MARCHE EN MORAVIE. — BATAILLE D ALSTERLITZ
Position difficile de Napoléon. — Nécessité de vaincre. — Retraite mesurée des ru?scs. Le prince Bggration. — Le défilé d'Hollabriinn. — Jonction avec les Auirichiens. — Les deux empereurs. — Négociations autrichiennes. — Napoléon a Druon. — L'armée française. — L'armée alliée. — Mouvement rétrograde des Pfàtfçàisti — Choix du champ de bataille. — Le général Savary et Alexandre. — Sa mission. — Esprit de l'année russe. — Choix du terrain d'Austerlitz par Napoléon. — Seconde mission du général Savary. —Le prince Dolgorouski dans le camp des Français. — La veille d'Austerlitz. — Nuit de méditation et d'inquiétude. — Plan d'attaque des Russes. — Plan de Napoléon. — Les coloimrvs'ébranlent. — Grandes manœuvres. — Les maréchaux Soult, Bcrnadotte, Davoust , Lannes. — La cavalerie de la garde. — Bes^-ièrcs. — Rapp. — La victoire. — Joie des camps.
15 novembre au 2 décembre 1005.
Napoléon avait donc besoin de la victoire ; la situation des armées françaises à Vienne, en Bohême ou dans les États héréditaires, était plus éclatante que solide ; l'orgueil national pouvait être flatté de voir les aigles glorieuses de l'empereur planer sur Schœnbrùnn, au somme! du vieux clocher de Saint-Étienne ; mais les généraux sérieux qui étudiaient les positions militaires ne se dissimulaient pas tout ce qu'avait d'aventuré une position sans appui, à 250 lieues des frontières. Des cris de paix se faisaient entendre dans quelques âmes timides; Napoléon seul savait qu'il ne pouvait obtenir un résultat pacifique qu'en déployant toutes les ressources de son génie dans une ■vigoureuse marche en avant. Son plan de campagne était tracé avec hardiesse; les yeux fixés sur Paris, il devait accomplir de grandes choses avant de revoir sa capitale ; il fallait rattacher l'opinion publique à son char.
Dès que l'armée eut passé le Danube en s'emparant par surprise du pont de Vienne, elle se trouva pour ainsi dire face à face des Russes, et l'on voit ici Napoléon manœuvrer avec une certaine résene
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dans ses conceptions; il a conservé des soldats moscovites une plus haute idée que des Autrichiens; l'empereur n'a pus l'expérience encore du mode de guerre qu'il faut suivre contre eux; ce qu'il sait de la tactique des Russes , il le doit aux profondes lectures des campagnes de Frédéric et des relations qu'il s'est fait communiquer sur leurs guerres contre les Ottomans. L'armée est au delà du Danube ; Murât marche toujours en avant, comme un a\entureux chevalier qui ne craint ni les périls ni les hasards de la guerre, parce qu'il lui faut une couronne; Murât compromet plus d'un mouvement ; il signe des armistices, il court après les Russes, troupes fermes et décidées, et bientôt il se trouve en présence d'une arrière-garde , sous le prince Bagration, retranché à Hollabrùnn.
Le prince Bagration, intrépide général, sortait de ces vieux princes de Géorgie, récemment soumis par les Russes l ; il avait passé à travers tous les grades, depuis celui de sergent des gardes jusqu'au titre de général-major; il conduisait alors G, 000 Russes, troupe d'élite formant l'arrière-garde de l'armée alliée et protégeant la retraite. Les voilà cernés dans le défilé d'Hollabrùnn par les trois corps des maréchaux Murât, Lannes et Soult : 6,000 hommes en face de 22,000. La nuit étendait son voile le plus épais, et le maréchal Soult, toujours habile dans ses manœuvres, voulut attendre jusqu'au lendemain pour opérer un mouvement contre l'ennemi ; il eût été facile de tourner les Russes sans exposer les divers corps de l'armée à une de ces trouées violentes qui sauvent les braves troupes de la honte de mettre bas les armes. Le maréchal Soult savait l'énergie des Russes dans leurs retranchements, il les avait éprouvés en Suisse ; une attaque •le nuit était dangereuse, on y sacriCerait beaucoup de monde. Marat, le fougueux capitaine, n'écouta pas ces sages conseils; il veut qu'on
! Le prince Pierre Bagration était né en 1765. Descendant des princes de Géorgie, î! entra au service de Russie comme simple sergent le 21 février 1782, lorsque sa patrie fut définitivement soumise par les armes de Catherine II. En 1788, il était colonel: en 1794 il passa à l'armée de Pologne, où il se signala par sa bravoure, notamment le 24 octobre , à l'assaut de Prague. En 1799, le prince Bagration accompagna le général Suw arow dans son expédition d'Italie. Pendant tout le temps que dura cette campagne, il déploya une activité, une bravoure et une intelligence remarquables, qui faisaient dire à Suwarow qu'il était son bras droit. Blessé pour la seconde l'ois au combat de Nafalse, il retourna en Russie, et partagea la disgrâce de Suwarow. A l'avéncmcnt d'Alexandre, le prince Bagration recouvra bientôt toute la faveur el tous les avantages dont il avait joui longtemps.
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aille droit à l'ennemi : l'attaque se lit donc de face par les grenadiers d'Oudinot, tandis que la division Legrand cherchait à tourner le prince Bagratiou par les hauteurs. Jamais marche en avant ne fut plus impétueuse, jamais défense plus froide et plus intrépide. La longue résistance du prince Bagration permit à l'armée russe, à la lueur d'un village incendié, de se déployer régulièrement en retraite : le général Oudinot fut blessé, à la tète de ses grenadiers. Napoléon blâma Murât de cette affaire de nuit, très-irréfléchie, qui avait coûté beaucoup de monde sans résultat décisif; un ordre de poursuivre l'ennemi fut donné sur toute la ligne ; Napoléon voulait empêcher la jonction des armées russes, et les couper de leurs renforts. C'était le but de la campagne en Moravie. La pensée de l'empereur était de livrer bataille avant l'arrivée des réserves.
Le temps d'hiver prêtait peu à la promptitude des mouvements ; les Russes précipitaient leur retraite sur Brùnn , à travers ces plaines coupées ça et là de ravins et de monticules, de lacs et de marais, qui marquent la route de Vienne à Olmiïtz. Le maréchal Kutusoff s'était porté au-devant des colonnes russes que commandait le généra! Buxhowden, alin de décider la Prusse à se mettre immédiatement en ligne. Les corps autrichiens en Bohème avaient fait déjà leur jonction sous le prince Jean de Lichtenstein et l'archiduc Ferdinand. La ( oopération des alliés pour se masser en ligne avait complètement réussi. Ainsi à ce moment, en Moravie, l'armée ennemie présentait une force imposante décent quatre bataillons au complet de 500 hommes, et cent cinquante-neuf escadrons formant 18 à 20,000 hommes bien montés , sans comprendre les plucks de Cosaques éclairant la marche de l'armée. Les Cosaques paraissaient pour la première fois en présence de Napoléon ; il ne les connaissait pas, lui qui, par une fatalité de la destinée, les vit plus tard accourir des bords glacés du Volga jusque dans les plaines de Champagne.
Les Russes arrivaient fatigués après avoir parcouru plus de quatre cents lieues à marche forcée ; les Autrichiens n'avaient aucune troupe d'élite dans cette armée de Bohème, presque tous leurs bataillons se composaient de recrues, car leurs vieilles troupes étaient restées sous le prince Charles, qui opérait son mouvement par Gratz. L'armée russe, sur le champ de bataille, comptait des généraux de distinction ; comme intrépidité d'avant-garde, on remarquait le prince Bagratioi:, dont j'ai parlé déjà. Buxhowden ne manquait pas de mérite : fils d'un
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fermier delà couronne, il s'était élevé au grade de général-major ; profondément nourri de la lactique de Frédéric le Grand !, il avait jusqu'ici opéré dans l'idée d'une jonction de son corps avec l'armée prussienne. Le comte de Langeron, d'origine française, représentait la >ieille cour de Louis XV * ; on comptait d'autres émigrés parmi les colonels naturalisés au service de Russie ; le grand-duc Constantin, jeune prince aux traits tartarcs fortement prononcés, avait reçu le commandement de la garde , et son intrépidité justifiait cette confiance. Autour de l'empereur Alexandre se groupaient des généraux remarquables déjà dans la guerre contre les Ottomans , Doctorow ,. Saken, Liewen, le jeune aide de camp Dolgorouski, favori intime du czar. Kutusoff commandait en chef, avec sa longue expérience des idées et des tactiques militaires ; il avait opéré sa retraite avec beaucoup d'ordre sans perdre un seul de ses régiments ; il développait aussi son système de guerre qui consistait à se replier sans cesse sur les renforts3. Le général Bennigsen n'avait point fait sa jonction, il devait
1 Frédéric-Guillaume, comte de Buxkowden, était né en 1750, dans l'île de Moën, à Magnusthal, où son père avait affermé un domaine de la couronne. Il fut élevé au oorps de cadets gentilshommes à Saint-Pétersbourg. En 1783, il était colonel, et six ans après général-major. En récompense de ses services l'impératrice lui fit présent de la propriété de Magnusthal, dont son père avait été longtemps le fermier. Employé ensuite dans la guerre de Pologne sous Suwarow, il s'y distingua par sa grande bravoure et peut-être encore davantage par l'humanité qu'il déploya en faveur des malheureux habitants ; il adoucit leurs maux autant que cela fut en son pouvoir lorsqu'il devint commandant de Varsovie et de toute la contrée. Ce fut peu de temps après que Paul Ier le nomma gouverneur de Saint-Pétersbourg. Bientôt disgracié, il fut oblige de se réfugier en Allemagne: et ne revint en Russie qu'après la mort de Paul. Le nouvel empereur lui donna l'inspection des troupes en Livonie, en Esthonie et en Courtaude, avec le titre de gouverneur, et il résida en celte qualité plusieurs années dans la place de Riga. Lorsque l'armée russe se mit en marche contre la Franeo en 1805, Buxhowden conduisit les troupes de son inspection.
2 Deux Saint-Priest servaient aussi dans l'armée russe et assistèrent à la bataille d'Austcrlitz. Le comte Emmanuel de Saint-Priest avait été nommé colonel du régiment Semonieski, puis colonel des chasseurs de la garde russe.
s Michel Kutusoff, de Smolensk, était né en 1745. Élevé à Strasbourg, il commença sa carrière militaire à seize ans en qualité de caporal d'artillerie, fut fait officier peu de temps après, et à dix-sept ans était lieutenant dans le régiment commande par Suwarow. Le prince de Holstein-Beck le choisit, en 1762, pour son aide de camp, <•: le 21 août de la même année il obtint le grade de capitaine. En 1764, il porta les armes en Lithuanie, fil cinq ermpagne* contre les Polonais, et passa, en 177(1, à l'armée de Romanzoflf contre les Turcs : à la fin de cette année il fut nommé major. Au mois d'octobre 1771, il prit p;irt à la bataille des Postes, où 40,000 Russes furent taillés en pièces, et il fut fait lieutenant colonel. Pendant les
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amener la réserve. Aussi intrépide que liagration, c'était ce général au poignet de fer qui en avait fini dans une nuit avec la vie de Paul Ier. L'armée autrichienne se divisait en deux grands corps d'infanterie et de cavalerie sous le commandement nominal de l'empereur Traneois II ; la cavalerie était aux ordres du prince Jean de Lichtenstein , compromis à Ulm , et tout dévoué au système français ; il se battait malgré lui contre Napoléon. Le prince de Lichtenstein, plein de préventions contre les Russes , bon général de cavalerie, ignorait presque entièrement les manœuvres d'infanterie, et ce mélange des deux drapeaux lui répugnait. Les généraux Kollowrath et Kicnmayer étaient des officiers de distinction ; mais il y avait entre l'armée russe et autrichienne une telle différence d'opinions, un sentiment si profond de jalousie, qu'on ne pouvait pas compter sur une coopération enthousiaste et complète de part et d'autre dans une cause commune ; l'armée autrichienne ferait son devoir , rien au delà ; le prince Jean de
affilées 1772 et 1773, il servit en Crimée et fut blessé en s'empafant d'un fort près d'Isoume; l'impératrice Catherine II le nomma colonel le 27 juin 1782; Le 28 juillet ite l'année suivante, il fut fait brigadier, en 1784 géneral-major, et quitta la fournée pour aller combattre les Turcs. Depuis le 28 août 1787 jusqu'au mois de juillet 1788. il commanda un corps séparé, chargé de couvrir la frontière, pour empêcher l'ennemi de passer le Bog, puis rejoignit l'armée commandée par Potemkin qui assiégeait Or/akoff. Le 28 août, l'ennemi ayant fait une sortie sur le corps de Kulusoff, il i i a avec beaucoup de fermeté, mais il fut dangereusement blessé, une balle lui fraxersa la tète. A peine rétabli, il vint rejoindre le prince Potemkin, qui lui confia m «orps chargé de couvrir les frontières de la Turquie et celles de la Pologne. En 1790, il reçut ordre de réunir ses troupes à l'armée de Suwurovv, qui assiégeait îïinailow, et vint prendre le commandement de la sixième colonne. Fait lieutcnan; général en 1791, Kutusoff fut chargé décommander les troupes qui étaient entre le Prtiià, le Dniester et le Danube. Après la bataille de Matchine qui termina la guerre, il Obtint le commandement de l'Ukraine, qu'il quitta bientôt pour se rendre à Con- ^tantinople, où il remplit les fonctions d'ambassadeur depuis le 4 juin 1793 jusqu'au 24 mai 1794. A son retour, l'impératrice lui donna le commandement de la Finlande. et il fut nommé directeur du premier corps des cadets. En 1796 il fut chargé d'ac- 'Oflipagner le roi de Suède, qui était venu à Saint-Pétersbourg, et il le reconduisii jusqu'à Lovisa. Après la mort de Catherine II, il jouit de la même faveur auprès de Paul 1er, qui le chargea d'une mission à Berlin, pour décider le cabinet en faveur de son système : 1 empereur, à son retour, lui donna le commandement des troupes de Finlande. Le général Ilermann, qui commandait un corps russe en Hollande, ayant essuyé un échec, fut destitué, et Kutusolf désigné pour le remplacer. En arrivant à Hambourg il apprit que la paix était conclue. A Saint-Pétersbourg, il fut chargé pour la seconde fois d'aller à la rencontre du roi de Suède et de l'accompagner jusqu'à l'au'iicnicnt d'Alexandre; alors il obtint le gouvernement militaire de Saint- Peiei.-houig; lorsque la coalition de 1805 éclata, il eut le commandement eu chef «Je l'armée russe.
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Lichtenstein conduisait bravement ses troupes, mais on remarquait une sorte de démoralisation dans l'armée autrichienne, composée de recrues et de levées en masse. Des bruits de paix circulaient, la tactique de Napoléon continuait à séparer l'intérêt des deux empires comme des deux armées, et cela contribuait à rendre leurs mouvements timides etincertains. L'armée russe, pleine d'énergie, d'enthousiasme, se promettait la victoire parce qu'elle avait confiance en elle-même ; die traînait pour ainsi dire les Autrichiens après elle ; les Allemands ne se battaient plus que pour tenir leurs promesses ; il fallait pour constater l'union des causes communes la présence des empereurs ; se pressant la main avec une tendresse affectée , ils passaient des revues brillantes, et les étendards unis les saluaient au milieu des hourras. On cherchait à s'habituer ainsi à cette alliance antipathique aux deux nationalités allemande et slave; l'inimitié était vieille et d'autant plus violente qu'elle était chez les Russes un sentiment rustre et primitif que la civilisation n'avait pas affaibli. L'archiduc Ferdinand et le grand-duc Constantin, imitant l'exemple des empereurs, vivaient intimement. Ainsi dans les princes était l'alliance, dans l'armée et les peuples la vieille haine bouillonnante.
Cependant Napoléon, manœuvrant avec sa supériorité habituelle, marcha droit à Brùnn, ville fortifiée, qui se rendit sans résistance. Brùnn devint dès lors le point central des opérations de la grande armée. L'empereur avait appris la réunion des armées autrichienne et russe fortifiées de la garde sous le général Buxhovvden. Cet événement le rendit circonspect. Une bataille décisive devenait inévitable, l'esprit de l'armée russe était exalté; il fallait se préparer à tout événement, suivre l'ennemi, ne pas lui donner un moment de repo*, car la position devenait de plus en plus difficile. L'archiduc Charles arrivait par Klagenfurt, Gratz et Presbourg avec 80,000 hommes de vieilles et bonnes troupes ; Bennigsen conduisait 50,000 Russes de réserve ; les Prussiens et les Suédois, les Hanovriens et les Anglais menaçaient le nord de l'Allemagne par une terrible diversion , et Napoléon était engagé au fond de la Moravie. Une bataille décisive devait en finir vigoureusement avec les dangers d'une position devenue chaque jour plus menaçante ; si elle était gagnée , Napoléon avait l'assurance que les Autrichiens traiteraient de la paix.
Dans plusieurs rencontres, les Français s'étaient essayés contre les Russes; eux, soldats si fermes, avaient trouvé de dignes adversairci.
Après le combat d'Hollabrùnn, ces chocs de corps à corps, de ivgiments à régiments, se renouvelèrent ; on vit un engagement entre la cavalerie de la garde, les cuirassiers, et les Cosaques. Pour la première fois on en venait aux mains, sous l'aigle de Napoléon, avec ces troupes irrégulières qui voltigeaient autour de l'armée; la cavalerie française n'étaient point habituée à ces charges tumultueuses et presque sauvages, à ces coups de lance meurtriers, souvenir des mameluks dans le désert sous les pyramides. La mêlée fut chaude, les bulletins avouent des pertes égales , presque tous les colonels français furent blessés, et parmi euv Durosnel, un des intrépides de la grande armée; on s'essayait ainsi contre les Russes *. Ces troupes s'engageaient bien et résistaient encore mieux.
Napoléon, préoccupé de graves pensées, inquiet de sa position , désirait la paix, pourvu qu'il pût préserver sa force morale à Paris; le comte deStadion venait d'arriver au quartier de Napoléon, accompagné du général Kollowrath , porteur, au nom de François II , de paroles pacifiques. L'empereur saisit cette circonstance pour suivre sa politique de séparation et de division entre les Russes et les Autrichiens ; en insistant pour une paix séparée, il espérait partager la coalition et la briser partiellement; là se trouvait son habileté *. Il venait d'apprendre l'arrivée du comte de Haugwitz à Vienne ; lediplo-
1 II faut surtout lire et comparer les rapports intimes des deux camps ; les bulletins sont mensongers ou exagérés; quant à la stupide compilation des Victoires et Conquêtes, il ne faut pas en parler *.
; L'empereur François II explique pourquoi ces pourparlers n'avaient rien fini.
« Il a été publié le 13 novembre à Briinn, en Moravie, une proclamation de l'empereur d'Autriche, relative aux ouvertures qu'il a laites pour la conclusion d'une suspension d'armes de quelques semaines. « L'empereur Napoléon (est-il dit dans cette pièce) demandait que les troupes alliées retournassent dans leur patrie ; que l'insurrection hongroise fui congédiée ; que le duché de Venise et le Tyrol fussent
* Ces lijjno* nous semblent hyperboliques. — M. Capefigue tranche cette question arec sa légère-.' habitue 'e et de\ient inconséquent avec lui-même. Selon lui, le Moniteur français est faux , le Bulletin des Lois est fui, une simple plaisanterie 'voir son récit du 18 brumaire : les bulletins de la grande armée, de glohimsfs kyyrut es destinées à éblouir les peuples, mais sans ombre de léritr ; les / ictuires et Conquêtes de STOPIOE8 conrinnons ; les Mémoires du duc de llovigo, l'expression d'un homme flétri par l'espionnage militaire Taulcur te répèle soir.ent), etc. — Nous ne continuei ns pas la liste des épithètes dont l'auteur gratifie, avec celte assurance qui lui est parliculiete, !• s ouvrages jusqu'ici considérés comme dignes de foi— Mais quand un écrivain formule aussi : ilteuieiil son opinion sur que que document, ne serait il pas rationnel qu'il dédaignât de les citfr ? F-. ': plus forte raison, son titre d'historien par excellence, ne devrait-il pal l'empêcher de puiser à pleines mains dans ces mémea ouvrages, ignoble fumier selon loi ? Ainsi qu'on le verra ci-après, M. Ca; efigue copie cependant des pages entièr-s de ces mènes auteurs : nous avons indiqué U f'iir . ■ eu note, après avoir eollaliouné les passages sur l'ouvrage original, l'auteur avant oublié, involontairement sans doute, de donner celle petite satisfaction à ses lecteurs. (F. W.)
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mate prussien ne s'était pas pressé dans sa route; porteur d'instructions secrètes, il devait se déterminer d'après la nature et la marche des événements militaires. Napoléon ignorait-il que la Prusse était d'accord avec la Russie? Nul ne pouvait plus en douter; on avait signé à Berlin un traité de subsides avec l'Angleterre ; M. deLaforest en avait envoyé la copie , et quand M. de Haugwitz arriva , Napoléon , préoccupé d'une bataille et des combinaisons stratégiques qui devaient tout décider, le renvoya à M. de ïalleyrand pour les communications d'affaires, et écrivit au ministre, pour qu'il retînt M. de Haugwitz à Vienne. Son raisonnement était simple ; il disait : « Je sais la mission de M. de Haugwitz à double face ; la paix, ou la guerre , tout dépend de la bataille que je vais livrer. Si je suis vaincu , la Prusse se prononcera contre moi en exécutant le traité avec la Russie et l'Angleterre, cela va sans dire; si je suis vainqueur, eh bien! alors, nous verrons; la Prusse sera humblement à mes pieds et M. de Haugwitz ne parlera que des intentions pacifiques de sa cour. » C'est dans ce sens que Napoléon écrit à M. de Talleyrand qui alors avait établi sa cour plénière de diplomatie à Vienne ; ses dépèches portent : « Retenez M. de Haugwitz jusqu'à la bataille *. »
M. de Talleyrand se montrait le partisan le plus prononcé de la paix , depuis l'ouverture de la campagne ; il remuait dans sa tète les idées de transaction , traçant les plans et les bases d'un traité de paix incessamment remanié. Il était parvenu à dominer soit par ses bonnes
remis préalablement aux armées françaises. » — L'empereur d'Autriche n'a pas cru devoir accepter ces conditions. Il déclare : « Qu'il ne lui reste qu'à se confier aux ressources qu'il trouve dans le cœur, la force et la fidélité de ses sujets, dans les secours de ses alliés et amis, et de persévérer dans cette union intime, etc. »
1 Correspondance de M. de Talleyrand et de M. d'Hauterive.
« L'empereur a poursuivi les Russes sur la route de Briïnn. Il s'est arrêté en chemin par égard pour l'empereur d'Autriche qui était encore dans cette vilic. L'air de Vienne est très-sain, et je crois que je ne lui préfère pas celui de Paris. Je suis à Vienne depuis hier, apprenant dans ce moment encore des nouvelles des armes de l'empereur contre les Russes. Madame d'Hauterive sera Lien aise d'avoir un souvenir d'un mort qui aime beaucoup son mari. (Le bruit avait couru que M. de Talleyrand avait été tué par les Russes.) » ( De Vienne, 17 novembre 1805.)
« Je trouve que l'empereur va bien loin. Il est à près de quarante lieues de Vienne. Il me semble qu'il faudrait finir. M. de Haugwitz arrive ici sous peu de jours. C'est un très-bon voyage. Avec du temps, tout ira bien dans nos relations avec la Prusse, qui ne se fâche contre nous que parce qu'elle a peur d'un autre. Ce genre de fâcherie se termine par de gros mots, ce que j'ai toujours vu. Adieu. » (De Vienne, 20 novembre 1805.)
manières, soit par d'autres moyens secrets, toute l'aristocratie de Vienne , le ministre se déclarait l'ami de la maison d'Autriche et de »on influence en Europe ; il s'adressait à tous les hommes qui avaient quelque crédit sur François II, pour le déterminer à une paix prompte et solide. M. de Talleyrand se déclarait en faveur d'un agrandissement méridional et maritime de l'Autriche; son mot était toujours : « Délivrons-nous des barbares. » Et par les barbares il entendait les Russes dont la présence pesait au gouvernement autrichien ; la cour d'Autriche faisait la guerre avec le besoin de la paix , ce qui est, dans une campagne , la plus fausse position.
M. de Talleyrand démoralisait le sentiment national parmi la noblesse allemande. A.Vienne , d'après les ordres de Napoléon, il reçut aussi 31. de Haugwitz avec une grande bienveillance; l'envoyé prussien se tint dans une profonde réserve , ne se prononçant ni pour l'alliance française, ni pour la coalition, offrant toujours la médiation de son cabinet. M. de Haugwitz fut parfaitement traité, avec cette politesse exquise qui distinguait M. de Talleyrand ; le ministre de l'empereur se borna à lui dire : « Qu'avec son esprit éclairé , quelque fût le résultat d'une bataille , la Prusse ne devait pas se jeter dans une querelle capable de servir l'agrandissement démesuré de la Russie , qui elle seule , trop éloignée du théâtre, ne mettrait rien en jeu. La Prusse et l'Autriche , s'exposant à toutes les chances , devaient donc traiter séparément avec Napoléon, et laisser le cabinet de Saint- Pétersbourg , se sauver lui-même. Ce cabinet était toujours hardi , parce qu'il n'avait rien à perdre à la querelle engagée. » Dans sa correspondance avec les alfaires étrangères , M. de Talleyrand développe l'espoir qu'il a conçu d'une paix séparée avec l'Autriche; son système e«t toujours de l'agrandir , afin de la rendre hostile à la Russie par l'occupation et même la souveraineté de la Moldavie et de la Valachie.
Pendant que M. de Talleyrand cherchait à isoler la Russie , Napoléon, pour faire impression sur l'empereur Alexandre et l'entraîner à son propre système, désigna le général Savary , esprit poli et courtisan, pour une mission délicate et intime auprès du czar de toutes les Russies. La mission du général avait deux fins; la première était de porter une lettre autographe au czar * , conçue en termes fort dignes
1 Lettre de l'empereur Napoléon à l'empereur Alexandre.
« Du quartier général de Hriïnn, le 25 novembre 1805. » Sire, j'envoie mon aide de camp le général Savary près votre majesté, pour la
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et fort courtois et signée Napoléon; puis le général Savary , en traversant le bivac ennemi , devait voir l'ensemble de l'armée russe , pénétrer son esprit ' , surveiller ses projets d'une manière sûre : les habitudes du (général Savary le rendaient parfaitement propre à cette inves-
romplimenter sur son arrivée à son armée. Je le charge de lui exprimer toute mon estime pour elle et mon désir de trouver des occasions qui lui prouvent combien j'ambitionne son amitié. Qu'elle le reçoive avec celte bonté qui la distingue et me tienne comme un des hommes les plus désireux de lui être agréable ; sur ce, je prie Dieu qu'il tienne votre majesté en sa sainte et digne garde.
» Napoléon. »
1 Je donne ici le texte si curieux de la conversation du général Savary avec l'empereur Alexandre, tel que le rapporta l'empereur l'a donnée.
« J'arrivai auprès d'Alexandre...
» L'empereur prenant la lettre me dit : « Je suis sensible à la démarche de votre maître; c'est à regret que je suis armé contre lui, et je saisirai avec beaucoup de plaisir l'occasion de le lui témoigner. Depuis longtemps il est l'objet de mon admiration. »
« Puis changeant de sujet, il me dit : « Je vais prendre connaissance du contenu de sa lettre, et vous en remettrai la réponse. »
« Il passa dans une autre pièce et me laissa seul dans celle où j'étais. Il revint après une demi-heure et tenant sa réponse l'adresse en dessous, il commença ainsi :
» Monsieur, vous direz à votre maître que les sentiments exprimés dans sa lettre m'ont fait beaucoup de plaisir ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui en donner le retour. Je ne suis pas disposé à être son ennemi ni celui de la France. Il doit se rappeler que du temps de feu l'empereur Paul, n'étant encore que grandduc, lorsque les affaires de la France éprouvaient de la contrariété et ne rencontraient que des entraves dans la plupart des cabinets de l'Europe, je suis intervenu, eî ai beaucoup contribué, en faisant prononcer la Russie, à entraîner par son exemple toutes les autres puissances de l'Europe à reconnaître l'ordre de choses qui était établi chez vous. Si aujourd'hui je suis dans d'autres sentiments, c'est que la France a adopté d'autres principes, dont les principales puissances de l'Europe ont conçu de l'inquiétude pour leur tranquillité. Je suis appelé par elles pour concourir à établir un ordre de choses convenable et rassurant pour toutes. C'est pour atteindre ce but que je suis sorti de chez moi. Vous avez été admirablement servi par la for- : une, il faut l'avouer ; mais en allié fidèle, je ne me séparerai pas du roi des Romains (il désignait l'empereur d'Allemagne), dans un moment où son avenir repose sur moi. Il est dans une mauvaise situation, mais pas encore sans remède. Je commande à de braves gens, et si votre maître m'y force, je leur commanderai de faire !eur devoir. v
Réponse. « Sire, j'ai bien retenu ce que votre majesté vient de me faire l'honneur de me dire. Je prends la liberté de lui faire observer que je n'ai près d'elle aucun i-aractère, ni n'ai d'autre mission que de lui apporter une lettre ; mais votre majesté trie parle d'événements et de circonstances qui me sont connus ; j'ai traversé la solution de mon pays, et si elle daigne me préciser ce qu'elle vient de me faire l'honneur de me dire, je pourrai la satisfaire sur beaucoup de points. Je crois être sûr
libation secrète. A Ulm , le rapide coup d'œil de M. de Ségur avait pénétré la faiblesse du général Mack ; M. Savary dut également voir l'attitude de l'armée russe et en faire son rapport. Il partit escorté d'un trompette, avec le caractère d'envoyé de Napoléon; le prince Bagration l'accueillit bien et l'adressa au général en chef Kutusoff , poli jusqu'à l'affectation , et bientôt le général Savary fut introduit auprès de l'empereur Alexandre. Un document curieux existe : c'est le rapport du général adressée Napoléon. Savary ne dissimule pas à son empereur que la figure du czar l'a frappé vivement; Alexandre avait alors vingt-huit ans, un port majestueux , son front hautsuppo-
que l'empereur est plus que disposé à la paix, la démarche qu'il fait en ce moment pourrai! en être une preuve, indépendamment de tout ce que je dirai à l'appui.
Alexandre. « Vous avez raison ; mais il faudrait que les propositions qui l'ont précédée fussent conformes aux sentiments qui ont dicté cette démarche. Elle fait le I I and honneur à sa modération ; mais est-ce vouloir la paix que de proposer
des conditions aussi désastreuses pour un Etat que celles qui sont offertes au roi des Romains? Je vois que vous ne les connaissez pas.
Réponse. » Non, sire, mais j'en ai ouï parler.
Alexandre. » Eh bien ! si vous les connaissez, vous devez convenir qu'elles ne sont pas acceptables.
Réponse. » Sire, le respect m'impose ici un devoir que j'observe ; mais puisque votre majesté veut bien m'écouter, j'aurai l'honneur de lui faire remarquer que l'empereur ne demande rien qui soit au delà des prétentions qu'il peut appuyer, et qui sont le résultat d'une situation amenée par des événements qu'il n'avait pas provoqués. Il se croyait dans une paix profonde, surtout avec l'Autriche; il était entièrement absorbé par le travail que lui donnait son expédition d'Angleterre : il est tout à coup détourné de cette occupation, obligé d'abandonner les dépenses énormes qu'il a faites, et d'en ordonner de nouvelles pour soutenir une guerre que l'on commence sans déclaration préalable, au point que, sans un accident survenu à une de nos flottes, il eût été possible que notre armée se fût trouvée en Angleterre, lorsque les Autrichiens auraient paru sur le Rhin. La fortune couronne les efforts de l'empereur, et le met en possession de toutes les ressources de la monarchie autrichienne. Son armée n'a encore éprouvé que des pertes insignifiantes. Dans cette situation, qu'a-t-il à craindre des suites de la guerre? Si elle se prolonge, elle ne peut qu'augmenter sa puissance. En admettant qu'il perde une bataille, elle n'aurait pas de conséquence bien fâcheuse pour lui. C'est aujourd'hui Tienne qui est sa capitale : son armée n'a plus rien de commun avec la frontière de France. Hais si l'Autriche éprouve une défaite, sire, quelles peuvent en être les suites? Sur quoi étal lira-l-on les négociations? Si donc, dans cette situation, l'empereur fait le premier des ouvertures de paix, on ne peut en soupçonner la sincérité. Il a cru devoir faire le premier pas, pour ménager la dignité de la partie adverse ; mais il veut une pail durable avec de bonnes garanties.
Alexandre. « C'est précisément pour obtenir une paix durable qu'il faut préposer des conditions raisonnables, qui ne blessent point ; sans cela, elle ne peut être durahle.
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sait une belle et haute intelligence, son œil vif et pénétrant relevait la finesse de sa figure grecque et de sa fierté slave ; un teint mélancolique et prédestiné voilait déjà son front. L'empereur Alexandre accueillit, avec son affabilité coquette, V aide de camp de Napoléon, chargé de le saluer de la part de son glorieux maître et de lui remettre une dépèche écrite de sa main ; le czar la prit de suite avec empressement. Le général Savary fut un peu étonné de la facilité gracieuse avec laquelle le czar pariait notre langue : Alexandre témoigna combien il était sensible à cette démarche ; Napoléon était pour lui , depuis longtemps , l'objet d'une admiration instinctive. Il se retira dans unepièco
Réponse. » Oui, sire: mais il ne faut point faire la guerre a ses dépens. Que V. M. considère ce <|ue l'empereur perd pur son départ de Boulogne; quelle circonstance il manque pour la fin de la guerre d'Angleterre; le temps inutilement employé, et enfin, sire, la flotte qu'il vient de perdre, par une suite de tout cela. Que dirait la nation si elle ne voyait pas de compensation de l'inutilité de tous les sa< rifices qui lui ont été imposés pour une opération dont le succès était lié à son existence? Ensuite, quelle garantie de plus lui donnera-t-on pour la durée de cette paix, qu'on ne lui avait donnée pour la durée de la précédente, qui cependant a été rompue, d'une manière jusqu'à présent sans exemple? Il me semble que, quelle que soit la paix que l'empereur fasse avec l'Autriche, il n'y a que les alliés de cette puissance qui y gagneront, et, quant à lui, il en sortira toujours avec des perles réelles : le seul avantage qu'il puisse en retirer, c'est la diminution de la puissance de son ennemi .
Alexandre. » C est précisément cette disposition à diminuer la puissance de ses voisins et à augmenter la sienne qui inspire de la crainte à tout le monde, et lui suscite continuellement des guerres. Vous êtes déjà une nation si forte par vousmêmes, par votre réunion sous les mêmes lois, par l'uniformité de vos habitudes .'l de votre langage, que vous inspirez naturellement de l'effroi. Qu'avez-vous besoin de vous agrandir continuellement ?
Réponse. » Je ne comprends pas ce que V. M. veut me dire par nos agrandissements continuels, et hormis Gènes, je ne sache pas que nous ayons acquis un arpent de terre au delà de ce qui a été concédé et reconnu par nos traités de paix, que nous avons été obligés de sceller deux fois de notre sang. Si c'est là-dessus que l'on veut revenir, c'est un compte à ouvrir de nouveau ; quoique celte première querelle de la révolution, dans laquelle nous n'étions pas agresseurs, ait été jugée sur tant de champs de bataille, nous ne craindrons pas de nous y présenter de nouveau. Je ne vois que Gènes que nous ayons acquis depuis le traite deLunéviilc.
Alexandre. » Gènes d'abord, et ensuite l'Italie, à laquelle vous avez donne une l'orme de gouvernement qui la met sous vos lois.
Réponse. » Je puis répondre à cela, sire, que nous avons pris Gènes malgré nous.
Alexandre. » Qui vous y obligeait ?
Réponse. » Sa position, et sa situation morale et physique. V. M. serait dans l'erreur si elle supposait qu'il y a eu un calcul d'intérêt ou d'ambition dans cette reunion. Gènes depuis longtemps n'avait plus que ses palais de marbre; depuis plus longtemps encore cette petite république ne vivait que des capitaux acquis dans un commerce autrefois considérable, mais presque anéanti depuis par la faiblesse d'un
voisine pour prendre successivement lecture de cette lettre et réfléchir à la réponse qu'il devait y faire : il s'agissait de la paix ou de la guerre.
L'empereur revint auprès du général au bout d'une demi-heure, et dans quelques phrases d'un français toujours élégant et pur, il lui répéta : « Qu'il n'avait aucun motif d'être l'ennemi de son maître, qu'il avait hérité de la politique et des sentiments de Paul pour Napoléon , qu'il ne s'en était séparé que parce que la France avait ébranlé l'équilibre de l'Europe par d'incessantes prétentions , qu'il n'abandonnerait pas l'empereur des Romains malheureux (c'est ainsi
frouvernrmrnt qui ne pouvait plus protéger sa navigation, même contre les barbares'ftics; elle en était, sous ce rapport, au même point que Venise. Avant notre entrée en Italie, Gênes n'avait plus que son nom et son antique réputation ; son port devenait nul pour elle par le blocus des Anglais, que nous avions exclus de sa fréquentation. Son territoire était presque aussi nul, comparativement au besoin de sa population, et comme nos douanes bordaient sa frontière, les Génois étaient de tous côtés entourés de difficultés. Ajoutez à cela que la bonté de son port et l'étendue de ses fortifications, qui peut contenir une armée, lui attiraient une garnison étrangère, que lui envoyait la puissance principale, dès que la guerre commençait en Italie. Placée ainsi entre tous les inconvénients de sa position, et n'ayant aucun des avantages de la protection d'une grande puissance, elle devait ou compléter sa ruine, ou se jeter dans les bras d'un protecteur. Je demande à V. M. qui elle pouvait choisir pour éviter les inconvénients que je viens de citer. Nous avons pris Gêne? avec son actif et son passif, ce dernier était supérieur à l'autre. Il en est résulté conséqnemment une charge pour notre trésor public. Si la réunion de Gènes avait été un calcul d'ambition, on n'eût pas tant tardé à le faire, parce qu'on s'aperçoit toujours de ce qui nous est le plus avantageux. Alors, dans nos différentes transactions avec l'Autriche, nous étions en position d'y placer cette stipulation, à laquelle elle n'aurait pas pu nous faire renoncer. Quant à l'Italie, j'ai un argument plus fort «•ncore. Elle est tout entière notre conquête; nous l'avons arrosée de notre sang: deux fois elle a retrouvé sa liberté et son existence politique par nos efforts. Si elle a commencé par une forme républicaine, c'était pour être en harmonie avec sa puissance conservatrice. Les deux changements qui ont eu lieu depuis sont une conséquence de l'intérêt qui l'associa à nos destinées. Elle a les mêmes lois, les même* usages et les mêmes règlements administratifs que la France. Nous nous sommer réciproquement communiqué ce que nous avons cru devoir adopter de nos habitudes, et si en dernier lieu elle a du adopter une forme de gouvernement monarchique, comme venait de faire la France, ne devait-elle pas choisir un monarque puissant, de l'appui duquel un État nouveau a tou ours besoin? Dans ce cas elle n';;\ nit a opter qu'entre l'Autriche et la France? Nous venions de nous battre dix ans pour la conquérir, l'agrandir, l'arracher partie par partie aux Autrichiens, la ucr: eussions-nous souffert un choix qui aurait détruit notre ouvrage? Si l 'Autriche n'a pas renoncé à l'Italie, nous nous battrons encore pour celle-ci, et si i renoncé de bonne foi, peu lui importe comment l'Italie se gouverne. Quant j'Otr.oii-cHc, ayant besoin d'un protecteur, ne pas remettre avec confianci
BATAILLE d'AUSTERLITZ. 251
qu'il appelait François II). » Le général Savary, d'une tenue toujours parfaite, fit justement observer : « Qu'il n'avait aucune mission pour discuter sur les rapports intimes des cabinets ; il croyait que l'empereur son maître voulait la paix, et la démarche qu'il faisait en était la preuve. » Le czar répondit : « Qu'en effet cette démarche prouvait le désir pacifique du chef du gouvernement français , mais que les conditions offertes à l'empereur d'Allemagne étaient inacceptables : n'étaient-elles pas trop dures ? » La discussion se prolongea ainsi entre l'empereur Alexandre et le général Savary; l'aide de camp de Napoléon discuta une à une les difficultés posées ; il le fit toujours avec
ses destinées dans la main de son fondateur et de son régénérateur, intéressé plus <rue personne au sort des contrées qui sont le berceau de sa gloire? L'empereur, en m'envoyant près de V. M., était bien loin de se douter que la guerre prenait sa source dans ces questions; et si elles en sont le motif, non-seulement je n'entrevois pas la possibilité de faire la paix, j'entrevois au contraire une guerre universelle.
Alexandre. » Ceci n'est pas mon intention, et si celle de votre maître est telle que chacun puisse y trouver sa sécurité, il joindra à ses immenses travaux la plus grande de toutes les gloires, celle d'avoir mis fin à tant de calamités en faisant 1« sacrifice des avantages auxquels il pouvait prétendre; et je suis persuadé qu'il ne sera pas insensible à la reconnaissance qu'on lui portera pour avoir fait, par sa modération, ce qu'il aurait pu arracher par la force.
Réponse. » Je lui rapporterai exactement ce que V. M. me fait l'honneur de me dire; mais je la prie de considérer que c'est pour la troisième fois que nous traitons avec l'Autriche; que dans la deuxième transaction, où nous pouvions beaucoup, nous n'avons imposé pour condition que la ratification de la première. Si cette fois nous nous en tenons encore là, qui nous dit que, dans une circonstance que l'on croira favorable, on ne reviendra pas encore sur cette question?
Alexandre. » C'est donc pourquoi il faut adopter des idées raisonnables, et renoncer à une domination inquiétante pour tous vos voisins.
Réponse. » Alors c'est la révision de tout ce qui a été fait depuis dix ans ? Or, si l'on nous demande cela dans la situation où nous sommes, nous pouvons augurer de ce qu'on nous aurait imposé si nous avions été vaincus; nous devons par conséquent profiter aussi des faveurs de la fortune et former des demandes proportionnées à celles qu'on nous aurait faites. Ce n'est pas nous qui avons suscité ni commencé la guerre, elle nous a été heureuse, nous ne devons pas en supporter les frais, et je suis bien persuadé que l'empereur n'y souscrira pas.
Alexandre. » Tant pis, parce que, malgré le cas particulier que je fais de son talent, et le désir que j'ai de pouvoir bientôt me rapprocher de lui, il m'obligera d'ordonner à mes troupes de faire leur devoir.
Réponse. » Cela pourra être fâcheux ; mais nous ne serons pas venus de si loin pour éviter l'occasion de leur donner une nouvelle preuve de notre estime. Nous nous flattons qu'elle ne diminuera rien de la bonne opinion qu'elles ont emportée de nous. Si cela doit être, je prie V. M. de considérer que je ne suis point venu près d'elle comme un observateur, et combien elle me ferait de tort, si, usant de sa puissance, elle me retenait et me privait ainsi de l'oecn?îon de remplir mon devoir si les armées doivent se mesurer.
252 MARCnE EN MORAVIE.
esprit et un tact infini, souvent avec feu, et Alexandre l'écouta avec une bienveillance soutenue. Le czar lui parla de la gloire de Napoléon, de ses immenses travaux ; on aurait pour lui une grande reconnaissance s'il voulait montrer de la modération après une si belle fortune; le czar défendit la politique de l'Autriche : c'était son rôle; et, en achevant cette longue conversation, il ajouta : « Je suis personnellement fâché que votre maître ne veuille point accepter ces conditions modérées car il m'obligera d'ordonner à mes troupes de faire leur devoir. » Le général Savary répondit respectueusement que « pour mériter l'estime de l'empereur de Russie lui-même, les troupes françaises feraient le leur. » Réplique ferme et courtoise. Alors Alexandre remit au général Savary une lettre en tenant l'adresse en dessous, comme s'il voulait la cacher ; le czar, en souriant, ajouta : « Que l'adresse ne portait point le titre que Napoléon avait pris depuis peu ; il n'attachait pas personnellement d'importance à ces bagatelles, c'était une règle d'étiquette qu'il changerait avec bien du plaisir. >♦ La lettre portait en effet : Au chef du gouvernement français. I w général Savary répondit : « Que l'empereur était sans doute niaiheureux de n'être reconnu que par l'enthousiasme des Français, mais que sa gloire et les acclamations de son peuple le consoleraient un peu du malheur de n'être pas admis encore par un esprit aussi droit et un prince aussi éclairé que le czar de toutes les Russies. » Le général Savary accomplit ainsi avec une dignité polie la tâche qu'il avait reçue ; de retour sous la tente de Napoléon, il lui rendit compte, au feu du bivac, des paroles qu'il avait recueillies de la bouche même d'Alexandre : sorte d'appel au champ d'honneur.
Alexandre. » Non, non; je vous donne ma parole que vous ne serez pas retenu, et que vous serez reconduit chez vous ce soir même. »
« La eomersation finissait : l'empereur me remettant sa réponse à la lettre que je lui a\;ns apportée, tenant toujours l'adresse en dessous, il me dit : « Voici ma réponse, l'adresse ne porte pas le caractère qu'il a pris depuis. Je n'attache point d'importance à ces bagatelles ; mais cela est une règle d'étiquette, et je la changerai atec bien du plaisir aussitôt qu'il m'en aura fourni l'occasion.
» Je lus l'adresse qui portait ces mots : Au chef du gouvernement français.
» Je lui répondis : V. M. a raison, cela ne peut être qu'une règle d'étiquette, et l'empereur aussi ne la jugera pas différemment. Comme général en chef de l'armée d'Italie, il commandait déjà à plus d'un roi; content et heureux du suffrage des Français, ce n'est que pour eux qu'il trouve de la satisfaction à être reconnu! Néanmoins, ;e lui rendrai compte des dernières paroles de V. M. * »
* Mémoires du duc de Rovigo, t. II, p. 170-190. (F. W.)