DÉVELOPPEMENT DE LA CAMPAGNE. LES FRANÇAIS A TIENNE
Cause des échecs de l'armée autrichienne. — Caractère de l'officier et du soldat allemand. — Mesure contre Mack. — Bel aspect de l'armée française. — Napoléon el ses soldats. — Marches, combats et fatigues. — L'empereur à Munich. — Les Russes sur l'Inn. — Kutusoflf. — Mouvement général de concentration. — Retraite. — L'avant-garde française à Vienne. — Idée de la paix. — Le pont du Danube. — Napoléon à Schœnbrunn. — Mouvement de la Prusse. — Arrivée de l'empereur Alexandre à Berlin. — Traité d'alliance. — Les Russes, les Suédois et les Prussiens. — Position avancée et difficile de l'armée française en Moravie.
Octobre et novembre 1005.
Un des phénomènes les plus remarquables de la campagne qui venait de s'ouvrir sur le Danube , c'était la facilité avec laquelle les corps entiers d'Autrichiens s'étaient rendus prisonniers; l'armée française ne comptait pas au delà de 2,500 morts et de 4,500 blessés ; le nombre des impériaux mis hors de combat ne s'élevait pas au-dessus de 0,000 hommes , en comprenant les engagements meurtriers de Wertingen et d'Elchingen , et cependant déjà vers le 20 octobre on comptait 44,000 prisonniers aux mains de Napoléon. Ces soldats étaient dirigés vers la France comme prisonniers de guerre, les officiers gardaient leurs épées, et, chose plus extraordinaire encore, 53 généraux ou officiers supérieurs autrichiens s'en retournaient paisiblement dans leurs foyers avec la parole de ne plus servir , après l'inexplicable capitulation d'Llm , et tout cela sans rougir, comme une chose naturelle1.
1 L'état militaire de l'armée autrichienne se composait en entrant en campagne des troupes suivantes, savoir : soixante-trois régiments d'infanterie de ligne, dix-sept régiments d'infanterie de frontières , huit régiments de cuirassiers, six de dragons , si\ de chcvau-légcrs, douze de hussards, trois de hulans, un régiment de chasseurs, trois régiments de milice tyrolienne, quatre d'artillerie, un corps de bombardiers, un autre pour les charrois, un de mineurs, un de sapeurs, un de pontonniers, un La-
198 DÉVELOPPEMENT DE LA CAMPAf.NE.
Ce début de la campagne, au moins si singulier, si énigmatique, nait donné lieu aux conjectures les plus diverses. Y avait-il eu trahison de la part de 3Iack et des principaux: officiers d'état-major? Les napoléons d'or avaient-ils été employés à cet objet? Le fin et matois Schulmeister ' avait-il pénétré dans Ulm pour distribuer les promesses et les gratifications? Comment expliquer cette étrange résignation de l'armée autrichienne ? Questions graves que le temps permet aujourd'hui d'aborder et de résoudre. La première de toutes les causes de ruine pour l'armée autrichienne , il faut le dire , ce fut l'ordre admirable, la précision des marches et des manœuvres préparées par le génie militaire de Napoléon. Rien ne peut être comparé à cette conception rapide d'un plan de campagne qui fut improvisé dans quelques nuits solitaires sous la tente , et néanmoins empreint des plus hautes méditations. L'empereur pouvait disposer de la plus belle armée , des corps qui manœuvraient sur un champ de bataille avec la même précision que dans un jour de fête; chose immense à la guerre, que de commander une armée bonne manœuvrière; elle vous seconde en tout point , elle juge les dispositions utiles , elle devine les intentions du général et les prévient souvent. L'esprit français si vif, si ardent, saisit avec promptitude la pensée définitive d'une campagne.
Le début des opérations militaires de Napoléon dans la Bavière se résume dans de savantes marches ; il manœuvra comme sur un échiquier ; il fit converger ses colonnes sur les points désignés avec une précision mathématique , et l'on s'explique comment il obtint des succès glorieux sans effusion de sang. A la guerre , les mouvements bien exécutés opèrent les mêmes miracles que les batailles ; il arrive souvent qu'on entoure et qu'on enlace l'ennemi comme dans un cercle d'acier qu'il ne peut plus franchir, et alors il se rend par le seul entraînement de sa position. Napoléon obtint le plus magnifique résultat en stratégie : des victoires sans perte d'hommes ! C'est sa première et
taiilon de Zaïsqucs; il y avait en outre dans l'armée neuf lieutenant? généraux, trente-cinq généraux d'artillerie et de cavalerie, cent trente-six maréchaux de camp et deux cent cinquante-huit majors-généraux. »
1 Schulmeister, un des agents les plus actifs de Napoléon en Allemagne, était de Bade. Il était habile, et fit une fortune des plus considérables, en servant de négociateur secret avec les états-majors. Fouché n'avait jamais cessé de tenir correspondance avec lui.
grande manière des campagnes d'Italie * , ce que l'empereur exprimait pittoresquement en disant « qu'il avait gagné la victoire plutôt à coups de jambes qu'à coups de fusil, h
Une seconde cause agit sur les premières opérations de l'empereur : si l'armée française était pleine d'ardeur , l'armée autrichienne se trouvait dans une situation tout opposée ; son plan d'opérations était entièrement manqué : elle comptait sur l'appui de la Prusse , ou an moins sur le passage qu'elle donnerait à une armée russe marchant sur le Danube , et le refus du cabinet de Berlin avait empêché une division de KutusoCf d'arriver à temps sur l'Inn; les Français de Beri ladotte avaient au contraire franchi les territoires neutres pour tourner le général Mack ; les Anglais et les Suédois devaient faire une diversion au nord, les Russes et les Napolitains au midi de l'Italie; et tous ces renforts étaient en retard. Le général Mack, dans la position isolée où on l'avait laissé, était en butte à toutes les intrigues; ou i'enlaçait par des négociations de toute espèce qui démoralisaient son
1 L'empereur ne passait pas un seul jour sans s'adresser à ses soldats et sans réveiller leur ardeur : il savait à quels hommes il s'adressait :
« Elchingen, 23 vendémiaire an xiv (21 octobre 1805.)
» Soldats de la grande armée, en quinze jours nous avons fait une campagne. Ce. que nous nous proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses États. Cette, armée qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? Son but est rempli. Nous ne sommes plus à Boulogne, et son subside ne sera ni plus ni moins grand. De 100,000 hommes qui composaient cette armée, 00,000 sont prisonniers : ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos campagnes ; deux cents pièces de canon, tout le parc, quatre-vingt-dix drapeaux, tous les généraux sont en notre pouvoir ; il ne s'est pas échappé de cette année 15,000 hommes. Soldats , je vous avais innoncé une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1,500 hommes hors de combat.
» Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans votre empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité. Maisnous ne nous arrêterons pas là ; vous êtes impatients de commencer :ine seconde campagne. Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort. A ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie : c'est là que va se décider pour la seconde fois cette question qui l'a déjà été en Suisse et en Hollande : Si l'infanterie française est la seconde ou la première de l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je pusse avoir de la gloire à acquérir : tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang; mes soldats sont mes enfants. >i
état-major. Le lîadois Schulmeister, le plus fin des espions de l'empereur Napoléon en Allemagne , parcourait la Bavière ; il fut constaté par l'enquête que le prince d'Auffenberg et 59 généraux ou officiers avaient écouté des paroles de l'ennemi qu'ils ne devaient pas entendre l. Napoléon trompait Mack avec la finesse italienne, lui, le lourd Allemand sans malice; partout on parlait de paix: et de transactions entamées entre l'empereur et François II , on jetait dans les rangs que Napoléon ne voulait pas la guerre, son but était de séparer les Autrichiens des Russes pour conclure une trêve et l'on rendait aux officiers prisonniers leurs épées. Les armées russe et autrichienne étaient antipathiques ; c'était caresser les Allemands , que de déclamer contre les Slaves ; 1 état-major autrichien n'avait pas l'ardeur martiale qui anime les Français en campagne. Napoléon traitait avec la plus grande distinction les officiers généraux, il les renvoyait chez eux comme s'il ne faisait pas la guerre ; il fut constaté , par i'enquôte contre Mack , que plusieurs officiers avaient des dettes et qu'elles se trouvèrent acquittées au retour de la campagne , et Schulmeister avait des florins à la disposition de tous. L'armée autrichienne était mal payée ; on rendait service aux états-majors en les dirigeant sur leurs foyers. Plus de 1,500 officiers allemands de tout grade ren-
' Cinquante-neuf généraux ou officiers autrichiens furent mis à la pension ou à la retraite, d'autres traduits devant un conseil de guerre, et le prince d'Auersberg condamne à mort, puis gracié à la prière de l'empereur de Russie, puis banni pour vingt ans, dépouillé de toutes ses charges, et forcé de verser dans la caisse des pauvres 300,000 florins.
Voici ce que plus lard on écrivait de Prague (2 janvier 1806) : « Le général Mack est actuellement dans la forteresse de Josephstadt , où son procès s'est instruit jusqu'à présent. Le général-major de Scliewenlhal et le colonel Philippe ont été dépêchés à Vienne avec les pièces de la procédure. C'est le grand maître de l'artillerie, le comte Wensel-Colloredo, qui est à la tèle de la commission chargée de l'examen de la conduite du général Mack. Cet officier ne peut s'absenter de la forteresse où il est détenu, et chaque fois qu'il est appelé à comparaître devant la commission, il est accompagné du commandant de la place. L'instruction du procès du fcld-maréchal, ex-lieutenant, prince d'Auersberg, est toujours suivie par le conseil de ;jucirc, préside par le comte d'Harnancourt; il est accusé d'avoir facilité aux troupes françaises le passage du Dunabe, en ne rompant pas les ponts sur ce fleuve, comme cela lui avait été commandé par des ordres supérieurs. Le général d'Auffenberg est prévenu d'avoir commis des fautes graves, et de s cire rendu coupable de la plus grande négligence au moment même de l'ouverture de la campagne ; on le rend responsable, entre autres, du premier passage du Danube effectué à Donawerîh par les troupes françaises, ainsi que de là perle du combat deWertingen et de ceux qui l'ont suivi. Il est impossible, jusqu'à présent, de prévoir l'issue de ces deux procès :
dirent leur épée à Napoléon l au début de la campagne comme chose naturelle. Voilà donc en face l'une de l'autre, l'armée française pleine d'ardeur, conduite par son noble chef habitué à la victoire; puis l'armée autrichienne molle, incertaine, prise au dépourvu, et à qui l'on disait : « Notre but n'est pas la guerre; c'est de séparer votre loyal François II des Russes qui désolent vos provinces et des Anglais qui vous trompent. »
L'armée française, après la capitulation d'Ulm , se trouvait dans une bonne position militaire, elle n'avait qu'à développer son plan de campagne ; tout concourait à servir les desseins d'une génération jeune et forte d'officiers et soldats pleins d'espérance d'un glorieux avenir. Napoléon était à Augsbourg , tous s'avançaient dans l'enthousiasme de la victoire, les corps d'élite d'Oudinot marchaient en tète, et les S0 grenadiers qui formaient le premier peloton portaient chacun un drapeau pris sur l'ennemi, l'étendard jaune à l'aigle autrichienne. Napoléon disposait alors non-seulement de ses propres ressources, mais d'une armée bavaroise, d'une division de Wurtembergeois et des troupes de Bade qui formaient deux régiments complets2 ; toutes
on entend chaque jour de nouveaux témoins. Quant au général Mack, on croit que son jugement ne tardera pas à être prononcé. »
' « Un officier général, qui aime à faire de l'esprit, racontait tout haut le bon mol qu'il mettait dans la bouche d'un des soldats de son corps d'armée sur les prisonniers d'Ulm.
» 11 passait devant les rangs autrichiens, disait-il, etleur avait adressé ces paroles : « Eh bien ! soldats, voilà bien des prisonniers. — C'est vrai, mon général, lui répondit l'un d'entre eux, nous n'avions jamais vu tant de j.... f..... à la fois. »
>» L'empereur, qui avait l'oreille à tout, entendit ce propos; il en fut fort mécontent, et envoya un de ses aides de, camp dire à cet officier général de se retirer ; il nous dit à demi-voix : « Il faut se respecter bien peu pour insulter des hommes aussi malheureux. » (Mémoires du général Savary.)
2 Napoléon continue toujourssa correspondance a>ec M.Otto. Il y met une grande importance :
« Monsieur Otto,
» J'écris à l'électeur de venir à Munich ; s'il veut me voir, il ne faut pas qu'il tr.rde, car je vais dans très-peu de jours me porter sur l'Inn, afin d'essayer d'enlever l'armée russe, et de faire sentir tous les malheurs de la guerre aux États héréditaires; je pense que vous aurez exactement donné des nouvelles de l'armée au général commandant en Hanovre et à MM. Duroc et de Laforcst. Il y a plus de quinze jour que je n'ai reçu de nouvelles de Berlin, je n'en reçois pas non plus de M. de Talleyrand; j'imagine qu'il a pensé que la route n'était pas sûre.
» Sur ce, etc.
» De mon camp impérial d'Augsbourg, le 23 octobre 1805.
ces manœuvres prirent pour théâtre le vaste pays boisé qui sépare le Danube de l'Ion et dont le point central est Munich, où Napoléon entra le 24 octobre. Il y fit immédiatement rétablir l'autorité de l'électeur Maxïmilien, tandis que Bernadotte, le général qui jusqu'alors avait conduit les grandes manœuvres de cette campagne, marchait sur l'Inn pour s'emparer des ponts de Rcsenheim : Bernadotte dut là se mettre à cheval sur les trois routes du Tyrol, de Vienne et de l'Illyrie. Le maréchal Davoust manœuvrait à ses côtés; tandis que Murât, avec sa cavalerie, passait le pont de Muhldorf et s'avançait sur Braunau avec le maréchal Lannes. Partout les Autrichiens, en rétrogradant, essayaient une résistance partielle.
dette retraite si rapide tenait au nouveau plan de campagne concerté, après le désastre du général Mack, entre les différents chefs des armées alliées ; on avait vu les mauvais résultats de la position aventureuse prise à Ulm, faute commise dans l'unique but de faire décider la Bavière en faveur de la coalition. Ce résultat avait été déplorable, on adoptait par suite un système tout, opposé ; les Russes arrivaient à marches forcées en Moravie, il fallait donc s'appuyer sur ces renforts ; chaque corps de l'armée autrichienne devait se refouler l'un sur l'autre pour joindre l'armée russe et faire sa jonction avec elle , afin d'offrir bataille sur un terrain choisi. L'archiduc Charles luimême, en Italie, depuis la reddition d'Ulm, avait senti qu'un mouvement rétrograde était nécessaire, et après avoir résisté avec habileté aux manœuvres du maréchal Masséna , il opérait par sa droite afin de se jeter sur Vienne en faisant ainsi jonction avec l'armée russe et les renforts qui arrivaient à marches précipitées de Moscou et de Saint- Pétersbourg. Cette manœuvre bien opérée pouvait offrir comme résultat 250,000 hommes sous les armes, ce qui paraissait suffisant
Autre lettre d'Aurjsbourg, du 24 octobre 180o. « Monsieur Otto, » Le courrier qui vous portera cette lettre continue™ sa route jusqu'à BerHfl l'imagine que vous avez fait passer des nouvelles , au fur et a mesure que vous ni aurez eu , au commandant de mes troupes en Hanovre. Je ne pense pis que le» Prussiens aient l'audace de se porter en Hanovre pour en arracher nos aigles, cela ut pourrait se Faire san-^ du ';;;nur. Les drapeaux français n'ont jamais souffert d'affront. Je ne tiens point au Hanovre, mai- je tiens plus à l'honneur qu'à la vie; je serai «« soir à Munich; tous les prisonniers ^ont aujourd'hui sur la roule de France. » Sur ce. i le.
pour arrêter le mouvement en avant de l'armée française prise simultanément à revers, en tête et à la queue.
D'autres causes portaient les alliés à ne point désespérer de quelques résultats heureux pour cette campagne. La Prusse, depuis la violation du territoire de liesse et le passage de Bernadotte à travers les provinces prussiennes de la Franconie , avait témoigné hautement ses griefs contre la France. M. de Ilardenberg adressait une note violente à Duroc, encore à Berlin, se plaignant de ce manque absolu de respect pour la neutralité allemande : « Quoi ! la Prusse avait poussé le scrupule jusqu'à fermer le passage à une armée russe f , et à ce moment elle se trouvait insultée dans son indépendance par la marche d'un corps français considérable ! Que devenait la franchise des États neutres? Il n'y avait donc plus de respect pour rien ! » Ces plaintes répétées par M. de Ilardenberg préparaient l'état de guerre ; elles se rattachaient à des négociations intimes entre la Prusse, la Bussie , l'Angleterre et l'Autriche, reprises avec une grande activité pour un traité de coalition.
1 Note de M. de Hardenberg.
« La Prusse, quoiqu'elle se fût déclarée neutre, avait rempli toutes les obligations qu'elle avait contractées. Peut-être avait-elle fait à la France des sacrifices que ses devoirs condamnaient. De quelle manière cependant avait-on reconnu la loyauté, la persévérance qu'elle avaitmisedanssesrelationsd'amitiéavec la France? On alléguait les guerres de 1796 et de 1800, où les margraviats avaient été ouverts aux parties belligérantes ; mais l'exception n'est pas la règle, et d'ailleurs tout, aux époques dont on s'appuyait, avait été réglé, stipulé par des conventions spéciales. On ignorait nos intentions! Mais les intentions ressortaient de la nature même des chose*, les protestations des autorités royales les faisaient connaître. Des affaires de cette importance exigeaient une déclaration positive ! Mais qu'a besoin de déclaration celui qui se repose sur l'inviolabilité d'un système généralement reconnu? Est-ce à lui d'en l'aire, lorsque celui qui médite le renversement de ce qu'il a sanctionné s'en abstient? On cite des faits inconnus; on attribue aux Autrichiens des torts dont ils ne se sont jamais rendus coupables : quel résultat doivent produire de tels moyens , si ce n'eft de l'aire mieux ressortir la différence qu il y a entre la conduite des cabinets de Pam et de Vienne? Le roi cependant ne s'arrête pas aux conséquences qu'ils présentent; il se borne à croire que l'empereur des Français a eu desmotifs suffisants pour annuler les engagements qui les lient, et se considère comme dégagé désormais de tout* espèce d'obligation. Ainsi rétabli dans une position qui ne lui impose pas d'autres devoirs que ceux que commandent sa bûreié et la justice, le roi de Plusse restera fidèle aux principes qu'il n'a cessé de professer, et ne négligera rien pour procurer. | r a médiation , à l'Europe, la paix qu'il désire à ses peuples, nais il déclare eu Même temps qu'arrêté partout dans, ses desseins généreux, liLre d'engagements, MSM garantie pour l'avenir, il va pourvois à la sûreté de £•£ Étais et mclre San ai mec eh mou\en:ent. »
On a vu que depuis longtemps les puissances alliées pressaient la Prusse de se déclarer en faveur de leur système de fermeté et d'union contre l'empereur des Français. N'avait-on pas subi assez d'outrages à Berlin ? Fallait-il encore se soumettre à l'insulte? Une armée ennemie avait franchi le territoire d'Anspach ! À quoi bon un état militaire de 150,000 hommes pour les tenir sans cesse l'arme au bras? Le roi Frédéric-Guillaume n'osait se prononcer, son caractère le portait au maintien de la neutralité; mais il y avait à Berlin un parti belliqueux, une noblesse qui obéissait aux inspirations du prince Louis de Prusse, noble et fière intelligence destinée à la gloire et à la mort ; et la jeune reine Louise parlait à l'imagination des écoles et du peuple allemand. Cette portion ardente du pays voulait la guerre , parce qu'elle était lasse de l'abaissement du gouvernement prussien ; l'image du grand Frédéric était devant elle debout comme un fantôme humilié. La vieille Prusse devait-elle descendre au cercueil? Fallait-il effacer les souvenirs de la guerre de sept ans? Depuis l'organisation militairement ordonnée par le fondateur de la monarchie, la Prusse formait un État belliqueux; tout était réglé pour une entrée immédiate en campagne ; les corps d'armée étaient divisés de manière à se porter sur un champ de bataille et se mettre en ligne en quinze jours. Le roi luttait en vain pour le maintien de la neutralité; 31. de Hardenberg, alors à la tête du cabinet, recevait la secrète et puissante direction de la reine Louise et du jeune prince que la noblesse mettait à sa tète comme son espérance; le gouvernement de Berlin était débordé par l'opinion, les écoles faisaient entendre les cris delà patrie allemande.
Cette situation des esprits était bien connue des ministres de Russie, d'Angleterre et d'Autriche, et ils travaillaient en Prusse dans le sens le plus prononcé de la guerre. A ce moment décisif, et pour déterminer hardiment le roi à prendre un parti, le czar Alexandre arriva tout à coup à Berlin ! sans être attendu. Le jeune empereur de Russie prenait déjà ces habitudes d'activité qui lui créaient une influence
' L'empereur Alexandre avait fait néanmoins écrire au roi de Pru.-sc par le marechal Kalkreuth : « Qu'il concevait les occupations du roi, mais que, moins occupé lui-même en ee moment, il se déterminai) à aller le voir lui-même dans m capitale, pui>que l'entrevue ne pouvait avoir lieu à la frontière. » Cet avis parvenait à Berlin le 23 octobre 1805, et l'empereur Alexandre y arrivait le 2J>. C'était venir en courrier beaucoup plus qu'en moDarque.
personnelle dans tous les événements; ce voyage était public, avoué, sans incognito. L'empereur fut reçu à Berlin avec transport par la noblesse, l'armée; et les écoles; sa présence était la guerre, si vivement désirée ; il vit le roi avec ce charme d'un jeune homme enthousiaste , il lui expliqua le but de la campagne : il ne s'agissait pas d'agrandissement de territoire ni de rétablir une vieille dynastie, leur dessein commun était de réduire les prétentions du gouvernement français aux justes limites du traité de Lunéville; la Prusse n'avait pas besoin d'arborer le principe d'un système nouveau , seulement olle devait se joindre à la coalition pour donner plus de fermeté au langage tenu au gouvernement français ; on formulerait des conditions raisonnables, un programme diplomatique fondé sur les bases du traité de Lunéville légèrement modifiées. Si la France acceptait, il n'y aurait plus de guerre ; si elle refusait , la Prusse prendrait part à la coalition ; pour être fort, il fallait s'unir; séparément on serait toujours faible ; on devait pouvoir opposer G00,000 hommes à Napoléon ; l'armée russe s'avançait à marches forcées ; les Prussiens se. tiendraient prêts à entrer en campagne. La paix, mais la paix juste, et dans d'honorables limites ' !
Ces propositions toutes modérées devaient plaire au cabinet de lierlin, qui ne voulait ni la paix ni la guerre encore, la plus mauvaise position pour un gouvernement. L'empereur Alexandre demeura dix jours à Berlin au milieu des fêtes, et on parla beaucoup du serment îles deux souverains au tombeau du grand Frédéric : qu'on se représente le caveau funèbre, où semble planer encore l'ombre du roi fondateur de la monarchie ; cette lampe sépulcrale , cette grille de fer noir, sur du marbre noir; là les deux monarques, prenant Dieu à témoin, jurèrent de suivre le même système diplomatique, une ligne
1 « L'empereur Alexandre amena d'heure en heure l'esprit du roi de Prusse à une détermination vigoureuse, et le 3 novembre 1S05 les deux monarques signèrent à Potsdam une convention seeiète, d'après laquelle, en prenant pour base le traité de Lunéville, et les choses devant être remises sur le pied où elles avaient été lors de sa signature, la France aurait à restituer ce dont elle s'était emparée depuis lors; à dédommager le roi de Sardaigne ; à rendre à la Suisse et a la Hollande leur indépendance; à séparer les deux couronnes de France et d'Ilaiie. Haugwitz était chargé d ■■■ porter cette convention à l'empereur des Français, d'offrir aux conditions qu'elle contenait la médiation de la Prusse et le renouvellement de son amitié, et, en cas de refus, de déclarer que les hostilités commenceraient le 15 décembre. Deux jours avant la signature de cette convention, le général Duroc avait quitté Berlin, sans avoir pu, dans ses derniers moments, approcher ni le roi ni l'empereur Alexandre, uvi. 10
de conduite semblable auprès de Napoléon, pour l'amener à traiter de la paix sur des bases raisonnables , ou bien pour lui faire la guerre sans jamais poser les armes. On donna de l'éclat à cette cérémonie devant un tombeau ; les deux souverains touchèrent l'épée du roi étendu mort dans le sépulcre , comme s'ils devaient retremper leur courage à la face d'une si grande renommée ; l'ombre de Frédéric sembla se montrer dans l'appareil de guerre, couvert de ces armures de chevaliers qui s'agitaient la nuit dans les vastes salles des châteaux au moyen âge * .
Avant son départ , Duroc put voir que la Prusse était passée dans la coalition ; l'armée fut mise sur le pied de campagne ; le duc de Brunsw ick et les vieux généraux de la guerre de sept ans furent mandés auprès du roi ; les régiments mobilisés se dirigèrent vers le Hanovre et en prirent possession ; la Hesse et la Saxe suivirent le système de la Prusse ; la reine commença les nobles revues de Potsdam où, femme belle et enthousiaste, elle parut en amazone saluée par les cris de cette jeunesse patriotique qui se levait au nom de l'Allemagne. Le roi seul comprimait en vain cet élan pour ne pas le laisser déborder en folie ! il se méfiait de la guerre ; toutefois un ultimatum fut rédigé de concert par l'empereur Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume ; le comte de Haugwitz, rappelé de son exil en Silésie parle crédit du secrétaire du cabinet Lombard, dut porter cet ultimatum des cours à Napoléon comme dernier mot de l'Europe ; il contenait l'alternative de la paix ou de la guerre aux conditions proposées 2.
1 L'empereur Alexandre, entraîné par le sentiment, a baisé le cercueil qui renfermait les cendres du grand monarque, et l'illustre voyageur a, au milieu des plus vifs embrassements, pris congé de la famille royale. » (Récit de la Gazette officielle de Berlin.)
2 Napoléon, prévenu de l'alliance qui venait d'être contractée, dictait la note suivante :
« Il n'est bruit que d'une alliance qui a été conclue, dit-on, le 3 novembre, entre la Russie et la Prusse. Pour être persuadé qu'on ignore entièrement les condition que ces souverains ont arrêtées entre eux, il suffit d'écouter les diverses interprétations qu'on donne à leur alliance, cl aux motifs qui l'ont décidée. Le voyage de M. «i« Jlaugwitz auprès de l'empereur des Français serait une première conséquence du rapprochement delà Prusse et de la Russie; il serait chargé de faire à ce monarque des propositions pour une paix générale : jusqu'ici tout est croyable. Mais lorsqu'on ajoute que ces propositions sont les mêmes que celles dont M. de Novosilzoff était porteur, on commence à douter de la réalité du fait. Comment croire que la Russie, découcertée dans ses mesures guerrières, battue provisoirement dans son allié l'en»-
Pendant ce temps le premier corps de l'armée russe, commandé par le vieux Kutusoff, arrivait sur l'Inn , et à la face de ces troupes, une nouvelle tactique de guerre dut être adoptée par Napoléon. L'armée autrichienne s'était facilement laissé démoraliser ; composée de soldats personnellement braves, sous des officiers sans grande émulation, l'armée autrichienne avait à peine compté en ligne de bataille ; elle venait d'éprouver un échec si profond, que seule elle ne pouvait soutenir les hostilités dans le déploiement admirable de la campagne tel que l'avait conçu l'empereur des Français. Mais les Russes, qui s'avançaient à marches forcées, étaient d'autres troupes; ces soldats avaient la force, la stature des hommes du Nord, avec un dévouement religieux à leur czar. Le grand Frédéric avait dit : « Il ne suffit pas de tuer un soldat russe, il faut encore le pousser pour le faire tomber.» Ces hommes , durs de corps, formaient comme un mur d'airain que le canon ébranlait à peine ; ils étaient commandés par des officiers jeunes et braves, avec la civilisation la plus avancée , fins comme les Grecs , courageux comme les anciens Slaves , instruits comme les Français. L'armée était couverte par des nuées de Cosaques légers et hardis, et ces masses de partisans appelaient une grande surveillance pour la sûreté des magasins, des courriers et des officiers d'ordonnance.
C'était donc un nouveau genre de guerre qu'il fallait adopter contre eux ; ils ne se laissaient plus prendre par masse comme les Autrichiens. Le corps russe qui arrivait sur l'Inn , sorte d'avant-garde , ne comptait pas plus de 40,000 hommes sous le général Kutusoff; vie aussi pleine , aussi aventureuse que celle de Suvvarow, le général po-
pereur d'Allemagne, pense qu'elle puisse faire absolument les mêmes propositions que lorsqu'elle offrait une médiation en apparence impartiale et désintéressée? Nos politiques ajoutent que le résultat des négociations dont M. de Haugwitz est chargé, décidera si la convention conclue entre la Russie et la Prusse, et à laquelle plusieurs autres princes ont accédé, sera mise à exécution. Par cette tournure, on semble vouloir rendre la France responsable des malheurs qu'entraînerait une longue guerre; mais tout le monde sait que ce n'est point elle qui a déchiré le traité de paix ; et, avant de vouloir en revenir à celui de Lunéville, il faudrait du moins que les puissance* coalisées pour, une négociation parlassent du rétablissement du traité d'Amiens. L'Angleterre joue le continent ; c'est bien de la part de l'Angleterre ; mais que tous les princes du Nord se prêtent à ce jeu terrible, v oilà ce que l'on ne conçoit pas et qjui fait frémir les têtes sages : car personne ne doute du parti que prendra l'empereur des Français. Il veut la paix; mais il la veut durable, utile, honorable pour le câlinent; et toutes propositions qui favoriseraient l'Angleterre dans son ambition h« seront jamais regardées par lui comme de véritables propositions de paix. »
pulaire. Kutusoff Smolenski , avait alors soixante ans; élevé à Strasbourg , où il avait appris l'allemand et le français, il avait commencé à servir à l'âge de seize ans comme caporal dans l'armée russe; il comptait quinze campagnes : cinq contre les Polonais, quatre contre les Turcs, les autres en Finlande, ou contre les Tartares et les populations asiatiques; il avait été ambassadeur à Constantinople , gouverneur de la Crimée et de Saint-Pétersbourg. Général d'expérience et de vieille tactique, il avait une certaine finesse sur le champ de bataille , quoique peu d'habitude des évolutions françaises ; mais sa longue vie et de fortes éludes lui donnaient une sagacité instinctive sur les résultats et les probabilités d'une campagne. Kutusoff, avec autant de bravoure que Suwarow , avait plus de science et de talent, et une grande confiance dans ses soldats. Selon lui , les Autrichiens pouvaient être vaincus, les Russes jamais, et Kutusoff se montrait avec cette assurance présomptueuse à la face de Napoléon. Les Russes étaient harassés par une longue marche ; il les ménageait pour une grande journée , et en attendant il dut se borner à défendre pied à pied le terrain , et rallier, par la fermeté de ses troupes, les corps dispersés de l'armée autrichienne.
Napoléon n'était pas parfaitement instruit du caractère et de la véritable valeur de l'armée russe ; il connaissait à fond les Autrichiens, qu'il avait éprouvés plusieurs fois en Italie, il venait de les voir encore à Ulm , et le caractère des soldats de Wurmser et de Mêlas n'avait point changé ; avec eux il agissait d'une certaine manière , presque toujours sûr du succès ; il savait avec quelles conditions il aurait la victoire ; ses manœuvres étaient calculées de façon à obtenir des résultats dans un temps déterminé avec une préci^on mathématique. Mais il ne connaissait les Russes que par des rapports écrits , les travaux du grand Frédéric , ses causeries avec Masséna , Dessolles, Soult, généraux qui avaient fait la guerre contre Suvvarov* . C'était donc ici une étude pour son génie militaire : on ne pourrait plus vaincre seulement par des marches stratégiques ; les Autrichiens se rendaient prisonniers, les Russes se faisaient tuer. Aussi voit-on Napoléon plus timide; dès que les Russes s'avancent, il adresse une proclamation à ses soldats comme César ; il les remercie des succès obtenus : « Ils ont fait beaucoup déjà , mais cela ne suffit pas ; il faut qu'ils fassent encore ; ils ont besoin de montrer que les soldats français sont la première infanterie du monde. » Recommandation in-
quiète qui se ressent de la présence de nouveaux ennemis et de l'expérience que l'on va faire en croisant les baïonnettes françaises contre ces soldats que le grand Frédéric comparaît à des murailles de bronze.
A la fin d'octobre la position des armées pouvait ainsi se résumer : Napoléon quittait Munich , le centre de la Bavière entièrement délivrée: le maréchal Bernadotte manoeuvrait sur sa droite, Davoust entrait par Mnhldorf sur le territoire autrichien ; Murât, après avoir salué Nuremberg, la poétique ville du moyen âge, caracolait sur l'Inn ; Lanncs prenait position à Landshul pour marcher sur Braunau ; le maréchal Soult déployait ses tentes sur le champ de bataille de Hohenlindcn, souvenir glorieux du général Moreau ; Marmont bivaquait en avant , et Ney quittait les bords du Danube pour suivre le mouvement général. L'armée de France dans son ordre admirable fit une marche simultanée en avant , rapide et soutenue; Napoléon voulait provoquer les Russes à une bataille générale dans ce moment où , épuisées de fatigue , ces troupes venaient d'opérer une marche de plus de 500 lieues. Le maréchal Kutusoff arrivait à peine sur le théâtre de la guerre, pour étudier la défensive de l'Inn ; seul, il ne pouvait s'y établir depuis la capitulation d'Ulm ; cette ligne n'était plus tenable contre les immenses forces de Napoléon. Dès lors Kutusoff combina un plan de retraite sur Lintz, dernière barrière qui couvrît Vienne ; il avait à peine 40,000 Russes avec lui ; ce plan revenait au système adopté à l'origine de cette campagne par les alliés, avant la pointe de Mack en Bavière, et qui consistait incessamment à se replier sur les réserves jusqu'à ce qu'on pût aborder les Français au moins avec des forces égales.
Napoléon sentit l'importance d'empêcher l'exécution de cette manœuvre par une grande rapidité de mouvements ; il fallait couper Kutusoff de l'armée de Moravie , on courut donc sur lui , les chemins étaient épouvantables, on marchait nuit et jour dans une boue épaisse et noire, l'artillerie manœuvrait avec peine, les chevaux épuisés refusaient leur service dans ces pays couverts de sapins qui se développent en rideau sur les bords du Danube et de l'Inn. A Braunau seulement on trouva des ressources que jusqu'alors on avait tirées à grands frais de Munich et d'Augsbourg , de temps à autre quelques combats partiels venaient signaler la marche en avant de l'armée française. Les Autrichiens , soutenus par les Russes , se défendaient
mieux . des engagements plus sérieux signalaient un nouveau système plus efficace et la présence de meilleures troupes. Le premier combat «les Français contre les Russes eut lieu le 31 octobre avec acharnement ; Murât , toujours le premier (aigrette brillante au milieu de cette mer de panaches flottants) , eut l'honneur de croiser le sabre ontre huit bataillons de Kutusoff; une charge de cavalerie meurtrière força les Russes à la retraite ; l'ennemi se défendait bien , la baïonnette au bout de ses longs fusils; mais qui pouvait résister alors à l'impétuosité de la jeune et belle armée guidée par Napoléon? Déjà les avant-gardes touchaient Lintz, la tète de pont de Vienne.
Depuis l'arrivée des Russes on ne pouvait que difficilement coupelles Autrichiens, qui opéraient leur retraite avec ordre; on ne faisais presque pas de prisonniers. Napoléon marchait en avant avec la volonté de s'emparer de Vienne par un rapide coup de main ; déjà se montrait chez l'empereur cette fantaisie de marcher sur les capitales, afiu d'imposer la paix en datant ses décrets des palais impériaux, vanité ■mi fit commettre plus tard bien des fautes. Napoléon connaissait mal l'organisation des États étrangers : il s'imaginait que parce Paris était fout , il en était de même de l'Autriche, de la Prusse et de l'Espagne, où le territoire est aussi divisé que l'administration publique, où vingt peuples se groupent province par province. « Allons à Vienne ! » telle était la parole de l'empereur. Les Russes du général Kutusoff défendaient ce terrain pied à pied contre des forces supérieures , ils prirent position à Amstetten dans un défilé redoutable où ils furent attaqués par l'élite de l'armée , la division des grenadiers d'Oudinot unie à la cavalerie légère de Murât. La résistance fut opiniâtre et longue , il ne s'agissait plus de ces soldats que l'on prenait comme des pions par un simple déplacement sur l'échiquier; l'ennemi fit sa retraite, laissa peu de prisonniers, et la perte d'Oudinot fut considérable. Le lendemain l'armée française salua l'abbaye de Molk, lieu de repos et de méditation où le voyageur s'arrête quand il visite Vienne, puis Saint-Polten, qui est comme un de ses grands faubourgs.
A l'approche de Napoléon, François II quitta Vienne en recommandant sa bourgeoisie et ses établissements à la générosité des Français. Quelques combats partiels plus ou moins sanglants ne pouvaient éviter l'occupation de la capitale ; soutiendrait-elle un siège comme m temps des Turcs et de Sobieski ? En l'absence de son empereur, la garde en fut confiée à la milice bourgeoise. François II s'était éloigné
en pleurant de Vienne , il avait dit : « Ne faites aucune résistance; » et la cavalerie de Murât voltigeait déjà autour de ses murailles. On pouvait voir des tours de Saint-Étienne les panaches des hussards et des chasseurs de la garde ; les carabines et les sabres brillaient au loin comme les cimeterres de l'armée ottomane, il y avait un siècle à peine, quand Sobieski, placé sur une tour de Tienne, contemplait la tente du grand vizir. Napoléon résida quelques jours à l'abbaye de Molk , lieu choisi pour diriger toutes les opérations; tandis que, dans ces méditations solitaires , il aimait à entretenir l'abbé sur la vicissitude des empires , la grandeur et la chute des dynasties , Napoléon dirigeait avec son activité accoutumée les opérations de la guerre ; plein d'hésitation à la face des Russes , il trouvait que Murât s'engageait trop; la valeur aventureuse du maréchal pouvait nuire à l'ensemble des mouvements de l'armée : « Murât court comme un aveugle, disait l'empereur à Rapp; l'ennemi n'a personne en face, il peut écraser Mortier ; avertis Berthier qu'il arrête les colonnes * . » Un beau fait d'armes du général Gazan et de 4,000 Français du corps de Mortier , nouveaux Spartiates , sauva les dangers de cette hasardeuse marche en avant.
L'empereur connaissait sa situation difficile ; la Prusse se déclarait formellement contre lui. Napoléon désirait la paix 2 ; il en avait be-
' Voici ce qu'écrit le général Rapp.
« L'empereur me dit :
'< Avertis Berthier qu'il arrête les colonnes. » Le maréchal Soult eut ordre de rétrograder jusqu'à Mautern ; Davoust prit position à l'embranchement des routes deLilienfeld et dcNeustadt, et Bernadotte à Molk. Ces dispositions ne purent prévenir l'engagement dont Napoléon craignait l'issue. 4,000 Français furent chargés par l'armée ennemie tout entière; mais l'habiieté, le courage, la nécessité de vaincre, suppléèrent au nombre : les Russes furent culbutés. A la nouvelle de cette étonnante victoire tout se remit en mouvement : l'empereur pressa la marche avec. encore plus de vivacité qu'il ne l'avait suspendue ; il voulait gagner les Autrichiens de vitesse, surprendre le passage du Danube, couper leurs alliés, les battre avant 1 arrivée de nouvelles forces. 11 expédiait, hâtait les ordres : hommes et chevaux, tout était en mouvement. « Le champ est ouvert. Murât peut se livrer à toute son impétuosité ; mais il faut qu'il agrandisse le terrain ; il faut qu'il surprenne le pont. » (Mémoires du général Rapp.)
2 « Vienne, 27 novembre 1805.
» M. le comte de Haugwitz, ministre d'Etat prussien, est toujours attendu à Vienne ; il aura des conférences avec M. de Talleyrand, qui seront, à ce qu'on présume, relatives à des propositions de paix générale. Toute l'Allemagne doit désirer que cette mission ait un succès conforme au but ; car cette contrée est couverte de
soin, et lorsque le comte de Giulay se présenta à l'abbaye de Molk pour traiter des conditions de l'entrée des Français à Vienne, Napoléon lui dit : « Qu'il ne demandait pas mieux qu'un bon traité, quoiqu'il fût à la tète de 200,000 hommes ; il avait délivré la Bavière pour exécuter ses engagements: il ne voulait maintenant que délivrer l'Autriche des Russes qui l'occupaient comme des vainqueurs. » En s'exprimant ainsi, l'empereur savait bien ce qu'il faisait: il connaissait les antipathies des officiers autrichiens pour les Russes, et semblait leur dire : « Séparez-vous de la Russie, et tout sera dit ; je traiterai sur des conditions raisonnables, mais distinctes. » La correspondance de 31. de ïalleyrand aux affaires étrangères constate <:ette impatience incessante de traiter; le ministre sait mieux que personne que la position diplomatique et militaire n'est pas bonne ; l'empereur est au fond de l'Autriche , les Russes arrivent en ligne et peuvent lutter contre nos meilleures troupes; ils ont fait leur jonction avec les Autrichiens ; on ne peut plus douter que la Prusse n'ait fait un traité d'adhésion, des copies en ont été envoyées par M. de -Laforest au quartier général; 31. de lïaugwitz va partir pour Vienne, afin de porter Y ultimatum des deux cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg ; il est donc important de manœuvrer avec des précautions -extrêmes. Pour Napoléon , l'occupation de Vienne n'est qu'un point de gloriole ; il recommande à Murât de faire moins de parade, et de s'emparer par ruse ou par force d'un pont sur le Danube , afin d'assurer la poursuite des Russes !.
troupe* d'une extrémité à l'autre, et elle gémit sous le poids de la guerre ; ces soldats sont en grande partie entretenus par les États conquis. Plus de 100,000 prisonniers de guerre remplissent le vide que le départ des conscrits a laissé dans l'intérieur de la France : elle voit avec peine que l'Autriche se met elle-même hors d'état pour un demi-siècle de pouvoir lutter avec elle, ou d'influer avec autant de poids qu'autrefois dans les affaires politiques de l'Europe. On se trompe si l'on croit que i'urmée Française doit s'affaiblir à mesure qu'elle se porte en avant ; un empire comme la France, qui compte 34,000,000 d'habitants, peut, sans compter ses nombreux alliés, faire marcher de nouvelles armées aussi nombreuses que celles qui sont déjà avancées. »
1 Le major-général Berthier écrivait la lettre suivante au maréchal Murât : c< La grande affaire dans le moment actuel est de passer le Danube afin de déloger les Russes de Krems en se jetant sur leurs derrières. L'ennemi coupera probablement le pont de Vienne : i cependant il y avait possibilité de l'avoir en entier, il faut lâcher de s'en emparer. Cette considération seule peut forcer l'empereur à entrer dans Vienne; et dans ce cas vous y ferez entrer une partie de voire cavalerie et les grenadiers seulement. Il faut que vous connaissiez la force des troupes bourgeoises
Pour exécuter les ordres de l'empereur , les généraux Lanusse et Bertrand cherchèrent à s'emparer du pont de Vienne; on fit courir le bruit que la paix était signée, et un armistice conclu ; les troupes françaises se mêlèrent à la bourgeoisie avec une expression de joie; les bons Allemands , francs et sans malice , se livraient à toute la distraction de cette belle journée; pendant ce temps, une compagnie de voltigeurs et des hussards français s'approchaient du pont qu'un officier autrichien axait ordre de faire sauter; on agite des mouchoirs blancs ! la paix est signée : « Pourquoi détruire un beau monument? » Les Français paraissent sans armes; l'officier autrichien, sans défiance , admet la paix comme un fait accompli , il laisse s'avancer Lanusse et Bertrand auprès de lui ; le maréchal Lannes et le général Belliard s'unissent au groupe pour confirmer cette bonne nouvelle ; ils marchaient sur le pont comme si la guerre était terminée , s'occupant de causeries indiîférentes. « Pourquoi , s'écria le
qui sont armées à Vienne. L'empereur imagine que vous avez fait placer quelque» pièces de canon pour intercepter le passage sur le Danube entre Krems et Vienne. Il doit y avoir des partis de cavalerie sur la rive droit? du fleuve ; vous n'en parlez pas à l'empereur. Sa majesté trouve nécessaire de savoir à quoi s'en tenir, afin que s'il avait été possible d'inîeicepter le Danube au-dessous de Vienne, on eût pu le faire. La division du général Suchet restera avec une partie de votre cavalerie sur la grande route de Vienne à Bukersdorff, à moins que vous ne soyez maître du pont sur le Danube, s'il n'a pas été brûlé; et dans ce cas cette division s'y porterait, afin de pouvoir passer le fleuve avec votre cavalerie et vos grenadiers, et se mettre le plus tôt possible en marebe pour tomber sur les communications des Russes. Je pens« que l'empereur restera toute la journée à Saint-Polten.
» Sa majesté vous recommande, prince, de lui rendre compte fréquemment.
» Quand vous serez à Vienne, tâchez d'avoir les meilleures cartes qui se trouvent des environs de Vienne et de la basse Autriche.
» Si M. le général comte de Giulay se présente, ou toute autre personne, pour parler à l'empereur, envoyez-le en toute bâte ici.
» La garde bourgeoise qui fait le service à Vienne doit avoir tout au plus cinq cents fusils.
» Il vous sera facile, une fois à Vienne, d'avoir des nouvelles sur l'arrivée des autres colonnes russes, ainsi que sur le projet des autres en se cantonnant à Krems.
» Vous aurez pour tourner les Russes et pour tomber sur leurs derrières votrf cavalerie, le corps du maréchal Lannes et celui du maréchal Davoust. Quant aux corps des maréchaux Bernadotte et Soult, ils ne peuvent être disponibles que lorsqu'on saura délinithement le parti qu'auront pris les Russes.
» Passé dix heures du matin vous pourrez donc entrer à Vienne ; tâchez d'y surprendre le pont du Danube, et, s'il est rompu, avisez à trouver les moyens les plu* prompts de passage : c'est la seule grande affaire dans ce moment. »
maréchal Larmes , tenez-vous encore vos canons braqués sur nous ? N'est-ce pas assez de sang et de combats ? Voulez-vous prolonger les malheurs de la patrie allemande ? » Les bons Autrichiens , croyant aux paroles du maréchal Lannes , mirent leurs armes en faisceaux , et par un mouvement rapide que la loyauté justifierait difficilement, le maréchal Lannes ordonna aux voltigeurs de se porter sur le pont et de l'enlever au pas de course. Quand l'officier autrichien s'aperçut de la supercherie , et qu'il voulut exécuter les ordres , faire mettre le feu aux poudres, le maréchal Lannes et le général Belliard le saisirent au collet , tandis que les troupes débouchaient sur le pont et s'emparaient ainsi d'une position importante pour agir contre l'armée russe, la seule véritablement redoutable , et empêcher sa jonction avec l'archiduc Charles l.
1 Le récit du général Rapp sur cette surprise <lu pont du Danube est plein de naïveté :
« On défendit aux troupes échelonnées sur la route de faire aucune démonstration capable de donner l'éveil, ou ne permit à personne d'entrer à Vienne. Quanu tout fut bien vu, bien examiné, Murât prit possession de cette capitale, et chargea Lanusse cl Bertrand de faire sans délai une reconnaissance sur le fleuve. Ces deux officiers étaient suivis du 10e hussards. Ils trouvèrent aux portes du faubourg un poste de cavalerieautrichienne. On ne se batttait plus depuis trois jours; il y avait une aspèee de suspension d'armes. Ils abordent le commandant, lient conversation avec lui, s'attachent à ses pas, ne l'abandonnent plus. Arrivés sur les bords du fleuve, ils s'obstinent encore à le suivre malgré lui; l'Autrichien s'emporte, les Français demandent à communiquer avec le général qui commande les troupes stationnées sur la rive gauche : il y consent, mais il ne souffre pas que nos hussards les accompagnent ; le 10e est obligé de prendre position. Cependant nos troupes arrivaient • ondnites par les maréchaux Murât et Lannes. Le pont était encore intact, mais les conducteurs étaient établis, les canonniers tenaient leurs mèches : ie moindre signe qui eût décelé le projet de passer de force eût fait avorter l'entreprise. 11 fallait jouer de ruse ; la bonhomie des Autrichiens s'y prêtait. Les deux maréchaux mirent pied à terre; la colonne fit halte, il n'y eut qu'un petit détachement qui se porta sur le pont et s'y établit. Le général Belliard s'avança en se promenant les mains derrière le dos avec deux officiers d'élat-major. Lannes le joignit avec d'autres ; ils allaient, venaient, causaient, et arrivèrent ainsi jusqu'au milieu des Autrichiens. L'officier du poste ne voulait pas d'abord les recevoir, mais il finit par céder, et la conversation s'établit. On lui répéta les propos qu'avait déjà tenus le général Bertrand, que les négociations avançaient, que la guerre était finie, qu'on ne se battrait. ;u on ne se déchirerait plus. « Pourquoi, lui dit le maréchal, tenez-vous encore vos canons braqués sur nous ? N'est-ce pas assez de sang, de combats ? Voulez-vous nous attaquer, prolonger des malheurs qui vous pèsent plus qu'à nous? Allons, plus de provocations : tournez vos pièces. » Moitié subjugué, moitié convaincu, le commandant obéit. L'artillerie fut dirigée sur les troupes autrichiennes, et les armes mises en faisceaux. Pendant ces pourparlers le peloton d'avant-garde avançait len-
um i ba.\<j\is a iwng, 215
Quand cette opération eut été accomplie hardiment , Napoléon fit son entrée à Vienne; elle fut sans faste, car il ne considérait jusqu'alors cette capitale que comme une position pour suivre des opérations plus importantes. Le général Sébastiani en signa la capitulation : le corps du maréchal Murât tout entier occupa Vienne ; sa brillante cavalerie défila daus les vastes et beaux faubourgs. Napoléon voulut faire impression sur les habitants ; comme les empereurs d'Autriche, il occupa le palais de Schœnbrunn, avec ses jardins, ses parcs où bondissent le cerf et le daim en pleine liberté. II y signa ses décrets ; c'était sa joie et son orgueil. Lorsque les souverains se refusaient à reconnaître son titre impérial, il devait y avoir une satisfaction intime à se placer dans leurs propres palais, au sein de leur capitale. De là, cette multitude d'affaires terminées par Napoléon dans les métropoles ennemies ; il voulait laisser trace de son passage m conquérant.
tement, mais enfin il avançait, masquant des sapeurs, des canonniers, qui jetaient dans le fleuve les matières combustibles, répandaient de l'eau sur les poudres et «•mpaiei't les conducteur?. L'Autrichien, trop peu familier avec notre langue pour shutéresser beaucoup à la conversation, s'aperçut que la troupe stagnait du terrain, et s'efforçait de faire comprendre que cela ne devait pas être, qu'il ne le souffrirait pas. Le maréchal Lannes, le général Belliard, tâchèrent de le rassuser, ils lui dirent que le froid était vif, que nos soldats marquaient le pas, qu'ils cherchaient a, s échauffer en se donnant du mouvement. M.iis la colonne approchait toujours, ejle était déjà aux trois quarts du pont ; il perdit patience et commanda le feu. Toute. la troupe courut aux armes, les artilleurs apprêtaient leurs pièces, la position était terrible : un peu moins de présence d'esprit, le pont était en l'air, nos soldats dans les flots, et la campagne compromise. Mais l'Autrichien avait affaire à des hommes <]ui n'étaient pas faciles à déconcerter. Le maréchal Lannes le saisit d'un côté, le général Belliard de l'autre; ils ie secouent, le menacent, crient, empêchent qu'on M l'entende. Arrive sur ces entrefaites le prince d'Auersberg, accompagné du géii-ral Bertrand. Un officier court rendre compte au maréchal Murât de l'état des choses, transmet à la troupe, en passant, l'ordre d'allonger le pas et d'arriver. Le maréchal s'avance au-devant du prince, se plaint du chef de poste, demande qu'il soft remplacé, puni, éloigné d'une arrière-garde où il peut troubler les négociations. Auersberg donne dans le piège. II discute, approuve, contredit, se perd dans une • aiversation inutile. Nos troupes mettentle temps à profit; elle? arri\cnt, débouchent, et le pont est emporté. Des reconnaissances sont aussitôt dirigées dans tous les sens, et le général Belliard porte nos colonnes sur la route de Slockcrau, où elles prennent position. Aucrsberg, confus de sa loquacité intempestive, se rend auprès de Murât, qui, après un court entretien, l'adresse à Napoléon et passe aussi le îïeuve. Le piquet autrichien veillait toujours à la garde du pont. Nous bivaquions pèleiii'de. Les troupes étaient confondues à Stockcrau comme sur les bords du fleuve. Napoléon trouva ce mélange inutile. Il envoya les hulans à Vienne, où ils furent désarmés. » (Mémoires du général Rapp.)
L'empereur ne cessait de parler de la paix avec l'Autriche, thèmobligé de toutes ses causeries, et de ses réponses à la bourgeoisie el auv notables ; il avait sa pensée fixe, qui consistait à faire un traité séparé avec François II pour isoler les Russes et les vaincre plus aisément. A Schœnbrunn Napoléon tenait sa cour plénière, recevant les grands d'Autriche, les magnats de Hongrie, les généraux, les chefs du commerce, et à tous il parlait de son désir pressant de faire la paix, et des désordres commis par les Russes. « Il n'en voulait pas à l'empereur François lî, si paternel pour ses bons sujets; ce n'était pas la France qui avait commencé la guerre; que voulait-il en ee moment? Délivrer l'Autriche de la présence des Russes; les paysans, la bourgeoisie avaient vu les excès de ces barbares, à côté de la discipline sévère des Français ; tout le monde appelait la paix ; et pourquoi ne la ferait-on pas ? » Napoléon savait bien à qui ces paroles s'adressaient : la bourgeoisie de Vienne succombait sous le poids des sacrifices ; dévouée à son empereur, elle appelait néanmoins le terme à ses maux. Napoléon se montrait doux et indulgent pour elle; le moindre manquement d'un officier ou d'un soldat était puni avec la plus haute sévérité. Un sous-officier de la ligne fut solennellement condamné à mort et exécuté pour s'être permis un acte de violence ; le jugement, traduit en allemand, fut affiché dans toute la cité comme un exemple. Napoléon travaillait l'esprit public à Vienne comme a Paris ; les bulletins de la grande armée, les moindres combats étaient publiés avec la plus grande solennité sur les places et dans les églises. L'empereur ne faisait pas un pas qu'aussitôt il ne fût annoncé; il recevait les généraux autrichiens avec une bienveillance marquée. La garde impériale seule occupa Vienne; M. de Talleyrand y fut mandé comme le négociateur actif pour amener un traité de paix U bonne fin ; les théâtres ne cessèrent de jouer ; les belles boutiques où les verres de Bohême brillent de mille couleurs furent ouvertes. Napoléon se montrait partout avec une bienveillance marquée, il répétait sans cesse : « La paix, je la désire autant que vous, je ne refuse pas une entrevue avec votre empereur. » Le général G inlay était l'intermédiaire choisi pour porter ces paroles auprès du prince Jean de Lichtenstein ; le chef du parti français dans l'armée de François II. alors en retraite sur les réserves russes de la Moravie '.
1 Voyez le petit livre Die ïranzosen in Wien (Leipzig, 1806).
LEJ FitA:\ÇAIS A VlENiNE. 217
M. de Talleyrand, à Vienne, dressait des plans de négociation où les intérêts de l'Autriche trouvaient un agrandissement considérable; étaient-ils réels ou de simples leurres? Sa pensée était toujours d'amener une permanence de rivalité entre les deux cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg par la cession de la Moldavie et de la Valachie à l'Autriche. Napoléon ne partageait pas les opinions de M. de Talleyrand; il avait tendance pour la Russie; le ministre posait en principe : 1° l'agrandissement de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade, pour en former une barrière contre l'Autriche; 2° l'accroissement de la Saxe contre la Prusse ; 3° la compensation au profit de l'Autriche par la Moldavie, la Valachie et la Bosnie détachées de l'empire ottoman ; 4° la compensation à la Prusse par le Hanovre et la Poméranie, afin de la rendre hostile à l'Angleterre et à la Suède. C'était un remaniement de l'Europe qui permettait d'attendre la paix maritime. Les idées de Napoléon étaient moins pondérées et plus conquérantes : tôt ou tard l'Allemagne lui paraissait une proie sous son protectorat ; il n'admettait pas la possibilité d'un système indépendant à Vienne ; toute l'Allemagne devait entrer sous sa propre suzeraineté; agrandir l'Autriche, c'était préparer les moyens d'une rivalité vieille comme l'histoire ; l'empereur François II serait réduit, comme le roi de Prusse, à la vassalité. M. de Talleyrand faisait de la diplomatie simple à la manière de l'ancienne école, Napoléon, lui, faisait de la conquête en grand, et ses vastes pensées se portaient déjà sur un partage entre deux immenses empires d'Occident et d'Orient, divisés entre lui et le czar de Russie, comme ils le furent entre Charlemagne et les successeurs de Constantin.
Vivement préoccupé de la Prusse, M. de Talleyrand savait que le comte de Haugwitz approchait de Vienne, voyageant avec lenteur par les ordres de sa cour ; la Prusse voulait attendre, pour se déclarer contre la France, des nouvelles de la Moravie : M. de Laforest s'était procuré la copie des instructions de M. de Haugwitz, et il les avait envoyées à l'empereur, qui n'ignorait rien ainsi de ce qui se passait à Berlin ; M. de Haugvv itz portait l'ultimatum signé par le roi de Prusse et les empereurs de Russie et d'Autriche; M. de Hardenberg lui avait spécialement recommandé d'attendre et de patienter ; le délai fatal n'étant que le 15 décembre, on ne devait signifier {'ultimatum que vers la fin de novembre. Dans ses dépêches, M. de Talleyrand se plaint avec inquiétude des retards de M. de Haugwitz qui n'arrive
pas *; il cherche à le pénétrer. La Prusse craint de prendre un parti décidé, elle ne veut pas s'engager dans une guerre avant que l'expérience lui ait fait connaître si la fortune ne sera pas favorable à Napoléon. Cette situation inquiète 31. de Talleyrand; il sent la fausse position de l'empereur et l'engage à prendre un parti ; il faut un traité ou la victoire.
Napoléon s'est lui-même décidé pour une grande bataille et une bataille à succès; il n'hésite plus. Après un court séjour à Schœubrunn, il laisse à Vienne 31. de Talleyrand et sa légation traiter les affaires diplomatiques ; comme il a besoin de toutes ses troupes , Vienne est à peine occupée par un corps, faible détachement de cavalerie ; son dessein est de frapper un coup décisif sur la rive droite du Danube. Le maréchal Lannes, maître du pont par surprise, ouvre à l'armée toute la Moravie ; cette armée se déploie magnifique à la face des troupes autrichiennes et russes, cherchant l'ennemi qui opère sa jonction avec ses renforts. Alexandre a quitté Berlin pour rejoindre François II et commencer la campagne ; une nouvelle impulsion est donnée ; il faut vaincre. L'empereur doit secouer vivement l'opinion publique, car les nouvelles de Paris ne sont pas bonnes : les partis s'agitent , les inquiétudes se répandent , et , si Napoléon ne donne pas un coup d'éclat, la force morale de l'empire échappe de ses mains.
Ainsi le dit la correspondance de Fouché.
Lettre de M. Talleyrand à M. dllauterive.
« M. de Haugwitz n'arrive pas. Peut-être ce délai fait partie de sa mission : t une manière très-commode de s'expliquer que de se réserver de prendre son texte dans les circonstances du moment... M. de Stadion et M. de Gentz ont des pouvoirs et vont se rendre à Vienne. J'ai des pouvoirs : il est temps que les choses s'arrangent. Cette nouvelle ne doit pas voir des relations; vous l'apprenez plu,tôt que vous ne la dites. » (Vienne, 27 novembre 180o.)
Enfin M. de Haugwitz arriva.
« Vienne, 30 novembre 1805.
» S. exe. M. le comte de Haugwitz, ministre d'État et du cabinet prussien, est arrivé hier à six heures du soir en cette ville.
» Le comte de Stadion et le feld-maréchal lieutenant comte de Giulay sont arrivés ici avant-hier, et se sont adressés à S. E. M. de Talleyrand, relativement a la mission dont ils sont chargés par S. M. l'empereur d'Autriche.
» M. de Harnier , conseiller de légation prussienne, et résidant à Munich, qui avait devancé à Vienne 31. le ministre d'État comte de Haugwitz, est parti pour te quartier général de l'armée française, a Briinn. »