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BATAILLE D'AUSTERLITZ. 2C

veille de ces mille éclats d'artillerie qui allaient retentir, de cette mer de sang qui battrait les éminences du champ de bataille, vagues agitées dans l'océan de l'immortalité? Quelles furent les dernières pensées de son cerveau et les idées de son réveil ? Souvenir immense que la veillée d'Austerlitz ! elle a laissé de profondes empreintes à tous ceux qui assistèrent à cette scène des légions attentives autour de leur empereur ; elles y restent profondes jusqu'à ce qu'eux aussi , décimés par la faux terrible, ils aillent rejoindre les grandes ombres qui font le cortège des tombeaux à Napoléon dans la revue des morts de la ballade allemande ' .

Le soleil du 2 décembre dissipa péniblement les brouillards; !1 parut sur l'horizon comme un globe ensanglanté. L'empereur, debout à quatre heures, fit ses dispositions avec calme ; le maréchal Davoust dut se porter rapidement sur l'aile gauche de l'ennemi et la contenir ; quand le moment serait venu, le maréchal devait la briser, la refouler avec la ténacité de son caractère et la fermeté de ses troupes. La gauche de l'armée fut confiée au maréchal Lannes ; la droite , qui avait de plus forts coups à porter, fut donnée au maréchal Soult ; le centre , à Bernadotte. Toute la cavalerie , cuirassiers à la lourde armure, chasseurs, hussards si fringants et si légers, salua l'aigrette blanche de Murât. Lannes s'appuyait sur la position du Santon, que j'ai déjà décrite ; Caffarelli soutenait sa droite ; Suchet , sa gauche appuyée par la cavalerie de Murât ; magnifique chose que cette cavalerie ! Il y avait les chasseurs et les hussards de Kellermann, les cuirassiers de Nansouty et d'Hautpoult, soutenus par vingt-quatre pièces d'artillerie légère. Au centre, Bernadotte s'appuyait sur les divisions Rivaud et Drouet et sur la cavalerie de Murât ; à la droite, le maréchal Soult comptait les divisions Yandamme, Legrand et Saint-Hilaire : les dragons de la division Bourcier et la division d'infanterie Friant suivaient les mouvements du maréchal Davoust. Tous appelaient la bataille.

La réserve surtout offrait un magnifique coup d'oeil. L'empereur

1 La bataille d'Austerlitz a été l'objet de plusieurs grands travaux en France et en Allemagne. Rien ne m'a paru plus saisissant et plus complet que la description qu'en a faite M. le général Auguste Pctiet dans le Spectateur militaire (mai 1834). 11 faut aussi consulter les notes si remarquables que M. le maréchal Soult a faites sur le bulletin russe dont je parlerai plus tard. M. le maréchal Soult possède de précieux documents sur la bataille.

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s'était placé à son centre ; à ses côtés Berthier, l'exécuteur fidèle de ses ordres, les yeux fixés sur Napoléon pour étudier son regard, puis Junot , arrivé l'avant-veille de Lisbonne à franc étrier. Junot était à la tète de dix bataillons de la garde ; dix bataillons de grenadiers obéissaient aux ordres d'Oudinot et de Duroc. Rien n'était comparable à cette réserve d'hommes au teint basané, aux épaisses moustaches ; elle comptait les soldats d'Italie, d'Egypte, de Marengo, d'Allemagne ; les uns avaient foulé les sables brûlants du désert sous leurs pieds, les autres avaient passé les glaces des Alpes au pas de course; là se trouvait massée, sous les ordres de Bossières et de Rapp, la cavalerie de la garde; les chasseurs dont Napoléon portait l'uniforme; les grenadiers à cheval hauts de plusieurs coudées, comme dirait l'Ecriture, avec leurs lattes droites et aiguës ; les mameluks, fils de l'Orient, qui portaient sur leurs fronts la fatalité de la victoire. Cette magnifique réserve était rangée sur deux lignes par bataillons et escadrons ; quarante pièces, servies par les canonniers de la garde, devaient se porter partout où le péril demanderait la présence d'un secours prompt et rapide. Tout était grave et silencieux quand l'empereur parcourut ses bivacs ; le soleil n'avait point paru encore, le brouillard était froid comme dans le climat de l'Allemagne au mois de décembre. Pour donner ses ordres, Napoléon attendit que l'astre brillant se levât; il voulait le saluer par ses grands faits d'armes, comme les rois de Perse et d'Assyrie ; alors il parcourut les fronts de bandière ; son œil était vif, son cheval blanc courait au galop, et de temps à autre des paroles ardentes sortaient de sa bouche : « Soldats, disait-il, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre. » Et les soldats fixèrent leurs yeux sur leur empereur , superbe à ce moment; ils agitèrent leurs shakos et leurs bonnets à poil ; le magicien avait jeté son prestige, et c'est au cri de : Vive l'empereur ! que s'ouvrit la grande journîe d'Austerlitz.

On entendit les premiers coups de canon sur la droite. « La bataille commence ! » tel fut le mot qui circula de rang en rang. Qu'y avait-il ? L'armée de Kutusoff s'était-elle ébranlée ' par une attaque vigou-

1 L'histoire ne consiste pas dans un seul récit, elle veut les connaître tous; il m'a

donc paru utile de publier le rapport russe de la bataille d'Austerlitz. Le rapport

autrichien est moins complet et s'explique presque sans détails.

Rapport officiel russe de la bataille cl Austerlitz , adressé à l'empereur Alexandre.

« Le général d'infanterie Kutusoff a envoyé à S. M. I. le rapport suivant :

» Comme V.M. I. était elle-même à l'armée, lors de la bataille donnée a Austerlitz

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reuse? Dès cinq heures du matin, les Russes s'étaient mis en mouvement à l'abri de l'obscurité profonde pour prendre les positions indiquées par le vieux maréchal ; ils s'avançaient en colonnes massées ; la première, de vingt-quatre bataillons, sous les ordres d'un brave chef, le général Doctorow. La seconde, de dix-huit, était conduite par le lieutenant général comte de Langeron, militaire distingué ; elle descendait des hauteurs de Pratzcn au pas de course. Une troisième colonne, également de dix-huit bataillons, commandée par le général Przybiszewsky, suivit le môme mouvement, ainsi que ïa quatrième, forte de vingt-sept bataillons, dont quinze autrichiens, sous les ordres du lieutenant général Kollowrath.

Je 20 novembre (2 décembre) de l'année dernière contre les Français, je n'ai pas jugé nécessaire d'envoyer à V. M. I. un rapport provisoire sur les principales circonstances de cette affaire, parce que je voulais en remettre à V. M. I. une relation détaillée, après avoir reçu tous les rapports particuliers nécessaires à cet effet. Mais le mouvement continuel des troupes depuis cette bataille ne m'a pas permis jusqu'à présent de les rassembler tous. Comme j'en ai cependant reçu la plus grande partie, je m'empresse d'envoyer à V. M. I. la relation de la bataille d'Austerlitz.

» D'après les mesures adoptées pour les opérations offensives de notre armée, l'avant-garde , sous le commandement du lieutenant général prince Bagration, marcha, le 14 novembre (26) , en trois divisions sur Wischau, qui était occupé par quatre régiments de cavalerie ennemie. Une division marchait sur la grande route, et les deux autres suivaient de chaque côté. L'ennemi, voyant que le prince Bagration avait dessein de l'envelopper à Wischau, abandonna sur-le-champ cette ville. Quatre escadronsdehussards et deuxrégiments de Cosaqucseurent ordred'attaquer l'ennemi, qui se retira en grande hâte, quoique presque toute la cavalerie ennemie vînt à son secours, et qu'il nous fût bien supérieur en forces. Il fut poursuivi, pressé et repoussé jusqu'à Rausnitz, où il fut rejoint par de nouvelles troupes. Lorsque le prince Bagration fut arrivé à Rausnitz avec l'avant-garde, il la plaça en ordre de bataille sur les hauteurs, et, par l'effet de son artillerie, fit taire les batteries ennemies dirigées contre lui. Cependant la garnison ennemie qui se trouvait à Wischau empêchait la marche de la première division quisuivait la granderoute. Le prince Bagration donna à l'adjudant général prince Dolgorouski l'ordre de s'emparer de la ville avec un bataillon du 6e régiment de chasseurs et du régiment des mousquetaires de Pskowich. Cela fut exécuté après quelque résistance, et les cent soldats et les quatre officiers qui s'y trouvaient furent faits prisonniers.

» Le soir, les tirailleurs ennemis qui s'étaient retranchésdans la petite ville deRausnitz, soutenus par les batteries, commencèrent un feu très-Yif contre notre flanc gauche; mais l'adjudant général prince Dolgorouski les repoussa avec deux bataillons du régiment de mousquetaires d'Archangelgorod, et s'empara de la »ille malgré une vigoureuse résistance. Le lendemain, 15 novembre (27), toute l'avant-garde campa près de la petite ville de Rausnitz. La perte de l'ennemi en tués et blessés fut trèsconsidérable : on lui fit vingt-trois officiers et cinq cents soldats prisonniers ; de notre côté, la perte fut très-faible et il ne nous manqua aucun officier.

» Les jours suivants, notre armée fit un mouvement sur la gauche de Wischau, et

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Tous réunis, ils devaient offrir un immense front de bataille, à la droite de l'armée française : la belle cavalerie du prince de Lichtenstein soutenait ce mouvement et caracolait par division. En tête de ces masses de troupes, et pour en former l'avant- garde, le prince BagratioD conduisait une forte division de grenadiers russes; on l'avait mis en avant-garde parce que, plein de courage, le prince Bagration avait donné des preuves constantes de son intrépidité ; avec 6,000 hommes n'en avait-il pas arrêté 22,000? Ce développement de l'armée russe par colonnes jetant des milliers de boulets était formidable , et cependant Napoléon avait déjà deviné son côté faible. Les troupes autrichiennes étaient des recrues mal exercées , la marche un peu

s'approcha de l'ennemi en dépassant Austerlitz. L'ennemi, qui vit l'impossibilité d'éviter une bataille, chercha à fortifier ses positions et occupa , dans la nuit du 19 au 20 novembre (du 1er au 2 décembre), quelques-uns des villages par lesquels nous dev ions passer. Dans la même nuit, son armée, forte de 80,000 hommes, reçut encore un renfort de trois divisions, ce qui la rendait le double en nombre de la nôtre.

» 11 s'occupa en outre, toute cette nuit, à placer la plus grande et la meilleure partie de ses troupes près de Pratzen , où il soupçonnait qu'était le centre de notre armée.

» Le 20 novembre (2 décembre), à sept heures du matin, nous sortîmes de nos positions près d' Austerlitz. A l'aile gauche était le général d'infanterie comte de Buxhowden, et j'étais au centre avec la quatrième colonne.

» La première colonne, sous le commandement du lieutenant général Doctorovv, marcha par le flanc gauche d'Argest parTclnitz, pour, après l'occupation de ce village, défilervers les étangsquisetrouveut sur la droite. La cavalerie du feld-maréchal Kienmayer devait, dès que la première colonne aurait passé les défilés près de Tclnitz, se porter en avant sur Menitz, et se placer dans la plaine entre ces défilés et les étangs , pour couvrir par là les derrières de toutes les colonnes.

» La deuxième colonne, sous le commandement du lieutenant général comte de Langeron, marcha par le flanc gauche pour forcer la vallée entre Sokolnitz et Telnitz. » La troisième colonne , sous le commandement du lieutenant général Przibyschewsky, marcha par le flanc gauche tout près du château de Sokolnitz, d'où les tètes des trois colonnes, entre Sokolnitz et l'étang situé à gauche, avancèrent vers l'étang de Hobolnitz.

» La quatrième colonne, sous le commandement du général autrichien feld-maréchal Kollowrath, qui marchait par le flanc gauche, devait passer également ce lieu, et placer sa tète dans la même direction que les trois premières colonnes.

» De cette manière, les tètes des quatre colonnes formaient un grand front. La première colonne avait ordre d'occuper la forêt de Turas sur la gauche, et de faire une attaque décisive sur l'aile droite de l'ennemi, pendant que lavant-garde du général Bagration, soutenu par de la cavalerie, devait chercher à garnir d'artillerie les hauteurs au delà de la vallée de Dwaraschna.

n Le feld-maréchal autrichien prince de Lichtenstcin commandait toute la cavalerie.

a Le corps de S. A. I. le grand-duc et czarowitz devait prendre position derrière

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confuse des colonnes devait laisser des intervalles entre elles : et là se trouvait précisément le défaut de la manœuvre du maréchal Kutusoff;en se jetant dans ces intervalles , les soldats de Napoléon pouvaient, par un mouvement de flanc, briser et séparer les divisions russes.

L'ennemi attaqua vigoureusement la droite du général Legrand, la première engagée ; le maréchal Davoust courut la soutenir et arrêta l'armée austro-russe dans son mouvement. , et ici le combat s'établit avec une grande intrépidité de part et d'autre ; l'infanterie Se môle et se confond ; des feux bien nourris annoncent que nul ne

Blascowitz et Krug, et servir à soutenir la cavalerie du prince de Lichtenstcin, et la gauche de lavant-garde du prince Bagration.

» D'après ce plan, la première colonne descendit la montagne, traversa vers huit heures du matin le village d'Argest, et, après un combat opiniâtre, força l'ennemi à se retirer sur le village de Telnitz ; il laissa dans ce village les tirailleurs et une partie de l'infanterie, et se plaça derrière avec le reste des troupes.

» Un bataillon du 7e régiment de chasseurs fut commandé pour le chasser de ce village ; une brigade fut envoyée pour soutenir ce bataillon ; elle entretint avec l'ennemi un feu très-vif de mousqueterie; mais, voyant que la ligne ennemie se renforçait toujours davantage, elle se jeta enfin sur lui avec la baïonnette, le battit et le mit en fuite. L'ennemi arrêta les fuyards en les faisant soutenir par quelques régiments, rétablit l'ordre parmi eux, attaqua de front les Autrichiens et les culbuta. Le nouveau régiment d'Ingermanland fut mis par là en désordre. Le général d'infanterie comte de Buxhowden accourut sans délai, fit faire halte à ce régiment, le reforma et le fit de nouveau avancer vers l'ennemi. Dans ce moment le combat devint général sur tous les points des colonnes. En vain l'ennemi renforçait ses troupes avec des colonnes fraîches; en vain redoublait-il sa résistance :1e nombre de ses soldats fut obligé de céder à la bravoure et à l'impétueuse hardiesse des régiments russes. Les Français furent battus pour la deuxième fois et mis en fuite. Notre première colonne prit possession du village de Telnitz et des défilés, au delà desquels on plaça sur une hauteur un bataillon avec deux canons pour couvrir le flanc gauche. Les autres bataillons marchèrent, d'après les dispositions arrêtées, sur Turas ou sur la forêt de Turas.

» Les ennemis repoussés se mirent de nouveau en ordre, et, après avoir reçu des renforts, se jetèrent avec vivacité sur la première colonne : mais ils furent encore cette fois complètement culbutés; et cette colonne, qui observa exactement les dispositions arrêtées, poursuivit sans relâche l'ennemi déjà battu pour la troisième fois.

» Sans avoir égard au danger qui le menaçait sur son flanc droit, l'ennemi dirigea toute son attention sur le centre de notre armée, contre lequel, comme il a déjà été dit plus haut, il avait placé la plus grande partie de ses forces. Le lieutenant-colonel Monachtin fut détaché de la quatrième colonne avec deux bataillons des régiments Nowogorod et Apscheron, pour occuper le village situé devant cette colonne, pendant que celle-ci commençait à se mettre en bataille. Mais ces deux bataillons n'avaient point encore réussi à pénétrer dans le village, lorsqu'ils furent subitement culbutés par un corps considérable qui y avait pris position. Ils furent encore poursuivis sur

recule. A ce moment l'empereur fait appeler le maréchal Soult et l'interroge : « 3Iaréchal, combien de minutes faut-il pour s'emparer du village de Pratzen? » Le maréchal, avec son coup d'oeil si rapide, répond : « Sire, vingt ou trente minutes ; » il part alors au pas de course avec les divisions Yandamme et Saint-Hilaire; jamais intrépide attaque ne fut plus habilement conçue ni si parfaitement exécutée ; le maréchal Soult est maître du village de Pratzen, position admirable et sûre, et une marche de flanc sépare déjà les colonnes ennemies. Le moment décisif arrive; la pensée de l'empereur est accomplie par la bravoure : on peut jeter la confusion dans les rangs ennemis.

le fianc gauche de la colonne par un autre corps beaucoup plus considérable, qui aussi, dans un moment, atteignit même notre Qanc.

» Lorsque je vis que l'ennemi avait le dessein de s'emparer des hauteurs qui se trouvaient derrière nous, et de nous attaquer par derrière lorsqu'il nous aurait coupé la retraite, je donnai ordre au corps de réserve, composé de troupes autrichiennes qui se trouvaient derrière la quatrième colonne, de se mettre en froDt devant le flanc gauche, et d'arrêter l'impétuosité de l'ennemi.

» Ce corps de réserve prit en effet la position qui lui était assignée, mais se retira aux premières décharges de l'ennemi , et laissa le flanc de la colonne à découvert. L'ennemi s'empressa de marcher une seconde fois sur notre flanc, de renforcer ses troupes, et de faire sur nous l'attaque la plus vive et la plus désespérée, pendant que cette colonne était obligée d'opérer sans cesse contre d'autres troupes françaises qui étaient directement en face d'elle.

» Pendant ce temps-là, le général feld-maréchal prince de Lichtenstein ordonna au lieutenant général Essen d'attaquer avec sa cavalerie celle de l'ennemi, qui, soutenuepar quelques colonnes d'infanterie, faisaitmine de vouloir attaquer par son flanc le corps de S. A. S. le grand-duc et czarowich. L'ordre du général prince de Lichtenstein fut parfaitement exécuté. La cavalerie ennemie ne put tenir , malgré tous ses efforts, et prit la fuite dans le plus grand désordre, après une perte considérable.

» Le régiment de hulans de S. A. I. rompit , dès le commencement de l'attaque, avec le sabre, la ligne ennemie, et poursuivit les fuyards, qui partout trouvaient la mort. Mais son extrême ardeur contribua dans la suite à sa perte ; car, non content de la pleine déroute de l'ennemi , il continua à le poursuivre dans sa fuite jusqu'aux colonnes mêmes de son infanterie, où il fut reçu par une décharge à mitraille de plus de trente pièces de canon, qui le mit en désordre et le força à la retraite avec perte de beaucoup de monde.

» Dans ces circonstances, convaineu que l'ennemi , qui était plus fort que nous sur tous les points, unirait par s'emparer de toutes les positions avantageuses, je regardai la retraite comme absolument nécessaire, et j'en donnai sans délai l'ordre à toutes les colonnes.

» Lorsqu'en conformité de cet ordre, nos deuxième, troisième et quatrième colonnes, ainsi que les régiments Fanogorcy et Raschky se retiraient, et que pendant ce temps l'ennemi s'emparait des hauteurs, S. A. I. le grand-duc et czarowich conduisit la t-'.irdc de V. M. I., qui était sous son commandement, pour attaquer l'ennemi, afin d'arrêter son impétuosité. L'intrépidité avec laquelle la garde se précipita sut

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La bataille s'engage toujours plus vivement , car l'infanterie russe est ferme; Murât s'ébranle avec sa belle cavalerie et charge à fond. Lannes, si intrépide sur le champ de bataille , développe par masses ses régiments qui s'avancent avec une précision et un sang-froid tels qu'on les dirait à l'exercice. On se bat sur toute la ligne ; deux cents pièces de canon labourent le sol ; 200,000 hommes étaient aux prises, et le soleil brillait à peine sur les baïonnettes. La rapidité du mouvement que dirigea le maréchal Soult a complètement réussi ; la clef des positions est aux Français, le village de Pratzen, Austeiiitz même est en leur pouvoir ; les Russes voient déjà la victoire rayonnant sur la longue ligne de leurs adversaires.

Le maréchal Kutusoff devait avant tout rétablir les communications

l'ennemi, et la bravoure exemplaire de tous ses officiers, jetèrent la confusion dans les rangs de l'ennemi, qui fut mis en désordre et culbute avec la baïonnette. Non-seulement notre cavalerie rompit la cavalerie ennemie, mais elle enfonça même ses colonnes d'infanterie, parmi lesquelles elle fit un carnage horrible; le régiment des gardes à cheval prit à l'ennemi un drapeau qui fut défendu avec beaucoup d'opiniâtreté.

» Le lieutenant général prince Bagration avait reçu l'ordre de maintenir sa position à Posorschitz, jusqu'à ce que le général d'infanterie comte de Buxhowden eût tourné l'aile droite de l'ennemi : mais il ne fut pas possible de remplir ce but; car l'ennemi le prévint par une attaque, avec un corps considérable, sur son flanc gauche, et sur la cavalerie du lieutenant général Uvvarow qui était placé dans cet endroit pour protéger ce flanc; ce qui engagea le lieutenant général prince Bagration à venir au secours de son flanc gauche avec toute l'avant-garde. 11 continua le combat dans cet endroit sans interruption, et ne se retira que lorsqu'il eut reçu l'ordre de se réunir à la gauche à Auslerlilz. La cavalerie sous le commandement du lieutenant général Uwarow, pressée par la cavalerie ennemie, bien supérieure et soutenue encore par ses colonnes d'infanterie, la repoussa aussi plusieurs fois; mais elle fut également forcée de céder à la supériorité du nombre, et d'occuper une hauteur qu'elle garda même jusqu'au soir. Ce mouvement couvrit la retraite du flanc droit de la division du général prince Bagration.

» Ainsi se termina la bataille générale du 20 novembre (2 décembre), dans laquelle les troupes russes, encouragées par la présence de V. M. I., ont donné de nouvelles preuves de leur bravoure et de leur intrépidité. Ces troupes restèrent jusqu'à minuit en présence de l'ennemi, qui n'osa pas renouveler son attaque. Elles reçurent alors ordre de se mettre en marche sur la route de la Hongrie. En général, d'après les comptes les plus exacts, toute notre perte en tués et en prisonniers ne s'élève pas à plus de 12,000 hommes.

u Celle de l'ennemi, au contraire, d'après toutes les nouvelles reçues, se monte, tant en tués qu'en blessés, à près de 18,000 hommes. Cette perte de l'ennemie n'est pas douteuse, d'abord à cause du nombre de ses troupes qui partout offraient de grandes masses à notre artillerie, à notre mousqueterie et à nos baïonnettes, et ensuite parce que ses premières colonnes, et, sur plusieurs points, ses deuxièmes, furent complètement culbutées et poursuivies avec la baïonnette.

» KnrrsoFF. *

entre ses colonnes dans les intervalles brisés. Un coup décisif était indispensable, et alors , sous les ordres de l'empereur Alexandre , la garde russe s'ébranla; pour la première fois elle paraissait sur le champ de bataille contre les Français. La garde russe présentait une masse d'hommes aux membres forts, à la haute stature, aux traits qui révélaient leur origine tartare et slave : la garde à cheval avait un aspect de géant et de colosse; à ses cotés sont les chevaliers-gardes composés d'une intrépide noblesse sous les ordres du grand-duc Constantin. Aux mille cris de : Hourra ! hourra ! cette troupe d'élite se développe sur la droite des Français qui venaient de faire une si belle trouée au centre de l'armée russe ; dans ce choc impétueux à travers la poussière soulevée et le feu de l'artillerie, le 4e régiment de ligne, sabré presque tout entier, tombe broyé sous les pas des chevaux; si ce mouvement continue, le fruit des conceptions de Napoléon est perdu; les communications commencent à se rétablir entre les colonnes russes ; le maréchal Soult ne peut résister seul , et le moment décisif de la bataille est arrivé. L'empereur alors, le visage noblement coloré, dit à Bessières : « Prenez la cavalerie de la garde et chargez-moi cette masse. » La terre tremble sous une charge à fond de six mille cavaliers d'élite ; les cuirassiers se heurtent, les balles se croisent sous les panaches flottants ; les deux gardes sont aux prises : chevaux , cavaliers d'élite, tous secouent leurs poitrails, entrelacent leurs épées; bel épisode de la bataille ! il y avait une vieille querelle à vider : l'orgueil, la vanité des deux gardes î A qui la victoire entre deux troupes d'élite aux mains? Les yeux ardents des grenadiers et des chasseurs de la garde si puissants, rencontraient les yeux fixes et sauvages des cuirassiers et des grenadiers de la garde russe. Les officiers, la fleur de la noblesse de Moscou et de Saint-Pétersbourg, combattaient contre des soldats de fortune beaux et magnifiques aussi qui commençaient alors leurs lignées. Le grand-duc Constantin prit un étendard de sa main , tandis que presque toutes les cornettes des chevaliers-gardes furent enlevées par les prodigieuses charges des grenadiers à cheval et des chasseurs de la garde.

La mêlée fut terrible ;le général Rapp porta lui-même la nouvelle de ce beau combat à Napoléon ; il était blessé, sans chapeau, le regard brillant, le front haut, le sabre pendant au poignet , sur un cheval fougueux , tel que l'admirable tableau de Gérard l'a reproduit. Il venait dire comment la cavalerie de la garde s'était comportée dans

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ses charges ; il ramenait à ses pieds les prisonniers russeg et le prince Repnin, colonel des chevaliers-gardes. L'empereur, grave et méditatif, avec sa figure historique, reçoit ces détails sans s'émouvoir ; ses traits ne manifestent aucun étonnement de ces grandes choses : il connaît ses soldats, la victoire leur est familière, il l'avait prévue; l'intrépidité de ses braves est habitude ; il les a éprouvés ; ce qu'on vient lui dire est un épisode attendu de la campagne. Quel spectacle et quelles scènes !... Là se montre l'état-major au brillant uniforme, ici les officiers de mameluks qui portent sur leurs fronts la puissance delà destinée ; sur un côté, en profil, quelques grenadiers de la garde qui, l'arme au bras, regardent avec fierté leur empereur et s'impatientent de ne pas mourir pour lui. Devant eux des prisonniers russes attristés par leur défaite , et qui témoignent leur admiration pour ce génie qui a commandé tous ces miracles. Napoléon a fait d'une bataille compliquée un jeu d'échiquier tellement prévu d'avance, qu'aucun pion ne manque son échec et mat. Le grand peintre a perpétué, pour la dernière postérité , le plus beau fait d'armes des temps modernes; résultat de la tactique et de la prévision. Austerlitz fut une manœuvre.

A une heure on pouvait dire que la bataille était gagnée ; il n'y avait plus que des engagements corps à corps pleins de courage et d'énergie. Le maréchal Bernadotte soutint des charges de grosse cavalerie; le maréchal Lannes fut grand, hardi comme sa réputation. Pour la première fois on fit enlever des batteries par les cuirassiers, et, chose digne de remarque ! tout avait été fait par l'armée de ligne; la réserve d'infanterie n'avait pas donné ; la garde à pied était demeurée l'arme au bras, les cuirassiers , les grenadiers, les carabiniers seuls s'étaient jetés contre la garde russe. L'ennemi ne se défendait plus que sur sa droite ; successivement les Russes furent chassés de leurs hauteurs, et obligés de se réfugier dans une partie de la plaine que j'ai parcourue pour étudier ces lacs, ces marais, alors glacés parla gelée de décembre et que le soleil de midi avait ramollis. Les Russes se refoulent en masse sur une glace mobile qui soutenait à peine leurs pieds; Napoléon s'écrie : «Il faut finir la journée, que la garde mette ses pièces en batterie. »

Alors commence cette vive canonnade qui brise les glaçons amoncelés, et ouvre ainsi une vaste tombe à quelques groupes de soldats et de cavaliers. Représentez-vous encore l'empereur Napoléon parcou-

rant lout ce champ de bataille sur son noble coursier ; puis il met pied à terre sur un tertre ; delà sa vue peut s'étendre au loin sur les lacs ; il aperçoit que la bataille est à lui et alors il se met à fredonner un de ces vieux airs d'ariette qui lui rappelaient les temps où, jeune général en réforme, il parcourait les théâtres avec Dugazon, Baptiste et Talma ; il chante : « Ah ! comme il y viendra ! » et se fait donner quelques viandes froides; puis il aperçoit des prisonniers russes de distinction, et parmi eux on lui présente le comte de Langeron, lieutenant général au service de Russie ; il était blessé au visage. Napoléon l'interroge : « Qui vous commande? — L'empereur Alexandre, répond avec dignité Langeron. — Mais votre général? — Le général Buxhowden. — Tenez, M. de Langeron , répliqua l'empereur en lui présentant une tasse, voilà du vin de Bourgogne, cela vous fera du bien.» M. de Langeron était de famille bourguignonne ; c'était tout à la fois une offre bienveillante et un reproche impitoyable.

Jamais une bataille n'était finie avec les Russes : c'étaient toujours des masses d'hommes qui se succédaient ; un moment d'hésitation se manifeste dans une division de cavalerie du 4e corps pour charger une belle colonne russe qui opère et protège la retraite; Napoléon ordonne de briser cette colonne ; la division s'ébranle , elle est reçue à bout portant par des feux de peloton et se retire en désordre ; une seconde charge de dragons est encore ramenée par les Cosaques et la mitraille; une troisième charge , soutenue par l'artillerie de la garde , est plus heureuse ; les Russes abandonnent quatre pièces de canon et se retirent ; un autre marais de glace, qui se brisa sur plusieurs points du lac, fit éprouver quelques pertes du côté de Monitz. Néanmoins la retraite du maréchal Kutusoff fut belle et en ordre ; les Russes n'abandonnèrent le champ de bataille que vers minuit, et serrèrent leurs rangs avec cette résignation religieuse qui faisait l'étonnement de l'armée française. Des lignes entières étaient tombées sous la mitraille, et d'autres lignes s'étaient reformées derrière avec un admirable sang-froid; les Russes firent des pertes considérables, mais ils ne furent point désorganisés; ils marchaient à leurs rangs presque sans artillerie , protégés par le corps du prince Bagration et la cavalerie du général Lwarow.

Le soir de cette grande journée, Napoléon put ombrager son bivac de drapeaux ennemis, parmi lesquels on voyait quelques étendards de la garde impériale russe. Au milieu de cette bataille gigantesque ,

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quand tout était si beau, il y eut encore des traits de courage individuels que l'histoire doit recueillir. Le général Saint-Hilaire , grièvement blessé, se maintint à cheval toute la journée ; le général de brigade Walhubert,la cuisse emportée par un boulet rappelait aux soldats chargés de l'enlever du champ de bataille la proclamation de l'empereur qui défendait de quitter ses rangs. Les généraux Thiébault, Sébastiani, Compans, Rapp, furent également blessés, et Rapp prit de sa main, à la tète des grenadiers à cheval, le prince Repnin, colonel des chevaliers-gardes. Quant aux pertes des deux armées, elles furent presque égales, de 15 à 18,000 hommes. Les Russes avaient employé l'arme terrible de la baïonnette ; les blessures qu'ils avaient faites étaient presque toutes mortelles.

La bataille d'Austerlitz reste dans la mémoire du soldat comme le plus beau fait d'armes de Napoléon, parce que, je le répète, ce fut un prodigieux résultat de grandes manœuvres où tout fut calculé et prévu. Le quatrième corps, sous le maréchal Soult, fut le plus vivement engagé dans la journée , et le maréchal déploya une si haute capacité, que la gloire d'Austerlitz lui 'revient en bonne partie. La pensée fut à Napoléon , et l'exécution au maréchal Soult ; les mouvements du quatrième corps, la charge de la garde, furent les nobles faits stratégiques. Ce fut une injustice peut-être de ne pas avoir indiqué parfaitement, dans le bulletin, cette part glorieuse du maréchal Soult ; son corps prit les deux tiers des canons, et coupa l'ennemi dès le commencement de la journée ; il opéra la manœuvre de flanc la plus décisive au moment où les colonnes s'avançaient avec énergie et rapidité.

Austerlitz ! Austerlitz sera la fierté des générations lorsque les petites choses du temps présent s'effaceront pour tomber dans l'éternel oubli des èges. Cette victoire ressemblera à ces vastes arcs de triomphe qui restent encore debout alors que les monuments du goût vulgaire et les caprices de la mode sont devenus poussière !

274 NÉGOCIATIONS DU TRAITÉ DE PRESBOl HG.

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