CHAPITRE V
LA PROPRIÉTÉ, LES CLASSES ET LES INTÉRÊTS EN FRANCE
Révolution dans la propriété. — Les biens nationaux. — Les héritages. — Confiscations. — Maximes subversives. — Siluation précaire des propriétaires. — La noblesse. — Débrie des gentilshommes. — Le clergé constitutionnel. — Prêtres assermentés. — Clergé insoumis. — Bourgeoisie. — Classes inférieures. — L«j paysan. — L'ouvrier. — Commerce. — Industrie.
Nos vieilles annales d'histoire comptent plusieurs grands changements dans l'état de la propriété en France; le sol, ce principe de toute stabilité, ne resta point immobile dans les mêmes mains. Quand les nations du Nord envahirent la Gaule, il y eut une vaste spoliation des anciens propriétaires au profit des vainqueurs ; les conquérants s'emparèrent de la terre; les Gaulois furent obligés de recevoir des maîtres et de saluer les nouveaux possesseurs du sol ; ils s'enfuirent dans les cités où ils devinrent serfs. Pépin dépouilla le clergé au profit de ses hommes d'armes, les monastères dev inrent la proie des féodaux hautains. Il y eut, au xe siècle, une immense mutation de propriétés, les changements d'alleux en fiefs; on vit la soumission des possesseurs paisibles aux hommes de force et de bataille ! ; puis , successivement le clergé obtint , par les donations pieuses et par la bonne culture, la pleine possession de riches prébendes , d'opulentes commanderies. Les rois prononcèrent aussi de grandes confiscations de biens; Philippe le Bel dépouilla les Templiers; Louis XIV, les protestants rebelles, à la révocation de redit de Nantes. Plus d'une tète tomba sur l'échafaud, pour atteindre la propriété.
1 Comparez îes capitulai*» ave- les Chartres de la troisième race. J'ai dévête] . ces idées dans Hugues Capttt et Phtttpp< -At.u- te . le résumé de tait le moyen i p
Mais aucune de ces violentes révolutions historiques dans le sol ne peut se comparer à la législation systématique que l'assemblée constituante et la convention décrétèrent aux jours difficiles et conquérants de la révolution française. Tout fut osé et fort, parce que l'histoire ne présenta jamais une situation aussi impérativc. Quand on lit les raisonnements développés à la tribune des assemblées politiques sur les droits de la nation à l'égard des propriétés privées, on est effrayé des conséquences que ces principes porteront dans l'avenir , et des fruits amers que pourront en recueillir les générations futures. Toutes les notions de la propriété furent bouleversées : on établit que les corps ne pouvaient pas légitimement posséder et qu'on pouvait las détruire pour prendre leur héritage, maxime menaçante pour toute association de propriétaires ; on déclara que le droit sur la terre était limité, passager, et que la loi pouvait toujours dépouiller le propriétaire pour les besoins de la patrie et un service public. Il fut nié que le droit de succession et de testament fussent choses naturelles et légitimes, la loi seule le donnait et pouvait l'enlever; on proclama celte maxime enfin : « que la confiscation devait s'étendre à des masses d'hommes pour des motifs politiques '. » L'absence fut considérée comme une émigration , et l'on frappa l'émigré dans ses enfants. Sous prétexte de féodalité, on abolit des droits achetés par des concessions foncières et les rentes fondées sur le prix de la terre; le propriétaire fut sacrifié au fermier, les possesseurs du sol aux paysans. Toutes ces dispositions furent justifiées par des motifs ardents d'intérêts généraux et de patriotisme ; dans les époques agitées , il se trouve toujours des raisons pour exaller les violences ; la conquête même invoque les principes de la justice ; on jette des mots infamants à ceux que l'on dépouille. La nation sévit propriétaire, par quelques dispositions de lois, d'un bon tiers des propriétés en France ; elle les vendit, les partagea, et la législation en vint à ce point d'oimir forcément, même avant la mort, la succession des parents d'émigrés, pour exiger la confiscation de la part qui leur revenait dans l'héritage non encore échu.
Cependant, équitable ou injuste, indispensable ou arbitraire, la confiscation des biens de l'Église et des émigrés avait, produit un chan-
1 Comparez le discours de Mirabeau sur la succession, cl les travaux du légiste Merlin sur la confiscation des biens des émigrés; ils sont d'une logique impitoyable.
gement immense dans la propriété. Il était né, de celte situation législative, une classe nouvelle de propriétaires inquiets, remuants contre tout le passé, liés aux idées et aux intérêts de la révolution française, parce qu'ils en avaient largement profité et qu'ils lui devaient leur bien-être ; et , dès lors , la défendant avec l'énergie de leur propreouvrage. Comme leur possession n'était pas marquée du caractère antique de la transmission absolue, comme le prix n'était point en rapport avec la propriété, ils se croyaient incessamment menacés. Il n'y a rien d'exigeant comme ce qui n'a pas foi en soi-même, il n'est rien de tracassier comme ce qui a un reproche à se faire ou un danger à courir dans un retour vers le vieil ordre de choses ; ces propriétaires nationaux étaient comme les conquérants qui habitaient les vieux fiefs des Gaulois : ils portaient un œil attentif sur tous les événements, et se rattachaient à la république comme à l'unique garantie; de leurs propriétés. Pour eux, tout ce qui rappelait les anciens droits; les anciennes dénominations, était comme une menace terrible qui inquiétait la possession nouvelle du sol; comme la plupart axaient acheté à vil prix, comme ils avaient payé avec des assignats sans valeur, ils redoutaient toujours un gouvernement nouveau qui restituât les propriétés aux anciens maîtres , ou leur fît acquitter une plusvalue. Ils défendaient la révolution comme leur ouvrage, ils s'y rattachaient comme à leur grande garantie ; ils étaient semblables aux féodaux campés sur leurs domaines pour se défendre contre les anciens possesseurs du sol ; leurs tours crénelées, à eux, c'étaient les lois de la convention; les armées patriotiques leur servaient d'hommes d'armes » et la constitution formait leur charte primitive; leurs serfs étaient les pauvres enfants d'émigrés dépouillés et les autres propriétaires^ qui gémissaient sur leur héritage arraché par la confiscation '.
Le sol héréditaire comptait néanmoins quelques possesseurs échappés à la tempête politique; beaucoup de noblesse s'était émigrée, la majorité des gentilshommes avait quitté le manoir pour courir à la frontière, sous les drapeaux de M. le prince de Coudé. Les lois révolutionnaires avaient abattu les créneaux, sapé ces châteaux hérédiditaires, belles escarboucles des vieux temps historiques; ils avaient
1 Rien de plus inflexible que les rapports de M. Merlin (de Douai sur les droits féodaux et la propriété; il- contiennent toutes les maximes de spoliation, comme les rapports de Louvois après la révocation de l'édit de Nantes, sous Louis XIV. I- G
fait plus de ravages dans les arts nationaux que les guerres civiles et protestantes du xvie siècle ; respectaient-ils aucun souvenir? Les blasons avaient disparu ; les conquérants, les souverains de la démocratie avaient brisé les titres d'histoire; et, sous prétexte d'abolir les traces de la féodalité , ils avaient déchiré , de leurs fières mains , ces nobles monuments de nos ancêtres , ces chartes , ces cartulaires dont on recherche aujourd'hui les débris avec amour *. La plupart des gentilshommes sous les drapeaux de l'émigration ne pouvaient paraître dans les lieux de leur naissance , et saluer la tombe de leurs ancêtres : une loi punissait de mort l'émigré qui touchait le sol de la patrie; il suffisait, pour cela, de constater l'identité. Dans quelques provinces seulement, les nobles et les grands propriétaires avaient échappé aux persécutions ; il existe des territoires, en France, que les événements n'atteignent jamais ; le tonnerre gronde sur la patrie , il passe sur eux sans les toucher. Au centre de la France, dans la Dordogne, le Bourbonnais, la Limagne paisible, le proscrit put trouver un asile ; car tel était l'esprit de quelques populations, que, dans plusieurs districts de l'Anjou, de la Guienne, du Poitou et de la Bretagne, les manoirs étaient respectés, et l'on voyait encore les créneaux sur les antiques tours. Là le paysan ne portait point sa main profane sur le château historique qui avait fait sa force aux vieux temps ; il détestait la révolution, qui brisait ses autels et la fortune de ses anciens maîtres. La
1 II existe, dans les carions du puissant comité de salut public, un projet des pl;is curieux sur le partage tirs propriété- nationales. Il s'agissait de démolir tous les cl âteaux, ainsi que toutes les églises cathédrales; de raser de fond en comble toutes les maisons royales et de faire de grandes renées dans les forêts de la couronne. Tous les matériaux provenant des démolitions de Versailles, Saint-Cloud, Saint- Germain, Viueennes, ftfleudoq, Fontainebleau, Compiègne, châteaux de Bluis, Chaïubord, etc. , devaient être distribués aux sans-culottes de la commune et du canton . avec six arpents de terre par individu, à la charge par le donataire de se construire une maison et de prendre femme s'il était garçon. Toutes les familles pauvres, dont le civisme serait conpu, devaient avoir part à la distribution. Il était question d'élever de nombreux villages dans les forêts royales; ces forêts auraient é;é découvertes à grandes distances et percées de grandes routes, il ne devait rester que des massifs de bois de cenl cinquante arpents au [dus, et de quart de lieue en qu;;rt de lieue. I».' telle maiih re ..n ctaldis-ail un grapd nombre de familles républicaines, et la convention avait l'assurance que ces familles, devenues propriétaires et cultivant leurs champs, les défendraient au prix de tout leur sang. La proposition, adoptée et régularisée par le comité de salut public, devait être présentée à la tribune île la convention; elle ne le fut pas cependant, et l'on ignore les motifs de cette retenue révolutionnaire.
fidélité native avait un peu survécu, môme à l'aspect des glorieus< ■ i I grandes destinées que la révolution préparait aux fils de paysans !
Dans ce large ébranlement du sol, la confiscation n'avait pas tout atteint ; il existait des propriétaires en France qui tenaient leurs droits de la famille et d'une longue possession ; paisibles dans leur solitude. ils restaient éloignés de l'action des événements, sous la protection de quelques actes secrets qui avaient fait passer leurs droits et leirrs titres sur des tètes étrangères. Les propriétaires des domaines nationaux les surveillaient avec une attention inquiète parce que ces propriétés ne venaient pas d'une même source ; ils étaient en face les uns des autres comme, au moyen Age, les possesseurs de fiefs et d'alleux. Dans les districts, les vieux propriétaires n'étaient plus que les Gaulois opprimés par les nouveaux envahisseurs , aussi impitoyables que le féodal' envers le serf; les gentilshommes s'étaient hâtés de changer leurs noms, de cacher leurs titres. Il n'y avait plus ni aristocratie, ni noblesse en France; tant de mâles et jeunes illustrations sortaient de la démocratie ! Et cependant un indicible souvenir se mêlait aux traditions de race; la convention n'avait pas fait rouler toutes les têtes sur l'échafaud, ni brisé les prestiges des services antiques : ils se retrouvèrent aux jours glorieux de Napoléon, qui rappela autour de lui les grands possesseurs de la terre.
S'il y avait deux classes de propriétaires en lutte, il y avait également deux clergés en face l'un de l'autre avec la pensée de représente! l'Église. Dans les devoirs religieux d'un même culte , il n'y a qu'une ligne droite ; on est dans le vrai ou dans le faux, sans milieu ; et c'est ce qui explique la triste destinée du clergé assermenté. Le catholicisme ne se maintient dans sa grandeur que par son unité inflexible : quand tous les pouvoirs humains se perdent par les concessions , lui se perpétue par l'immobilité ; il y a une grande force en morale dans ce qui ne change jamais. Le clergé assermenté voulait être l'ËSgtise, et il était en dehors de l'Église ; il voulait rester en communion avec le pape, quand Rome le repoussait de son sein ; il y avait un peu de ridicule dans ceite prétention de l'abbé Grégoire et de son clergé, de faire du catholicisme sans pape et de la foi rationnelle et insubordonnée quand tout est obéissance et hiérarchie dans la foi. Les églises des prêtres assermentés étaient vides; ils avaient créé desévèchés mobiles comme les départements, ils voulaient soumettre l'.Kglise h tonte lu flexibilité des idées humaines ; ils parlaient aux fidèles, et nul n'é-
coûtait leurs lettres pastorales. Les adorateurs de la raison et de la nature étaient conséquents; ils allaient droit aux dernières limites du doute, aux; systèmes du baron d'Holbach et d'Helvétius ; ils ne substituaient pas une petite Église à la grande , ils ne résumaient pas la pensée sociale dans le jansénisme. Cet abandon où se trouvaient les prêtres assermentés leur avait inspiré une sorte de fureur contre les prêtres restés fidèles à Rome, ils parlaient de tolérance et n'en avaient aucune ; il n'y avait nulle fraternisation entre les pontifes d'un même culte. Les prêtres catholiques, obligés de se cacher, n'en exerçaient qu'une plus grande influence sur la société ; autour de leur tète rayonnait cette puissance de la persécution et du mystère qui grandit et exalte les idées. Fallait-il donner un sacrement, baptiser un fils, célébrer un mariage , on recherchait un prêtre fidèle, dans le silence de la nuit, et l'on en trouvait toujours qui exposaient leur Aie pour leur mission avec un dévouement primitif. Quand une messe était annoncée, la foule accourait souvent dans une pièce obscure d'une maison isolée, sorte de catacombes renouvelées des premiers jours du christianisme, quand les proconsuls visitaient les provinces et jetaient les néophytes sous la hache du licteur ; comme le monde est vieux, tout semblait renouvelé des temps antiques dans la révolution française ! Cette situation hostile du clergé attirait toutes les persécutions des agents du directoire ; les soldats se précipitaient sur un pauvre prêtre, lui arrachant son étole et brisant le ciboire ; ici c'était la peine de mort prononcée ; là , la déportation et les exécutions sanglantes qui, loin de comprimer le zèle, en préparaient le développement ; on ne sait pas assez quel est le prestige qui , dans les âmes exaltées , s'attache au martyre ! Quel bonheur, quand on pouvait toucher un prêtre et recevoir sa bénédiction ! De pieuses femmes exposaient tout pour le saint devoir d'entendre le sacrifice de la messe ; on déportail les prêtres, et il en restait toujours pour consoler le troupeau des fidèles dispersé. Le directoire se montra pour eux impitoyable; après le 18 fructidor, l'esprit philosophique et persécuteur ne se contenta pas de briser les autels, il s'acharna contre les prélats, qui furent déportés par grandes masses '.
1 La législatiOD sur les prêtres déportés est un des plus odieux monuments de I histoire révolutionnaire, parce que c'est la lutte implacable de la force brutale contre le faible el l'impuissant. Voyez te Bulletin des lois de L'an n à l'an vin.
A cette époque , les églises de Paris se convertirent en temples païens, sous l'invocation d'une divinité rationnelle, d'un sentiment de l'Ame ou d'une vertu politique. On lit, avec un sourire un peu moqueur, le programme candide de Laréveillère-Lépeaux : «L'église de Saint-Philippe du Roule est consacrée à la Concorde. Ce premier arrondissement renferme les promenades des Tuileries et des Champs- Elysées, et tous les jardins où, depuis deux ans, les citoyens se réunissent pour y jouir des fêtes qu'on y donne. L'église Saint-Roch , au Génie. Dans ce temple repose le grand Corneille , le créateur du théâtre français; Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui aient cultivé la poésie française. L'église Saint-Eustache , à Y Agriculture. Cet édifice est situé près de la halle aux grains et [de toutes les autres où l'on vend des subsistances. L'église Saint-Germain-l'Auxerrois , à la Reconnaissance. On doit la p'us vive reconnaissance aux sciences et aux arts qui ont retiré les peuples de la barbarie. Les poëtes et les anciens historiens ne cessent de louer tous ceux qui, comme Orphée, ont adouci les mœurs des hommes et leur ont appris à vivre en société. Si un édifice doit être dédié à la Reconnaissance, c'est sans doute celui qui se trouve placé devant le palais national des sciences et des arts, celui où repose Malherbe, auquel nous devons la pureté du langage. L'église Saint-Laurent, à la Vieillesse. En face de cet édifice est l'hospice des vieillards. L'église Saint-Nicolas des Champs, à YHymen. Le sixième arrondissement est un des plus peuplés ; il renferme la division des Gravilliers , qui est une de celles qui ont le plus fourni de défenseurs à la patrie. L'église Saint-Méry, au Commerce. On sait que le commerce est le lien des nations et la source de leurs richesses. Si on honore l'agriculture, on doit également honorer le commerce. L'édifice Saint-Méry est placé devant le tribunal de commerce , et dans un des quartiers les plus marchands de Paris. L'église Sainte- Marguerite, à la Liberté et à Y Égalité. Ce nom doit particulièrement appartenir au lieu de la réunion des habitants du faubourg Saint- Antoine ; on sait le courage qu'ils ont déployé dans tous les temps et à toutes les époques pour renverser le despotisme et établir la république. L'église Saint-Gervais , à la Jeunesse. La loi du 3 brumaire a institué une fête pour la jeunesse ; l'édifice dont il s'agit est spacieux , et il est décoré d'un portail fait par Debrosses ; ce portail date de l'époque de la renaissance de la bonne architecture, et où l'on a enfin abandonné le gothique. L'église Notre-Dame, à Y Être suprême. On a
pensé que pour imposer silence aux ennemis de la chose publique, qui affectent d'accuser d'athéisme et d'irréligion les autorités constituées, on devait consacrer l'édifice le plus vaste, le plus majestueux ,! le plus central du canton de Paris, à l'Être suprême. L'église Saint- T!:>mas-d'Aquin , à la Paix. Les Romains avaient un temple ainsi dédié : le temple de la paix ne peut être mieux placé qu'auprès de celui dont on va parler. L'église Saint-Sulpice , à la Victoire. Cet édifice est dans la division du Luxembourg, où est situé le palais directorial. L'église Saint-Jacques du Haut-Pas, est dédié à la liienf aisance. Dans le quartier où est situé ce temple il y a plusieurs hospices. L'église Saint-Médard , au Travail. La division du Finistère renferme beaucoup de journaliers, de gens de main-d'œuvre qui sont occupés à des travaux pénibles et utiles à la société. Et l'église de Saint-Etienne du Mont, à la Piété filiale. Cet édifice est situé près le Pathéon, que la république a dédié aux grands hommes. Il apprendra à chacun que la république honore à la fois les vertus éclatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les guerriers courageux et les législateurs éclairés, elle n'oublie pas le bon fils et le bon père. » 1 " il lit pourtant avec gravité que ce sentimentalisme académique était débité dans les chaires publiques : tout était dessiné, compassé; on voulait imposer, au lieu des pieuses et naïves croyances du catholicisme, une religion de programme et un culte bariolé de poétiques sentences.
La bourgeoisie avait salué la révolution de 1789 avec enthousiasme ; groupée autour du drapeau tricolore, elle y vit un moyen 'l'abaisser le gonfanon armorié de la noblesse; la jalousie profonde des classes bourgeoises avait incessamment poursuivi les gentilsbnmmcs ; elle était vieille de date: la commune et le château étaient '•n querelle depuis le moyen Age, le duel avait changé délice ; l'armure des chevaliers, affaiblie , pouvait-elle encore dompter la bourgeoisie révoltée? Des fortunes brillantes fuient faites par le commerce sous la monarchie ; la gentilhommeric était prodigue, la classe bourgeoise amassait toujours et grandissait son étal : l'aisance s'était partout produite, et, quand une fois la bourgeoisie fut riche, elle dut naturellement se demander pourquoi elle ne participait pas aux honneurs de la noblesse et à la force du pouvoir? N'était-il pas dans son droit d'obtenir une légitime représentation? Tout ce qui se faisait eu 178:) fut donc déterminé par cette puissance jalouse de la classe moyenne
«outre la classe supérieure1 ; elles se séparèrent haineuses; la bourgeoisie triompha aux états généraux, le tiers état domina l'assemblée constituante; la noblesse et le clergé s'absorbèrent en lui. Ce qui ;ilors arriva était dans la force des événements.
Bientôt la bourgeoisie fut elle-même débordée ; elle avait voulu abaisser la noblesse , prendre rang dans l'état social et s'arrêter là ; mais les révolutions qui remuent les masses ne laissent tranquille aucune existence; une fois le peuple en émoi, il va droit à la conquête de sa force, et il a raison ; il n'y a que deux souverainetés possibles : celle du droit divin et celle du peuple. La classe bourgeoise, un moment maîtresse de la révolution, se vit elle-même expulsée par la démocratie ; poursuivie avec un indicible acharnement, ses têtes furent montrées sur l'échafaud comme celles de la noblesse ; la convention poursuivit le négocianlisme comme elle proscrivit l'esprit gentilhomme; il n'y eut pas de différence, car il était aussi une aristocratie ; le maximum, les confiscations, les lois sur les accaparements, s'appliquèrent impitoyablement à la classe bourgeoise et marchande ; «'lie apprit ainsi, par expérience, qu'il y a danger pour elle à se séparer des classes supérieures; il faut qu'elle s'appuie sur la main gantée ou sur la main calleuse ; le peuple ne lui pardonne pas son aisance et ses richesses , quand lui est pauvre et souffre. Dans cette terreur des intérêts , il se 6t donc un retour de la bourgeoisie \ers les idées d'ordre et de monarchie ; l'illusion était détruite, on avait cru à la liberté paisible , et l'on tombait sous le joug d'un despotisme violent. Après la terreur, les royalistes trouvèrent leurs principaux appuis dans la classe bourgeoise, elle souhaita leur restauration ; partout elle éclata pour eux , à Paris et dans les provinces. Au 14 vendémiaire, la bourgeoisie, si puissante dans la garde nationale, essaya son bras contre les jacobins ; elle seconda le mouvement des deux conseils contre le directoire, qui précéda le 18 fructidor. La bourgeoisie, fut alors comprimée par l'esprit militaire ; on la dompta par les baïonnettes; il y avait partout un besoin d'ordre, et ce que craignait le plus la classe moyenne, c'était le retour du règne des jacobins et de la terreur ; la bourgeoisie ne demandait qu'une garantie aux Bourbons : c'était de ne pas revenir au vieux régime détruit ; dans ses terreurs , elle conservait encore sa répugnance
1 La brochure de l'abbé Sjeyès mit le tiers étal est l'expression de ces opinions de la bourgeoisie, et voilà pourquoi elle oblint un succès de circonstance et d'opinion.
contre l'esprit gentilhomme * ; comme elle formait une société rajeunie , elle avait peur des antiques institutions et des vieux privilèges.
La révolution avait été faite au profit des classes inférieures ; si la bourgeoisie n'avait rien à attendre d'un bouleversement politique qui renversait les idées d'économie, d'industrie et de commerce, le prolétaire devait tout y gagner. Sur quoi reposait le système de la révolution? Sur un changement complet dans les personnes et dans les propriétés. La constitution de 1793 mit partout l'action des classes inférieures; la multitude conduisait les assemblées primaires; les comités révolutionnaires se composaient des professions les plus pauvres; leur patriotisme allait jusqu'à l'exaltation. Les ouvriers dominaient dans les clubs et dans l'administration ; toutes les lois étaient fuites à leur profit. De quels hommes se composaient les municipalités et les comités révolutionnaires? N'était-ce pas toujours dans les derniers degrés de la société que ces magistrats populaires étaient choisis? Les électeurs n'offraient aucune garantie ; les élus n'avaient aucune possession foncière2 ; parmi les prolétaires se distribuaient les assignats et les dernières valeurs monétaires de l'époque pour les services publics. La révolution sociale suivait la révolution politique, et c'est en ce sens qu'elle pouvait être favorable à la génération ; car si les classes inférieures avaient pu s'organiser, en fondant un véritable système démocratique, elles auraient accompli une pensée de progrès pour la société.
Le paysan gagnait beaucoup dans l'œuvre révolutionnaire ; la propriété , considérablement divisée , lui avait été donnée ou vendue. Tout avait été fait pour le paysan ; si la terre des gentilshommes et des grands propriétaires était confisquée, le cultivateur en obtenait les débris à vil prix ; lui seul était pleinement maître de la culture; l'air, le soleil, la terre lui appartenaient; il avait en main la commune, la municipalité ; il pouvait opprimer à son gré ce maître qui l'avait autrefois opprimé lui-même : c'était le talion du serf révolté contre le seigneur. S'il devait des redevances foncières, il s'en affranchissait alors ; dans le vieux temps, on lui avait vendu une terre à la charge de rente , le contrat était brisé par les lois de la convention ; il en était complètement déchargé ; il ne devait plus rien sur le sol ;
'Toutes les négociations ouvertes auprès de Louis XVIII reposaient déjà sur l'idée d'une constitution libérale.
* Trois journées de travail étaient le cens exigé; la souveraineté du peuple était le principe de toutes les institutions.
il était à lui, il le cultivait à son aise : plus d'hommage, plus de rente , plus de lods et de cens ; s'il avait contracté une obligation foncière dont ses ancêtres avaient reçu l'argent, qu'importait? Il n'avait rien à payer, rien à rendre ; ne lui suffisait-il pas de prouver qu'elle était entachée de féodalité pour s'en affranchir? Or, un seul mot de blason suffisait pour cela, comme si aux époques féodales le langage ne devait pas être féodal! En l'absence du vieux propriétaire, le paysan usurpait la terre, et la révolution applaudissait; sorte de Jacquerie qui se ruait sur les seigneurs pour prendre leurs domaines. Quant aux biens de l'Eglise, on était plus à l'aise encore; il" n'y avait d'autres propriétaires que ceux qu'indiquait la vente en assignats faite par le district. Ainsi la mense abbatiale aux belles eaux, le moulin du monastère tombaient au pouvoir des travailleurs ; la petite culture gagna beaucoup à cette révolution ; le paysan prit goût à la terre et la féconda de ses sueurs. Quelques provinces seules échappèrent à l'esprit général d'usurpation ; là les paysans demeurèrent fidèles à leurs maîtres et à leurs seigneurs comme aux temps antiques quand ils levaient leurs bannières. Ainsi se trouvaient la Yendée et une portion de l'Anjou : fidélité exceptionnelle dans les jours révolutionnaires. Le paysan avait acquis la terre des églises et du noble ; il la partageait comme les barons de Henri VIII avaient envahi les abbayes d'Angleterre où se voient encore les saints cloîtres mutilés ; le paysan la cultiva de ses mains ; et, tant est puissant l'esprit de propriété, que ces terres furent partout aménagées par un meilleur système ; on obtint des résultats mémorables pour les défrichements ; le sol produisit de plus larges récoltes dans les mains intéressées.
L'ouvrier avait-il gagné à la révolution les mêmes avantages que le paysan qui cultivait la terre? Lorsque le prolétaire descendit sur la place publique ou dans les clubs pour servir les passions et les intérêt* révolutionnaires, il trouva des secours parmi les hommes du mouvement. Il y eut même des lois de bienfaisance qui accordaient des salaires aux pauvres" spécialement protégés par les comités de la convention *. Beaucoup de prolétaires s'étaient mêlés aux rébellions du faubourg Saint-Antoine ; ils portaient le bonnet rouge sur la tète et la pique en main, ils composaient l'armée révolutionnaire, les clubs, les comités ; l'ouvrier turbulent pouvait trouver un facile salaire dans
1 Une loi de l'an n accordait iO sous par jour, en assignats, à chaque prolétaire qui assistait aux clubs ou aux affaires de la section.
les passions politiques. Le travail ne manquait pas dans le sens delà révolution ; il fallait aider l'action des clubs, le pillage, les exécutions sanglantes sur la place publique, les insurrections à conduire et les assignats à gagner. Mais l'ouvrier pacifique et travailleur avait-il le même avantage? L'ouvrage manquait partout pour lui; il l'implorait en vain , car la paix publique est nécessaire aux développements de l'industrie; le numéraire se dérobait à toutes les spéculations ; s'il y avait un luxe éphémère, des fantaisies et des caprices à servir, l'ouvrier recevait à peine un salaire ; on ne voyait à Paris et dans les départements aucune de ces grandes entreprises qui vivifient la ri liesse des nations. Tous les travaux se concentraient dans les mesures de guerre et de défense pour le territoire; on travaillait pour la république; les uns forgeaient des armes, les autres fondaient des •• nons ou composaient le salpêtre. La masse des riches oisifs avait disparu ; le bien-être se montrait rare sous l'échafaud ; on consommait deux fois moins que sous l'ancien régime, temps de prodigalités 1 lies des classes élevées qui avaient fait la fortune de la bourgeoisie. ■'iNuicoup d'ouvriers honnêtes restaient donc sans travail. La misère, si grande dans les classes inférieures, les forçait ainsi, pour vivre, à se prononcer pour le mouvement; la conscription et les enrôlements .-»lon1 aires restaient pour donner une issue à l'activité glorieuse des enfants de l'atelier ; ils partaient pour jeter ce grand dé de guerre qui li' sortir de leur sein des maréchaux, des princes et des rois. La démocratie, divinité aux pensées gigantesques, joua désormais à la mort
■-I aux couronnes !
Le commerce, ce pacifique rapport des nations et des peuples, était inti ; qui pouvait songer à ces relations de crédit, à ces balances d'intérêts et de négociations qui fondent la richesse des peuples, à
cite banque rationnelle, comme on la comprend aux époques régulières? La première de toutes ces conditions, c'est la confiance et le bon marché des capitaux. Qui pouvait raviver la confiance quand le
ommerce avait passé à travers toutes les tristes épreuves des assidu,ils, du maximum et des emprunts forcés1? Il n'y avait plus aucune
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signature qui inspirât crédit , tous les prêts se faisaient à des taux usuraires; il n'était pas rare de voir des stipulations à 20 pour 100 par année; on déclarait l'argent marchandise, afin d'autoriser les négociations à des prix plus élevés. Les produits ne trouvaient aucun débouché régulier à l'extérieur ; les ports de mer étaient fermés par des croisières anglaises ; les États neutres ne négociaient avec la France qu'a*, ce une extrême défiance; on avait fait des lois contre les accaparements, fatale idée d'économie politique : dans les campagnes, on était surchargé de produits ; aux villes, on souffrait de la famine ; le commerce vivait de ressources exceptionnelles. Les fournitures et l'agiotage, sous le directoire, prirent un immense développement; ou spécula sur la misère publique comme les hommes qui, dans une épidémie , spéculent sur les morts ; les fournisseurs furent la véritable aristocratie sous la constitution de l'an m ; faveur indicible alors que d'obtenir la fourniture d'une armée ou d'une campagne sur le Rhin, en Italie , en Suisse , dans la Hollande ! Des bénéfices incalculables étaient réalisés ; il fallait être pour cela bien aimé de quelques-uns des seigneurs de l'époque directoriale, traiter de gré à gré ou obtenir la faveur de quelque femme à la mode. On passait les marchés à des conditions arbitraires ; on achetait par des pots-de-vin le droit de rançonner la gloire; on glissait un traité de fournitures sous les drapeaux. Une fois maître de la négociation , on en exécutait les clauses à peu près comme on voulait. S'agissait-il de l'habillement d'une année, on supprimait quelques mille pièces de draps, ou bien on sup-
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1795 ( 1er août 807
Pour 2'i livres en / J ier septembre 1,101
numéraire. \ j 1er octobre 1,205
1er novembre 2,688
1er décembre 3,575
1er janvier 4,658
1796 l'r lévrier 5.337
7 mars 7.200
posait quelques mille hommes de plus; les fournisseurs furent pour les armées républicaines une plaie plus profonde que les périls des camps; leur avidité fut plus implacable que la faux de la mort. Le dénûment des armées était l'œuvre des fournisseurs1. S'il y avait de temps à autre quelques exemples de sévérité parmi les généraux pour réprimer ces vols quand ils étaient trop publics, le plus souvent ils participaient aux bénéfices d'exploitation. Le soldat était sans souliers; mais on prenait une ville , on entrait dans une riche province , on mettait en réquisition les magasins, les chevaux, les habits ; on habillait l'armée avec les dépouilles de l'ennemi, et néanmoins le fournisseur recevait le prix de ce qu'il n'avait pas donné ! Le trésor exécutait le marché. Il y eut, à cette époque, des fortunes inouïes, des millions gagnés qu'on venait ensuite dépenser à Paris dans le luxe et la débauche 2 . Des noms fameux alors s'acquirent ainsi une grande renommée ; dans la misère générale ils remuaient l'argent à pleines mains, hideux salaire gagné sur les douleurs du soldat. L'armée d'Italie surtout fit faire des fortunes colossales à cette aristocratie de fournisseurs (pii s'engraissaient des souffrances des camps 3. Dirai-je de tristes renommées sous le directoire? Plusieurs vivent encore opulents. L'histoire doit flétrir ces hommes qui se jetèrent sur les pays conquis comme les oiseaux de proie le lendemain d'une bataille.
Un autre moyen de fortune fut encore l'agiotage, c'est-à-dire l'exploitation des valeurs monétaires ; les fonds publics étaient tombés si bas qu'on en parlait à peine; mais il y avait une multitude de titres divers, d'obligations et de mandats, qui s'escomptaient à la bourse provisoire, alors sur le perron du Palais-Royal. Là, au milieu de la double escroquerie des filles de joie et des filous, l'agiotage s'agitait
1 Voyez toutes les plaintes qui furent portées contre la plupart des fournisseur* depuis l'an m jusqu'à l'an vm. Sous la convention tout fui intègre el fort.
'-' Toutes les caricatures du temps reproduisent le luxe des parvenus ; il en existe Un carton très-curieux dans la collection des estampes (Bibliothèque royale).
3 Le général Bonaparte , le plus désintéressé des conquérants, rapporta néanmoins plusieurs millions de la campagne d'Italie*, et il s'attacha beaucoup d'amis en favorisanl sa propre fortune. L'abbé Fesch même était dans les vivres.
' On ne saurait accuser un homme plus ouvertement de vol que ne le fait ici M. C;ipefi(;ne. Plu sieurs historiens , dea homme* dignes de foi, et dont quelques-uns furent à même de connaître ii fortune im><lii|iic du général Ronaparlc, estiment tout son avoir, à l'époque dont parle ici l'auteur, à cinq cent mille fijnes. Ce chiffre a été confirmé par le captif de Sainte-Hélène. C'est la seule repense que mérite une partialité aussi méprisante. ^F. W.)
avec beaucoup de bruit ; toutes les voix de la renommée élevaient une valeur ou l'abaissaient, sorte de roue de fortune incessamment remuée avec une incomparable d'extérité par des tètes habituées à la spéculation ; il en était résulté des fortunes aussi prodigieuses que celles des fournisseurs. Ce qui était bas s'élevait bien haut ; on revenait à l'époque de Law avec un remaniement peut-être plus actif des fortunes et de la propriété Les riches des vieux temps étaient plongés dans la misère, les parvenus ramassaient l'or à pleines mains pour le jeter dans des prodigalités inouïes aux salons de Frascati et de Tivoli ' ; de là vint l'insouciance des fortunes ; les bourses s'emplissaient et se désemplissaient; il n'y avait plus aucune distinction dans les rangs, aucune hiérarchie dans les conditions, le valet devenait maître et le maître restait plongé dans la misère. On n'a point assez remarqué ce bouleversement dans les fortunes produit par la révolution française ; il devait, par la force des choses, naître un nouvel état social qui s'incarnât, pour ainsi dire, à l'esprit révolutionnaire. Les rangs devenus mobiles, les classes étaient bouleversées ; les possesseurs des biens nationaux s'emparaient d'un bon tiers des terres cultivables, et dominaient les autres par la terreur. Il n'y a pas de véritable révolution sans que les propriétés, les fortunes et les conditions soient brisées ; sans ce remaniement d'existence il n'y a rien de durable, le changement n'est qu'à la surface. Mais, une fois qu'il y a bouleversement dans le sol, n'attendez pas une restauration du vieux temps et des vieilles idées, car un siècle nouveau est venu !
1 Ces changements inouïs dans les fortunes sont le sujet d'une caricature piquante dans le cabinet des estampes. Ad ann. 1798 (collect. de gravures).
}0G LITTÉRATrRE ET PHILOSOPHIE