‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon (volume 2)Chapitre 6 sur 53 · A LA FIN DU XVIII1 SIÈCLE · texte numérisé non relu

A LA FIN DU XVIII1 SIÈCLE

de la révolution. Plus d'une fois la république avait annoncé une expédition en Irlande , et telle était la mission secrète de ce qu'on appela l'armée d'Angleterre , un moment commandée par le général Bonaparte ; des lloltes étaient préparées dans les ports de l'Océan : il y eut plusieurs corps de troupes dirigés sur l'Irlande. Le jeune Hoche obtint le commandement d'une armée expéditionnaire; les Ilots de la tempête s'étaient soulevés pour empêcher ce débarquement de l'escadre républicaine ; on entendit pourtant les magnifiques chants de la Marseillaise sur le rivage de l'Irlande. Dans ces circonstances périlleuses, quand l'esprit révolutionnaire pénétrait partout, j'ai dit que les communes prirent les mesures les plus sanglantes pour comprimer la perturbation de l'Irlande, et que Pitt, par une résolution vigoureuse, réunit le parlement irlandais à celui de la Grande-Bretagne. Le grand ministre, ainsi, prépara une fusion de peuples hostiles dans un commun intérêt : sans cette mesure, l'Irlande eût peut-être été perdue pour l'Angleterre ' .

Sur le continent , les idées révolutionnaires n'avaient pas moins fait de progrès dans les classes actives et remuantes , parmi les âmes rêveuses et patriotiques. Le xvme siècle ne s'était point circonscrit dans certaines limites étroites et dans une nationalité mesquine; son universalité était un fait immense, et les paisibles populations de l'Allemagne avaient subi son influence irrésistible comme l'Irlande st l'Angleterre. Sans doute, au milieu de ces peuples agricoles et tranquilles, les idées n'éclataient pas comme la foudre , ne se manifestaient pas par l'insurrection; mais l'Allemagne, si méditative, caressait, dans son imagination ardente, les jours d'indépendance et de nationalité ; il se faisait une révolution mystérieuse dans les esprits. La littérature exerçait une puissance d'autorité indicible; si l'on remarque en Allemagne l'esprit des philosophes, des historiens et des poètes à la fin du xviii" siècle, on pénétrera sans peine les cause* premières de cette agitation profonde qui domina la société , et prépara plus qu'on ne croit la chute de Napoléon, par uu retour du sentiment de liberté contre le despotisme ; les mots magiques d'indépendance et d'égalité , les droits de l'homme , la puissance de la nationalité, toutes ces idées fermentaient dans les tètes illuminées

1 La belle discussion sur l'émancipation de l'Irlande est rapportée en entier dan% \ Arittual Iieyisler.

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par la philosophie de Kant * . Qui n'a lu les beaux drames de Schiller, ces admirables déclamations contre l'ordre social tout entier , cette brillante argumentation contre les gouvernements et les lois humaines? Qui n'attache un indicible intérêt à ce Moor, chef de brigands, dans la sombre et noire forêt, que le poète vous peint sous des couleurs si brûlantes , à cette àme de feu qui s'est affranchie des lois morales, des préjugés , des habitudes , pour ne conserver qu'un amour pur, et que l'empire de ses passions libres et soudaines? Dans ce drame se profèrent des blasphèmes contre Dieu et d'affreuses analyses de l'homme et de la famille , puis de puissants raisonnements contre le pouvoir humain ; n'y a-t-il pas de quoi briser toute une société , et bouleverser ses rapports , ses lois , ses coutumes , ses autels -? Schiller fait entendre dans Guillaume Tell les purs accents de la liberté des montagnes ; la flèche du libérateur atteint le front de plus d'un despote. Dans Fiesque, c'est le conspirateur hardi, plein de moquerie pour les dangers, méditant la liberté au milieu d'un bal, sous les bougies resplendissantes, dans les quadrilles masqués comme à Venise. Voici maintenant le poëte de la douce composition d'Intrigue et Amour , ce drame si pur et si chaste, si rempli en même temps de sentences brûlantes contre les préjugés de naissance et l'inégalité des conditions. Est-il quelque chose de comparable à la jeune tille du musicien , à sa fierté, à son amour? Est-il quelque chose de plus hideux que ces vieux débris des gentilshommes et des nobles qui se In rent à tous les excès de la tyrannie, de la chasse et du sang, pour dompter une àme qui n'a d'émotions que pour son Charles, jeune Allemand candide et passionné comme l'étudiant rêveur de Leipsig ou de Dresde? Schiller révolutionna plus l'Allemagne que les prédications des clubs ; il prit l'esprit allemand par l'exaltation de la rêverie : quel effet ne devait pas faire ce drame sur les imaginations des écoles ! Combien ne devait-il pas propager les idées de liberté civile et politique parmi une jeune génération enthousiaste de la raison pure 3.

1 On ne peut parfaitement connaître L'influence de la révolution française qu'en él udiant la littérature de l'Europe ; les idées facilitèrent la conquête des armes.

2 On sait que telle fut l'influence de Schiller, que les écoles ne rêvèreut plus que l'organisation de bandes, à l'imitation de Moor.

3 .lé trouve dans une lettre de Weimar, datée de la fiu du xvmc siècle, un tableau exact de la littérature allemande.

« M. Goethe a traduit dernièrement en vers blancs, le Mahomet de Voltaire, qui >cra joué sur notre théâtre. On dit que cette traduction a parfaitement bien réussi,

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Goethe, dans son Faust, l'homme dépra>é, expression de l'épuisement des sociétés modernes, suit toutes les phases de la littérature >oltairienne, imitation moqueuse et impie de la philosophie du xviue siècle ; c'est le vieux monde qu'il prend de ses deux mains pour vous le jeter à la face comme un reproche. Dans Wieland , Klopstock , kot/.ebue, partout vous trouverez des causes actives de cet esprit révolutionnaire qui éclata plus tard par les sociétés secrètes, après celte préparation longue de date ; il règne je ne sais quoi de mystique diins toutes ces productions ; elles annoncent une régénération prochaine et sociale. On sent que tout fermente, la société vieillie s'en *a ; c'est un drame qui finit pour la génération allemande ; elle rêve un temps meilleur, un air plus épuré au milieu de ces âmes épuisées; et cet esprit de changement ne devait-il pas favoriser les idées nouvelles, la liberté et la nationalité germaniques? Seulement cette liberté ne fut pas d'emprunt comme en France où l'on copia Brutus et Gassius ; elle prit ses émotions dans les souvenirs de la patrie, dans l'image d'Arminiusqui défendit les autels de la vieille Germanie, les cités libres et les sombres habitants des forêts sacrées ' .

Ainsi fut l'époque où l'Allemagne se couvrit de sociétés secrètes, mystérieuses réunions pour le salut de la nationalité. En Angleterre tout était public , tout retentissait dans les clubs par la parole ; en

et qu'elle contribuera aussi, de sa part, à remonter le ton du théâtre allemand, qui i t tombe par des scènes trop familières. Dans le dernier numéro des Propylées de M. Goethe, se trouvent des lettres de M. Humboldt sur l'art dramatique des Français, et sur le dernier tableau du C. David ; M. Kotzebue, qui passe l'hiver à Weimar, fera jouer demain sa nouvelle tragédie, Gustave Wasa, faite aussi en vers blancs, et dans un genre tout à fait nouveau. Marie Stuart, tragédie nouvelle de M. Schiller, sera terminée aussi dans quelques semaines. M. Leberden publiera la suite de son Examen de la philosophie de Kant; et ce n'est qu'après avoir livré un combat à mort à cette philosophie qui a fait tourner la tète à presque tous nos jeunes gens, qu'il achèvera son Persépolis. M. Wieland nous donnera encore une preuve de la force de son génie, en composant un ouvrage plein d'aménité et d'érudition; c'est la vie du célèbre philosophe grec Aristippe et ses contemporains, en forme de correspondance; on gagerait que c'est une traduction du grec: tout y respire les mœur9 et les manières des Grecs: c'est encore un ouvrage dans le goût A'Anacharsis, mais frappé au coin d'un génie tout à fait original. M. Kotzebue s'est engage par contrat formel ; et un Français appelé Du Van, professeur dans l'institut de Mounier , au Belvédère, s'occupe à traduire ici les nouvelles pièces de ce grand auteur dramatique.

1 L'histoire de l'école allemande, depuis 1795 jusqu'en 1815, serait un des beaux tra\aux pour les études sociales et une explication des conquêtes et des revers de la révolution.

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Allemagne on préférait l'association ténébreuse ; l'esprit fantastique de la Germanie se complaisait dans ces mystères renouvelés du tribunal secret. Si les vieux gentilshommes territoriaux s'étaient prononcés contre la révolution française , s'ils poussaient les cours de Berlin et de Vienne à prendre parti contre elle , la bourgeoisie était neutre avec une immense tendance pour les améliorations sociales et les idées jeunes d'égalité et d'émancipation ; tous souhaitaient la nationalité allemande, un avenir d'égalité civile et politique; les jeunes hommes des écoles, les étudiants aux blonds cheveux, nourrissaient leur esprit de cette littérature exaltée qui imprimait un caractère de fanatisme à leurs idées patriotiques. Schiller fut le véritable libérateur, le patriote révolutionnaire de la Germanie. Les étudiants auraient tout sacrifié pour l'Allemagne qui leur paraissait comme la vierge aux yeux bleus de leurs premières amours; les drames de Schiller étaient leur culte ; ils en récitaient les strophes dans les longues veillées , quand la fumée s'élevait en longs tourbillons de leurs larges pipes , aux heures des visions fantastiques ; les étudiants ornaient déjà leur tète du signe patriotique , leurs mains pressaient des mains par de fortes étreintes; leur vêtement serré d'une lanière de cuir indiquait l'association des uns aux autres * dans un but commun , la délivrance de l'Allemagne. Il y avait quelque chose de grave dans ces étudiants; leurs manières étaient tristes, car ils s'imposaient un grand devoir ; s'ils se laissaient aller au caprice de leur imagination, ■>IIe s'éparpillait en jeux vagabonds comme les contes d'Hoffmann ; ils peuplaient leur vie de fantômes, de fantastiques images, de sylphes ui\ robes flottantes qui s'élevaient comme les flammes bleues du punch dans les vastes bols de cristal 2. Hélas! bientôt devait venir,

1 Aussi le directoire ne manquait-il pas d'invoquer le patriotisme allemand. « Si, ■!..n B les destinées du monde, le ^ouvcrncmeul français adroit de réclamer l'initiative ■1" ce grand mouvement qui couronne la lin du xviu' siècle , la reconnaissance leur rappelle que l'honneur des lumières qui éclairèrent la lin du xvr siècle, appartient i l'Allemagne.

» Germains! hommes libres ! nous sommes vos frères; nous le jurons sur nos :rmc-; nous ne venons point troubler cette fraternité sainte, mais, au contraire, en resserrer les liens, en cimenter la durée par la défaite de notre ennemi commun, la maison d A iilrirhc. » (llernadoi le. général en chef, au peuple de la Germanie, au iiiiiricr général de Manhcim, le 30 ventôse an vu.)

- Déjà a cette époque le roi de Prusse prend des mesures sévères contre les sociétés Mvietes. a .Nous déclarons comme inadmissibles, et défendons par ces présentes, toutes le- asseciaaiena et réunions :

1° Dont le but, ou dont l'occupation principale, ou accessoire, serait de délibère,-

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pour ces écoles , la vie de sacrifices et de batailles ; ils ne manquèrent point à l'appel de la patrie aux: champs de Dresde et de Leipsig.

Telle était l'irrésistible influence des idées du xvmc siècle! L'Itnlic ■ \ie-mème , avec son organisation religieuse, n'avait pu se préserver de leur contact. Ce pays à l'imagination si vive, prosterné devant le catholicisme , avait néanmoins produit des génies impies et hardis qui avaient vigoureusement attaqué le double édifice de la religion et du trône. Quelques hommes se traînaient dans les dissertations d'érudils sur les antiquités de Rome et du Latium , mais les âmes impétueuses comme Alfieri se livraient à toutes les déclamations contre le culte et :e pouvoir. S'il y a quelque chose qui étonne dans un pays où l'on se vantait d'avoir une censure et une surveillance attentives, c'est la publication du livre d'Alfieri sur la tyrannie; rien de plus menaçant ne fut lancé contre les idées religieuses et le gouvernement des peuples *. Une sorte de vertige saisissait les âmes; les pouvoirs ne • royaient pas à la puissance de démolition par les idées; les gouvernements fermaient les yeux pour ne rien voir ; il leur semblait que los consciences étaient assez robustes pour supporter cette nourriture républicaine , sans songer au renversement des monarchies ; ils fai-

sar des changements désirés, ou à faire dans la constitution, ou dans l'administration ti b l'Etat, ou sur les moyens d'effectuer ces changements, ou sur les mesures à prendre pour obtenir ce but;

2> Dans lesquelles on promet l'obéissance à des supérieurs inconnus, ou en, prêtant serment, ou en donnant la main en remplacement de serment, ou de bouche, nu par écrit, ou de quelque manière que ce soit;

■i" Dans lesquelles on voue à des supérieurs connus une obéissance absolue, et. suis excepter expressément tout ce qui a rapport à l'État, à sa constitution, ou à son ■ulministration , ou à la religion autorisée par l'État; enlin tout ce qui peut portCT Hteinte aux 'nonnes mo'urs;

4" Qui demandent le secret, ou qui en exigent la promesse pour des systèmes qui doivent être révélés aux membres;

5° Qui ont ou prétendent avoir un but caché, ou se servent, pour atteindre un but annoncé, de moyens obscurs et de formes occultes, mystérieuses et hiéroglyphique». » (Édit du roi de Prusse portant défense de former des associations secrètes, du 20 novembre 1799.)

1 Voici l'étrange passade que je lis dans Alfieri : « La religion païenne en multipttanl les dieux à l'infini, en faisant du ciel une espèce de république, en soumettant J miter même aux lois du Destin, devait élu" cl lut en elfet très-favorable à la litRtté. La religion juive, et, depuis, la chrétienne cl la mahoinétane, en admettant un seul Dieu, maître absolu de toutes choses, de\ aient être, ont été, sont encore lrè>favorables à la tyrannie. » (La Tirannide, lib. primo, cap. ottavo, page 93.) C'est en Italie que s'écrivaient de pareilles choses.

saient un jeu de ce qui était une révolution. Souvent les pouvoirs éprouvent cet aveuglement profond; ils se croient immortels et jouent avec les sentiments et les opinions, et pourtant une idée sulfit souvent pour les réduire en poussière. Rien de comparable à la popularité d'Alfieri ; ses tragédies respirent une fougueuse indépendance , les grands rôles sont toujours pour les héros démocratiques , pour la liberté et l'égalité ; il exhale une haine implacable contre la tyrannie confondue avec la royauté * ; fler gentilhomme ; il prêche l'égalité ; et cet esprit domine à tel point que Métastase lui-même , le doux poëte , le chantre des amours , est obligé de suivre cette impulsion , et de donner aux héros de l'antique Rome un caractère si plein d'intérêt et d'émotion, que tout se rattache à eux quand il reproduit les Brutus, les Cassius, et Caton, l'austère patricien de Rome.

L'Italie s'était donc éprise de ces maximes, et cela explique comment il se forma dans son sein un parti patriote favorisant les conquêtes de la république française. Il est besoin de connaître profondément la situation des peuples de l'Europe pour s'expliquer quelques-uns de ces phénomènes qui brillent comme des merveilles dans les fastes des gloires françaises. Il faut beaucoup attribuer au courage invincible des soldats, à l'habileté des généraux, mais l'esprit des peuples aida l'action conquérante de la république. Le xvm* siècle avait entraîné les âmes vers une grande révolution ; les idées que le drapeau tricolore déployait devant lui étaient saluées par des myriades d'hommes préparées de longue date à les recevoir ; elles n'éclataient pas tout d'un coup dans le monde. Depuis longtemps la tempête paraissait comme un point noir sur l'horizon. Les conquêtes des républicains trouvaient faveur dans une partie de la population d'Italie; sur plusieurs points l'arbre de la liberté fut planté spontanément ; le peuple y voyait un moyen de triomphe pour ses propres intérêts. On trouva des patriotes en Irlande, en Italie, en Allemagne,

1 Voici ce que dit Àlficri dans sa tragédie de la Conjuration de Pazzi : Gi ii i.ai me Pazzi : « Qu'entends-je, o ciel, dans un lieu sacré ? — Salviati. Oui, dans l église. Quel sacrifice, plus agréable pouvons-nous offrir à Dieu que la mort des tyrans? N'ont-ils pas méprisé les hommes, les lois, la nature et Dieu même? — Guillaume Pazzi. il est vrai, mais souiller les autelsde sang humain I... — Salviatl Le sauf; des tyrans est-il donc du sang humain? Ils se nourrissent de ce sang, et il y aurait un asile pour de tels monstres! Le crime pourrait rester tranquille dans les lieux où préside Injustice éternelle! » [La Congiura di Pazzi, atlo quarto, scena sesla.j

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en Belgique, en Hollande ; ces hommes étaient en correspondance mystérieuse avec les clubs qui couvraient Paris et la France ; le jacobinisme était une vaste propagande et une admirable organisation d'unité et d'universalité. Toute idée qui veut vivre doit se faire universelle ; elle doit marcher fièrement à la conquête de la société et à son gouvernement : c'est ce qui fit la force des jacobins ; elle explique la facilité avec laquelle les Français élevèrent partout des gouvernements démocratiques. Comment tombèrent-ils si rapidement l ?

Une des causes qui contribuèrent le plus à rendre impuissantes et sans durée les institutions proclamées parla conquête française, ces républiques fondées par l'enthousiasme, ce fut l'esprit antichrétien qui, malheureusement, domina le débordement des armées. La philosophie voltairienne n'avait point encore rongé toutes les croyances: il en existait de puissantes parmi les peuples , elles se liaient aux habitudes, à la famille ; les Heurter c'était mettre contre soi l'opinion des masses toujours prépondérante. En Belgique, le catholicisme était le maître des populations. Pouvait-on toucher l'Irlande sans se prosterner aux pieds des autels catholiques? Là, l'impiété et l'indifférence , la froide réforme , étaient confondues avec l'oppression anglaise ; on se soulevait pour avoir ses prêtres , l'eucharistie et les images du Sauveur du monde. En Allemagne les croyances protestante et catholique étaient partout; vous ne pouviez toucher un village sans rencontrer un curé, un ministre, une église ou un temple.

Il y avait, dans ces populations patriarcales, je ne sais quoi de touchant et de primitif qui s'adressait à Dieu et à la méditation religieuse. En Italie, tout se mêlait aux idées catholiques : ses églises somptueuses, ses oratoires sacrés, les admirables produits des beauxarts qui sont chrétiens dans leurs teintes, dans leurs traits et dans les plus petites conceptions du génie. Comment traiter avec l'Espagne même? comment préparer une alliance intime en se moquant des principes et d'un culte qui faisaient l'héroïsme du peuple espagnol? On pourrait donc soutenir que l'idée républicaine fut inféconde eu Europe, parce qu'elle ne se fit pas religieuse; elle se matérialisa trop dans sa destinée.

1 II suffit de lire les actes d'institutions des nouvelles républiques cisalpine et transalpine , pour ■soir que le parti français et patriotique existait puissant, et favorisait les armées de la république, même, parmi les nobles.

Ainsi , la politique impie et philosophique du directoire , l'idée antichrétienne des gentilshommes du xvme siècle qui dominait sa diplomatie, ne permettaient pas le développement des institutions républicaines partout où elles se fondaient à l'étranger. Le temps était venu où l'on pouvait consommer le sacrifice de la noblesse , des couronnes et de l'aristocratie ; l'esprit d'égalité dominait partout. II y avait jalousie contre les classes supérieures, m ais ce qui touchait aux principes religieux était trop enraciné dans le cœur et dans l'imagination des peuples, pour qu'on le sacrifiât aux idées antiques de Rome et de la Grèce , au paganisme et au panthéon vieilli ou aux mascarades de M. Laréveillère-Lépeaux. Comment vouliez-vous que l'Italie aimât une révolution qui attentait à son double culte pour l'Église et les beaux-arts , quand les agents du directoire pillaient Notre-Dame de Lorette, et dépouillaient la Vierge sainte de ses vêtements de rubis, de ses chasses travaillées par les ouvriers florentins du xive siècle, quand les savants détachaient les fresques des églises et les tableaux des grands maîtres? Comment était-il possible que les Italiens pussent aimer un système qui arrachait les entrailles de la patrie? Oui , dans la moitié de l'Europe, le catholicisme se mêlait aux arts, à la science, au mouvement intellectuel ; dans les idées religieuses se perpétuait cette fierté du sol , ce caractère patriotique que l'armée française retrouva plus tard en Espagne. Et qui ne sait qu'en Italie ce nobl»1 amour des arts se rencontre partout , témoin ce pauvre capucin de Rome qui , en montrant la place vide où se trouvait le tableau de la transfiguration de Raphaël, s'écria en gémissant : « La place est vide ; nous sommes en veuvage du grand maître ' ! »

1 Ce tableau, rendu en lSlo, a été transporté ;iu Vatican. Avec les idées générales île musée et de galerie, on enlève à chaque monument les objets d'art qui lui sont propres; on fatigue lis yeux, on souille les chefs-d'œuvre par le contact de médio «rites, on fait un pêle-mêle sans discernement et sans goût.

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