BATAILLE D'AUSTERLITZ
« Oui, l'armée fera son devoir ! » Tel fut le mot d'enthousiasme de Napoléon ! Et, en effet, elle était grande, belle et dévouée, cette armée campée autour de Wischau, entre Bruno et Olmiitz ; l'histoire ne présenta jamais une masse d'hommes plus instruits et plus exercés dans les grandes manœuvres d'un vaste champ de bataille, et commandés par un état-major plus éminent. Napoléon avait besoin de toutes ces forces et de développer cette masse de moyens ; il savait la jonction des armées russe et autrichienne à Olmiitz, l'entrevue des deux empereurs Alexandre et François II, le désir qu'ils avaient d'offrir la bataille ; les Russes et les Autrichiens occupaient des positions formidables; il était dangereux de les attaquer. Le génie de l'empereur se révélait surtout dans l'art de bien choisir son champ de bataille; admirable tacticien, il prévoyait tout, il savait que les Russes comme les Turcs se défendaient avec opiniâtreté dans leurs retranchements; il fallait donc les en faire sortir en simulant une retraite , pour se porter dans une position d'avance étudiée. Là était l'art de la guerre.
Lorsque Napoléon traversait la plaine d'Austerlitz en marchant sur Wischau, il avait dit à ses généraux avec sa parole prompte et brève : « Étudiez bien ce champ de bataille, il pourra nous servir plus tard. » Sorte de prophétie de la victoire, ou, pour parler plus exactement , prévision étudiée de cette admirable intelligence. Dès que l'empereur eut appris la concentration de l'armée russe, il résolut son mouvement de retraite pour arracher Kutusoff à sa position formidable et se concentrer lui-même dans cette plaine d'Austerlitz déjà désignée à ses généraux. La victoire est à demi acquise pour qui sait choisir son terrain et tracer de son épée sa position militaire. Un mouvement en arrière fut donc ordonné ; on dut évacuer Wischau ; l'ordre en fut donné sur toute la ligne.
L'aspect d'une retraite décourage le soldat, ces masses qui rétrogradent portent la douleur dans les âmes ; le Français surtout est sensible à cette nécessité , si bien qu'il marcherait à reculons la face tournée contre l'ennemi ; mais l'armée, pleine de confiance dans son empereur, semblait deviner que ce mouvement rétrograde était simulé pour exécuter quelques-unes de ces belles manœuvres qui en finissaient dans une journée avec l'ennemi. Le soldat français si intelligent lisait dans les traits de ses officiers, dans les lignes du beau visage de Napoléon, que ce n'était pas une fuite ; la retraite se fit donc en très-bon
vi. 12
ordre, les positions furent évacuées, quelques engagements de dragons qui couvraient la retraite laissèrent des prisonniers aux mains des Russes; tout cela devait donner confiance au conseil de guerre d'Alexandre qui ne s'était pas suffisamment éclairé sur l'esprit d'improvisation magnifique qui distinguait les plans de bataille de Napoléon. Les officiers autrichiens le connaissaient mieux, ils savaient que dans l'instant décisif l'empereur déployait ses conceptions immenses, et qu'une armée tombait dans ses mains comme par miracle. Alexandre, entouré d'une noblesse tout impatiente de montrer son courage sous les yeux de son jeune czar , ne s'arrêtait pas à ces sages conseils des officiers d'expérience et partagés par KutusotT ; attaquer vigoureusement était le vœu de toute l'armée, et Alexandre savait qu'il pouvait compter sur ces jeunes officiers qui avaient à faire leurs premières armes et à se signaler par des prouesses. Kutusoff, seul expérimenté, s'en tenait à son premier plan, qui consistait à se replier constamment sur les renforts russes et à ne livrer bataille qu'après la jonction de Bennigsen et de l'archiduc Charles et la levée en masse de la Bohème et de la Hongrie.
C'était au milieu de ce mouvement rétrograde des Français que le général Savary arriva du quartier général de l'empereur Alexandre ; Napoléon s'était informé des moindres circonstances : « Quel était l'aspect des camps russes? Ces troupes se battraient-elles bien?» Napoléon fronça le sourcil en lisant la réponse du czar, qui ne lui donnait pas le titre d'empereur ; il s'informa avec une certaine curiosité de l'esprit, de la tenue d'Alexandre, de ses manières, et de tout ce qui pouvait le faire exactement connaître. Le général Savary répondit avec précision à toutes ces demandes ; il ne dissimula point que, parfaitement accueilli par le czar et son frère Constantin, il avait trouvé une grande ardeur parmi l'armée russe, et surtout dans les officiers qui désiraient vivement en venir aux mains avec les Français. « Tant mieux, dit l'empereur, ils m'offriront imprudemment la bataille ; il s'informa particulièrement de la force des régiments russes, de leurs manœuvres, des positions qu'ils occupaient et de l'esprit de l'armée ; il consulta le général Savary sur tous les points. Comment les attaquer? Fallait-il aller au-devant d'eux ou les attendre? Ktaient-ce de vieilles troupes ou des recrues ? Un moment s'écoula et Napoléon reprit : « Savary, retournez auprès d'Alexandre , et dites-lui que je désire une entrevue personnelle de souverain à sou-