CHAPITRE XL
NÉGOCIATIONS DC TBAITÉ DE PBE9BOIBG.
Situation des armées après Austerlitz. — Parti autrichien pour la paii. — Le prince Jean de Lichtenstcin. — Demande d'une entrevue. — François II et Napoléon. — Armistice. — Retraite des Russes. — Le général Savary et l'empereur Alexandre. — Suspensions d'hostilités. — Napoléon à Sehcenbrûnn. — Négociations avec la Prusse. — Traité particulier. — Intimidation de M. de Haugwitz. — Position de M. de Hardenberg. — Traité de subsides avec l'Angleterre. — Traité de Presbourg. — Cessions et pertes de la monarchie autrichienne. — Les royautés de Bavière et de Wurtemberg. — Projet d'alliance de famille. — Première idée de la confédération du Rhin. — Projet de féodalité et de noblesse. — Napoléon à Munich. — Mariage d'Eugène Beauharnais et d'Amélie de Bavière.
3 décembre 1003- 15 jau>ici 1006.
La bataille d' Austerlitz, éclatant fait d'armes pour l'armée française, ne décidait pas la question de la guerre. Supposez une monarchie >igoureusement organisée, une coalition fortement tissue : que peut être une seule bataille si disputée et si bien reçue par l'ennemi? Austerlitz ne mettait pas un terme à la campagne ; les Russes et les Autrichiens avaient éprouvé des pertes considérables, mais les Français en avaient subi de grandes aussi ; il restait aux alliés des ressources formidables, et ils pouvaient reprendre leur ligne en faisant leur retraite sur leurs renforts. Un corps prussien de 30,000 hommes qui marchait de Breslow manœuvrait déjà de concert avec le général russe Buxhowden ; l'archiduc Charles arrivait sur le Danube avec une armée superbe et vieille de service qui n'avait point encore été engagée. Les levées en masse de Hongrie et de Bohème pouvaient partout fournir des ressources, et à mesure que l'armée française s'avançait dans l'intérieur, elle se trouvait plus éloignée de ses renforts et de ses ressources.
Rien n'était donc désespéré pour les alliés ; vaincus, ils pourraient reparaître dans la lice glorieuse alors pour l'armée française et qu'ils avaient aussi bien défendue. A Austerlitz, les Russes s'étaient comportés en braves : mal engagés, parce qu'ils étaient trop impatients de combattre, ils n'avaient pu résister aux habiles manœuvres de Napoléon, à cette tactique du premier capitaine du monde. Le sort des armes était capricieux; la victoire, compagne infidèle, pouvait voler d'un drapeau à un autre; pourquoi ne tenterait-on pas un nouvel effort? Ainsi raisonnaient les Russes, noblesse brillante qui entourait l'empereur Alexandre; la fortune reviendrait sous leur tente, ils n'en désespéraient pas. Mais les Autrichiens étaient plus profondément découragés par ce revers ; sous l'influence d'un parti puissant pour la paix, ils avaient fait la guerre avec cette idée et malgré eux ; leurs mouvements avaient été mous, dans la folle persuasion que tôt ou tard on traiterait d'une manière définitive, et que dès lors il était inutile de verser le sang.
C'est ce qui explique la plupart des opérations mal conduites par le conseil aulique, et les accidents de la campagne. Le prince Jean de Lichtenstein, si caressé par Napoléon, expression de ce parti de la paix, apportait le découragement dans l'armée; l'archiduc Charles lui-même, si capable de bien conduire une campagne, était fort ennemi de ce système de coalition qui amenait les Russes sur le territoire allemand ; les jalousies nationales avaient fait échouer l'expédition de 1799, conduite par Suwarow, et cette nouvelle alliance avait le même sort par suite des mêmes causes. Les gouvernements ne peuvent pas faire violence à ces antipathies de peuples qui les séparent invinciblement ; Dieu n'avait pas jeté les Allemands pour former des auxiliaires aux populations slaves , mais pour leur servir de barrière invincible.
Aussi, après la bataille d' Austerlitz, le parti de la paix grandit, il se fortifia par l'espérance et les paroles jetées habilement dans les causeries de Napoléon. Les généraux russes et autrichiens s'accusèrent réciproquement des fautes commises, et , dans l'abattement de son esprit, François II se laissa entièrement dominer par le parti de la paix, soutenu par le prince Jean de Lichtenstein. Le lendemain de la bataille, l'empereur d'Autriche fit demander une entrevue à Napoléon, pour arrêter l'effusion du sang. C'était au moment de l'ivresse que donne la victoire, et le vainqueur pouvait s'enorgueillir à son
bivac l ; il avait éprouvé toutes les joies d'un grand succès , tout le bonheur de traiter avec la majesté de sa gloire des adversaires qui lui avaient refusé la majesté de sa couronne; la bataille d'Austerlitz lui paraissait le plus beau fait d'armes de sa vie ; fier de son armée, le soir, avant que le soleil se couchât dans la mer immense de l'éternité, il fit mettre à l'ordre de nobles remercîments qu'il adressait aux soldats qui avaient si bien salué son avènement 2. Il leur disait : « Qu'il était content d'eux, ils avaient décoré leur aigle d'immortelle gloire. Quels trophées dans cette journée! Une infanterie tant vantée n'avait pu leur résister ; en deux mois la coalition était dissoute ; lui, l'empereur, avait dignement défendu le diadème que le peuple avait placé sur sa tète. On voulait lui arracher la couronne de fer, les soldats
' Napoléon à ses soldats.
a Au quartier général de Briinn, 11 frimaire an xiv (2 décembre), à 10 heures du soir.
» Soldats delà grande armée!
» Aujourd'hui encore, avant que celte journée soit plongée dans la mer de l'éternité, votre empereur doit vous parler et témoigner sa satisfaction à tous ceux qui ont eu le bonheur de combattre dans cette mémorable journée.
» Soldats! vous êtes les premiers guerriers du monde. La mémoire de ce jour et de vos exploits sera éternelle. Oui, tant que l'histoire du monde existera, on répétera encore, après des millions de siècles, que dans les plaines d'Olmutz une armée achetée par l'or de l'Angleterre, une armée russe de 76,000 hommes, a été détruite par vous. Les malheureux débris de cette armée, dans laquelle l'esprit mercantile d'un peuple méprisable avait mis son dernier espoir, sont en fuite, et vont annoncer aux sauvages habitants du Nord ce que peuvent les Français ; leur annoncer que vous qui, après avoir détruit l'armée autrichienne près d'Ulm, avez dit à Vienne : Cette armé* n'est plus ! vous direz aussi à Pétersbourg : L'empereur Alexandre n'a plus d'armée!
» Soldats de la grande armée ! il n'y a pas encore quatre mois que votre empereur tous disait à Boulogne : Nous marchons pour anéantir une coalition tramée par l'or et les brigues de l'Angleterre; et le résultat est la destruction de 300,000 soldats et des forces de deux grands monarques.
» Soldats ! vous êtes dignes de l'immortalité. Que dira la France? Que diront les Nôtres? Ils ne peuvent qu'être frappés d'admiration. Et quand, après avoir terminé votre ouvrage, vous retournerez dans vos foyers, ils s'écrieront, toute la France s'écriera : «Voilà nos frères! les héros d'Olmutz ! qui, d'une armée de 70,000 hommes, en ont fait 'i(),000 prisonniers, ont pris 140 canons et fait mordre la poussière à 26,000. »
» Soldats! vous êtes mes enfants. Cette journée a été digne de vous et de votre empereur.
a Austerlitz, 12 frimaire an xiv (3 décembre 1805).
» Soldats, je suis content de vous : vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié
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avaient appris qu'il était plus facile d'insulter 1rs Français que de les vaincre. » Paroles grandes et romaines en face de la postérité! L'empereur parlait de la paiv, delà reconnaissance que la nation aurait pour les braves qui s'étaient montrés si grands à Austerlitz ; ils pourraient tous rappeler ces souvenirs avec orgueil. Puis pensant au Dieu des batailles, Napoléon sur le champ d'honneur écrivait aux évèques de France pour demander un Te Deutn en actions de grâces de la protection si visible du ciel '.
La joie était peinte dans les yeux de l'empereur; il se fit partout remarquer par ses munificences distribuées aux officiers et aux soldats;
tout ce que j'attendais de votre intrépidité; vous a^ez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de 100,000 hommes, commandés par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée; ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans les lacs.
» Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de 30,000 prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée et en nombre supérieur, n'a pu résistera votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple, avant de passer le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à no^ alliés.
» Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul, pouvait lui donner du prix à mes yeux. Mais dans le même moment , nos ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir, et cette couronne de fer conquise par le snng de^ tant de Français, ils voulaient m' obliger de la placer sur la tète de nos plus cruels ennemis. Projets téméraires et insensés que, le jour même de l'anniversaire du couronnement de votre empereur, vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris, qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.
» Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là vous serez l'objeL de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira, de dire : « J'étais à la bataille d'Austerlitz » pour que l'on réponde : « Voilà un
brave ! »
» Signé : Napoléon. j>
' Circulaire à MM. les évéques et aux présidents de consistoire.
« M. l'é\êque du diocèse de...
» La victoire éclatante que viennent de remporter nos armes sur les armées combinées d'Autriche et do Russie, commandées par les empereurs de Russie et d'Autriche en personne, est une preuve visible de la protection de Dieu, et demande qu'il, soit rendu dans toute l'étendue de notre empire de solennelles actions de grâces.
» Nous espérons que des succès aussi marquants que ceux que nous avons obtenu'à la journée d'Austerlitz porteront enfin nos ennemis à éloigner d'eux les conseil^ perfides de l'Angleterre, seul moyen qui puisse ramener la paix sur le continent. vi. 13
il prit un soin affectueux de tous les blessés, parcourant à plusieurs reprises le champ de bataille couvert de ses vieux prétoriens ; il descendait lui-même de cheval pour leur distribuer quelques gouttes d'eau-de-vie, ou pour faire panser en sa présence de si braves gens. De telles scènes laissaient de longues traces dans l'àme des soldats ; tous gardaient mémoire de cette bienveillance de leur empereur qui s'abaissait jusqu'aux derniers soins des ambulances ; plus d'un regard éteint se tourna vers Napoléon victorieux, et, comme le gladiateur du cirque en tombant sur l'arène, il semblait dire : « Je te salue, César, je meurs pour toi l. »
Le 3 décembre, au soleil à peine levé, le prince Jean de Lichtenstein arriva jusqu'aux avant-postes en demandant une entrevue à l'empereur. François II avait précisément choisi le prince Jean, parce qu'il le savait le chef du parti français, entièrement dans la bienveillance de Napoléon. Il fut immédiatement admis au bivac et resta plusieurs heures en conférence ; le charme de Napoléon, dans ces sortes d'entrevues, était immense; sa parole était douce, insinuante, brusque ou ferme tour à tour, afin d'amener le résultat de sa politique, à ce point qu'il était bien difficile de s'en défendre 2. Que lui
» Au reçu de la présente, vous voudrez donc bien, selon l'usage, chanter un Te Deum, auquel notre intention est que toutes les autorités constituées et notre peuple assistent.
» Cette lettre n'étant pas à une autre fin , nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
» Signé : Napoléon. »
1 Décret daté d'Austerlilz, le 16 frimaire (6 décembre). « Napoléon, empereur des Français, etc.
» Art. 1er. Nous adoptons tous les enfants des généraux, officiers et soldats français morts à la bataille d'Austerlitz.
» Art. 2. Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais , les garçons dans notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais impérial de Saint-Germain. Les garçons seront ensuite placés , et les filles mariées par nous.
» Art. 3. Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le droit d'y joindre celui de Napoléon. Notre grand juge fera remplir à cet égard toutes les formalités voulues par le code civil. »
Autre décret.
<( Art. 1er. Les veuves des généraux morts à la bataille d'Austerlitz jouiront d'une pension de 0,000 francs leur vie durant; les veuves des colonels et des majors, d'une pension Je 2,400 francs; les veuves des capitaines, d'une pension de 1,200 francs: les veuves des lieutenants et sous-lieutenants, d'une pension de 800 francs; l-s veuves des soldats, d'une pension de 200 francs. »
2 SI. de Metternich me dit dans une visite au Johannisbcrg, que ce qu'il craignait
demandait-on? Un armistice, une suspension d'armes. Mais quelles en seraient les conditions ? L'empereur exagéra avec son langage vif et brusque la mauvaise position de l'armée russe et autrichienne. « Vous voulez un armistice, eh bien! il faut préalablement que les. Russes se retirent ; nous traiterons séparément, je ferai ma paix particulière avec l'empereur Alexandre, sinon je le battrai. Quant à la maison d'Autriche, vous devez sentir, prince, qu'il me faut des garanties pour qu'elle ne reprenne pas les armes ; ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre. Mais, avant tout, plus de Russes, plus de levée en masse de Hongrie et de Bohème. »
Le prince Jean défendit mal la cause de François II ; il céda sur tout, parce qu'il voulait la paix. De cette première journée de négociations incroyables, il résulta la signature d'un armistice ' qui mettait au pouvoir des Français, sans coup férir, Presbourg, la Carinthie, la Styrie, Venise et la Carniole ; c'était plus que ne pouvait donner la conquête, après les plus vigoureuses campagnes ; les Français devaient occuper ces postes jusqu'à la signature de la paix définitive. En échange de ces concessions, le prince Jean de Lichtenstein eut l'hon-
le pins dans Napoléon, c'était le charme indicible de sa causerie : «On en sortait toujours, m'ajouta-t-il, en laissant un membre. »
Aitnistice du fi décembre 1805, signé à Âusterlitz.
<( Art. 1er. Les lignes des deux armées seront en Moravie, en y comprenant le* cercles d'Iglau, de Znaim et de firùnn , ainsi qu'une partie du cercle d'Olmùtz, situe sur la rive droite de la petite rivière Trzboka, en avant de Prosnitz, jusqu'à l'endroit où elle tombe dans la March. et la rive droite de la March jusqu'à son embouchure dans le Danube, y compris Presbourg. La ligne des deux armées s'étendra en outre pour les Français jusqu'aux États de Venise *.
» Art. 2. L'armée russe évacuera les États autrichiens, ainsi que la partie de la Pologne qui appartient à cette puissance, savoir: la Moravie et la Hongrie dans l'espace de quinze jours, et la Gallicie dans un mois. L'ordre de la marche de cette armée sera annoncé de manière à ce qu'on puisse toujours savoir le lieu où elle se trouve, afin de prévenir toute difficulté et tout malentendu.
» Art. 3. Aucune insurrection ni levée en masse ne pourra avoir lieu ni en Hongrie ni en Bohème, et aucune armée étrangère ne pourra entrer sur le territoire de la maison d'Autriche. Les négociateurs respectifs s'assembleront à Nicolsbourg, où le* négociations seront ouvertes, afin que la paix et la bonne intelligence soient rétablies entre les deux empereurs.
» Fait double, etc.
» Signé : le maréchal BERTniEit.
» le prince de Lichtenstein. »
* Le lexlc de cet armistice n'est pas complet. — Yoir le isxne Bulletin de la grande armée.
neur de recevoir des éloges de l'empereur dans ses bulletins ; on l'appela le prince éclairé, ami véritable de François II. Telle était la méthode de Napoléon : toutes les fois qu'un ministre étranger lui était dévoué il l'accablait d'éloges; quand il résistait à sa politique, il le faisait attaquer sans ménagement par la voie de toutes les feuilles de l'Europe, dans sa vie publique et privée ; il agit ainsi successivement avec le comte de Cobentzel, M. de Colloredo et le baron de Hardcnbcrg, parce qu'ils défendaient la cause de leurs souverains et de leur pays. Quant au prince Jean de Lichtenstein, il était content de lui, car il lui cédait les meilleures positions de la monarchie autrichienne ; il l'avait amené à ses fins ; les éloges n'étaient qu'à cette condition.
Quand tout fut ainsi réglé d'avance, Napoléon consentit à une entrevue avec François II pour ratifier ces clauses dans un traité ; il l'avait depuis longtemps désirée. Avec les rois comme avec les ministres, il avait une si incontestable supériorité! son génie se manifestait dans sa conversation vive et spirituelle, il était presque sûr de garder l'avantage sur eux. Est-ce que l'empereur François II était de taille à lutter avec lui? Tantôt sa main de fer pétrissait les crAnes, ramollissait les volontés; ou bien elle caressait les fibres les plus chaudes, les plus attrayantes, et l'on sortait de ses conférences avec la volonté de faire tout ce que Napoléon avait ordonné. L'entrevue des deux empereurs fut simple et pittoresque ; François II, comme tous les princes de la maison d'Autriche, était naïf, agreste pour ainsi dire ; il allait trouver, sans faste, un autre empereur au bivac sous une baraque de paille et de bois de sapin, près d'un feu de bivac. Napoléon avait fait masser sa garde à cheval à deux cents pas de sa tente ; il mettait de l'affectation à montrer au milieu de ses soldats son orgueil et sa force. François II arriva dans sa calèche, escorté par la fidèle garde hongroise qui avait toujours le privilège de suivre son souverain heureux ou malheureux, depuis la grande Marie-Thérèse ; quelques généraux, avides de contempler Napoléon, l'avaient suivi. A son tour l'empereur des Français s'était fait accompagner de ses aides de camp, jeunes et brillants officiers, et de ses maréchaux favoris. Ces groupes se chauffaient au feu du bivac, tandis que l'empereur François II descendait de calèche, vêtu d'une longue capote grise boutonnée, une canne à la main ; la longue queue, le chapeau à l'autrichienne, qui le faisait un peu ressembler à un officier d'invalides ;
ainsi le désignèrent les soldats de la vieille garde dans leurs dictons militaires.
L'empereur François II avait une année de plus que Napoléon ; sa figure était grave, bonne comme celle de tous les monarques de la maison d'Autriche ; Napoléon se hâta d'aller au-devant de lui ; les deux princes s'embrassèrent ; la fierté du jeune Corse dut se glorifier lorsque le chef de la maison de Habsbourg, vieille comme l'Allemagne , lui donna , pour la première fois , le titre de Monsieur mon frère. Il s'échangea là quelques paroles qui ont retenti dans la postérité : «Je suis fâché, dit Napoléon, de vous recevoir ainsi ; mais depuis deux mois je n'ai pas d'autre palais. » François II lui répondit avec son accent un peu allemand : « Vous en tirez si bon parti, que vous devez en être content. » On se pressa la main, et bientôt la conférence s'entama sur les questions sérieuses. Dans toutes ses paroles, Napoléon garda la supériorité incontestable d'un esprit éminent et d'une habileté italienne : il tourna toutes les difficultés, exagérant les dangers de l'Allemagne, la nécessité de la séparer de la Russie en lui donnant un large lot dans les lambeaux de la Turquie; il expliqua tout ce qu'il exigeait de l'Autriche pour conclure avec elle une paix durable ; une nouvelle démarcation était indispensable en Allemagne ; il ne demandait rien pour lui, mais pour ses alliés. L'armistice fut confirmé dans tous ses termes, et c'est ce que voulait Napoléon; il laissait les détails d'un traité à M. de Talleyrand1, se contentant d'aborder la
1 M. de Talleyrand était en effet arrivé sur le champ de bataille , il écrivait aui affaires étrangères :
« Du champ de bataille d'Austerlilz, 9 décembre 1803.
» Quelle date pour un ministre des affaires étrangères de France, mon cher Hauterive ! Je viens de parcourir un champ de bataille sur lequel il y a lo à 16,000 morts : je ne parle pas de ce qui a péri dans les lacs, on n'a retiré les cadavres d'aucun. Dans l'espace que j'ai parcouru il y avait bien 2,000 chevaux écorchés. Les bulletins vous apprendront les détails de l'armistice. La négociation a été transportée à Nicolsbourg; c'est un mauvais village entre Briinn et Vienne. L'empereur d'Allemagnw a choisi ce lieu parce qu'il est à peu de distance d'une terre à lui personnellement, où il s'est retiré pendant le temps des négociations. Cette terre s'appelle Holitsch. Il y a un haras et un troupeau espagnol. Je ne crois pas que les négociateurs s'arrêtent plus que ïe temps nécessaire pour la négociation. Ce dont on manquait hier à Nicolsbourg, c'était de pain : nous venons de prendre quelques précautions pour y avoir quelques subsistances. J'y retourne après-demain , et je crois que l'empereur ira après-demain à Vienne, ou plutôt au château qu'il occupait près de Vienne. Mille amitiés. M. de Haugvvitz est resté à Vienne, où il attend l'empereur. »
« De Bi ùnn, 11 décembre 180o.
« L'empereur part cette nuit de Brûnn, mon cher Hauterive, et j'y reste avec
question par grandes masses, jetant des mots capables de faire impression sur l'esprit crédule de François II. L'armistice donnait les plus belles positions du monde à l'armée française, et Napoléon n'était pas prêt à s'en départir. Ensuite il entra avec l'empereur dans les détails de son cabinet intime ; il fit l'éloge de la loyauté personnelle du monarque autrichien ; les ministres seuls avaient compromis François II, il ne serait tranquille que par leur éloignement; il indiqua comme condition du traité, comme gage de bonne amitié, la retraite de H. de Cobentzel et l'éloignement de M. de Colloredo. L'empereur Napoléon ne pardonnait à personne, pas môme aux femmes ; il jeta quelques paroles insultantes sur l'influence de madame de Colloredo ; il insista donc pour que le cabinet nouveau fut formé dans les idées et les intérêts de la France. «Voulez-vous, sire, dit-il, qu'un traité soit conduit à une heureuse terminaison ? Ayez auprès de vous des ministres qui ne soient ni brouillons ni vendus à l'Angleterre. » Cela signifiait seulement : « Ayez un cabinet dévoué à la France et sans esprit de nationalité. » Napoléon préparait une heureuse conclusion pour la paix à sa convenance ; il poussait en dehors du ministère autrichien, les esprits tenaces qui pouvaient lui être opposés ; désormais il allait exercer à Vienne l'influence morale qu'il désirait dans l'intérêt de son système , et pour poursuivre vigoureusement ses projets contre la Grande-Bretagne. Après l'entrevue solennelle au bivac d'Austerlitz, François II se mit tout entier à sa discrétion, à ce point que le noble empereur fut obligé de se priver de son ami le comte de Colloredo, en l'éloignant des affaires de sa monarchie '. Une paix séparée
messieurs les plénipotentiaires autrichiens. Je suis dans une ville où il n'y a que des juifs et des blessés. Dans quatre ou cinq jours, je saurai si je ferai quelque chotc avec les plénipotentiaires autrichiens , ou si cela est impossible. L'empereur attendra à Vienne de mes nouvelles ; elles décideront sa marche... J'ai commencé hier mes conférences... Quoique je n'ai pas vu de cheminée depuis plus de quinze jours, et que les poêles entêtent tout le monde, je me porte bien. Brûnn est un lieu horrible ; il y a dans ce moment 40,000 blessés : chaque jour il y a des morts en quantité. Hier , l'odeur était détestable. Aujourd'hui il gèle, ce qui est bon pour tout le monde. L'empereur se porte à merveille : les dernières affaires en ont fait un personnage fabuleux. Il n'y a pas un général dans l'armée, pas un soldat qui ne croie et ne dise que c'est l'empereur tout seul qui a remporté la grande victoire d'Au^terlitz; il a tout ordonné jusque dans les moindres détails, et tout ce qu'il a ordonné a réussi. »
1 « A son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, l'empereur lui a dit : « M. et madame Colloredo, M. Paget et M Rasumowski ne font qu'un avec votre ministre Cobentzel; voilà les vraies causes de la guerre; et si V. M. continue à se livrer à ces
devait être arrêtée avec l'Autriche, l'alliance intime avec Alexandre était brisée ; François II, par une lettre autographe, avait dégagé la Russie du secours qu'elle apportait à ses armes.
Napoléon, rassuré du côté de l'Autriche, qn'allait-il faire à l'égard d'Alexandre ? Offrirait-il au czar un traité à des conditions équitables? Il n'était pas sans inquiétude sur la retraite des Russes qui pouvait compromettre des corps isolés, et Davoust particulièrement ; il avait bonne opinion du soldat et de l'officier russe ; il les avait vus en bataille ; la charge de la garde à Austerlitz l'avait vivement frappé. L'armée d'Alexandre avait éprouvé de grandes pertes, mais elle pouvait se replier sur ses renforts, tomber sur le maréchal Davoust qui s'était aventuré en s'avançait trop jusqu'à Goding. Les Russes pouvaient ici prendre leur revanche d'Austerlitz, et le lendemain peutêtre briser Murât, le chef aventureux d'avant-garde. Napoléon avait prévu cette mauvaise chance de fortune, et, par l'armistice, il détachait le corps autrichien du général Meerfeld du gros de l'armée russe en retraite, comme il avait séparé les Bavarois des Autrichiens avant Ulm. Austerlitz ne finissait pas tout ; depuis le commencement de la campagne le système diplomatique de l'empereur avait été de fractionner les alliés, et son système militaire se résumait dans la réalisation de cette idée italienne : « Diviser par l'adresse ceux qu'on ne peut atteindre par la force. » La campagne était terminée dès que les Russes s'obligeaient à abandonner le territoire autrichien, et les Autrichiens le territoire bavarois.
Ceci avait été convenu avec l'empereur François II ; mais rien n'était fini à l'égard de l'empereur Alexandre. Napoléon avait peu
intrigants, elle ruinera toutes ses affaires et s'aliénera les cœurs de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités pour être heureuse et aimée ! »
«c Un major autrichien s'étant présenté aux avant-postes, porteur de dépêches de. M. de Cobentzel pour M. de Stadion à Vienne, l'empereur a dit : « Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s'est vendu à l'Angleterre pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation, en suivant les conseils de sa sœur et de madame de Colloredo. »
« L'empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein : il a dit plusieurs fois : « Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des intrigants ? » Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes les plus distingués, non-seulement-par ses talents militaires, mais encore par ses qualités et ses connaissances *. »
* xxue Bulletin de la grande armée, daté d'Auslerlitz, le 14- frimaire an xit (S décembre 1803),
d'influence sur les Russes, et restait sans moyen de démoraliser l'étatmajor, comme on l'avait fait à l'égard des Autrichiens. Autour d'Alexandre étaient des jeunes gens pleins d'énergie et de courage que la bataille n'avait point affaiblis; ils se croyaient abandonnés des Autrichiens, mais ils ne s'avouaient pas vaincus. Napoléon continuait de Taire insulter ces officiers d'état-major par des paroles outrageantes, -« ce point de les traiter 'de freluquets dans les bulletins. Le langage de l'empereur avait toujours un sens particulier : « Faire son devoir dans les intérêts de la nation et de son souverain , c'était se vendre à l'Angleterre ; » il n'épargnait jamais ces épithètes insultantes à ceux qui xie venaient pas à lui, et ses bulletins souvent colères lui firent bien des ennemis implacables en Europe.
Puis il accablait d'éloges l'empereur Alexandre, parlant de sa magnanimité, de la grandeur de ses destinées s'il pouvait se détacher de ces jeunes têtes qui perdaient son esprit. Ici le lion devenait encore renard, il savait les fibres qu'il fallait faire résonner dans le cœur et l'amour-propre d'Alexandre; à cet effet, il lui renvoya le général Savary, son aide camp1, pour lui communiquer l'armistice qu'il
1 Rapport du général Savary.
« L'empereur Alexandre parla le premier, et me dit : « Je suis bien aise de vous Tevoir dans une occasion aussi glorieuse pour vous : cette journée ne gâtera rien à toutes celles de la carrière militaire de votre maître. C'est la première bataille où je me trouve, et j'avoue que la rapidité de ses manœu\res n'a jamais laissé le temps de secourir aucun des points qu'il a successivement attaqués ; partout vous étiez deui fois autant de monde que nous.
Réponse. « Sire, votre majesté a été mal informée; car, en totalité, votre armée avait une supériorité numérique d'au moins 25,000 hommes sur la nôtre. Eu outre , nous avons trois divisions d'infanterie qui n'ont pas pris part à la bataille, nous n'avons employé bien vivement que six dhisions d'infanterie. A la vérité, nous avons beaucoup manœuvré ; la même division a combattu successivement dans différentes directions : c'est ce qui nous a multipliés pendant toute la journée. C'est l'art de la .guerre : l'empereur, qui est à sa quarantième bataille, ne manque jamais à cela. 11 pourrait encore, avec les troupes qui n'ont point été engagées, faire une armée ;aussi forte que celle qui a donné avant-hier, et marcher contre l'archiduc Charles, si *out n'était pas terminé : du moins cela dépend de votre majesté.
Alexandre. » De quoi s'agit-il ?
Ré]>onse. » Sire, de savoir si votre majesté accepte les propositions qui la concernent, dans ce qui a été comenu hier entre l'empereur d'Autriche et l'empereur «Sapoléon.
Alexandre*» Oui, je l'accepte; c'est pour le roi des Romains que je suis venu; il lue dégage, il est content de ce qui lui est promis, je dois l'être aussi, puisque je ne ■formais pas de vœux pour moi.
Réponse. » L'empereur m'a chargé d'ajouter qu'il désirait que l'armée de u>tre
venait de conclure entre l'empereur d'Autriche et lui l'empereur des Français. On se rappelle que le général Savary avait été chargé d'une première mission près de l'empereur Alexandre avant la bataille d'Austerlitz. Napoléon était vivement frappé des paroles bienveillantes et polies que Savary lui avait rapportées, comme expression des sentiments personnels d'admiration et d'enthousiasme du czar pour le chef du gouvernement français. « Allez, dit encore Napoléon à Savary, allez demander à l'empereur Alexandre une adhésion complète à tout ce qui vient d'être conclu entre moi et François II au bivac d'Austerlitz. » Le général Savary devait ensuite se rendre au corps du maréchal Davoust, pour arrêter tout mouvement hostile qui pourrait engager une nouvelle bataille. Napoléon était vivement inquiet des opérations de Davoust, menacé d'être cerné et coupé.
Le général Savary et un aide de camp de l'empereur d'Autriche, le général Stutterheim , se portèrent rapidement à une lieue de Goding, au bivac d'Alexandre, alors délaissé par les Autrichiens, et qui opérait sa retraite. Ce fut là qu'on l'informa de ce qui était conclu entre François II et Napoléon. Le czar accueillit avec la même bienveillance le général Savary, il fit l'éloge pompeux des manœuvres de l'empereur à Austerlitz; et de cette savante étude du champ de bataille, car il lui paraissait que partout les Français étaient le double des troupes alliées. Le général Savary fit observer que tout cela tenait à
majesté sortît desÉtats autrichiens dans le plusbref délai, et par la route militaire la plus courte, en faisant chaque jour le chemin ordinaire que fait une troupe en marche.
Alexandre. » Mais votre maître exige donc que je m'en aille bien vite; il est bien pressant.
Réponse. » Non, sire; il ne demande pas que yous retourniez plus vite que vous n'êtes venu; mais comment prendre une autre règle pour se fixer, que d'admettre la route militaire, et la distance d'étape, pour la marche de chaque jour? On ne le stipulerait même pas, que ce serait l'unité de mesure que l'on prendrait : il n'est dornpas déraisonnable d'en convenir d'avance.
Alexandre. » Eh bien ! soit, j'y consens; mais quelle garantie exige votre maître ? et quelle garantie ai-je moi-même que, pendant que vous êtes ici, vos troupes ne font pas quelques mouvements contre moi? suis-je en sûreté?
Réponse. » L'empereur a prévu cette objection.
Alexandre. » Eh bien ! quelle garantie exige-t-il de moi ?
Réponse. » Il m'a chargé de demander à votre majesté sa parole, et m'a ordonné , aussitôt que je l'aurais reçue, de passer dans le corps d'armée du maréchal Davoust pour suspendre son mouvement.
» Alexandre avec un air de haute satisfaction :
» Je vous la donne, et vais de suite me préparer à exécuter ce qui a été convenu *. »
* Mémoires du duc de Rovigo, tome II, page 224-227. '(F. W.)
l'art des grandes manœuvres , que Napoléon possédait si bien ; dans le fait, l'armée française, un peu inférieure en nombre, se montrant supérieure sur le champ de bataille, avait justifié ce que peuvent l'art de la guerre et de longues expériences pour la stratégie. Napoléon u'avait engagé que six divisions d'infanterie, et lorsque Savary lui en donna l'assurance, l'empereur Alexandre, tout en continuant son admiration, lui demanda ce que voulait de lui Napoléon; le général répondit qu'on était convenu avec François II d'une évacuation du territoire autrichien par l'armée russe prompte et rapide. Le czar, avec un ton visiblement dépité contre les Autrichiens, déclara : « Qu'il n'était venu que pour l'empereur des Romains, et, puisqu'il le dégageait, il ne demandait pas mieux que de se retirer du territoire.» Tout fut ainsi consenti de part et d'autre; l'empereur Alexandre, dégagé par François II donna sa parole que les troupes russes évacueraient le territoire autrichien dans le plus bref délai ; le général Savary dut en même temps porter l'ordre au maréchal Davoust d'arrêter son mouvement trop hasardé, puisqu'un armistice était conclu.
Déjà le général Meerfeld avait communiqué au maréchal Da\oust un billet écrit de la main d'Alexandre, au crayon, et dans lequel se trouve la première fois le titre d'empereur donné à Napoléon. Dans ce billet, le czar faisait connaître au maréchal Davoust, l'état de l'armistice, et qu'en conséquence il était inutile de sacrifier plus de braves gens1. Une telle attestation arrêta l'offensive prise par le maréchal Davoust; l'armistice fut partout exécuté sur-le-champ. Il n'est point vrai qu'il ait sauvé l'armée russe ; Alexandre n'y consentit que difficilement et sur l'invitation de François II. Après cet armistice, les haines violentes, le mépris dominèrent ; l'armée russe parlait de la trahison de l'Autriche ; comme après la campagne de Suvvarow, les officiers d'Alexandre disaient aux Autrichiens de grosses injures ; les Allemands signalaient les Russes comme des barbares qui avaient marqué leur passage par le pillage et la dévastation. Napoléon devait être satisfait, il était parvenu à ses fins.
Dès ce moment, François II ne peut échapper aux dures lois d'un
1 J'ai vu le texte de ce billet au crayon.
« J'autorise le général Meerfeld à faire connaître au général français que les deux empereurs d'Allemagne et de France sont en ce moment en conférence, qu'il y rmistice dans celle partie, et qu'il est en conséquence inutile de .sacrifier plus de braves gens.
» Le \ décembre. » Siyne ■; Alexandre. »
traité ; Napoléon cherche à enlacer également l'empereur Alexandre en le séparant de ses amis ; il exprime déjà sa politique avec hauteur ; il flétrit l'ultimatum de M. de Novosilzofl', les propositions du prince Dolgorouski, il laisse échapper ces mots mémorables dont la fatalité le fera souvenir plus tard aux jours de malheur : « Les Russes seraient-ils à Montmartre, que ces conditions ne seraient point acceptées. » Ainsi, cette même année deux tristes idées viennent à sa tête : il envoie une expédition à Sainte-Hélène, il en rêve la possession, et dans un bulletin, il parle de l'occupation possible de Montmartre par les Russes. Il y a dans la destinée des hommes de mystérieuses inspirations, et, comme dans les songes d'Orient, la décadence des empires est souvent annoncée par les sept vaches grasses et les sept vaches maigres du Pharaon. Alexandre n'accepte point en ce moment des conditions de paix, l'armée russe n'est point abattue, l'esprit du camp moscovite n'est pas encore arrivé à ce degré d'abaissement des Autrichiens ; si les Allemands abandonnent la cause commune , les Russes ne lâcheront pas pied ; ils veulent encore essayer le sort des armes. Alexandre se contente d'évacuer le territoire d'un allié qui a traité par faiblesse. « L'empereur des Romains n'a plus besoin de mon secours, je me retire. » Telles furent les paroles d'Alexandre ; l'armée russe marcha d'étape à étape, tandis que l'empereur Napoléon quittait Briinn pour se rendre au palais de Schœnbiùnn ; il voulait suivre en personne les négociations entamées par 31. de Talleyrand.
On se rappelle la mission qu'avait reçue M. deHaugwitz en quittant Berlin pour se rendre au quartier général de Napoléon en Moravie. Le roi de Prusse avait abandonné définitivement sa neutralité impartiale pour adhérer au traité d'alliance et de subsides entre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre. M. de llaugwitz était porteur de Y ultimatum des cabinets alliés, et l'esprit de ses instructions était tellement précis qu'il avait ordre de déclarer la guerre à Napoléon le 15 décembre au matin ; ce même jour, l'armée prussienne devait se mettre en mouvement, se joindre aux Russes, aux Autrichiens, et se placer entre le Rhin et le Danube. M. de Laforest avait fait connaître, par ses dépêches, cette résolution à M. de Talleyrand et à l'empereur, et dès lors onconvintd'unehabiletactiqueàl'égarddeM.de Haugwilz ; il ne put dépasser Vienne ; M. de Talleyrand l'amusa : on parla vaguement des bonnes intentions mutuelles et d'un plan de pacification européenne où l'Angleterre trouverait sa place. Cette situation complexe
dura jusqu'au lendemain d'Austerlitz , victoire qui changeait la face îles affaires, et M. de Haugwitz apprit que l'Autriche allait traiter séparément avec Napoléon, et que les Russes se retiraient d'Allemagne; à cet instant il fut permis seulement à M. de Haugwitz de joindre le quartier général de l'empereur ; sa position était infiniment délicate ; qu'allait-il faire? Le temps paraissait-il bien choisi pour annoncer que ia Prusse se joignait à l'alliance contre l'empereur? N'était-ce pas prendre sur lui une terrible responsabilité? Les Français pouvaient attaquer la Prusse au dépourvu , et briser l'œuvre de tant d'expé- •rience '.
Napoléon savait tout cela et devait en profiter; M. de Haugwitz était partisan du système français, ainsi que les frères Lombard, secrétaires de cabinet de Frédéric-Guillaume; l'empereur connaissait la faiblesse de son caractère , et il se trouvait grandement à l'aise avec ie plénipotentiaire prussien. M. de Haugwitz put voir Napoléon deux jours après la bataille d'Austerlitz; on était loin déjà des idées de {'ultimatum, et de ce caractère menaçant que les puissances pouvaient prendre entre elles contre la politique de l'empereur. M. de Haugwitz dépécha immédiatement un courrier à Berlin pour annoncer la bataille d'Austerlitz et demander de nouvelles instructions pour sa conduite dans la crise qui se préparait : menacer Napoléon victorieux -eût été imprudent et puéril ; en attendant M. de Haugwitz vint le trouver à Schœnbrùnn , et, cachant mystérieusement les premières
1 Voici que.le était alors la position de l'armée française : le maréchal Bcrnadolte occupait la Bohème; le maréchal Mortier, la Moravie ; le maréchal Davoust, Presbourg; le maréchal Soult, Vienne ; le maréchal Ney , la Carinthie; le général Marmont, la Slyrie ; le maréchal Masséna, la Carniole; le maréchal Augereau restait en réserve en Souabe. Le maréchal Masséna, avec l'année d'Italie, était devenu huitième corps de la grande armée.
Napoléon écrivait le 23 décembre 1805 :
» M. de Stadion, ministre de l'empereur d'Allemagne en Russie, et M. le comte et lieutenant général de Giulay, ont été présentés à Briinn à S. M. l'empereur des Français, comme plénipotentiaires de S. M. l'empereur d'Allemagne. Ils sont munis de pouvoirs pour négocier, conclure et signer la paix définitive entre la France et l'Autriche. De son coté, l'empereur des Français a nommé M. de Tallcyrand, son mini . tre des relations extérieures, qu'il a muni de pouvoirs à cet effet. Il faut espérr-r que la paix sera le résultat de leurs négociations ; mais cela ne doit en rien ralentir le zèle des administrateurs delà nation. C'est, au contraire, un nouveau motif pour que les conscrits accélèrent leur marche, r.fin de justifier cet adage m connu : Si vis pacem, paru bellum. S. M. a recommandé aux ministres de la guerre ■et de l'intérieur de ne ralentir en rien leurs préparatifs, a
instructions , il se borna à le féliciter sur le succès de la bataille d'Austerlitz '. Napoléon était alors à toute la hauteur que donne la victoire, il savait bien à quel esprit d'hésitation et de faiblesse il avait affaire, et ses premières paroles furent brusques: « Yoilà , M. de Haugwitz , un compliment qui a changé d'adresse. » Après avoir ainsi vivement apostrophé le négociateur, il attendit à peine que M. de Haugwitz eût achevé quelques phrases de justification ou d'explication , et il lui jeta ces hautaines paroles : « Est-ce une conduite loyale que celle de votre maître?... il serait plus honorable de m'avoir ouvertement déclaré la guerre. Alors vous auriez servi vos nouveaux
1 A ce moment, l'Autriche cherchait à se justifier, aux yeux de l'Europe, de *a faiblesse pour avoir signé un armistice fatal à la coalition.
Extrait d'un mémoire sur la situation des affaires, communiqué par le comte de
Staluemberg.
« Jamais espérances fondées sur les vues les plus salutaires et les plans les mieux conçus n'ont été détruites par un coup plus fatal que le désastreux revers que notre armée eu Allemagne vient d'éprouver, par un concours de malheureuses circonstances qui sont la suite d'une seule faute.
» La coopération simultanée des deux cours impériales de l'Angleterre et de la Prusse, aurait offert au commencement de la guerre une chaîne de forces armées du nord au midi, et aurait contraint la France, par des diversions mutuelles, à séparer les siennes. Notre malheur a été qu'aucune des espérances que nous avions formées sur des diversions dans le nord du continent , qui auraient pu obliger l'empereur des Français de partager les troupes qu'il avait retirées des côtes, ne s'est réalùée ; et non-seulement toutes ses troupes se sont trouvées à portée d'être employées contre notre armée en Allemagne, mais même l'armée gallo-batave et celle de Bernadotte ont pu quitter la Hollande et le Hanovre sans obstacle pour se joindre à celle qui nous attaquait. C'est à ces causes que les troupes françaises qui ont été opposées aux nôtres, doivent la supériorité de leur nombre; car, si l'on met de côté ces deux armées, les troupes arrivées de l'intérieur dans le cours du mois d'octobre n'ont surpassé que de bien peu le nombre des Autrichiens placés sur l'IIlcr, où, dans la forte position qu'ils occupaient, ils auraient été en état d'attendre la jonction de la première armée de S. M. l'empereur de Russie. Il y a même eu un moment ( ù l'on avait l'espoir de prévenir la jonction des troupes françaises venant du nord avec celles qui arrivaient de l'intérieur de la France, en tombant sur une partie de ci s dernières, quand un second malheur a voulu que la violation de la neutralité prussienne ait soudain changé la face des affaires, et réduit notre armée d'Allemagne à l'alternative ou de se déployer immédiatement sur l'Inn, ou de se voir enveloppée et détruite.
» La retraite sur l'Inn aurait prévenu toutes suites fâcheuses. Réunis au corps d'armée sous les ordres du général en chef Kutusoff, ces troupes auraient suffi pour résister aux forces limitées des Français ; l'arrivée subséquente de la seconde armee russe, et enfin le développement des autres mesures de la coalition, auraient procuré aux troupes alliées cette supériorité de forces sur laquelle on avait absolument compté dans les engagements mutuels.
alliés et j'y aurais regardé à deux fois avant délivrer bataille... Vous voulez être les alliés de tout le monde : cela n'est pas possible ; il faut opter entre eux ou moi. Si vous allez avec ces messieurs, je ne m'y oppose pas ; mais si vous restez avec moi, je veux de la sincérité, ou je me sépare de vous. Je préfère les ennemis francs à de faux amis. Qu'est-ce que cela signifie? vous vous dites mes alliés , et vous souffrez en Hanovre * un corps de 30,000 Russes qui communique par vos États
» Parla faute inconcevable d'un gênerai, qu'une réputation acquise par de premiers succès avait l'ait choisir, l'armée d'Allemagne resta sur 1111er ; et dans le court espace de quelques jours, sans avoir été battue, après quelques légers combats où elle avait eu plutôt de la supériorité que du désavantage, la majeure partie de cette armée se trouva prise et le reste dispersé. Tous les malheurs qui ont suivi sont les suites inévitables de ce désastre.
» Les forces françaises réunies dans l'Allemagne seule, excédant 110,000 hommes, sans compter les troupes alliées, s'avancèrent contre les Austro-Russes portés sur l'Inn, qui ne montaient à guère plus de moitié de ce nombre. Exposer ces troupes à une bataille rangée contre une force double de la leur, aurait été risquer leur ruine entière ayant l'arrivée delà seconde armée de S. M. l'empereur de Russie. C'eût été commettre la même faute qui venait de perdre notre armée en Allemagne. Au contraire, conserver la première armée russe sans qu'elle fût entamée, jusqu'à l'arrivée de la seconde, devint le principal objet des dispositions qui furent concertées 1>;.i S. M. en personne avec le général en chef Kutusoff.
» Pour Compléter notre embarras, il fallut encore que l'arrivée de la seconde .innée russe se trouvât retardée de plus d'un mois par les premiers armements que la cour de Berlin menaça d'opposer à ceux de la cour de Saint-Pétersbourg. En conséquence, les troupes sous les ordres des généraux Bfeerfeld et Kutusoff, hors d'état de maintenir une position sur l'Inn ou dans toute autre partie de l'Autriche, se virent obligées de se reployer sur la Moravie. L'inévitable suite de ce mouvement fut que l'ennemi continua de s'avancer dans la haute et basse Autriche. L'armée russe ayant atteint le dernier pont sur le Danube au-dessus de Vienne et près de Krcms, n'avait plus d'autre poste à prendre que de le passer, pour empêcher qu'on ne lui coupât sa communication avec la rive gauche de ce fleuve et ta route dans la Moravie. A partir de ce moment le sort de la capitale de l'Autriche se trouva décidé. Si l'on considère l'impossibilité où elle était de se défendre dans ses murs, à moins que l'on ne pût se ménager le temps nécessaire pour l'arrivée des troupes de renfort par le moyen d'un armistice très-court, plusieurs raisons concouraient à inspirer à S. 31. le désir de sauver la capitale par un armistice de cette nature. En conséquence, elle se détermina à envoyer le lieutenant général comte de Giulay à l'empereur Napoléon pour le lui proposer. La négociation fut sans effet.
» Les Français entrèrent dans Vienne, et S. M. se flatta d'avoir au moins assuré, parle sacrifice de sa capitale, à la première armée russe, la faciliter d'opérer sa jonction avec la seconde. Pour y réussir, elle donna les ordres les plus positifs de
* Où M. Capefiguc a-t-il trouvé l'existence d'un corps de 30,000 Russes en Hanovre à l'époque de la bataille d'Austcrlitz? — Il est probable qu'il veuille dire en Silésie, seule frontière de la Prusse par laquelle les Russes eussent pu communiquer *vcc leur armée principale, alors en Moravie. (F. >V.}
avec leur grande armée ! Rien ne peut justifier une pareille conduite; c'est un acte patent d'hostilité. Si vos pouvoirs ne sont pas assez étendus pour traiter ces questions , mettez-vous en règle: moi je vais marcher sur mes ennemis partout où ils se trouvent. »
Napoléon pouvait ainsi parler après la victoire d'Austerlitz qui lui assurait une supériorité incontestable : il tenait l'Autriche dans ses mains par l'armistice conclu avec François II; les Russes se retiraient à marches précipitées. Maintenant que pouvait faire la Prusse isolée? Ses hésitations l'avaient perdue, elle portait la peine de ses retards, de ses délais incessants. Napoléon était moins admirable dans ses prodiges de champ de bataille que dans cet art inouï de profiter des circonstances et des résultats obtenus; M. de Haugwitz n'était pas un Adversaire à sa taille même en discutant ; dans son cabinet l'empereur
détruire le grand pont sur le front de Vienne, ce qui aurait t'ait gagner quatre ou cinq jours de marche au général en chef Kutusoff. Mais la personne chargée de faire couper le pont, cédant aux instances des généraux français, ne le détruisit point. Ce cruel incident exposa la première armée russe au danger le plus imminent d'être enveloppée et détruite avant qu'elle pût joindre l'armée du général Buxhowden, ainsi qu'un corps de 10,000 Autrichiens qui s'était retiré de Vienne.
t> Si ce malheureux événement fût arrivé, la continuation de la guerre eût été évidemment impossible, la destruction de la première armée de S. M. l'empereur de Russie eût infailliblement euiraîiie celle de la seconde, et tout renfort qui serai; venu après, successivement et séparément attaqué par les forces majeures que Napoléon avait réunies dans l'Autriche, aurait également succombé, ainsi que l'armée commandée par S. A. R. l'archiduc Charles en Italie, qui aurait eu affaire à ces forces puissantes combinées avec celles du général JUasbéna. En un mot, le danger était si pressant et la position tellement critique, que quand Lien même il ne sciai; resté à S. M. d'autre moyen de s'y soustraire, elle aurait été obligée de signer une paix précipitée, défavorable sans doute pour elle-même, mais inévitable et dictée par des motifs qui l'eussent sans doute justifiée aux yeux de ses propres alliés. L'impossibilité de prolonger la guerre, la nécessité de sau\cr l'existence de la monarchie, les intérêts géniaux de l'Europe, et même ceux de l'Angleterre, exigent d'elle qu'elle assure l'existence de la monarchie autrichienne, plutôt que de s'opiniàtrer dans une guerre dont on ne peut rien attendre qu'une issue encore plus malheureuse. Enliu les devoirs sacrés par lesquels S. M. était liée à son noble et lidèle ami l'empereur Alexandre, devoirs qu'il partageait avec tous les souverains animés d'un bon esprit, et qui lui imposaient l'obligation de préférer les plus grands sacrifices à la destruction (aussi sûre qu'elle était inutile) des braves et des magnitiques armées que la Russie avait envoyées à son secours.
» Dans cette extrémité, S. M. n'a pas hésité d'entrer dans de nouvelles explications aNec l'empereur Napoléon, et de lui proposer d'ouvrir avec lui des négociations pour la paix, aussitôt que les mesures pour y parvenir pourraient être concertées avec l'empereur Alexandre , que S. M. espérait voir immédiatement eu personne. »
savait profiter de tout , il menaçait et caressait tour à tour ; il enlaçait son adversaire sous les replis incessants de son argumentation ; le caractère italien se révélait en lui avec toutes ses finesses et il était difficile d'échapper à sa chaleureuse éloquence ; tacticien dans une causerie comme dans une campagne , s'emparant de tout avec habileté, il dominait les esprits avec une telle puissance qu'il les amenait presque toujours à faire ce que sa politique commandait.
M. de Haugwitz subit cette invincible influence ; Napoléon , comme un grand magnétiseur , ploya son intelligence , la domina si prodigieusement qu'il obtint du ministre prussien non-seulement le maintien de la neutralité, mais encore un traité d'alliance intime avec la Prusse sur des bases étranges. M. de Haugwitz était sans pouvoirs pour signer une telle convention ; il n'avait pas reçu d'instructions de sa cour ; un diplomate habile , tout en s'abstenant de signifier un ultimatum compromettant pour les intérêts prussiens , aurait prolongé la négociation jusqu'à ce qu'il connût les dernières intentions de son gouvernement et la tournure que prenait la situation militaire. M. de Haugwitz marcha plus vite en besogne ; Napoléon le pressait , il lui disait toujours : « Prenez le Hanovre , plus tard je vous garantis la Poméranie suédoise ; que la Prusse se décide, je ne veux plus de sa neutralité , il faut qu'elle soit pour ou contre mon système ! En s'emparant du Hanovre elle me prouve qu'elle se sépare de l'Angleterre, et c'est là définitivement où je veux l'amener ; décidez-vous. »
Tel fut le charme exercé par Napoléon sur M. de Haugwitz, telle fut la puissance intellectuelle du vainqueur d'Austerlitz , qu'il entraîna le ministre prussien à signer un traité conçu en des termes tels qu'il compromettait toute la politique et tout l'avenir de la Prusse. Une alliance était conclue , Napoléon cédait le Hanovre à la maison de Brandebourg, les troupes françaises devaient l'évacuer; en échange la Prusse cédait à la France la principauté de Neufchàtel , le duché de Clèves, les pays d'Anspach et de Bareuth. Par ce moyen, le cabinet de Berlin dessiné pour le système français , se séparait violemment de l'Angleterre en annulant letraitequeM.de Hardenberg avait conclu. M. de Haugwitz fit à peine quelques observations; il signa comme de confiance ; quand l'empereur exigea la cession du pays d'Anspach , M. de Haugwitz fit remarquer que c'était là le berceau de la maison de Brandebourg et qu'elle s'en séparerait difficilement ; alors M. de Talleyrand répondit avec un demi-sourire : « Quand l'enfant devient
grand il jette son berceau. » Et par cette image spirituelle il éloigna toutes les observations de M. de Haugwilz. La chronique dit que les séductions d'argent ne furent point épargnées et que M. de Haugwilz dut à quelques milliers de napoléons sa facilité admirative pour le système français; je n'ose affirmer de tels bruits ; la position de la Prusse était assez mauvaise après Auslerlitz , pour que M. de Haugw itz se déterminât sans corruption à signer ce traité à la hàlc.
Le singulier traité conclu à Schœnbriïnn entre M. de Haugwitz et M. de ïalleyrand excita le plus vif et le plus triste étonnement h Berlin, et en voici le motif. A ce moment la cour de Prusse se rapprochait plus intimement de l'Angleterre et recevait un subside ; M. de Hardenberg, en accédant à l'alliance, s'était trop proposé comme médiateur pour notifiera l'empereur des Français Y ultimatum des puissances; par le traité de subsides signé avec l'Angleterre , la Prusse prenait directement parti dans la coalition; le cabinet de Berlin s'était décidé à entrer en campagne; le mode de payement était convenu, les troupes désignées; on n'attendait plus que le signal, et c'était le jour où le premier cinquième du subside arrivait à Hambourg , que M . de Hardenberg recevait une dépèche de M . de Haugwitz , annonçant : « Que sans pouvoirs, il avait cru nécessaire de signer un traité avec Napoléon pour éviter de plus grands malheurs au roi son maître ; » et copie de ce traité était envoyée à M. Lombard, afin d'obtenir la ratification du cabinet. Qu'on juge de la perplexité deM. de Hardenberg, dans quelle position la Prusse se trouvait placée, ainsi engagée tout à la fois avec l'Angleterre et la France! D'une part la Prusse recevait des subsides de l'Angleterre pour entrer en campagne contre Napoléon , de l'autre elle recevait de Napoléon le Hanovre , patrimoine de la maison d'Angleterre , pour prix de son alliance avec la France. Ainsi l'avait entraînée l'habileté de l'homme prodigieux qui avait fait des miracles sur le champ de bataille et dans les négociations; il annulait la Prusse, il la tuait moralement aux yeux de l'Europe, et la paix ou la guerre l'accablait également, car l'empereur en faisait un cabinet sans force , sans tenue et sans foi.
Napoléon , content d'en avoir fini à si peu de frais avec le cabinet de Berlin , se tourna tout entier vers la Russie et l'Autriche avec lesquelles il voulait conclure une paix séparée. Les Russes opéraient leur retraite en ordre et par étapes, ils disaient partout qu'ils n'étaient
pas vaincus !. Napoléon croyait qu'Alexandre suivait la tète de ses colonnes, et, désirant obtenir encore en toute hâte une entrevue personnelle , il envoya auprès de lui le général Junot , l'aide de camp de prédilection. Junot ne trouva pas le czar à son armée, qu'il avait quittée pour retourner à Saint-Pétersbourg. Déjà une invincible tendance portait Napoléon vers l'alliance russe ; comme il rêvait les grandes divisions d'empire en Orient et en Occident, il croyait que le czar seul pouvait réaliser avec lui cette vaste pensée qui aurait le monde pour théâtre. Tous les autres royaumes n'eussent été que des vassalités plus ou moins étendues ; il aurait créé des archiducs en Bohême, en Hongrie, en Autriche , une royauté tributaire en Prusse; puis les électorats devenus royaumes de Bavière, de Wurtemberg, tous réduits à la vassalité d'un grand empereur d'Occident. Ces rêves berçaient ses nuits du bivac , lorsque l'image de Rome se présentait devant lui avec ses empereurs qui dominaient le monde. Il mettait un haut prix à une entrevue avec Alexandre pour toucher toutes ces questions dans des conversations intimes et imagées , telles que Napoléon savait les improviser; tandis que le czar courait à Moscou et à Saint-Pétersbourg pour hâter ses levées; il ne croyait pas le drame fini et la scène accomplie par une bataille.
En opposition à la politique russe, Napoléon songea, pour la première fois, à l'émancipation de la Pologne. Cette noblesse brillante sous l'influence catholique du clergé , ces chevaleresques débris du
1 Voici ce qu'écrivait sur ce sujet Napoléon sous la rubrique de Vienne (28 février 1806) :
« A entendre les Russes, ils n'ont eu aucune part à la capitulation qui a suivi la bataille d'Auslcrlitz; comme si les Français n'avaient pas dans leurs mains les propres écrits de l'empereur Alexandre, par lesquels il priait le maréchal Davoust, qu» a\ ait coupé sa retraite, de suspendre la marche de son corps d'armée, attendu qu'il y avait négociation pour une capitulation; comme si la situation des Russes n'avait pas été telle qu'il n'en aurait pas échappé un seul, si notre empereur n'avait pas obtenu cette capitulation ; enfin les Russes vont jusqu'à nier que le général Savary ait parlé à l'empereur Alexandre. Ils diront bientôt que l'empereur Alexandre n'est retourné à Saint-Pétersbourg que quand l'armée française a eu repassé le Rhin. Ce îiont des amis bien dangereux que ceux qui, voulant servir l'empereur de Russie, emploient des moyens qui ne sont propres qu'à déconsidérer cette cour et mettre au grand jour la légèreté qui caractérise ce cabinet.
» La coalition a eu de fâcheux résultats, et ne pouvait pas en avoir d'autres. Nous n'avions pas de général à opposer à vos généraux, pas de cabinets à opposer à votre cabinet, et ce n'était ni avec 100, ni avec 200,000 hommes que la Russie pouvait prétendre à donner la loi à une puissance aussi formidable que la France, n
système féodal , pouvaient se lever comme un seul homme contre les Moscovites de l'église grecque; l'empereur , disait-on, dans sa pensée avait désigné pour roi de Pologne le soldat qui semblait le plus propre à répondre à ces imaginations et à les dominer. .Murât n'était-il pas de la taille de ces héros de chevalerie et de mélodrame , que s'empresseraient de saluer les palatins à la diète? Autrefois un Valois, un Conti , n'avait-il point été élevé à la couronne de Pologne? C'étaient là des idées dont le premier jet seulement venait de temps à autre illuminer la pensée de Napoléon ; il fallait de fières campagnes , des v ictoires où les armées pourraient se mesurer sur de plus vastes champs de bataille. L'empereur ne fut jamais bien franc pour la Pologne : il se servait de ses glorieux enfants , il ne voulait pas relever leur patrie. A Presbourg la diplomatie de Napoléon , plus heureuse , arrivait à ses Ans presque sans obstacle. Presbourg, la pittoresque cité, était le lieu fixé entre les plénipotentiaires d'Autriche et de France pour amener un résultat de paix et de pacification. L'armistice signé au bivac d'Austerlitz portait des conditions assez dures pour faire croire à l'invariable volonté de Napoléon d'abaisser la maison d'Autriche , contre l'opinion personnelle de M. de Talleyrand ' qui ne voulait qu'en déplacer l'influence , et la constituer antirusse par la cession de la Moldavie, de la Yalachie et de la Bosnie. L'armée française occupait une grande partie des possessions autrichiennes , Napoléon était maître de la capitale , et il n'était pas dans ses habitudes d'abandonner généreusement une bonne position une fois prise ; il tirait d'elle tous les résultats possibles et réalisables. Tandis que l'empereur séjournait à Schœnbrùnn, M. de Talleyrand s'était rendu à Presbourg pour suivre les négociations de la paix2. L'empereur d'Autriche avait désigné
* Ceci résulte de sa correspondance :
« Après le gain d'une bataille, écrivait M. de Talleyrand à l'empereur, Y. M. pourrait dire à l'empereur d'Autriche : J'ai vaincu à regret, mais j'ai vaincu ; je yeux que ce soit pour l'utilité commune ; vous et les princes de votre maison, renoncez à vos possessions en Souabe ; renoncez à Liudau, d'où vous inquiétez la Suisse : renoncez à l'État vénitien. Je séparerai les couronnes de France et d'Italie. Le royaume d'Italie ne sera point agrandi. La république de Venise sera rétablie sous la présidence d'un magistrat de son choix. Étendez-vous le long du Danube. Occupez la Moldavie et la Yalachie. J'intenicndrai pour vous faire céder ces provinces par la Porte ottomane ; et, si les Russes vous attaquent, je serai votre allié. »
2 « De Presbourg, 23 décembre 180o.
» J'avais été de Briinn à Vienne, mon cher Hauterive, pour voir l'empereur avant de me rendre ici. Je suis arrivé hier par un temps très-froid qui n'avait glacé que la
pour ses plénipotentiaires le prince Jean de Liehtenstein et le général comte de Giulay , tous deux partisans du système français. Napoléon ne voulut point accepter d'autres plénipotentiaires, parce qu'il les avait déjà sous sa main; comme par sa faute l'Autriche était réduite à l'isolement , elle dut accepter la loi du vainqueur sans observations : pourquoi s'était-elle séparée de la Russie et de la Prusse? Napoléon indiqua lui-même sur la carte, en encre rouge , les pays dont il voulait la cession, « pour garantir, disait-il , la longue durée de la paix, en faisant une meilleure répartition territoriale en Allemagne. » 11 fut implacable , M. de Talleyrand ne fit qu'exécuter sa volonté , et jamais traité ne fut plus désastreux pour la maison d'Autriche.
Maître de la position , l'empereur des Français ne se départit de rien ; par le traité de Presbourg , l'Autriche cédait l , dans un seul
moilié du Danube, et qui m'a obligé , pour le traverser, de passer entre les glaçons queleiïc'uve charriait en quantité. Les bateliers disaient le passage difficile. Mais il fallait Lien arriver. Une négociation est pour moi ce qu'est à l'armée un jour d'affaire.
» Ch.-Mair. Talleyrand.»
Tableau des dépouilles de l'Autriche.
L'Autriche cédait :
Au royaume d Italie :
Les Et us vénitiens, l'Is'.rie et la Dalmatie.
A la Bavière :
Tyrol, Trente et Brixen.
Vorarlherg.
Margraviat de Bmgau.
Comtes de Rothenfels, Hohenembs, Tett-
nang, Argen et Montfort.
Évéché d'Eichslelt.
Sa [»an à l'évêché de Passau.
Ville deLindau et ton territoire.
Au Wurtemberg :
Landgravial de Nellenbourg.
Haut et bas comté de Hohenberg.
Préfecture d'Altdorff, Willingen et Bre-
tingen. 29,000 9 180,000
Les cinq villes du Danube : Ehingen ,
Mundeikingen, Mengen, Riedlingen et
Sulk-au. 10,000 S 60,000
Parcelle du Brisgau. 14,000 6 65,000
A Bade :
LeBrisgau. 122,000 46 410,000
L'Ortenau. 16,000 5 76,000
La \ ille et le territoire de Constance. *,620 2 14,000
Total des cessions de l'Autriche. 2,973,020 1,417 l 2 17,075,003
Populat.
Mil), carr.
Revenu fl.
article , au royaume d'Italie les États de Venise , y comprit le district de Dalmatie et d'Albanie ; puis à la Bavière la principauté d'Eichstett, une grande partie de l'évêché dePassau, la ville d'Augsbourg, le Tyrol ; au Wurtemberg , à Bade et à la Bavière, simultanément, les possessions de la maison d'Autriche en Souabe , dans le Brisgau et l'Ortenau. L'empereur François II reconnaissait la qualité de roi aux électeurs de Bavière et de Wurtemberg; le margrave de Bade était élevé à la dignité de grand-duc. Tous ces articles étaient corrélatifs, afin de préparer un meilleur système à l'Allemagne ; l'Autriche reconnaissait la constitution de la Suisse , placée sous la médiation
L'Autriche recevait :
Pop. Bill. c. Bev. il.
Pop.
Mill. c.
Kcv. flor.
L'évêché de \
Wurtzbourg. 259,000 80 2,800,000 j
Le distr. de f
.VlergcntfMmot \
les débris de i
l'ordre Teuto- 1
nique. 12,000 6 100,000 '
Reste : perles de l'Autriche.
Part de la Bavière aux dépouilles de
l'Autriche.
Wurtzbourg décompté.
En sus Augsbourg et territoire.