‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de NapoléonChapitre 10 sur 29 · SITUATION DE PARIS PENDANT I.A CAMPAGNE DE · texte numérisé non relu

SITUATION DE PARIS PENDANT I.A CAMPAGNE DE

Le gouvernement. — Le prince Joseph. — L'archicbancelier. — Le sénat. — Le Corps législatif. — Le tribunal. — Le ministre de la police Foucbé. — Rapporls administratifs avec Napoléon. — Inquiétude. — Effet produit pnr les premières opérations militaires. — Envoi des drapeaux. — Députation des corps politiques. — Pénurie d'argent. — Inquiétude sur la banque. — Situation réelle du trésor. — Opinion publique pour la paix. — Correspondance de Foucbé avec Napoléon. — Triste nouvelle. — Combat de Trafalgar. — Destruction de la marine.

Septembre au 1er décembre 1803.

Lorsque Napoléon marchait en Allemagne, le prince Joseph, grand électeur, se rendait à Paris, chargé des dernières paroles de son frère, et de la mission importante de continuer le gouvernement de l'empereur pendant son absence. Joseph n'était point un esprit de fermeté politique ou d'intelligence supérieure ; caractère sage, modéré, il était bien capable de dominer une situation ordinaire; mais dans une époque de crise, Joseph se serait trouvé au-dessous de sa mission de gouverner. L'empereur l'avait choisi pour obéir aux lois de l'hérédité, carie grand électeur était appelé en première ligne à la succession du trône en cas de mort, et qui pouvait répondre d'une campagne aussi périlleuse? L'empereur allait exposer sa personne, et, dans une éventualité aussi fatale, il était naturel que son successeur fût à la tète du gouvernement pour proflter de l'héritage, en vertu des constitutions de l'empire ; calcul évidemment hasardé ! . Dans la nouveauté de la dynastie impériale, il était puéril de supposer que la France admettait déjà un héritier pour Napoléon; le génie n'était pas une succession : la France pouvait saluer l'homme qui avait rendu tant de services à la dignité du pays et à l'ordre intérieur, mais la loi

1 Joseph Bonaparte, à son arrivée, fut complimenté par le sénat

de l'hérédité n'était pas aussi sacrée ; il eût été difficile de croire que tant de généraux glorieux, que tant de braves capitaines, abaisseraient leurs épécs devant un frère de l'empereur, colonel d'infanterie médiocre ou inconnu. Cette famille Bonaparte n'avait de valeur que parce que Napoléon vivait et rayonnait dans sa gloire ; l'astre éteint, tous les autres rentraient dans l'obscurité, et la France se serait sauvée elle-même; la république, noble culte des Ames d'élite, avait encore des amis ; elle en aurait bientôt fini avec ces princes nés d'hier et ces altesses improvisées.

A côté du prince Joseph, l'empereur avait placé l'archichancelieF Cambacérès, comme devant présider le sénat, et seconder le gouvernement du grand électeur. Cambacérès, je l'ai dit, était un esprit sage, modéré, avec quelques ridicules de formes, au total admirablement propre à donner une bonne direction aux affaires dans les temps calmes. Supposez une crise, l'archichancelier, comme Joseph Bonaparte, restait au-dessous d'elle et perdait la tète ; il y avait tant de cordes craintives dans son cœur ! Cet homme, remarquable toutes les fois que la main de l'empereur le guidait, abdiquait pour ainsi dire tout esprit et toute fermeté, lorsque Napoléon ne vivifiait pas le pouvoir de sa présence. Admettez la mort du souverain. Cambacérès n'aurait pas été une bien grande garantie pour le maintien et la conservation de l'édifice impérial ; l'altesse sérénissime aurait obéi aux événements. Si Cambacérès prenait sa dignité au sérieux, pouvait-il oublier l'incessante mobilité des changements politiques depuis 1789? Ce fut un des torts de Napoléon de tant abaisser les volontés : il ne les trouvait plus lorsqu'il en avait besoin en dehors de lui. Les âmes étaient si molles qu'elles ne sentaient d'autre énergie que l'impulsion de son bras.

Le sénat, la grande autorité dans les corps politiques, ne pouvait se réunir que sur la convocation de l'empereur, et en son absence par lettre close du prince Joseph ou de l'archichancelier. Cambacérès en était le vice-président, et il conservait dans ce corps une influence décisive; l'esprit du sénat était dévoué à Napoléon, mais dévoué dans certaines conditions, tant que la victoire saluerait son drapeau. Le personnel du sénat se composait de consciences politiques qui avaient adopté tous les régimes, la convention, le directoire, le consulat; elles n'étaient point indéfiniment liées à la famille de Bonaparte, et l'esprit de Sicyès désappointé reparaîtrait au besoin pour dominer constitu-

tionnellement ' le sénat, dans l'hypothèse d'une crise amenée par la mort de l'empereur sur un champ de bataille. Dans ce cas le sénat se serait réuni pour aviser au gouvernement politique, et tout portait à croire que les faibles constitutions de l'Etat et le principe de l'hérédité ne résisteraient pas devant les oppositions de l'esprit républicain; le sénat pourrait changer la l'orme du gouvernement, modifier les institutions, créer un consul, revenir à la république dont l'idole n'était point brisée ; tout dépendait des hommes qui mettraient en jeu plus ou moins habilement l'action du sénat, tels par exemple que M. de Talleyrand, Fouché, Sieyès et Cambacérès lui-même, pauvre tète craintive, adhérant à la république comme à l'empire, et même à la restauration.

Le conseil d'Etat s'occupait plus spécialement des affaires gouvernementales; réunion de travailleurs, il discutait moins les questions constitutionnelles que les lois en matière d'administration publique. L'archichancelier présidant le conseil d'État était là dans sa sphère, parce qu'on y parlait seulement de législation et de décisions administratives; le travail y était actif, les sections agrandies; on devait examiner toutes les questions qui se rattachaient à la gestion matérielle2 de la société. L'esprit politique du conseil était encore sous la double impression des idées du xvme siècle et de la révolution française ; les frères de Napoléon n'auraient pas trouvé d'appui après sa mort ; en cas de crise, le conseil d'État se serait placé, comme le satellite obligé derrière le char sénatorial ; il aurait subi l'impulsion et ne l'aurait pas donnée ; au besoin, il se serait fait le rédacteur des considérants pour proclamer de nouveau la république sous un consul.

Dans la situation abaissée où l'on avait placé le corps législatif et le tribunat, on ne pouvait tirer de ces assemblées aucune force active et secourable, pas plus qu'elles ne pourraient faire naître de danger. Dans les temps de révolution, lorsqu'on a trop affaibli les corps politiques, on en porte la peine, ils ne sont plus qu'un rouage inutile pour les temps calmes; impuissants et dangereux dans les époques agitées, s'ils ne peuvent être contre vous, ils ne sont pas pour vous. Qui pouvait compter sur le corps législatif et le tribunat lorsqu'on les avait

1 Un fait qui n'était pas sans curiosité à observer, c'est que tous les mécontents républicains et royalistes comptaient sur l'esprit du sénat ; c'était un symptôme.

2 Voyez le Recueil de M. Locré, 1803-1806.

réduits à n'être plus que des conseils administratifs ou des commissions d'examen? Le tribunat était alors une institution tellement inutile, que de très-bons esprits appelaient déjà sa suppression ; fort coûteux sur le budget, il ne rendait aucun service ; tout à la fois en dehors du gouvernement et incapable de résistance, il allait porter sa peine. Napoléon se vengerait de l'opposition constitutionnelle que le tribunat avait essayée au premier temps du consulat.

Le véritable pouvoir actif à Paris, pendant l'absence de l'empereur, c'était la police , aux prises avec l'opinion publique , et donnant la direction aux masses. Depuis le consulat, on avait imprimé une grande extension à la police habilement centralisée dans les mains de Fouché. Telle était la force de ce pouvoir , que pendant la campagne de 1805 le ministre formait à lui seul le véritable gouvernement : l'autorité était dans ses mains ; il avait pris des engagements envers l'empereur , et il les tenait , parce que Fouché ne se brouillait pas avec les pouvoirs heureux. Le ministre, ainsi qu'il le faisait pendant la campagne de Marengo , entretenait une correspondance active avec- Napoléon ; les bulletins de police étaient régulièrement envoyés au quartier général, et Fouché écrivait de sa main de remarquables tableaux sur l'esprit public , la marche et le progrès des opinions à Paris et en France. Là était son talent; l'empereur aimait ces statistiques parfaitement rédigées , et quel esprit avait plus que Fouché l'habitude de formuler l'état d'un pays avec un certain détail d'examen? Napoléon pouvait-il compter sur le ministre? Tant qu'il dominerait la victoire , Fouché le servirait bien ; le succès était nécessaire à son dévouement ; il y a des esprits qui ne servent que le bonheur ; mais dans la chance d'une défaite ou de la mort de Napoléon, Fouché se trouvait de plein droit au service d'une autre cause , et des patriotes surtout; il traitait avec tous les partis, et manœuvrait avec une dextérité telle , qu'il donnait des espérances à chacun , et se réservait des chances pour toutes les éventualités : comme il n'avait de culte pour rien , il pouvait servir de ministre à tous les dieux *.

Les autres ministres se formaient en conseil aux Tuileries, sous la présidence de Joseph et de l'archichancelier ; M. de Talleyrand et Berthier étaient au quartier général ; comme il n'y avait pas de capa-

1 Fouché s'occupait beaucoup de la formation de la garde nationale, instrument patriotique pour toutes les éventualités.

cités politiques éminçâtes à la tète de chaque département ministériel , tout le poids retombait sur Fouché ; lui seul tranchait vif et allait droit; on n'osait prendre aucune résolution sans la communiquer à l'empereur , et, à cet effet, une correspondance active s'était organisée par l'envoi des portefeuilles au quartier général. Napoléon aimait à montrer qu'à la tête de son armée il présidait à l'administration de son empire avec le même soin qu'auv Tuileries ; il poussait cette habitude jusqu'à la manie ; sur le champ de bataille il signait un décret sur les comédiens : au milieu des combinaisons stratégiques il s'occupait d'arts et de théâtres. Sa prodigieuse activité le servait admirablement dans cette petite coquetterie de pouvoir , et il s'en glorifiait ; chaque semaine il partait donc un courrier pour le quartier général. Le système des auditeurs n'était pas encore adopté sur de larges bases ; le portefeuille , tout préparé , recevait la signature de l'empereur , qui , par ce moyen , était censé gouverner l'État de son quartier général.

Fouché disait qu'il ne fallait pas contrarier une puérile satisfaction même dans un grand homme. Le ministre écrivait régulièrement à l'empereur ; sa correspondance disait : « Que l'ardeur des partis affaiblis n'avait plus ces aspérités violentes, capables de s'opposer à la marche d'un pouvoir fort; royalistes, républicains, étaient réduits à ces plaintes silencieuses ou à ces espérances vagues qui ne compromettent pas la sûreté ou la pensée immédiate d'un gouvernement établi. Toutefois, Fouché ne dissimulait pas que l'opinion était inquiète * ; sous le consulat on croyait la paix indéfiniment assurée. Aujourd'hui une coalition formidable se formait contre la France ; le commerce , qui avait d'aussi bonnes informations que le ministre, venait d'apprendre l'union intime de l'Autriche et de la Russie pour attaquer de nouveau

1 M. de Talleyrand écrivait de Munich aux affaires étrangères pour empêcher les conjectures des journaux capables d'effrayer l'opinion :

« Vous pensez avec raison que les journaux, doivent se dispenser de chercher dans les événements actuels la cause d'une nouvelle organisation ou désorganisation de l'Europe. Quelque inofficiels que soient leurs plans, on est trop souvent disposé a les attribuer à une autorité supérieure à la leur, pour que l'opinion publique n'en soit pas quelquefois ébranlée et même inquiète. L'avenir doit rester, autant qu'il est possible, dans les vues du gouvernement, et vous pouvez faire des démarches auprès du ministre de la police pour que les journaux soient circonscrits dans les bornes de leur mission, qui, en politique étrangère, n'est guère autre chose que d'annoncer les faits. Les événements sont assez importants, et se passent avec assez de rapidité pour qu'ils ne soient pas réduits, par disette, à les surcharger de leurs observations. »

la patrie. Quelques jours après le départ de l'empereur, des nouvelles de Berlin avaient donné la certitude de l'adhésion secrète , et certaine , de la Prusse. Les capitaux, qui aiment la confiance, s'étaient resserrés; il y avait déjà gène et pénurie, les grands travaux étaient suspendus à Paris, les enrôlements rapides et successifs montraient la misère des classes travailleuses. » Le ministre de la police ajoutait dans sa correspondance avec l'empereur : « Qu'il fallait d'éblouissantes victoires et des succès capables de donner une meilleure direction à l'esprit public. »

La capitulation d'Ulm fut donc considérablement exploitée à Paris, et certes les belles manœuvres de l'empereur étaient dignes d'éblouir les esprits les plus prévenus. Près de 50,000 Autrichiens entraient prisonniers de guerre en France , et , pour donner plus de solennités à ces faits d'armes , Napoléon ordonna que les drapeaux pris sur l'ennemi seraient envoyés au sénat, comme autrefois, général d'Italie, il les envoyait au directoire par un de ses aides de camp admis à l'accolade fraternelle. Maintenant tout cela se faisait avec les formes monarchiques * ; le sénat recevait les drapeaux , non point comme le directoire, en souverain, mais comme les pères conscrits de Rome prosternés devant César au retour de ses expéditions contre la Bretagne et les Gaules. On célébra une fête publique pour la réception

' « Sénateurs, je\ous envoie quarante drapeaux conquis par mon armée dans les différents combats qui ont eu lieu depuis celui de Werlingen. C'est un hommage que moi et mon armée faisons aux sages de l'empire ; c'est un présent que des enfants font à leurs pères. Sénateurs, voyez-y une preuve de ma satisfaction pour la manière dont vous m'avez constamment secondé dans les affaires les plus importantes de l'empire. Et vous, Fiançais, laites marcher vos frères; faites qu'ils accourent combattre à nos côtés, afin que, sans effusion de sang, sans efforts, nous puissions repousser loin de nous toutes les armées que forme l'or de l'Angleterre, et confondre les auxiliaires des oppresseurs des mers. Sénateurs, il n'y a pas encore un mois que je v;!is ai dit que votre empereur et votre armée feraient leur devoir ; il me tarde de pouvoir dire que mon peuple a fait le sien. Depuis mon entrée en campagne j'ai dispersé une armée de 100,000 hommes; j'en ai fait près de la moitié prisonnière; le reste est tué, blesse ou déserté, ou réduit à ia plus graniîc consternation. Ces succès éclatants, je les dois à l'amour de mes soldats, à leur constance à supporter la fatigue. Je n'ai pas perdu 1,800 bommes tués ou blessés. Sénateurs, le premier objet de la guerre est déjà rempli. L'électeur de Bavière est rétabli sur son trône. Les injustes agresseurs ont été frappés comme de la foudre, ci , a\cc l'aide de Dieu, j'espère, dans un court espace de temps, triompher de mes autres ennemis.

» De mon camp impérial d'Elchingco, le ltt octobre 1805.

» Signe : NapoléOR. »

de ces drapeaux; puis le sénat, le corps législatif et le tribunat résolurent, d'un concert unanime , de nommer une députation pour porter jusqu'aux pieds du grand capitaine qui étonnait le monde, les hommages de la patrie reconnaissante ; mesure conseillée par Fouché, comme un gage donné à l'empereur peu satisfait de l'opinion de Paris: les propos et les jactances de cette grande cité lui arrivaient de toutes parts. Quelquefois il manifestait la volonté de quitter cette résidence, de choisir une autre capitale ; il fallait calmer cette mauvaise humeur, c'était le rôle de Fouché. La députation du sénat devait joindre sur sa route l'empereur victorieux , et le suivre même à Vienne '.

A leur retour, ces hommes, éblouis par l'aspect des camps de gloire , pourraient dire tout ce que l'empereur faisait pour la France. C'était un lien de plus entre le monarque et les sujets ; Napoléon pourrait interroger les députés sur l'opinion de sa capitale: il connaîtrait le fort et le faible de sa position. Pour lui ce n'était pas seulement un hommage , mais une enquête , une certaine manière de connaître l'esprit et la tendance de chaque corps de l'État. La députation, composée avec un soin extrême sous l'influence de Gambacérès et de Fouché , devait partir avec une solennité inaccoutumée ; elle portait les adresses votées à l'unanimité par les corps politiques. L'Allemagne était ainsi traversée par les sénateurs et les tribuns allant offrir ( spectacle curieux et nouv eau ) les hommages de la France à son empereur.

L'opinion de Paris n'était pas bonne ; les faciles triomphes d'I'lin étaient expliqués par la trahison ; au moindre accident , à la plus petite circonstance, les méfiances et les haines se réveillaient contre le pouvoir , et l'on en vit un exemple encore lors de la catastrophe du capitaine Wright au Temple. On s'exprima sur les causes de la mort de Wright, comme sur le général Pichegru ; le suicide n'était-il pas probable? Eh bien! un mouvement naturel, spontané, indicible, d'opinion publique, accusa la police d'avoir détruit le capitaine

1 M. de Talleyrand écrivait sur cette députation :

« La députation du sénat ne s'est arrêtée à Munich que douze heures. Elle est partie cette nuit pour le quartier général. Les tribuns sont ici depuis hier. Les municipaux de Paris sont à Strasbourg. Voilà la chaîne établie. L'empereur en tient, eu Autriche, l'autre extrémité : du centre de l'Europe, comme du contre de la France, il dirige tous les mouvements de l'empire, et il en attirée lui les vœux et toutes les volontés. Le sénat est parti; le tribunat est arrivé. Il traîne un peu. »

( Munich, 5 novembre 1805.)

Wright, comme on l'accusait d'avoir étranglé Pichegru ; n'était -il pas possible qu'après la prise d'Ulm le dépit national d'un Anglais pût le porter au suicide, maladie de ces tètes désabusées? Sous un gouvernement un peu populaire , on se fût expliqué par des causes naturelles la mort de Wright au Temple ; mais la colère des partis ne raisonne pas; comme Napoléon trouvait une opposition très - puissante , on l'accusa d'avoir fait assassiner le capitaine Wright afin d'éviter des révélations. Les récits de la police voulurent en vain atténuer ce sentiment unanime ! ; la mort du capitaine Wright fut considérée comme un assassinat. Ainsi jugée en Angleterre , elle excita une indignation profonde.

A ce moment surtout éclatait à Paris une crise commerciale de la plus sinistre nature. A son départ pour l'armée, j'ai dit que Napoléon, pressé par les événements , s'était adressé à la banque de France en lui imposant le sacrifice momentané de l'argent déposé dans ses caves. Le prêt de la banque s'éleva à 50,000,000. En temps régulier, c'était une opération financière dans de bonnes conditions; les bases en étaient simples : il s'agissait de l'escompte de billets du trésor à échéances plus ou moins longues, ou bien de négocier des rescriptions sur les receveurs généraux. Aujourd'hui que les principes de crédit public sont parfaitement établis, la banque accepterait comme une faveur profitable une négociation à 4 p. 0/o sur des valeurs aussi bonnes que celles de la trésorerie ; mais alors la confiance dans le papier d'Etat n'existait point absolue ; le crédit ne se rattachait pas à une longue suite d'opérations toutes parfaitement réalisées : on sortait d'une banqueroute , la violence avait plus d'une fois alarmé les capitalistes. En s'emparant de l'argent monnayé de la banque, l'empereur enlevait le signe représentatif des billets mis en circulation; un cri d'alarme se fit entendre , la nouvelle s'en répandit partout ; le billet de banque n'a jamais eu cours forcé , et moins alors que jamais; on avait souvenir du papier-monnaie , de sa décadence si rapide , de

1 Voici la seule publication qui fut faite :

« Paris, 29 octobre 1805.

» Le capitaine anglais Thomas Wright, le m£me qui comparut il y a dix-huit moisdevant la cour de justice criminelle pour avoir débarqué, sur les côtes de Bretagnt. (•'■ rge ci les mitres agents soudoyés de l'Angleterre, s'est coupé avant-hier la gorg* au Temple, où il était détenu depuis cet te époque, après avoir lu dans le Moniteur la nouvelle de la destruction de l'armée autrichienne. »

cet échange dangereux de l'or et de l'argent contre un chiffon à filigranes.

Dans les questions de finance , lorsque la confiance s'éteint , la crise devient rapide sans que rien puisse l'arrêter. On se précipita en foule à la banque de France pour échanger ses billets ; il y eut des attroupements ' à toutes les portes ; la banque continua de payer à bureau ouvert, mais la situation financière de ses caves lui indiqua que ce remboursement ne pouvait avoir une longue durée. La banque prit donc un moyen : ce fut de n'avoir qu'un bureau d'échange et de payer en comptant au lieu de peser les écus ; elle ouvrait ses caisses à dix heures et les fermait à quatre , donnant , en monnaie de billon , ce que l'usage de la place permettait d'employer de cette manière , de sorte que, ne payant que 100 à 130,000 fr. par jour , elle pouvait faire face à l'échange de ses billets pendant un long terme et réaliser ses valeurs de portefeuille. Les attroupements se pressaient à ses portes , on se refoulait de tous côtés , les rues étaient pleines d'échangeurs de billets; l'agiotage s'en était emparé : on perdait jusqu'à 13 p. O/o- La tranquillité pouvait être troublée.

Dans cette crise , le ministre de la police dut prendre des moyens d'ordre matériel et moral 2 , pour rétablir la tranquillité et la con-

1 Paris, 10 novembre 180o. On écrivait au quartier général :

« Il a été puhl:é aujourd'hui une. ordonnance de police sur les attroupements, qui défend à tout individu de se présenter à l'avenir devant la banque, et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, sous prétexte d'y changer des billets, s'il n'est porteur d'un numéro ou d'un bulletin délivré par le maire de son arrondissement. Tout individu qui contreviendra à cette disposition sera regardé comme fauteur d'attroupement, et amené devant le préfet de police pour être livré aux tribunaux. r>

2 Voici les documents qui furent publiés :

Extrait des rapports du ministre de la police aénérale et du trésor public.

« 10 novembre 1805.

« Le maintien de l'ordre public ne me permet pas de tolérer plus longtemps la foule qui depuis quelques jours s'accroît et se presse autour de la banque pont l'échange des billets. Cette foule se compose en grande partie , de citoyens qui ont un besoin réel de numéraire; mais il s'y mêle un certain nombre de gens avides, d'agioteurs, et quelquefois des filous. Il pourrait arriver même que la malveillance parvînt enfin, malgré la surveillance et les précautions de la police, à exciter un désordre qu'il est de la prudence de prévenir, pour n'avoir pas à le réprimer. Il convient de prendre des mesures pour isoler et écarter la cupidité et la malveillance, et faciliter aux citoyens paisibles l'échange de leurs billets en numéraire.

» J'ai, en conséquence, chargé MM. les maires, que leurs fonctions mettent» portée de connaître les besoins individuels de leurs arrondissements respectifs, de fe distribution d'un certain nombre de numéros, avec lesquels les porteurs se présen-

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fiance, louché répartit d'abord des numéros d'ordre par chaque quartier; tout porteur de billets devait se faire inscrire à sa mairie; on lui donnait un numéro pour aller à l'échange; cette distribution, connue d'avance à la banque, lui donnait le temps de réaliser ses ressources. Les questions financières alarment toujours vivement l'opinion publique qu'elles saisissent par les intérêts. Le gouvernement

teront à la banque, et recevront du numéraire en échange de leurs billets. De cette manière, le numéraire ne sera pas détourné de sa véritable destination, et les hommes honnêtes ne pourront être livrés à la discrétion des agioteurs. Je délire que son excellence le ministre du trésor public, qui a pris connaissance de la situation effective de la banque, rassure les esprits timides qu'on cherche à iuquiéter sur la solidité des billets de cet établissement.

» Le ministre de la police générale,

» Focchk. »

Ministère du trésor.

« J'ai désiré de connaître si l'agiot qui s'exerce sur les billets de la banque de France avait une juste cause, ou si la situation de cet établissement est telle qu'il ne doive exister aucune inquiétude sur sa solidité. J'ai pris à ce sujet des renseignements nécessaires, et je me suis assuré de l'exactitude des résultats suivants :

» Les billets de banque en émission montent à la somme de 72,636,500 fr. Les espèces en caisse, valeurs échéant dans l'espace de deux mois, montent à la somme de 150.397,791 fr. 11 convient d'en déduire pour ce mois le montant des sommes dues aux comptes courants, 23,139,087 fr. Total 127,338,004 fr.

» L'actif excédant en faveur de la banque sur le montant de ces billets et des sommes dues aux comptes courants est de 54,621,804 fr. Cette différence provient : 1° du capital des actionnaires, 44,481,161 fr.; 2U de la réserve et bénéfices postérieurs au 1er vendémiaire au xiv, 0,780,343 fr.

» Cet actif est composé d'effets de la nature de ceux que la loi et les statuts de la hanque l'ont autorisée à recevoir. Leur solidité est celle des meilleurs effets. Pour chaque billet de 1,000 fr. qui est en circulation, il existe réellement dans la banque une valeur en espèces et en lettres de change montant incontestablement à 1,750 fr. II faudrait que la banque perdît 54,621,504 fr., avant que la valeur des billets en circulation pût subir la moindre diminution. En supposant même qu'ainsi que dans tous les établissements de ce genre, il y aura une très-petite portion d'effets moins solides que les autres, il n'en doit résulter aucune inquiétude, je dis, pas la moindre inquiétude sur la situation de la banque, qui présente toujours un actif infiniment supérieur à son passif.

» La somme en espèces d'or et d'argent est supérieure à celle qui a été suffisante dans les temps ordinaires pour les opérations de la conversion à volonté des billets tu espèces. La 1 anque échangeait ordinairement par jour pour 3, 4 ou 500,000 fr. de billets; et depuis un mois elle y a employé tous les jours près de 600,000 fr., el quelquefois au delà. Je n'ai fait aucune mention des immeubles appartenant à la banque , ils ajoutent encore à sa solidité. Je ne connais aucun établissement de ce genre, soit dans l'Europe, soit dans les Éiats-Unis d'Amérique, qui présente aux actionnaires et au public des motifs plus réels de sécurité.

» C'est d'après l'examen des renseignements qui m'ont été fournis par les régents

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■demeurait fort inquiet sur les résultats de la crise, d'autant plus que nul n'ignorait la situation embarrassée du trésor ; la plupart des effets souscrits par les receveurs généraux étaient en circulation ; l'arrangement de M. de Marbois a\ec la compagnie Ouvrard avait mêlé les avances de l'Etat aux chances d'une spéculation financière qui se rattachait à l'Espagne. Presque toutes les ressources ainsi employées, les agents de change étaient dans les plus grandes alarmes sur la liquidation ; les banquiers n'escomptaient plus , et cette situation finan-

ce la banque à ma première demande, que j'ai formé cette opinion; et j'ai eu de fréquentes occasions de reconnaître qu'elle est partagée hor> de la banque, même parmi les négociants, les commerçants, les banquiers les plus éclairés, et p;ir toulo les personnes qui ont quelque connaissance des opérations de ce genre. Les caisses du irésor ne reçoivent ce billet au pair de l'argent partout où s'étend sa circulation légale, que parce que le trésor ne distingue aucunement le billet des espèces. J'en ai même fait recevoir fort loin de Paris, toutes les fois que, sur le compte qui ma été rendu. i<" n'ai point vu dans les payements faits aux caisses du trésor une intention de spéculer pour obtenir un profit illicite.

» Je dis avec une entière confiance que le billet de la banque ne peut dans aucun cas éprouver un centime de perte.

» J'ai été informé que ceux qui se livrent à l'agiotage des billets, se sont en même temps appliqués à faire craindre que le papier de la banque ne devînt forcé. La solidité de cet établissement rend cette inquiétude absolument vaine; et d'aillcur-. il faut être dans une entière ignorance des principes qui nous gouvernent , pour supposer jamais la circulation forcée d'un billet de banque ou de tout autre papier.

» Le ministre du trésor,

» Barbé-Marbois. »

Des explications furent publiées par ordre de Fouché sur la banque et ensuite sur la crise financière.

« Une guerre continentale, arrivée impromptu, a dû faire sortir à la fois beaucoup d'argent de la banque. Quiconque est parti pour l'armée, a envoyé échanger contre, du numéraire les billets qu'il po>>édait ; rien n'est plus simple. Qu'à ce mouvement naturel il se soit joint une combinaison dirigée par l'Angleterre, c'est ce que je crois, et ce qu'il est inutile ici d'admettre ou de rejeter.

» La banque, à qui on ne peut reprocher qu'un excès de prudence, excès louable dans un établissement de ce genre; la banque, en voyant s'écouler une partie du numéraire qu'elle po>sédait , a aussitôt diminué ses escomptes; c'est-à-dire, que faisant toucher les effets de commerce qu'elle a en portefeuille à mesure de leur échéance, eten en admettant une moins grande quantité à l'escompte, elle a relire de la circulation pour une somme considérable de ses billets ; manière assurée de rétablir l'équilibre, opération Siige en elle-même, et qui ne nuirait à la longue qu'au commerce de Paris. A Londres , l'opération eût été faite en sens inverse, et aurait réussi également : la banque de. Londres, pour cacher l'écoulement de son numéraire, se serait rendue plus facile à escompter, par conséquent aurait émis plus de billets. De ces deux moyens, quel est le meilleur? Avant de résoudre cette question, il faudrait examiner le eénie des deux peuples, et ne pas oublier que les souvenirs de

TI. li

rière agissait sur toutes les branches de l'industrie. Les efforts de la police pouvaient bien cacher le mauvais effet produit par le retard de la banque , mais ils n'enlevaient pas l'opinion , devenue générale, que le trésor ne pourrait pas remplir ses engagements ; le payement du semestre de la dette pour septembre s'était fait avec les plus grand? efforts. Comment rétablir la confiance? En matière de crédit, la volonté impérative d'un pouvoir ne produit rien , les projets échouent devant la méfiance publique : le despotisme ne trouve pas un écu qui s'abandonne à lui ; la sécurité seule fonde le crédit.

La correspondance de Fouché et de Napoléon est curieuse à cette époque ; le ministre le conjure de faire la paix ; il écrit à M. de Tal- 3eyrand, à Duroc , à tous ceux qui ont quelque influence, pour les presser d'en finir avec l'Autriche , même en faisant des concessions. Le ministre avoue que c'est avec la plus grande peine qu'il maintient 3a tranquillité dans la capitale troublée; on entend partout des plaintes, 3e commerce ne trouve pas de développement. Il n'y a donc que deux partis à prendre : ou une paix prompte, immédiate , ou une victoire si éclatante qu'elle puisse rassurer l'opinion et ramener quelque foi dans l'étoile de l'empereur ; c'est la même situation qu'à la campagne tle Marengo. Napoléon répond : « Que la police doit maintenir l'esprit public, c'est son affaire ; il en fait peser la responsabilité sur le ministre ; c'est à lui qu'il se confie pour le maintien de l'ordre , et il espère que bientôt l'ennemi sera forcé de signer une paix glorieuse pour la France, à Tienne s'il le faut. »

3a révolution ont rendu les Parisiens si eraintifs que ce qui devait les rassurer est positivement ce qui les a alarmés.

» Mais ces alarmes sont si ridicules qu'elles n'ont point passe la classe qu'on appelait autrefois des grippe-sous; les banquiers, les actionnaires, les capitalistes, 3es particuliers qui raisonnent sur ce qui ne peut pas être, sont restés calmes, et ont <lonné à la banque des preuves d'une confiance dont ils ne peuvent même se vanter , parce qu'il n'y a nul mérite à ne pas être imbécile. Quand la banque n'aurait pas dp .numéraire, quand il ne lui serait pas très-facile de s'en procurer, ses billets n'en seraient pas moins bons, puisque le ner plus ultra serait une liquidation, et que les * flfets de commerce qu'elle a en portefeuille répondent bien au delà des billets qu'elle 7i en circulation ; billets dont le total est si petit que si nous le notions on ne nous croirait pas. Dans cet établissement la prudence a toujours été poussée jusqu'à l'eicés. les actionnaires n'ignorent aucun de ces faits, et la preuve la plus convaincante qu'on puisse en offrir, c'e^t que les nc(innc augmentent, quoique, dans la supposition d'une liquidation, tout billet circulant dût être retiré avant le remboursement des actions. » (Eîtr.:ii du Journal de l'Empire, 16 octobre 1805, variétés, intitule, surlm lanqne de France.)

M. de Talleyrand conflrme la parole de Napoléon , il écrit qu'on négocie incessamment ; le général Giulay est déjà arrivé , et le comte •le Stadion n'est pas loin d'un traité ; il attend M. de Haugwitz ; il ne faudrait pas que le découragement vînt de Paris, car les Russes et les Autrichiens sont très-bien informés de ce qui se passe. On recommande avec attention les affaires financières, l'Angleterre les fait surveiller; elle annonce une banqueroute; s'il y avait une crise au trésor, cette circonstance retarderait indéfiniment la paix. La recommandation de M. de Talleyrand se rattachait à des bruits étranges qui circulaient même parmi les troupes; on parlait d'une révolte à Paris, d'une sédition assez grave pour menacer le gouvernement tout entier; on annonçait une banqueroute, et que la banque n'escomptait plus. A entendre les ministres autrichiens , Napoléon était à la veille d'être brisé, l'esprit républicain se réveillait dans les faubourgs ; il n'y a plus un denier au trésor. M. de Talleyrand recommande les journaux, il faut prendre garde aux assertions qui pourraient agiter le public et donner du courage aux ennemis. Qu'ils se bornent à de simples nouvelles , sans réflexions; la presse peut être fort nuisible , et il invite à la surveiller.

Il y avait malheureusement bien quelques motifs pour s'inquiéter; le conseil des ministres venait de recevoir la fatale nouvelle du combat de Trafalgar. Une dépêche sinistre était arrivée; le général Lauriston, témoin de la bataille navale , avait franchi à franc étrier l'espace compris entre Cadix et Paris ; Fouché l'expédia en toute hâte au quartier général de l'empereur ; le combat était tristement décisif , et depuis la défaite d'Aboukir aucun désastre maritime n'avait été aussi complet. Ainsi échouait le vaste plan qu'avait conçu Napoléon de réunir toutes les escadres pour en former une immense armada dans la Manche , assez puissante pour favoriser la descente en Angleterre ; l'amiral Villeneuve s'était groupé dans la rade de Cadix de concert avec l'amiral Gravina, et il pouvait mettre en ligne trente-trois vaisseaux de haut bord. Villeneuve , homme de mer avec quelque capacité , était néanmoins au-dessous d'un tel commandement '. Les flottes com-

• M. de Talleyrand écrivait aux affaires étrangères :

« Quelle horrible nouvelle que celle de Cadix ! Puisse-t-elle ne meure d'entraves à aucune des opérations politiques qu'il me paraît, convenable de faire maintenant ! Nous avons fait assez de grandes choses 1 de miraculeuses choses ! il faut finir par ^'arranger. »

(Munich, 12 novembre 1805.)

binées se composaient de vaisseaux français et espagnols montés par des équipages de mœurs et de langues différentes ; les vaisseaux étaient vastes comme les mondes ; on en comptait, comme dans YarmaJa de Philippe II, de 140 canons, immenses cétacés difficiles à manœuvrer. Les équipages étaient la plupart mal composés de marins français , espagnols et italiens levés à la hâte et peu exercés. La conduite des grandes flottes suppose une parfaite obéissance au chef qui commande, une résignation à tout ce qu'il ordonne, parce qu'il répond sur sa tête de toutes les fautes d'une bataille ; plus une escadre est considérable, plus il faut d'unité , et c'est malheureusement ce qui manquait toujours à la marine de France; chaque officier avait son opinion sur l'amiral; il n'y avait pas d'ensemble, et cela jetait de l'incertitude dans les manœuvres.

Ces trente-trois navires, offrant le combat à l'escadre de blocus , cinglaient dans la Manche pour se réunir à la flotte de Brest qui comptait vingt -deux vaisseaux de ligne; soixante navires de haut bord paraîtraient pour seconder une descente. L'amirauté anglaise , instruite du ralliement des deux flottes de France et d'Espagne dans la rade de Cadix , confia le commandement des escadres britanniques à lord Nelson, le génie de mer qui pouvait rivaliser de gloire avec Napoléon. La flotte de Nelson comptait vingt-sept vaisseaux * , cinq de moins que l'armée navale de Villeneuve ; mais ils étaient unis ; le pavillon britannique était hissé aux mâts, les équipages mieux choisis, la discipline plus soumise et plus régulière. Les Anglais, habitués aux courses de mer , manœuvraient avec une précision remarquable ; Nelson ne s'arrêtait pas devant les obstacles ; marin aux hardies ma-

1 Voici quelle était la composition des deux flottes :

Flotte franco-espagnole : Le Neptuno, de 80 ; le Scipion, de74 ; V Intrépide, de 74 ; le liayo, de 100; le Formidable , de 80 (pavillon du contre-amiral Dumanoir); le Duguay-Trouin, de 74; le Mont-Blanc, de 74 ; le San-Francisco de Assise, de 74 ; le San-Augustino, de 74; le LTeros, de 74; la Santissima-Trinidad, de 140 (pavillon du contre-amiral Cisneros] ; le Bucenlaure, de 80 (pavillon de l'amiral Villeneuve) ; le Neptune, de 80; le San-Leandro, de 64 ; le Redoutable, de 74; le San- Justo, de 74 ; l'Indomptable, de SO ; la Santa- Anna, de 110 (pavillon du vice-amiral Alava); le Fougueux, de 74; la Monarca, de 74; le Pluton, de 74; l'Algésiras, de 74 (pavillon du contre-amiral Magon); le Baharna, de 74; l'Aigle, de 74: le Suiftsure, de ~'t ; l'Argonaute, de 74 ; le Montagnes, de 74; l'Argonaula, de 80; le Berwick, de 74; le San-Juan-Népomucène, de 74; le San-Ildefonso, de 74; V Achille, de 74; le Principe de Aslurias, de 110 (pavillon de l'amiral Gravina); la Cornelie, de 40; le Furet, de 16; l'Uorlense, de 40 (frégate amirale) ; le Illun. de 40; l'IIermione, de 40; l'Argus, de 16; la Thémit, de 36.

nœavres, il secouait , comme je l'ai dit , les anciennes méthodes pour aller droit à des conceptions vastes, inouïes qui devaient étonner les >ieux tacticiens. Si l'amiral Villeneuve restait dans les vulgaires conditions des batailles navales se déployant sur une seule ligne pour attaquer vaisseau par vaisseau , Nelson traçait de sa main son plan de bataille, qui est resté comme un monument de tactique ; il avait avec lui l'amiral Collingwood , un des hommes de mer remarquables de la Grande-Bretagne.

Voici ce plan : deux colonnes devaient s'avancer pour couper la ligne comme deux formidables batteries couvertes de feu. D'après les prévisions de Nelson , la flotte française combattrait en un seul rang, et par conséquent cette ligne serait si étendue que la tète ne pourrait secourir la queue ; la colonne d'attaque devait donc pénétrer par le douzième vaisseau, se placer là par un feu des deux bords vigoureux et pressé. Nelson , voguant au centre , attaquerait coque à coque le vaisseau amiral et le ferait amener s'il était possible. Par ce moyen vingt vaisseaux français au moins étaient coupés , et avant qu'ils pussent secourir les autres, la victoire serait au pavillon d'Angleterre. Le plan de Nelson était d'obtenir un plein succès avant que l'avant-garde de l'ennemi put secourir l'arrière-garde ' ; il est tracé à la manière des batailles de Napoléon, c'est de la prévoyance à la façon

Flotte britannique : Victory, de 120 (pavillon de l'amiral Nelson) ; Téméraire de 110; Neptune, de 110; Conqueror , de 74; Leviathan, de 74, Ajax, de 80 Orion, de 74 : Agamemnon, de (54: Minotaur, de 74 ; Spartiate, de 74; Britannia de 120 i pavillon du contre-amiral comte Northesk) ; Africa, de 64 ; Euryalus, Syrim Phcebé , iVayad 'frégates'; Pickle (goélette) , Entreprenante cutter ); Royal Sorereign, de 120 (pavillon du vice-amiral Collingwood) ; Mars, de 74; Belle-Isle de 74; Tonnant, de 80; Bellerophon, de 74 ; Colossus, de 74 ; Achille, de 74; Polyphemus, de 64; Revenge, de 74; Swiflsure, de 74; Defence, de 74; TliunJerer, de 74; Défiance, de7ï ; Prince, de 110; Dreadnought, de 110. « A bord du Victory, devant Cadix, le 10 octobre 1805.

» Pensant qu'il est presque impossible de conduire au combat une flotte de ïO vaisseaux de ligne avec des vents variables, par un temps brumeux et dans d'autre» circonstances qui peuvent se présenter, sans une perle de temps telle qu'on laisserait probablement échapper l'occasion d'engager l'ennemi de manière à rendre l'affaire décisive, j'ai résolu de tenir la flotte (à l'exception des vaisseaux du commandant en chef et du commandant en second) dans une position à ce que l'ordre de marche soit aussi l'ordre de bataille; j'y parvins en rangeant la flotte sur deux colonnes de 1(5 vaisseaux chacune, et composant une escadre avancée de huit des vaisseaux à deux ponts les plus fins voiliers, ce qui pourra toujours former au besoin une ligne dp 24 vaisseaux avec celle des deux colonnes que le commandant en chef voudra. Le commandant en second, après que je lui aurai fait connaître mes intentions, aura \a

Btl SIÏTATIOX DE PARIS

des grands tacticiens : il sait tout d'avance , il discute le moindre aoident ; il devine les causes qui peuvent lui assurer un infaillible triomphe.

Si Nelson avait une supériorité incontestable de tactique, les flottes française et espagnole comptaient de braves officiers, décidés à mourir •en défendant leurs pavillons. Qui peut contester la bravoure des matelots de France? Vaisseau par vaisseau, à l'abordage , la hache et le harpon à la main , ils ne craignent pas les plus forts navires anglais. Il y avait eu des exemples, pendant la révolution française, des luttes les plus glorieuses et les plus redoutables ; seulement , en habile tacticien , Nelson avait manœuvré d'une manière admirable , tandis que la flotte combinée d'Espagne et de France manqua d'ensemble et de résolution. Dirai-je la lamentable histoire de ce combat de Trafalgar? L'armée navale de Villeneuve se forma péniblement, avec une sorte de confusion, sans confiance dans son chef, et ce chef n'avait confiance ni en lui-même, ni dans ses officiers; combat de désespoir où l'amiral, l'âme accablée , voulut par un coup de hardiesse se venger des dures paroles que l'empereur lui avait écrites ; un reproche pour un officier tst souvent un ordre de mourir. La majorité des capitaines fît son devoir, plutôt avec résignation qu'avec enthousiasme ; quelques-uns y manquèrent ; les vaisseaux furent séparés ; on se battit bien , mais confusément ; il y eut de la valeur personnelle sans obéissance et sans direction. Cette confusion de couleur dans les pavillons; ces matelots espagnols , braves mais nonchalants ; ces marins français , hardis et déterminés , sans confiance en leurs officiers , et manœuvrant sans ordre ; ces causes contribuèrent à la défaite de Trafalgar.

direction absolue de sa colonne, pour commencer l'attaque sur les vaisseaux ennemis, et la suivre jusqu'à ce qu'ils soient pris ou détruits.

» Si l'on découvre la flotte de l'ennemi au vent, en ligne de bataille, et que les deux colonnes et l'escadre avancée puissent atteindre cette ligne, clic sera probablement si étendue que la tête ne pourra secourir la queue. Eu conséquence je ferai \raisemblablcment signal au commandant en second d'y pénétrer vers le dou/ièm-flHftftni à partir de la queue (ou partout où il pourra l'atteindre s'il ne peut parvenir jusque-là). Ma colonne pénétrera vers le ccnlre et l'escadre avancée, à deux, irois ou quatre vaisseaux en a^ant du centre, de manière à être sûre d'atteindre le vii-^rau du commandant en chef de la flotte ennemie, qu'on doit faire tous ses efforts pour capturer. Le but général de la flotte britannique doit être de réduire ro:js les vaisseaux ennemis, depuis le second ou troisième en avant du commandai!: en chef (supposé au centre) jusqu'à la queue de la ligue. »

(Ordre de Nelson.)

Maintenant, supposez à la face de cette armée navale découragée, Nelson, l'admirable tacticien , secondé par Collingwood , et avec eux. des capitaines du premier ordre, habitués aux manœuvres de leurs vaisseaux comme un colonel de régiment qui a passé vingt années à la tète de ses soldats. Tous possédaient la fierté d'eux-mêmes , ils avaient les pleins pouvoirs de l'amirauté et n'avaient pas d'empereur qui les accablait de reproches ; tous avaient la confiance des matelots et une sorte de culte dans leurs précédentes victoires. Supposez ces admirables paroles jetées par le signal de la flotte, au nom de Nelson, leur amiral : « Ofliciers et matelots , que chacun fasse son devoir , l'Angleterre vous regarde ! » et l'on s'expliquera très-bien comment ces deux colonnes formidables, couvertes de feu , précédées d'une terrible canonnade , se déployèrent comme deux immenses serpents de mer, pour enlacer la flotte confuse de l'amiral Villeneuve presque immédiatement coupée.

Le combat, vaisseau par vaisseau, fut terrible, il y eut des abordages magnifiques : l'amiral Villeneuve montra le plus grand sang-froid ; voulait en finir avec la vie, ses traits témoignaient de son désespoir. L'amiral Gravina se battit bien et fut blessé ; des capitaines français tuent des prodiges. Nelson, frappé de mort, fut enveloppé du drapeau britannique, et il put voir , avant le dernier battement de sou cœur , la victoire de sa flotte. Un triste pressentiment avait accompagné cette belle action de sa vie; quelques heures avant son glorieux trépas, il avait dicté son testament, où il parlait des services de lady Hamilton, sa noble amie; il y recommandait la fille de ses amours, Horatia Thompson, à la générosité de la nation anglaise *, pour laquelle il mourait. Beau

1 J'ai recueilli le codicille de lord Nelson ; le voici :

« Le 21 octobre 1805, étant en vue des Hottes combinées de France et d'Espagne, à la distance d'environ dix milles.

» 11 est à ma connaissance que les éminents services d'Emma Hamilton, veuve du très-honorable sir William Hamilton, lurent de la plus grande utilité à mon roi et à mon pays, sans qu'elle en ait reçu aucune récompense : d'abord elle obtint, en 1795, une lettre du roi d'Espagne, par laquelle S. M. informait son frère, le roi de Naples, de l'intention où elle était de faire la guerre à l'Angleterre ; information que les ministres mirent à profit, en envoyant à sir J. Gerwis l'ordre d'attaquer, si l'occasion l'adorable s'en présentait, soit ses arsenaux, soit les flottes du roi d'Espagne; et si aucune de ces attaques n'eut lieu, ce ne fut en aucune manière la faute de lady Hamilton, puisque les informations obtenues par elle avaient pu en faciliter les moyens. Secondement, la flotte anglaise sous mon commandement n'aurait pu retourner en Egypte, si lady Hamilton, profitant de l'amitié dont l'honorait la reini

trépas pour Nelson que le pont d'un navire! il était né là, et il mourut là. La marine de France, qui fit des prodiges de valeur individuels , ne se releva plus de la bataille de Trafalgar. Les projets que Napoléon axait faits pour élever nos escadres et grandir nos forces tombèrent, ainsi impuissants ; la destinée avait prononcé. Nos vaisseaux furent pris, brûlés ou détruits , et, pour comble de malheur, l'escadre de l'amiral Dumanoir tomba presque entièrement, trois jours après, au pouvoir des Anglais.

Ces tristes nouvelles arrivées à Paris au conseil des ministres , on les cacha autant qu'on le put, et les dépêches secrètes furent expédiées à Napoléon. Lauriston vint les confirmer quelques jours après : on n'osait les donner à l'empereur; Berthier les glissa sans rien dire, à table, sous ses yeux ; elles lui causèrent une douleur profonde , et l'Angleterre en devint plus fière, plus insolente. Était-il possible de toujours dérober cette catastrophe à Paris? Quelques maisons de banque recevaient les journaux anglais, et l'on en ressentit une impression profondément triste; la paix semblait s'éloigner. De tels résultats tlex aient enfler le cœur des alliés, les éloigner de toute idée de transaction maritime ou continentale.

Fouché comprimait, autant qu'il était en lui , tous ces mécontentements: les partis commençaient à renaître parce qu'ils avaient des espérances ; un bulletin pouvait annoncer la mort de Napoléon, sa vie dépendait d'un fanatique ou d'un boulet de l'ennemi , et alors qu'arriverait-ii ? Il n'y avait que les niais , selon le ministre de la police , qui pouvaient croire au droit héréditaire de Joseph et à la consoli-

de Naples, n'eût engagé cette princesse à écrire au gouvernement de Syracuse, pour l'autorisera fournir à nia flotte tout ce qui lui serait nécessaire. Nous entrâmes dans le port de Syracuse, nous y reçûmes toutes sortes de rafraîchissements et de provisions; ces secours nous mirent à même de passer en Egypte, et d'y détruire la Hutte française. Si j'avais pu reconnaître par moi-même d'aussi émineiits services , je n'en appellerais pas aujourd'hui à la reconnaissance de mon pays; mais comme il n'est pas en mon pouvoir de remplir le vœu di ma gratitude, je lègue à mon roi et à mon pays le soin de faire à Emma lady Hamilton une pension qui la mette en état détenir un rang distingué en Angleterre. Jeconfie aussi à la bienfaisante générosité de mon pays ma fille ndoptive, Horatia Nelson-Thompson, et je désire qu'elle ne fasse usage désormais que du nom de Nelson. Telles sont les seules faveurs que je sollicite de mon roi et de mon pays, au moment où je vais livrer la bataille à 1 ennemi. Dieu veuille bénir et protéger mon roi, mon pays et tous ceux qui me son: chers !

» Nelson et Iîrontk. »

En présence de Henry Blnrkwood et de Tom Hardy.

dation de la famille impériale sur le trône; tout se rattachait à une seule tète. Une fois Napoléon mort, sa dynastie disparaissait avec lui; il fallait donc un principe nouveau , et l'espérance de Fouché était, dans une délibération du sénat, pour proclamer un gouvernement moitié civil et moitié militaire, dont la direction serait confiée à Bernadotte ou à tout autre chef du parti mécontent ; il avait tâté Ma4»séna, il aurait au besoin rappelé Moreau pour s'entendre avec tous ces éléments du parti patriote. Le sénat , disposant du tribunat et du corps législatif pour créer un nouveau consulat , ou continuer l'empire, trouverait appui dans toute l'armée républicaine. Fouché caressait le parti patriote avec les mêmes soins que lors de la campagne de Marengo ; se ménageant toutes les chances , il écrivait à l'empereur , et donnait des espérances à ses ennemis les plus prononcés. Il disait en riant , « que souvent pour les conquérants un boulet de «anon fait l'office du poignard de Brutus contre César. » Charles X II luhenaitàla pensée. La république avait pour elle un dé sur douze, il ne fallait pas le sacrifier.

Le faubourg Saint-Germain surtout gâtait l'opinion publique sur les premiers faits d'armes de cette campagne ; là se disaient toutes les nouvelles défavorables à Napoléon; on l'accablait de sarcasmes; toutes les fausses et mauvaises insinuations étaient accueillies avec une joie mal déguisée ; la police ne pouvait contenir ces tendances de l'opinion : il fallait sur-le-champ la paix ou un immense succès. Vapoléon comprit qu'un éblouissant éclat devait justifier son élévation à l'empire ; il devait parler par un glorieux bulletin aux entrailles du peuple , et répondre à ses ennemis par un coup de tonnerre sous le bivac d'Austerlitz.

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