BATAILLE D'AUSTERLITZ
verain ; qu'il me l'accorde et nous pourrons arranger entre nous les différends qui nous divisent. » Le général Savary exécuta les volontés de Napoléon, il revint au camp russe; mais il trouva dans l'esprit d'Alexandre une plus ferme résolution de ne jamais séparer sa cause de celle de l'empereur d'Allemagne ; c'était en vertu d'un traité, sur parole donnée, que l'alliance existait ; le czar désirait que la rupture ne vînt pas de lui ; il devait tenir jusqu'au bout la foi des engagements et ne point voir Napoléon séparément de François II ; quelle était d'ailleurs la nécessité d'une entrevue avant qu'on s'entendît sur Y ultimatum ? Napoléon voulait-il l'accepter? Cependant le czar, pour témoigner son désir de la paix , envoyait auprès de l'empereur son aide de camp favori, le prince Dolgorouski, jeune et brillant officier, qui dut examiner lui-même les chances d'une bataille, et remplir le même office que le général Savary auprès de l'empereur de Russie. Debout au bivac de sa garde, Napoléon reçut l'aide de camp d'Alexandre ; il le combla de politesses affectueuses et d'éloges personnels. Le prince Dolgorouski, élégant de manières, chevaleresque de formes, était porteur de paroles pacifiques; il n'est point exact qu'il ait imposé à l'empereur Napoléon la cession de la Belgique , l'abandon de la Savoie ou du Lyonnais, ou toute autre clause en dehors de Y ultimatum arrêté à Londres entre les puissances ; le prince Dolgorouski fut porteur des mêmes paroles que M. de Novosilzoff à Berlin. Ces propositions se réunissaient toujours en ceci : l'indépendance de la Hollande, de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Italie ; l'évacuation de Naples, une indemnité au prince d'Orange, l'exécution pleine et entière du traité de Lunéville. En répétant ces propositions, le prince Dolgorouski avait la même mission que le comte de Haugwitz, récemment arrivé de Berlin, au nom de la Prusse médiatrice. Napoléon voulait que les Russes, en séparant leur cause de celle des Autrichiens, vinssent à lui pour une paix isolée ; il insista avec beaucoup de chaleur, et le prince Dolgorouski se défendit par une exaltation de paroles non moins vives ; il appartenait au parti de la guerre, qui était alors celui des femmes en Russie comme en Prusse ; tant il y a que l'on se sépara froidement. L'empereur le fit insulter dans les bulletins , ainsi que les jeunes amis de l'empereur Alexandre, gentilshommes braves et nationaux, qui voulaient croiser le fer avec les dignes officiers qui entouraient Napoléon. C'était sa méthode, lorsqu'un ministre, un officier général, un prince, une
:>ô«> m a lu ni; en moravie.
femme môme, gênait le développement de ses idées, l'empereur l'attaquait impitoyablement dans ses bulletins, qui sont autant des notes diplomatiques qu'un tracé stratégique de la bataille l.
En parcourant les rangs pressés autour du bivac de Napoléon, le prince Dolgorouski avait cru s'apercevoir d'un découragement dans l'armée française qui manœuvrait pour opérer un mouvement rétrograde. De toutes parts elle se retranchait autour des hautes murailles, les troupes étaient mornes et silencieuses, les démarches pressantes de l'empereur Napoléon pour décider la paix semblaient indiquer une situation difficile. On devait agir précipitamment, envelopper
1 Je donne ici toutes les pièces importantes qui précédèrent la bataille d'Austerlitz, Voici le curieux billet autographe d'Alexandre à Napoléon.
« J'ai reçu, monsieur, avec bien de la reconnaissance, la lettre dont le général Savary a été porteur, et je m'empresse de vous exprimer tous mes remerciments. Je n'ai pas d'autre désir que de voir la paix de l'Europe établie avec loyauté et sur des bases équitables. Je souhaite en même temps avoir l'occasion de pouvoir vous être agréable personnellement; veuillez en recevoir l'assurance de même que celle de ma plus haute considération. »
Cette lettre portait pour suscription : Au chef du gouvernement français.
Pour arriver à voir une seconde fois Alexandre , le général Savary avait écrit la lettre suivante :
Au prince Czartorisky.
« Prince, à peine étais-jc sorti des avant-postes russes, que j'y suis rentré porteur d une communication verbale pour S. M. l'empereur de Russie; elle est de nature à être suivie d'explications que je ne crois pas devoir écrire, et je ne pense pas que votre excellence puisse prendre sur elle d'y répondre, ni de m'empêcher de parvenir jusqu'à l'empereur. Du moins, je prends acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que, dans aucun cas, on ne puisse m'imputer les événements qui pourraient être la suite d'un refus de m'entendre.
d Je suis, etc. » Général Savary. »
Dans la seconde entrevue, voici ce qui se passa entre le général Savary et Alexandre. Rapport à Napoléon.)
« L'empereur Alexandre entra, et me demanda de quelle mission j'étais chargé.
» Sire, lui répondis-je, j'ai rapporté fidèlement à l'empereur tout ce que V. M. m'a fait l'honneur de me dire hier. Il m'a chargé de venir près de V. M. et de lui faire connaître le désir qu'il a de la voir. En conséquence, il lui propose une entrevue aujourd'hui, entre les deux armées. L'empereur se conformera aux désirs de V. M. pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont chacun des souverains devra être accompagné. Seulement il y met une condition préalable : c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice de vingt-quatre heures à cette occasion. V. M. jugera ellemême de la sincérité des intentions de l'empereur, et elle pourra se persuader qu'il n a aucune raison de craindre un événement que peut-être des hommes irréfléchis voudraient hâter, sans s'inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter.
Alexandre. « J'accepterais avec plaisir cette occasion de le voir, si j'étais persuadé que ses intentions fussent telles que vous me les annoncez. D'ailleurs le temps est
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cette armée à 150 lieues de sa frontière; sans doute Napoléon était compromis ; les officiers généraux de quelque expérience n'ignoraient pas la position difficile dans laquelle se trouvait l'armée française en Moravie, entourée d'insurrections sur les flancs, menacée derrière par les Prussiens, en face par l'armée russe et 80,000 autrichiens de l'archiduc Charles s'avançant par Presbourg. Pour opposer à tous ces ennemis Napoléon n'avait que 125,000 hommes qui formaient le complet disponible de l'armée française en Moravie ; mais cette armée, la première manœuvrière de l'Europe, marchait sous des chefs expérimentés et était conduite par Napoléon. Lorsque le prince Dol-
trop court pour se voir aujourd'hui. Je voudrais, avant de me rendre à celte entrevue, voir le roi des Romains qui se trouve assez loin d'ici; et, en deuxième lieu, il est inutile que je me mette en rapport avec lui, si je ne dois pas en revenir satisfait.
Réponse. » Mais en quelles mains plus sûres V. M. peut-elle mettre ses intérêts que dans les siennes propres? Il me semble qu'elle réglera mieux tout ce qui la concerne que ne feraient des tiers; au moins il ne lui restera aucune arrière-pensée.
Alexandre. » J'ai particulièrement un grand désir de le voir et de terminer tous les différends qui nous séparent. »
Puis changeant de conversation, il me dit : « Je vais vous faire accompagner par un homme qui possède ma confiance entière. Je lui donnerai une mission pour votre maître; faites en sorte qu'il le voie. La réponse qu'il rapportera me décidera, et vous vous ferez particulièrement beaucoup d'honneur en contribuant à arranger touteeci. »
Réponse. « Puisque V. M. l'ordonne, j'emmènerai qui elle voudra; mais le succès de ce qu'elle désire dépendra beaucoup du caractère particulier de la personne qu'elle enverra.
Alexandre. » C'est le prince Bolgorouski, mon premier aide de camp. C'est celui dans lequel j'ai le plus de confiance, le seul auquel je puisse donner cette mission. »
» Il le fit appeler : je me retirai pendant qu'il lui donna ses ordres ". »
Voici comment Napoléon lui-même parle de toutes ces entrevues :
« L'empereur Xapoléon avait envoyé son aide de camp, le général Savary, pour complimenter l'empereur de Russie dès qu'il avait su ce prince arrivé à l'armée. Le général Savary revint au moment où l'empereur faisait la reconnaissance des feux de bivac ennemi placés à Wischau. II se loua beaucoup du bon accueil , des grâces et des bons sentiments personnels de l'empereur de Russie, et même du grand-duc Constantin, qui eut pour lui toute espèce de soins et d'attentions; mais il lui fut facile de comprendre, par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec une trentaine de freluquets qui, sous différents titres, environnent l'empereur de Russie, que la présomption, l'imprudence et l'inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire, comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique.
» Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan de l'empereur fut dès ce moment de les attendre et d'épier l'instant d'en profiter. Il donna sur-le-champ l'ordre de retraite à son armée, se retira de nuit comme s'il eût essuyé une défaite, prit une bonne position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beau-
* Mémoire* da duc de Rovigo, t. II, p. I9G-I08. F. W
gorouski parcourut les tentes, le mouvement rétrograde, si antipathique aux Français, avait jeté dans la troupe une attitude résignée que relevaient seules la présence de l'empereur et la foi qu'ils avaient dans les miracles de son génie. Le prince Dolgorouski rendit compte de tout cela au czar , et les alliés résolurent de tenter une bataille contre un ennemi qu'ils croyaient entièrement découragé.
Cette bataille était une faute immense, et sous ce rapport le conseil des officiers autrichiens et de Kutusoff était sage ; on avait tout à gagner à attendre. L'armée russe, dans de fortes positions, recevrait chaque jour des renforts; le Tyrol et la Hongrie se levaient en masse,
coup d'ostentation à la fortifier et à y établir des batteries. Il fit proposer une entrevue à l'empereur de Russie, qui lui envoya son aide de camp le prince Dolgorouski. Cet aide de camp put remarquer que tout respirait dans la contenance de l'armée française la réserve et la timidité. Le placement des grand'gardes, les fortifications que l'on faisait en toute hâte, tout laissait voir à l'officier russe une armée à demi battue.
» Contre l'usage de l'empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de circonspection les parlementaires à son quartier général, il se rendit lui-même à ses avant-postes. Après les premiers compliments, l'officier russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout avec une impertinence difficile à imaginer; il était dans l'ignorance la plus absolue des intérêts de l'Europe, et de la situation du continent : c'était, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait à l'empereur comme il parle aui officiers russes, que depuis longtemps il indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'empereur contint toute son indignation, et ce jeune homme, qui a pris une véritable influence sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idée que l'armée française était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a dû souffrir l'empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer sur la tète des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes tètes qui dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption naturelle. Il n'était plus question de battre l'armée française, mais de la tourner et de la prendre : elle n'avait tant fait que par la lâcheté des Autrichiens. On assure que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui avaient fait des campagnes contre l'empereur, prénnrent le conseil que ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur réduit à une poignée de monde, dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage; qu'au contraire, toutes les affaires d'arrière-garde de la première armée russe avaient été en faveur de l'armée française; mais à celacctte jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de 80,000 Russes, l'enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur, le corps d'élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu'ils n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance. » (Récit de Napoléon *.)
* Toute celte relation est littéralement copiée du xixe bulletin de la jjraudc armée daté d'Auslcrlilz, le 12 frimaire an nv. (F. W,)
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l'archiduc Charles n'était plus séparé que par huit jours de marche. M. de Hardenberg annonçait que les Prussiens seraient en ligne le 15 décembre; Bennigsen, avec la réserve, ferait sa jonction quelques jours après. Il fallait donc laisser paisiblement Napoléon opérer son mouvement de retraite, le presser, l'entourer par des nuées de Cosaques, pendant que l'armée prussienne, anglaise et suédoise, soulevant l'Allemagne, pénétrerait en Belgique et passerait le Rhin. Le 15 décembre les alliés auraient eu 250,000 hommes en Moravie , 100,000 Prussiens dans le Hanovre et sur les derrières en Bohême, 00,000 Anglais, Suédois, Russes en Hollande et sur le Rhin: c'était la campagne renouvelée en 1813. Ce plan de prudence, soutenu par Kutusoff, parut un acte de couardise; l'esprit le plus ardent, le plus chevaleresque animait l'armée russe : dans l'effervescence de la jeunesse, elle voulait croiser le fer, elle avait l'orgueil de croire qu'elle pourrait briser et vaincre Napoléon alors à la veillée sous les feus glorieux de ses bivacs.
Quand la bataille fut décidée par les souverains, le plan de Kutusoff se développa dans des idées simples : profiter de ses grandes masses d'infanterie pour couper la droite de l'empereur Napoléon, le forcer ainsi à une retraite précipitée , le refouler sur Vienne , le couper de ses renforts, en même temps que l'archiduc Charles le recevrait à la pointe de ses baïonnettes avec ses 80,000 hommes de troupes fraîches s'avançant par le Danube. Ce plan présomptueux, qui aurait pu réussir avant que Napoléon eût concentré les corps de Bernadotte et de Davoust, supposait que les Russes connaissaient mal l'armée qu'ils avaient en face et le grand capitaine qui présidait à ses destinées. Cette armée, composée presque entièrement de soldats d'élite, pleins de sang-froid et de courage, avait passé dix-huit mois au camp de Boulogne, dans ces marches et ces contre-marches qui, reproduites à Ulm, en avaient fini avec Mack, la baïonnette au bout du fusil , sans brûler une amorce. Ces troupes magnifiques étaient conduites par le génie militaire le plus hardi, le plus tenace, le plus improvisateur que le monde eût encore présenté. Le grand capitaine avait sous lui des lieutenants d'une expérience et d'une valeur inaccoutumées : Soultqui connaissait déjà les Russes, car il s'était mesuré avec eux à Zurich ; Davoust, tacticien éminent; Bernadotte, si vif et si prompt dans ses résolutions militaires; Lannes, si brillant et si intrépide ; puis des généraux de divivkion d'une intelligence égale au courage ; aides de camp, officiers
d'état-major , colonels , tous , jusqu'au simple grenadier , avaient le sentiment de leur force et de leur puissance militaire, et la résolution de triompher pour la gloire de leur empereur. Comme sous les tentes russes , il y avait aussi de la chevalerie dans cette belle armée de France : 3Iurat à l'aigrette flottante, et Junot qui venait d'arriver à franc étrier de Lisbonne à Austerlitz , comptant étape par étape : sorte de gentilshommes qui s'amusaient avec la guerre comme avec une maîtresse chérie, et quittaient un boudoir pour les opérations d'un siège et la fumée des camps.
Le 29 novembre, Napoléon ordonna que le mouvement rétrograde s'arrêterait ; il prit position dans le champ d' Austerlitz, déjà désigné par sa vaste prescience : il avait vu que là une bataille décisive pourrait s'offrir; ses forces furent concentrées sur ce terrain parfaitement choisi. Au centre de la plaine était une position superbe désignée sous le nom de Santon, souvenir du passage des Turcs qui, à d'autres époques, assiégèrent Vienne ; les temps succèdent aux temps. Napoléon la fit fortifier ; dix-huit pièces de canon furent mises en batterie pour foudroyer les mouvements de l'armée russe. Le village de Pratzen , élevé sur des hauteurs, dut également servir de point de bataille dans la grande journée. L'empereur se concerta avec ses maréchaux, les écouta tous, rectifia ses plans, conçut, avec sa merveilleuse facilité, les chances possibles du combat de géants qui se préparait au soleil du lendemain ; il savait les braves troupes qu'il avait sous ses ordres, et les officiers d'élite qui devaient exécuter les mouvements. Il fut entendu que Ton attendrait que l'ennemi se présentât et offrît bataille ; l'armée la recevrait alors avec enthousiasme.
Le 1er décembre au matin , les alliés commencèrent leur marche en avant avec ordre et précision. Le maréchal Kutusoff fit développer, par des colonnes d' Austro-Russes, le plan qu'il avait conçu, c'est-àdire un mouvement de flanc pour tourner la droite de l'armée française : c'était de la hardiesse ! couper l'armée de Napoléon ! Les masses russes et autrichiennes se déployèrent magnifiques; brillant spectacle que ces colonnes profondes d'infanterie et cinquante mille baïonnettes resplendissantes ; néanmoins l'œil exercé de Napoléon vit bien qu'il y avait dans ces troupes beaucoup de recrues, parmi les Autrichiens surtout. Le mouvement, à la fin, s'exécuta avec un peu de confusion , et l'empereur put dire sans jactance : « Demain soir cette armée est à moi. » Le défilé de l'armée austro-russe dura dix-
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huit heures; l'armée française restait paisible dans sa position, et laissait s'opérer les manœuvres téméraires du maréchal Kutusoff : Napoléon avait trop bien choisi son terrain pour l'abandonner d'un pouce; il voulait donner pleine sécurité à l'ennemi, il fallait l'encourager dans son déploiement par colonnes qui prêtait à une belle attaque de flanc. Le maréchal Murât fit quelques charges au dehors comme pour protéger une retraite ; les Russes s'emparèrent de deux ou trois cents dragons, et, pour la première fois, Murât fut forcé de tourner le dos avec la cavalerie. On voulait entraîner l'armée russe. A son bivac, Napoléon paraissait absorbé dans de grandes méditations ; le jour il parcourut toutes les positions à cheval, et le soir, lorsque la nuit du 1er au 2 décembre vint avec son voile obscur , lorsque les ombres s'épaissirent, chaque capitaine, entouré de sa compagnie, lut au flambeau, comme un ordre du camp, cette proclamation d'Austerlitz marquée à l'antique comme tout ce que dictait Napoléon ! L'empereur, la veille des armes, entrait dans de nobles explications avec ses vieux soldats : «A Ulm ils avaient battu les Autrichiens, on avait poursuivi jusque-là les Russes ; on s'était arrêté pour bien choisir le champ de bataille; les positions étaient formidables. Les Russes voulaient tourner la droite de l'armée, et ils présentaient leur flanc ; faute grave qui supposait l'ignorance de l'art de la guerre. L'empereur déclarait qu'il dirigerait toute la bataille de sa personne ; si la victoire était douteuse, lui se porterait aux premiers coups ; il s'agissait de l'honneur de l'infanterie française, la véritable nation armée Nul ne devait quitter sa ligne pour emporter les blessés, cela pourrait jeter la confusion dans les rangs ; une victoire devait finir la campagne * . »
1 L'empereur à la grande armée.
« Au bivac, le 10 brumaire an xiv (1er décembre ISOo .
» Soldats, l'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
» Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
» Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons; je me tiendrai loin du feu si, avec votre bravoure accoutumée , vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y va de l'honneur de l'infanterie frauçaise , qui importe tant à l'honneur de toute la nation.
» Que sous prétexte d'emmener les blessés on ne dégarnisse pas les rangs, et que
Cette belle proclamation se ressentait de l'état d'agitation et d'inquiétude où se trouvait Napoléon ; il n'y avait ni fanfaronnades, ni promesses, il excitait le soldat sans atténuer les périls; il ne se séparait pas du sort de l'armée, il partageait tous les dangers ; on vit l'empereur se promener seul de bivac à bivac, avec une certaine agitation que manifestait la couleur un peu rougeàtre de son front et de ses pommettes ; il allait de grenadier à grenadier , interrogeant les uns, jetant des mots aux autres ; l'anxiété se peignait dans ses traits. De fières paroles retentissaient partout. Napoléon s'exclamait contre la présomption de l'ennemi en rudes termes. La veille de la journée d'Austerlitz fut une belle chose; elle rappela les souvenirs de la république; le grenadier tutoya l'empereur, comme aux campagnes de 1794 il tutoyait le représentant du peuple qui décrétait la victoire. Les uns lui disaient : « Empereur , nous te promettons cette armée pour demain, pas plus tard ; » les autres : «Il nous faut donner un bouquet à ta fête. » Ainsi les vieux prétoriens parlaient à leur césar ; le danger commun, la grandeur des services qu'on allait rendre , l'égalité du tombeau qui allait arriver pour tous , autorisaient cette brève familiarité du soldat.
La veille d'Austerlitz offrit l'aspect d'une république militaire, et, pendant ce temps, une fête de nuit fut improvisée; le lendemain c'était l'anniversaire du couronnement ; les soldats élevèrent des feux, des fanaux pour le célébrer ; des cris de joie, d'impatience, se firent entendre, on promit les drapeaux de l'ennemi. Ce spectacle fortiGa le moral de Napoléon ; en rentrant sous sa baraque de planches , il paraissait content et rassuré sur le succès de la journée du lendemain ; les feux de bivac jetaient un éclat inaccoutumé , et, tandis que les généraux attendaient ses ordres, les yeux fixés sur des cartes, éclairé par la lueur des flammes de quelques fagots, lui, l'empereur, se plaçant sur une chaise de paille, ses jambes écartées, sa tète sur ses mains, il s'endormit. Quels songes durent passer à travers cette imagination ardente et cette colossale intelligence? Que dut-il rêver dans cette nuit à la
chacun soit bien pénétré do cette pensée, qu'il faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une m grande haine contre notre nation.
» Cette victoire finira notre campagne , et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France ; cl alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.