LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE A LA FIN DC DIRECTOIRE
Écoles diverses. 1° Philosophie et littérature républicaines. — Chénier. — Lebrun. Guinguené. — Madame de Staël. — Daunou. — Garât. — 2° Littérature monarchique. — Delille. — Fontanes. — La Harpe. — Esménard. — Michaud. — Suard. — Madame de Genlis. — 3a École voltairienne et impie. — Parny. — Lalande. — Dictionnaire des Athées. — 4° École religieuse. — Premier éclat de M. de Chateaubriand. — Petites réputations littéraires. — Les théâtres. — La tragédie. — La comédie. — Succès du vaudeville.
1794 — I7«nt
Le mouvement irrégulier, si violemment imprimé aux faits et aux idées par la révolution française ; la fièvre de conquêtes et de gloire qui tout à coup s'était emparée des générations, n'avaient pas permis tous les pacifiques progrès de la littérature, telle que le xvme siècle l'avait comprise. Sous la convention nationale, la tribune seule jeta 'in éclat de grandeur et d'énergie ; la tempête grondait au milieu des éclairs du génie ; il y eut, dans cesdiscussions, gigantesques une langue nouvelle, des images terribles, une lutte d'éloquence qui aboutissait au Capitole ou à la roche Tarpéienne. Quand toutes les existences étaient menacées, qui pouvait s'occuper de la littérature chaste, paisible et solitaire? Tout fut dirigé dans un but d'exaltation pour la république ; les lois d'éducation et d'instruction générale firent des Spartiates, des citoyens pour les armées. Le Prytanée, l'école de Mars, furent les imitations de la Grèce et de Rome *, les jeunes citoyens
1 Ces deux institutions furent fondées en 1793, par un décret de la convention; l'école de Mars campait dans la plaine des Sablons (Sablonville).
n'y reçurent d'autres principes que la gymnastique, le maniement des armes, la haine des tyrans et la fraternisation universelle. Les paisibles études furent abandonnées ; le bruit des batailles retentissait dans les exercices des camps que la convention imposait à ses élèves de l'école militaire ou de la plaine des Sablons ; les études sérieuses et puissantes ne commencèrent qu'avec les écoles Normale et Polytechnique; tout dut être employé au service de la patrie, les bras et les coeurs *«
Cependant la république eut ses poètes, comme elle avait ses peintres et ses sculpteurs, pour éterniser la mémoire de ses héros; il fallait composer en \ers son ères ces hymnes qui retentissaient dans les camps ou au milieu des, fêtes nationales pour appeler les aines aux grandes actions, lies l'origine de la révolution, les poètes ne durent pas manquer à la mission et à la destinée d'exalter la puissance et la gloire de la nou\elle république. Les idées démocratiques étaient trop grandioses au milieu de l'enthousiasme des esprits, pour ne pas créer une source infinie de poésie et d'éloquence ; immense lyre, car il s'agissait d'une génération nouvelle agrandir à la face de la postérité ! Je vais parcouru le nom de bien des hommes tombés déjà dans l'oubli ; ils furent pourtant retentissants, à leur époque, et la mort a passé sur eux.
Dans cette œuvre apparaît Joseph Chénier, le poëte éminent, qui, a\ec l'esprit, le plus gra\e et le plus fier, conserva l'unité de son caractère depuis l'origine de la révolution , jusqu'au jour qu'elle s'effaça de l'histoire sous la main du despotisme militaire 2. Chénier avait voué une haine aux rois et une admiration absolue à Voltaire ; il avait I»eint fortement Tibère et Charles iX.; ses notions sur l'histoire étaient généralement fausses; il avait mal étudié les événements du passé ;
1 Os écoles furent fondées par les comités d'instruction publique de la convention uatinnaie, composés d'hommes remarquables.
1 Chénier naquit le 28 août 1769, à (loiistanlinopIc.La tragédie d'Azemire fut son début dans la carrière dramatique [représentée le \ nov. i78<>, à Fontainebleau . maries IX le i n ivembre 1789). Henri Ylll et la Mort de tdlus en 1791). Cuïua Sracchus (1792). Fenelonct Timol'on A~\)'.)d 17UÏ). Le camp de Grandpré, en un acte, représente à l'Opéra ( 17U3j. Recueil de poésies lyriques composées depuis 1787 jusqu'à 17V>7. Épîtreà Voltaire (1801»). Les Deux Missionnaires vu La Harpe et Naigeon (1803), in-16. Ma retraite, in-32. Épttre à Eugénie, in-16. Hommage à une belle action, in-32. Des manuscrits des imitations d'Ossian, des élégies, des poésies satiriques, didactiques, héroïques, des discours philosophiques, l'Art poétique d'Hurace, traduit en vers de dix syllabes. (Jhéuicrcst mort le 10 janvier 1811.
l'esprit partial du xvine siècle le dominait dans ses idées, dans sa versification pure et pleine d'énergie ; il y avait , dans ses sentiments, une expression de républicanisme si consciencieux et si beau , une si grande croyance à la liberté antique , que son talent en recevait un vif éclat ; Chénier lui devait de mâles pensées, exprimées en beaux vers ; quand il prenait une tête de roi ou de prêtre , il aimait à la secouer fortement pour faire tomber ce qu'il appelait la double couronne de la tyrannie et du fanatisme. Chénier était le poëte des hymnes républicains ; une fête était à peine annoncée, qu'il en retraçait l'éclat et en chantait les merveilles ; il composait les strophes des jeunes vierges , des vieillards et des enfants qui célébraient la convention , la république et la nature. A travers les productions médiocres qui naissent de toutes les exaltations politiques , les vers de Chénier se distinguent par un caractère antique et sévère ; il y a de la grandeur et de l'austère mélodie. Chénier avait fait des études philosophiques très-avancées, et il se complaisait ainsi à en rappeler les souvenir dans ses remarquables compositions l.
Lebrun , le poète satirique , avec un esprit plus attique et plus brillant que Chénier , saisissait , de sa méchanceté intelligente , les défauts de caractère et les faiblesses de tous ceux qui marquaient avec un peu d'éclat dans la littérature et dans les affaires publiques ; il frappait les sots d'une expression de ridicule; il arrachait le masque à toutes les hypocrisies avec un bonheur indicible ; il ne s'élevait jamais jusqu'à la haute pensée , au dévouement d'une mission ; il ne la comprenait pas ; cœur sec, imagination sèche comme tous les critiques , il peignait spirituellement les vices du cœur et les puérilités des hommes à la mode ; ses satires blessaient toutes les réputations au défaut de la cuirasse. Les épigrammes de Lebrun retentissaient
1 Chénier fut l'auteur le plus attaqué par l'épigramme. En voici quelques-une* sur le poète :
Ce Joseph, par lui seul prôné, Doit ses nombreux revers à ses rimes perfides,
11 a le destin des Atridcs :
C'est toujours par les siens qu'il ïambe assassiné.
Que vois-jc ! c'est Chénier ! — la sottise en estampe. Quelques succès passés, ■ — qui l'ont rire aujourd'hui. Il court après la ;;loire. — Elle court mieux que lui. Il ne tombe jamais. — Je le crois bien, il rampe
partout ' ; il était au fond républicain , mais encore plus frondeur que patriote ; il n'épargnait pas ses frères d'opinion ; il les frappait de ses vers mordants ; sa verve ne ménageait rien ; s'ils étaient lourds, sans esprit, il ne leur épargnait point de tristes vérités. La Décade philosophique publiait de temps à autre de petites pièces de vers de Lebrun, pleines de fiel contre quelques renommées du jour 2 ; il ne souffrait pas qu'on s'élevât ; les femmes avaient leur lot dans ce feu roulant d'épigrammes. Plus tard madame de Genlis se ressentit des atteintes du poëte Lebrun 3.
Dans cette Décade philosophique travaillait aussi un esprit d'érudition savante, un de ces annalistes d'un style terre à terre qui rachètent l'absence d'un talent d'imagination au prisme d'or, par une grande exactitude et une régularité monotone de recherches ; Ginguené s'était jeté dans la politique avant de se poser comme l'écrivain de la littérature italienne , et de se faire l'exact et l'habile traducteur de Tiraboschi. M. Ginguené, journaliste et littérateur remarqué, avait la volonté d'être un homme d'État réfléchi et habile , visant à une réputation de diplomatie dans sa mission à Turin. Il possédait, au reste , un talent de dissertation remarquable et d'analyse politique dans cette époque un peu désordonnée du directoire , où les pensées les plus diverses se heurtaient. M . Ginguené reçut de Barras et de la
1 On ne peut dire la frivolité de cette époque; une épigramme mettait Paris en émoi; Lebrun n'épargnait personne. Il fut surtout très-dur pour la Harpe :
Oli ! la Harpe est vraiment un professeur unique, il nous parle si bien de vers, de poétique, Qu'instruit par ses leçons on ne peut désormais Lire un seul des vers qu'il a faits.
* Lebrun naquit à Paris, en 1729, et mourut à Paris, le 2 septembre 1807. Il publia en 17oo l'ode sur les desastres de Lisbonne, puis il commença son poëmc de la Nature, qu'il abandonna. Il commença aussi son poème intitulé les Veillées de» Muses, qui est resté imparfait. Il adressa une ode à Hu (Ton. Le tome Ier de sesOEuvres, par Ginguené, contient six livres d'odes; le second, quatre livres d'élégies, deux épitres, les fragments des veillées du Parnasse et du poème de la Nature, des traductions en vers, et enfin quelques pièces de sa jeunesse; le troisième, six livres d'épigrammes et des poésies diverses; le quatrième , la correspondance de Lebrun a^ec Voltaire, Buffon, du Bclloy, Thomas, Palissot, etc.
3 Lebrun n'épargna pas mêmcChénier son ami :
« As-tu lu de Cliénicr la dernière satire 7 Quant à moi je ne puis me lasser de la lire : Avec quel art. il peint le méchant trait pour (rai ! C'est divin. — Je le crois, il a fait son portrait.
société de madame de Staël la mission d'argent de la république française près du roi de Piémont et de Sardaigne ; là il se fit remarquer par ses exigences , son ton impératif et ses manières hautaines ; M. Ginguené représentait un pouvoir qui ne pardonnait rien ; les républicains français n'avaient pas la politesse des rois. M. Ginguené tomba dans le ridicule , même parmi ses amis , à l'occasion d'une dépêche où il racontait la victoire qu'avait remportée sa femme , en paraissant à la cour dans un costume plus que bourgeois '. Tout cela était dans l'esprit du temps ; l'époque était aux petites persécutions contre ce qui était un peu de bon goût et de bonne compagnie, contre les idées morales et les vieilles manières. M. Ginguené exerçait une certaine influence littéraire par son esprit et ses relations ; il avait fait de fortes études de législation et d'histoire, et nul ne possédait à un plus haut degré la faculté de rédiger un compte rendu ou un programme politique.
M. Daunou, l'ami de Ginguené, sortait des Oratoriens dont il avait secoué la robe savante ; c'était un érudit , faiseur de notes , avec un style froid, sans couleur, le docte rédacteur de ces constitutions éphémères que tout pouvoir fort lui jetait à la tête , en se moquant de ses 1 héories enfantines sur la pondération des garanties ; ses œuvres politiques étaient une imitation de l'abbé Sieyès, sans la pensée, et de Benjamin Constant, sans l'imagination. M. Daunou avait traversé la convention sans s'associer à sa force et à sa destinée; comme tous les députés du centre , il avait voté les lois révolutionnaires sans s'élever jamais jusqu'à la hauteur d'un système de révolution. M. Garât marchait de concert avec l'école classique et élégante du xvnic siècle; il faisait contraste avec les formes et l'esprit de M. Daunou ; il avait pris pour les discours en prose , aux fêtes de la république, le même i Aie que Chénier pour les versifications républicaines ; il les faisait retentissants dans les solennités publiques. M. Garât était l'homme des grandes phrases , des éclatantes périodes , dans lesquelles on rappelait les images pompeuses de la chute des rois et de la liberté des peuples; il entonnait ses hymnes en prose dans les fêtes du Champde-Mars , aux réceptions du directoire , alors qu'on célébrait , sous
1 lui pet-en-l'air : ce fut l'objet d'une grande négociation sérieuse; M. Ginguené dépêcha en toute hâte un courrier; se lettre, qui existe encore, fut communiquée par M. de Talleyrand, comme une moquerie. J'en parlerai plus tard.
A LA FIN DU DIRECTOIRE. Jll
le drapeau tricolore , les anniversaires de la révolution française ; académicien émérite du nouveau pouvoir, sa phrase était toujours cadencée, son expression choisie, alors même qu'elle s'adressait à ta puissance sanglante ; il avait loué tous les régimes avec éiégance , et ses llatteries s'étaient adressées à tous les hommes puissants, sans distinction du dictateur ou du tribun. Sa lettre à Robespierre demeure comme un témoignage de la tendance et des habitudes de son esprit vers l'éloge des pouvoirs l. 31. Barrère de Vieuzac, l'orateur du comité de salut public , quoique exilé encore pour son dévouement aux jacobins, écrivait dans les journaux; il avait la phrase plus politique ci aussi élégante que M. Garât, un talent aussi souple et plus sérieux ; il faisait l'article de journal avec une remarquable habileté ; on pouvait y trouver encore , à l'aide d'une facile analyse, les traces de ses rapports si parfaitement travaillés au temps du comité de salut publie. Depuis , admirateur de la constitution anglaise, dont il célébrait les principes, il était néanmoins toujours irrité contre l'Angleterre et la perfidie de son cabinet. C'était pour lui comme une vieille habitude de la convention nationale; il apporta, du comité de salut public, ses phrases toutes faites contre William Pitt, l'ennemi du genre humain ; jusqu'au consulat et à l'empire, ce fut le même langage dans le Moniteur. M. Barrère de Yieuzac, au reste, écrivait parement , sa diction était un peu affectée , et il se piquait d'un style éminemment spirituel et classique 2.
Au sein de cette école philosophique et républicaine, se posait une femme dont le talent brillait d'un éclat mâle et fort ; madame de Staël avait joué un rôle politique, aux jours même de la convention nationale , et dans la terreur ; 31. de Staél-llolstein , qui représentait la Suède, n'avait point quitté Paris, car le duc de Sudermanic , régent du royaume , conservait des rapports avec le comité de salut public. La jeune fille de SI. Necker, dans ses exils et ses voyages incessants, avait mêlé ses études sur la philosophie du xvinc siècle aux
1 Voici les termes de cette lettre à Robespierre : « Votre discours sur le jugement de Louis Capet, et le rapport sont, à mon avis, les plus beaux morceaux qui aient paru dans la révolution. Us passeront dans les école* de la république, comme des modèles classiques de l'éloquence, et dans lc> tableaux de l'histoire, comme les causes qui auront agi le plus puissamment sur les destinées de la France... »
- M. Barrère de Vieuzac fut l'auteur de la plupart des articles qui furent publié*, depuis 1800 jusqu'en 1810, contre la perfide Albion.
conceptions si colorées de l'Allemagne ; elle jeta de la poésie rêveuse et de la méditation transcendante au milieu de cette froide école de dissertation et d'analyse qui naquit avec la révolution française, et de ce style de l'école réfugiée ; son ouvrage sur X Influence de la littérature n'avait point paru encore , mais on en lisait des fragments dans les salons, on l'exaltait comme une œuvre philosophique de la plus haute portée, quoique l'école classique la désavouât dans sa forme allemande, comme une innovation. Chénier, Lebrun, Ginguené étaient restés admirateurs des chefs-d'œuvre du xvme siècle ; or, le style vague et méditatif de madame de Staël , ses poétiques inspirations , ne convenaient pas aux habitudes des auteurs froids et compassés des clubs classiques ; l'œuvre de madame de Staël faisait disparate dans la société qu'elle réunissait autour d'elle : il y avait peu de sympathie entre le style décoloré de MM. Daunou , Ginguené et les chants qui préludaient à Corinne '. Madame de Staël avait alors à ses côtés un jeune homme qui faisait ses débuts dans le monde littéraire; sa physionomie était pâle et méditative; il portait la tète haute , avec une prétention rêveuse ; et ses cheveux flottants sur ses épaules (quand les cadenettes et le catogan régnaient en souverains), disaient assez les tendances chéries de son esprit pour l'école germanique : l'on devinera peut-être l'auteur d'Adolphe, Benjamin Constant , le plus remarquable des amis littéraires et politiques de madame de Staël , car il mettait , lui , de la poésie là où les autres ne trouvaient que dissertations sèches et monotones. Benjamin Constant n'avait pas encore une assez puissante renommée pour être important dans le salon de madame de Staël ; il était absorbé par les maîtres qui jouaient le principal rôle politique.
L'école de madame de Staël tendait h soutenir la république et les idées jetées au monde par la révolution de 1789, avec plus ou moins d'exaltation. Ce serait un curieux travail à faire dans la marche de l'esprit humain que de suivre, à travers les temps, les mouvements divers des écoles littéraires, et l'influence puissante qu'ils exercent sur les esprits. Alors il se formait une autre poésie, une autre littérature, dont la mission semblait être de ramener les esprits vers l'ordre éternel et la restauration des idées. Je vais encore jeter des noms propres
1 L'ouvrage que préparait madame de Staël, portait le titre de : La littérature coutideree dans ses rapports avec les institutions sociales.
immenses de renommée à l'époque où ils parurent ; il n'en reste plus» aujourd'hui qu'un souvenir, chaque jour effacé par le flot des nouvelles générations. Rien n'était comparable au retentissement des poésies de l'abbé Delille ; le traducteur des Géorgiques vivait dans l'exil, loin de la France, et c'est sur la terre étrangère qu'il composait ses poèmes et ses traductions rimées avec un éclat que nul n'a atteint peut-être. Le chantre de X Imagination n'en possédait pas beaucoup lui-même ; il était moins poëte que faiseur de vers, moins inspiré que traducteur fidèle ; il avait goût surtout pour cette poésie descriptive qui retraçait les objets avec une exactitude presque enfantine ; il n'abandonnait jamais son diamant sans en compter les facettes, et, pour les décrire exactement, il en oubliait les feux ; il traçait le paysage, il ne savait pas peindre les grandes émotions de l'âme, ces douleurs qui émeuvent, ce cri déchirant de l'homme à l'aspect du vide et de l'épuisement de la vie. L'abbé Delille n'avait rien de cette entraînante poésie qui remue les entrailles et grandit les idées; c'étaient les \crs didactiques vivement colorés avec un faire remarquable ; il ne se brisait pas le cœur et n'eut jamais les parois du crâne en feu : il servait la réaction monarchique, avec une haine profonde de la résolution; il en proscrivait les souvenirs, il en flétrissait les saturnales. C'était alors un peu de mode ; le bon ton voulait qu'on fût victime prête à favoriser une contre-révolution. Les vers de Delille, attendus comme un événement, étaient achetés au poids de l'or ; quarante mille exemplaires s'enlevaient au moment de leur apparition; un ouvrage du poëte faisait plus d'impression que tous les journaux de philosophie, et l'on s'arrachait les lambeaux de quelques éditions tronquées à Londres, à Paris et à Bruxelles ; singulier enthousiasme pour les vers qui forçait le gouvernement à traiter d'égal à égal avec un pauvre abbé, exilé sur la terre étrangère; Delille refusa la place d'Institut que lui offrit ce corps savant '.
M. de Fontanes, dévoué aux mêmes opinions que M. Delille, venait
1 Les frères Michaud achetaient un louis chaque vers de M. Delille, ce qui faisait 250 louis la feuille; il en paraissait jusqu'à onze éditions à la fois. Delille naquit le 22 juin 1738, dans les environs de Clermont, en Auvergne. Il est mort le 1er mai 1813, et publia \f> Géorgiques de Virgile en vers français eu 176'.). Les Jardins ou l'art d'embellir les paysages, poëme en quatre chants, 1780. L'Homme des champs, ou les Géorgiques françaises, 1800. Poésies fugitives, 1802. Dithyrambe sur l'immortalité de i'àmc, suivi du Passage du Saint-Gothard, poëme traduit de l'anglais, 1802.
de prendre la direction du Mercure, vieux journal de la monarchie, depuis Louis XIII; esprit élégant, profondément instruit, M. de Fontanes ramenait toutes les idées à des proportions littéraires et à une pensée haute et gracieuse à la fois , sans jamais descendre jusqu'au vulgaire; maniait-il l'éloge, il le faisait avec une dignité facile, un choix d'expressions qui distinguait la bonne compagnie et le grand style; lançait-il le dédain ou le mépris, il y avait au fond de ces idées un je ne sais quoi de calme et de convenable qui relevait les expressions même les plus aigres et les plus communes contre ses adversaires ; il ne traitait jamais une chose en petit, il savait peindre le beau et le grand dans son œuvre. M. deFontanes n'avait point de ces conceptions larges et fécondes qui illuminent tout à coup les générations, mais il savait jeter de l'éclat sur les pensées vieilles déjà ; il était dévoué aux principes de conservation et de monarchie, qu'il croyait le plus propres à la génération actuelle ; il combattait la république avec les souvenirs littéraires de Louis XIV ; il marchait à une restauration politique par une restauration littéraire, et c'est une de ces transitions qui s'opèrent le plus habituellement; dans la suite des siècles, l'une précède toujoursl'autre. La Harpe, son ami, après ses exaltations révolutionnaires et philosophiques, entreprenait la même œuvre de restauration littéraire; c'est un fait 5 remarquer que cette action première de la littérature et de la philosophie sur la politique ; tous les grands mouve ■ ments dans l'ordre social arrivent par les idées ; il se fait d'abord un travail d'esprit dans les lettres avant que les principes sociaux passent comme des vérités pratiques dans les gouvernements. Le Cours de littérature de la Harpe est une conception aujourd'hui en arrière , sèche et analytique ' ; la critique est dépourvue de cette imagination qui en fait aussi une œuvre d'art. Pour pénétrer jusqu'aux mystères du génie et à ses illuminations soudaines, pour analyser les vastes créations, il faudrait être soi-même un génie transcendant, et ceux-là, quand ils se sentent le feu à la tête, ne s'arrêtent point à de simples analyses. Le véritable travail de la Harpe , le résultat qu'il obtint , ce fut, en restaurant le goût, d'opérer une vaste reconstitution littéraire; il eut la passion des anciens et reporta la pensée vers des modèles qu'on avait oubliés. La Harpe parut dans un moment de réaction
1 La Harpe publiât! alors beaucoup : son Cours de littérature paraissait sucer;-'- - U'im'iit ; : cl- quatre premiers >oIumes furent analysés par Fontanes, dans le Mercure.
contre la pensée révolutionnaire, il servit cette réaction, parce qu'il est très-difficile d'échapper aux influences de son temps et à l'autorité impérative des idées dominantes; il rendit son époque trop classique, il posa des règles trop mathématiques pour le génie qui , comme l'aigle , aime à s'en affranchir dans son vol audacieux.
Des jeunes hommes de goût se rangeaient autour de Fontanes et de la Harpe , et parmi eux commençait à briller Esménard , né sous le ciel du Midi , poëte qui chanta les périls de la navigation. Les fragments de son poëme paraissaient par lambeaux dans les feuilles littéraires ; il y avait de la création et de l'art véritable dans Esménard ; la manie de poëmes épiques dominant les meilleurs esprits , on suait à l'œuvre sous des mille vers; et, à cette époque littéraire, toute production poétique'exerçait une certaine influence sur le mouvement des générations *. Le journalisme , exilé au 18 fructidor, possédait des hommes de bonne littérature; ils vivaient dans la solitude , échappés, comme par miracle, à la déportation, car le directoire les avait frappés. M. Suard , un des hommes les plus éminents du xvme siècle ; le mordant abbé Morellet, M. Miehaud , qui préludait dans la solitude à son élégant poëme du Printemps d'un Proscrit : Geoffroy, critique si marquahle, avait fourni quelques-uns des articles qui firent une si grande impression dans V Année littéraire , et plus tard dans le Journal des Débats. Fontanes , la Harpe , Dussault , Esménard lui-même , écrivaient beaucoup dans les journaux ; belle époque pour les gens de lettres , où un feuilleton mettait les salons en émoi pour ou contre un poëte.
A travers toutes les variétés des écoles politiques et littéraires , un culte semblait seul dominer encore, c'était celui de Voltaire et du xvme siècle. TTn si grand colosse ne s'abat pas tout d'un coup; il a besoin. d'être fortement secoué avant qu'on ose l'atteindre. L'esprit de Voltaire était souverain , même pour les hommes les plus avance^ dans les idées de consenatiou ; en se faisait gloire d'impiété ; on avait la manie des petits vers si admirablement charpentés par la verve spirituelle du vieillard de Fernej . On se moquait tics idées religieuses . et les partisans même de l'école monarchique, de l'unité et do l'ordre, n'osaient encore défendre les pensées chrétiennes, la puissance de<-
1 Esménard était un desbornuv sd'esprit de son époque h journaliste remarquable:
on sait .-a mort malheureuse upros son < \'\\ politique.
religieuses doctrines, qu'avec une sorte de timidité. On craignait le ridicule que l'esprit encyclopédique avait jeté sur la foi ; biens des gens admiraient encore M. de Parny dans ses écarts de poëte : la Guerre des dieux fut l'œuvre hardie d'un gentilhomme blasé , qui cherche des émotions dans les tableaux licencieux. M. de Volney , si chaud par son style d'Orient, s'était mis à la portée de tout le monde dans sa poétique composition des Ruines, où se déploient le vieux monde et les sociétés primitives. Dupuis publiait ses recherches d'érudit contre la Bible et la foi chrétienne ; Lalande se proclamait le prince des athées! Un homme obscur, du nom de Sylvain Maréchal, voulut se faire un nom en se posant l'ennemi de Dieu ; il se donnait joie de prouver qu'il n'existait ni une autre vie après nous , ni un monde meilleur avec un Être immense, lumineux, s'abîmant dans sa majesté, qui présidait à la marche des astres. Il n'y avait pas de fanatisme comparable à celui des athées ; ils étaient étroits, persécuteurs, tenaces pour leurs idées, à ce point qu'ils exigeaient des adeptes une obéissance absolue à leur grand prêtre, l'astronome Lalande. M. Sylvain Maréchal préparait un Dictionnaire des Athées, dans lequel il réunissait avec orgueil tous les noms propres qui, dans l'antiquité et les temps modernes, avaient nié l'existence de Dieu * ; il se complaisait dans ces nomenclatures; agrandissant le nombre des athées, il mentait pour se donner la joie d'étendre le cercle effrayant des créatures qui niaient l'existence d'un créateur. Des esprits médiocres, groupés autour de Maréchal, s'étaient fait une espèce de renommée par leurs fanfaronnades; la société était tellement bouleversée qu'on pouvait tout dire, tout écrire ; on était à l'époque, je le répète, où les temples se brûlent pour obtenir un peu de renommée 2.
1 M. Ginguenc lui-même se posait athée comme directeur de l'instruction publique. « Le fléau le plus terrible qui ait affligé l'espèce humaine est sans doute la superstition, puisque le despotisme même lui doit sa force et son pouvoir. Toutes les religions positives ne pouvant s'alimenter que de superstitions, sont à peu près au tnéme rang à cet égard; et les hommes, ne s'etant jusqu'à présent détachés de l'une que pour l'autre, n'ont fait aussi que changer d'esclavage, sans pouvoir passer encore de la servitude à la liberté. La révolution française est la première qui, dégagée de toute influence sacerdotale ou religieuse, tende réellement à l'affranchissement des sociétés humaines. Attaquer par des fictions ingénieuses ces religions positives ennemies du bonheur de l'homme , verser à Ilots le ridicule sur ce qui fit verser tant de sang, c'est donc bien mériter de iarévolution, de la patrie et de l'humanité. » (Circulaire de M. Ginguené, directeur de l'instruction publique.;
2 Voici ce qu'écrivit Sylvain Maréchal dans son Dictionnaire des Athées : « La
Quand tout était ainsi dans.le chaos, lorsqu'il était de bon goût dans un certain monde de nier la puissance des idées religieuses, on parla tout à coup d'une belle intelligence qui s'élevait, d'un jeune homme, né en Bretagne, dont la vie avait été, dès son berceau, agitée par la tempête publique; il préparait, disait-on, un livre sur les Beautés poétiques du Christianisme. Quelle hardiesse dans ce titre , quand les prêtres étaient proscrits et la religion sans autels! Ce jeune homme, obscur encore, était né d'une famille qui avait pourtant do l'éclat ; il comptait clans ses proches M. de Malesherbes; jeté par la révolution hors de France, il avait quitté son manoir de Bretagne dont il gardai! douce souvenance, pour l'Océan avec lequel il jouait enfant; il avait visité l'Amérique, et, comme voyageur, il cherchait un passage au pôle ; Breton , il était accoutumé au péril des mers ; dans ses contemplations de la voûte étoilée, dans ses longues veilles du bord, dans son admiration de l'Océan avec ses grandes vagues, il avait compris Dieu et ses merveilles. Les déserts de l'Amérique ouvrirent pour lui une poésie nouvelle pleine d'images ; plus d'une fois il écrivit sous les mille voix de l'ouragan ; il rapportait les trésors en France pour semer les émeraudes et les rubis sur des pages immortelles ; ai-je besoin de dire que ce jeune homme aux nobles traits, à l'œil méditatif, comme Girodet seul a su le reproduire, portait le nom de Chateaubriand? De retour en France, caché dans des sociétés choisies, il lisait les beaux fragments de son livre sur les Beautés du Christianisme, et M. de Fontanes aimait à dire d'avance combien étaient poétiques l'épisode d'Atala. l'histoire de René, ce triste cœur que le vieux monde fatigue, et que l'infortune a si amèrement éprouvé! M. de Chateaubriand, alors peu connu, marchait seul dans ces voies nouvelles qu'il ouvrait avec une hardiesse puissante ; une fois apparu, il n'y eut pas de renommée qui se développa avec plus de retentissement dans les premières années du xixc siècle '. Ce génie débordant avec l'énergie de grandes pensées, domina la médiocrité critique et envieuse!
A côté de ces trésors de poésie , qui pourrait citer ces réputa-
grande et belle expérience d'une république sans Dieu c»t eneore à faire; elle serait ligne du gouvernement Français. Au lieu de perdre le temps ù discuter la préséance de la religion naturelle sur les révélées, il vaudrait bien mieux, ce semble, s'occuper à démontrer la parfaite inutilité et des unes et des autres. Il n'existe encore aucune institution spécialement destinée à combattre et détruire la croyance en Dieu, celui de tous les préjugés qui fait le pins de mal. »
1 La première édition du Génie du Christianisme est de 1801.
tions littéraires retentissant un moment à travers les contemporains , sans jamais atteindre les limites d'une génération nouvelle ; cette époque fut celle du fastidieux Demoustier, le chantre de la mythologie, dans ces rimes doucereuses qui se traînent sur le nom d'Emilie , comme le son monotone d'une flûte dans une bergerie de Florian ' . Enfants, ne vous souvenez-vous pas de Ducray-Duminil, l'un de ces romanciers qui obtinrent la vogue sentimentale? La renommée des .Petits Orphelins du hameau ou de Célina , l'enfant du mystère, fut grande; elle parut populaire à côté du Pèlerin blanc, mystérieuse existence qui disputa même à Tékéli les tréteaux des boulevards. Pigault-Lebrun, le sceptique romancier, le fanfaron antichrélien, commença l'école du roman populaire avec une verve de gaieté qui se manifeste au plus haut point dans le Baron de Felsheim. Quand on relit ces œuvres aujourd'hui oubliées, on prend en pitié le temps qui s'y intéressa si vivement ; hélas ! les générations qui viendront après nous, auront aussi leur moquerie méprisante pour quelques-unes de ces vogues qui expirent chaque année après la chute des feuilles ; elles brillent on ne sait pourquoi , elles tombent sans que personne en demande la cause. Que sont devenus tous ces littérateurs qui faisaient mode et retentissement sous le directoire , comme Trénis dans une contredanse, ou Vestris à l'Opéra? Us sont passés, parce que, dans l'œuvre incessante des générations, il n'y a jamais que les vrais génies qui survivent. La main du temps s'étend implacable ; elle arrache le fard des joues et les faux ornements ; elle n'aime pas les couronnes de lauriers jetées sur des fronts vulgaires.
La grande distraction de l'époque fut le théâtre ; il y en avait partout à Paris, la vaste cité des plaisirs ; les philosophes du xvme siècle avaient proclamé que c'était le puissant moyen d'influencer les mœurs, et la convention appela le peuple à ces représentations scéniques, comme le sénat réunissait les citoyens au Forum. Le goût était pour les tragédies grecques et romaines ; on répétait le théâtre ancien de Corneille, les pièces de Voltaire et de Chénier, où les vieux sénateurs paraissaient sur la scène avec les costumes antiques, la robe prétexte et le laticlave. Faire une tragédie alors , c'était plus qu'une œuvre d'art ; l'éclat en rejaillissait sur toute une vie de poëte ; c'était sa for-
1 Depuis 179P> jusqu'en 1801, ce fut la grande vogue que les OEuvres deDenioustier, de Ducray-Duminil et de Pigault-Lelrun , ftitale menace pour tout ce qui n« reste pas dans Us grandes contitious du beau et du vrai.
tune. Avec quel retentissement ne se disputait-on pas l'honneur d'une scène ou de quelques vers déclamatoires? On drapait Agamemnon sous toutes les formes ; la famille des Atrides , après tant de malheurs, éproirvait encore l'infortune d'être livrée aux poètes *; elle était dépecée en mille vers médiocres. Collin-d'Harleville , après Fabred'Kglantine, avait rendu quelque éclat à la comédie ; il la faisait avec observation et beaucoup d'esprit. Andrieux conservait la manière de Voltaire, ses petites impiétés systématiques, si gracieusement exprimées dans le Meunier Sans-Souci; avec un esprit très-doux , il apportait quelque chose de moqueur et de malicieux dans ses compositions les plus légères : élève des encyclopédistes, ardent disciple de Voltaire, il avait assisté, enfant, à ses funérailles, et ce souvenir se révélait partout dans ses œuvres. Quelle époque facile pour la renommée ! On remuait le public avec quelques strophes, on vantait déjà avec enthousiasme le Mérite des Femmes de Legouvé, les épîtres de Fontanes, la Maison des Champs de Campenon , les gracieuses compositions de Barthe, productions de frivolité à travers les graves idées politiques. Le petit genre théâtral commençait aussi son règne dans toute la puissance d'une réaction ; le vaudeville apparaissait tout joyeux de ses couplets de circonstance , de son application aux mœurs de la société contemporaine; on aimait ce genre, parce qu'il rappelait un peu l'ancien régime, ses habitudes rieuses et légères. Dans le vaudeville on osait quelques hardiesses sur la scène ; on parlait en termes acérés contre les jacobins, les clubs et la révolution ; on tournait en ridicule les carmagnoles et les mauvaises manières. Le vaudeville faisait de la politique en chansons ; il servait la réaction monarchique sans le vouloir; il présentait les marquis du vieux régime sans les rendre odieux4; M3I. Piis, Barret, Radet, Desfontaines et Bouilly, dans leurs tout petits couplets , faisaient quelquefois de hautes doctrines sociales. Parlerai-je de MM. de Ségur et de leurs jolis essais de vaudevilles et de chansons? Il est curieux de voir un pays préoccupé d'un couplet ou d'un dîner du Caveau , et des hommes de nom et de gravité , chanter en bouts rimes Yamour, le vin et la folie selon les
1 Sous le consulat et l'empire nous voyons dominer encore la tragédie grecque, et romaine. Bonaparte n'avait devant ses yeux que Rome et les Césars.
2 Fanchon la Vielleuse, sous le consulat , fut la pièce la plus hardie en faveur du vieux régime et des marquis. M. Bouilly contribua au retour des bonnes manières.