentations qu'il adressa au gouvernement français,, celui-ci prit la résolution d'envoyer des troupes en Irlande; les offres qu'il fit à cet effet (i les conditions qu'il y attacha, furent acceptées par les principaux chefs de r Union, tels que James- .\aper Tandy, Arehibald-lïamilton Roncn, lord Kdouard l'it/.i raid, Cornélius GrrOgatr, Bagnal , Harvey, Arthur O'Connor, Thomas Addis, Emmet, William ML'Nevin, Samuel N'oilson , etc.. Bientôt le comité dirigeant qu'ils avaient établi, ouvrit une communication directe avec le gouvernement français. Vî >run, l'un des membres du directoire de l'Union, fut envoyé à Paris a\ec des instructions pour exposer les dispositions du peuple irlandais, ce qu'il' fit avec beaucoup de zèle. Il reçut du directoire exécutif français les assurances d'un prompt
iirs. a Dépêche d'un agent secret à M. de ilardonber?, janvier 1798. )
2 William Piltles dénonça en plein parlement; voyez l'admirable exposé que Pitt Bt lMmdas firenl de leurs rapports avec la république française; ils furent combattus par Fox et Erskine. (Anmial licijister, £798x1800.)