CHAPITRE ffl
PLAN MARITIME DE NAPOLÉON CONTRE L* ANGLETERRE. — RÉUNIONS TERRITORIALES.
Développement du camp de Boulogne. — Composition de l'armée. — La flottille.
— Tentatives des Anglais pour la brûler. — Vaste plan tracé par Bonaparte.
— Les amiraux Brueys, Villeneuve. Lacrosse , Missiessy. — Les amiraux anglais Nelson . Cahier, Keiîh, Collingwood. — Fautes du plan de Napoléon. — Confusion.
— Système littoral et fluvial. — La Hollande. — L'Espagne. — Gênes et l'Italie.
— Départ de Napoléon pour Milan. — La couronne de fer. — Réunion de Gênes.
Mai 1004 à août 1805.
La véritable génération de la France, celle qui saluait Napoléon du titre impérial, était sous la tente ; l'organisation civile et politique du gouvernement n'avait point empêché le nouvel empereur de penser à ses braves légions; il avait visité naguère le camp de Boulogne, et c'est dans la baie, secouée par les grandes eaux de l'Océan, au bruit de la tempête mugissante, que Napoléon avait distribué les croix die la Légion d'honneur. L'armée des côtes d'Angleterre était magnitique ; depuis un an, elle s'exerçait aux belles manœuvres avec une précision remarquable sous les généraux de premier ordre, jeunes de pensées, avides de gloire. Au mois de mai 1804 , elle comptait déjà 1 10,000 hommes de bonnes troupes , parfaitement instruites, campées par divisions sous la tente ; Napoléon savait bien tout ce qu'il pouvait tenter avec de pareils soldats qui manœuvreraient sur un champ de bataille avec la même précision que dans un camp de plaisance; le monde n'avait pas de limites pour ces imaginations belliqueuses. Chaque jour l'armée s'accroissait de nouveaux régiments, ses avant-postes étaient dans le Hanovre; elle occupait la Hollande, la Belgique étaient couvertes de cavalerie. Quant au personnel d'officiers généraux el de colonels, remarquablement choisi.
REUNIONS TEK1UT01UALES. DU
il pouvait lutter avec les plus grandes renommées de l'Europe. On habituait ces soldats aux manœuvres de mer comme aux évolutions de terre, et, sous prétexte d'expédition contre la Grande-Bretagne, on donnait à tous des habitudes d'activité qui devaient admirablement servir l'empereur dans la campagne méditée au centre de l'Europe.
Napoléon paraissait plus que jamais préoccupé de la flottille de Boulogne ; de toutes parts les bateaux se réunissaient par milliers en petites escadres ' ; tout ce que la marine avait d'officiers intrépides et de braves capitaines avait reçu ordre de se tenir prêt. Les flottilles composées de petits bâtiments avaient exigé l'emploi d'une multitude d'enseignes, d'aspirants ; tous remplis d'énergie, et, presque enfants, ils s'offraient à l'ennemi avec un courage chevaleresque 2. Dans tous les engagements partiels, les corvettes, les péniches, les bateaux plats avaient soutenu l'honneur du pavillon ; plus d'un aspirant avait gagné ses épaulettes dans cette lutte d'intrépidité. A plusieurs reprises les Anglais tentèrent de détruire la flottille de Boulogne ; l'incendie des navires français se liait au plan de Pitt , appréciant l'expédition de Boulogne comme une menace de destruction de la part des Français contre l'Angleterre. Des machines infernales, des brûlots, abordèrent avec un bruit sinistre les côtes du port de Boulogne, vieille habitude de la marine anglaise, terrible moyen que le droit des gens permet dans les luttes militaires ! Les dispositions furent mal prises ; lord Melville (M. Dundas) n'était pas à la hauteur des fonctions de l'amirauté que Pitt , son ami , lui avait confiées. M. Dundas s'était embarqué sur le Trcmendous , vaisseau de la marine britannique, pour assister à la destruction de la flottille de Boulogne 3, et l'expédition échoua ; le succès que M» Pitt se proposait ne vint pas à lui ; la flottille de France put paraître pavoisée des trois couleurs, après avoir repoussé les brûlots incendiaires. Les gerbes de feu brillèrent au milieu des mâts comme l'incendie qui éclate dans une vieille forêt de sapins sur les Alpes.
Tout ce qui sortait de la tète de Napoléon était gigantesque : dans la guerre comme dans le gouvernement de l'État , il repoussait les petites idées, les conceptions mesquines; du fond des Tuileries, il
1 Voyez sa correspondance officielle avec M. Decrès (1804). '-' Presque tous les combats partiels corps à corps, navire pour nayire, étaient tournés à la gloire du pavillon français. 3 Annual JRey. lSQrt.
00 PLAN HAHITIH1 DE NAPOLÉON CONTRE L'ANGLETEKItE.
avait donc rêvé un vaste plan qui devait réunir les forces maritimes de la France el de ses alliés sur un même point l . Les escadres retranchées dans divers ports ne pouvaient lutter partiellement contre la flotte anglaise de la Manche, qui, en se posant majestueusement avec ses vastes navires devant le port de Boulogne, serait toujours en force pour empêcher l'expédition des Français. Mais chacune de ces flotî illes, impuissante dans son isolement à la face du pavillon britannique, pouvait, en se réunissant, fournir une masse considérable de vaisseaux capables de lutter contre le pavillon ennemi 2 ; pour cela , il fallait choisir un point de réunion assez éloigné a tin de dérouter toutes les conjectures des amiraux anglais. Voici le plan de l'empereur : l'escadre de Toulon devait sortir en même temps que celle de Rochefort ; toutes deux devaient cingler vers les îles sous le Vent, là se grouper, courir à pleine voile sur la cote d'Espagne, débloquer l'escadre française et. espagnole du Ferrol, puis revenir sur la Manche, offrant par la réunion nouvelle avec l'escadre de Brest une masse imposante de soixante et
1 Correspondance de Napoléon avec M. Decrès.
- Voici un rapport de l'amiral Kcith à l'amirauté anglaise, à bord du Monarch, devant Boulogne, lo ."> octobre 1804 :
'< Messieurs, tos seigneuries savent que je me suis appliqué depuis quelque temps à m'assurer du moyen le plus efficace d'attaquer les Hottes ennemies dans leurs rades, en l'ace de leurs ports, litant arrivé dans l'après-midi, le l,r du courant, devant cclto rade, et voyant que le temps s'annonçait devoir être favorable, et que l'ennemi avait l'ait sortir environ cent cinquante bâtiments de la flottille, je lésolus de faire l'épreuve des moyens d'attaque qui avaient été combinés. Les dispositions définitives à cet effet furent achevées hier matin. Les officiers dénommes ci-après eurent le commandement des principaux bâtiments qui devaient être employés cette fois-ci.
» L'opération commença hier à neuf beures un quart, et s'est terminée ce malin à quatre beures un quart. Plusieurs des bâtiments préparés à cet effet ont fait explosion au milieu et près de la flottille ; mais en conséquence de la très-grande distance où les bâtiments ennemis se trouvaient les uns des autres, il semble qu'ils n'ont pas souffert ! eaucoup, quoiqu'il soit évident qu'il a régné parmi eux une grande confusion, et qu'il semble qu'il leur manque, depuis hier à la chute du jour, deux bricks et plusieurs des petits navires. Malgré le feu de l'ennemi, qui a duré toute la nuit , nous n'avons prouve aucun accident. L'ennemi n'a pas cherché à opposer ses bâti— il. -, ii -a rames aux notre.-. Vos seigneuries n'attendent pas que dans le moment actuel j'entre d ms de grands détails : mais je crois qu'il est de mon devoir de leur faire pari de lu conviction où je suis que, dans le cas d'une réunion plus considérable de bâtiments ennemis dans la rade, une opération de cette nature, combinée sur un plus grand plan, semble nous promettre un résultat favorable. La conduite des officiers et des matelots que j'ai employés dans celte occasion mérite tous mes éloges.
» J'ai l'hqnneur d'être, etc.
» Signé : kinii. u
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dix; vaisseaux de ligne, double force de tout ce que la marine anglaise pouvait opposer sur un seul point à l'expédition de Boulogne. A l'aide de cette nouvelle armada, comme au temps de Philippe II, Napoléon devait opérer la descente en Angleterre, si tant est qu'elle fût définitivement résolue dans sa pensée mobile et variable. A ce moment, l'empereur paraissait croire encore à la paix du continent.
Ce plan si vaste, fruit d'une étude réfléchie, était emprunté à l'époque de Louis XVI, à un projet confié au comte de Grasse l, et qui manqua par la suite de sa triste défaite sous les îles du Vent. L'empereur, l'homme des traditions, étudiait profondément les archives de la marine; seulement, il avait agrandi, comme toujours, le plan de Louis XVI : pour se réaliser, ce plan demandait des conditions de capacité et d'activité dans les amiraux et les marins de France. A combien de chances n'était-il pas soumis î L'inconvénient était d'abord dans l'éloignement de chacune de ces escadres qui devaient se réunir à une époque précise; ne fallait-il pas tenir compte des vents, d'une navigation orageuse au milieu des tempêtes si fréquentes? Une armée de terre peut suivre un plan fixe de campagne, et opérer avec exactitude ; les généraux peuvent promettre de se trouver à jour régulier sur un point déterminé ; mais les opérations maritimes ne sont jamais conduites avec cette même précision : un accident peut tout compromettre; le succès dépendant de mille chances, les combinaisons trop vastes échouent presque toujours. Chaque port étant bloqué par une flotte anglaise, il fallait la perdre de vue dans les grandes mers pour cingler directement vers l'Amérique; il fallait que la flotte de Rochefort joignît sans accident celle de Toulon ; puis, réunies sous un même pavillon, elles devaient virer de bord sans rencontrer aucun ennemi, et arriver à temps dans des latitudes lointaines. Mille événements pouvaient empêcher la réalisation de ce plan; un retard, des avaries, un calme plat, et puis les amiraux étaient-ils d'une capacité suffisante pour diriger et conduire des forces aussi considérables? Pour tout cela il fallait la vapeur; proposée par expérience à Napoléon, cette force qui remue le monde ne fut point comprise au camp de Boulogne ; on la rejef;i comme une folie. La malheureuse tendance de
' Avant la paix de 178o. Le projet existe encore aux archives que Napoléon consultait incessamment; il sentait que cette marine depuis Louis XIV avait fait de grandes choses ; le pian de l'expédition d'Egypte et celui de la descente en Angleteri c se trouvaient au ministère de la marine.
vi. '*
Napoléon fut de ne jamais admettre d'autre génie que le sien , et quelque grand que l'on soit, c'est un tort.
La marine de France comptait alors des amiraux d'une certaine expérience. Bruix, commandant la llottille de Boulogne, s'était réservé l'honneur de débarquer le premier sur les côtes de l'Angleterre; bon marin, garde de pavillon depuis 1778, Bruix était capable de conduire une flottille de petits bateaux ! . L'amiral Villeneuve n'était pas sans mérite, ses conceptions étaient plus étendues que celles de Bruix ; timide à l'extrême, il avait une hésitation, une crainte devant les ordres supérieurs, et la peur de déplaire à Napoléon lui enlevait toute puissance de volonté 2.
Ce fut peut-être une des causes de la décadence rapide de notre marine que cette prétention de l'empereur de vouloir fixer par luimême les évolutions et les campagnes navales qu'il ne comprenait pas. Homme de guerre du premier mérite , général des batailles , Napoléon appliquait malheureusement ses conceptions à la marine, et
1 Bruit (Eustache) était ne en 1759 à Saint-Domingue. Dès l'âge le plus tendre, ses parents le firent passer en Europe, et ce fut à Paris qu'il reçut les premiers éléments de son éducation. Lorsqu'en 1778 il fut nommé garde de la marine, le métier de la mer lui était déjà familier , car dès l'âge de 15 ans il s'était embarqué comme simple volontaire -ur un \aisseau marchand. Pendant la campagne de M. de Guichen contre l'amiral Rodney, Bruix obtint le grade d'enseigne , et en 1784, le commandement du Pivert, et, pendant quatreannées, il secondaM. de Puységurdans les opérations qui préparèrent la formation des cartes que l'on doit à cet officier faur les côtes et les débouquements de Saint-Domingue. Lieutenant de vaisseau en 1786, et à la même époque membre de l'académie de marine, les circonstances qui accompagnèrent la révolution hâtèrent son avancement. En 1793, Bruix fut enveloppé dans les mesures prises contre les anciens officiers du corps de la marine. Rendu, en 1794, au service de la mer, il remplit jusqu'en 1796 les fonctions de major-général de l'escadre commandée par l'amiral Villaret. Il fut ensuite major-général de la marine à Brest, puisdirecteurduport, et, l'année suivante, il accepta les fonctions de majorgénéral de l'armée navale destinée à l'expédition d'Irlande. Il était contre-amiral lorsqu'il fut nommé ministre de la marine. Peu de temps avant la paix d'Amiens , il commandait l'escadre rassemblée sur la rade de l'île d'Aix. Lorsque l'cxpéditiou d'Angleterre eut été arrêtée, Bruix fut nommé amiral de la flottille impériale; vcim à Paris pour assister au couronnement de l'empereur, il y mourut le 18 mars 1805.
2 Villeneuve (Pierre-Charles) , était né à Valensoles, en Provence, le 31 décembre 1703. 1! entra au -ervicc comme garde de la marine à l'âge de '•" ans, et, l'année suivante, fut fait gardf de pavillon. Son zèle fixa l'attention de ses chefs, et il franchit bientôt les premier- grades. Nommé capitaine de vaisseau en 1793, il devint chef de division en 17%, cl, quelques mois après, contre-amiral. En 1S04, nommé v ice-amiral, il s'était rendu à Toulon pour y prendre le commandement en chef de l'escadre.
il enlevait à chaque amiral la spontanéité des plans et le génie d'une bataille. Les contre -amiraux Lacrosse , Missiessy , Gar.theaume , pouvaient parfaitement commander de simples divisions d'escadre , mais rien au delà ; on parlait de l'intrépidité de l'amiral Dumanoir; la campagne de l'Inde du contre-amiral Linois avait également élevé le pavillon français à une certaine hauteur ; toutefois, aucun de ces marins, quelque expérimentés qu'ils pussent être pour commander une division, n'avait une capacité assez grande pour livrer ces solerinelles batailles où il faut un génie transcendant capable de dominer tant de causes de victoire et de défaite; car l'armée de terre n'a besoin que de se déployer sur un terrain solide , et ici il faut commander aux vents, aux flots, livrer dix fois sa vie pour obtenir la victoire ; un cordage coupé, une étincelle à la sainte-barbe, suffisent pour perdre une flotte.
L'Angleterre avait de meilleures institutions maritimes; ses amiraux possédaient une plus vaste connaissance de la mer ; ses officiers naviguaient depuis l'âge de douze ans; nés sur le bord, ils y mouraient. Les plans de campagne des officiers anglais étaient plus fortement conçus, les lois maritimes plus actives, l'organisation des matelots plus obéissante. Le génie de Nelson avait ouvert de nouvelles voies à la stratégie d'escadre à escadre dans les combats sur une vaste échelle. Presque tous les amiraux de France étaient restés dans la vieille ornière de l'abordage des vaisseaux; les divisions se séparaient pour tourner l'ennemi et le mettre entre deux feux. Les amiraux français étaient, par rapport à Nelson, ce que les généraux autrichiens de l'école de Wurmser, en Italie, étaient au général Bonaparte. Nelson , à la place de cette tactique immuable de la vieille marine , avait adopté la méthode de couper la ligne en portant les masses de vaisseaux sur un seul point, et d'attaquer ainsi particulièrement les escadres séparées. Par une tactique qui se rapprochait de celle de Napoléon sur terre, il avait posé en axiome que ce n'étaient pas les grandes forces qui donnaient la victoire, mais une certaine manière d'en disposer qui les porte sur un seul point, puis sur un autre, afin de toujours conserver sa supériorité. Nelson avait d'ailleurs cette confiance en lui-même qui souvent donne le succès; ce qui aurait été jugé comme une imprudence pour un autre, était chez lui l'instinct du génie; distinction qui sépare précisément l'homme médiocre de l'intelligence supérieure.
Après Nelson, le tacticien distingué de la marine anglaise fui lard Keith, et avec lui Collingwood. Lord Melville avait placé une confiance plus absolue dans l'amiral Calder, remarquable manœuvrier, aussi brave que Nelson, mais moins heureux dans ses plans d'attaque. Toutes les Hottes de la Grande-Bretagne étaient disposées de manière à surveiller les moindres mouvements de la marine de France ; en général , bien informées par les pécheurs et les contrebandiers ' , les escadres de blocus suivaient à la piste les expéditions sorties des ports de la Méditerranée ou de la Manche, et les perdaient de vue le moins possible. Dans ce dernier temps, Nelson lui-même avait été trompé par le plan conçu aux Tuileries ; il venait d'apprendre que la flotte de Toulon était sortie : le voilà à sa poursuite avec son intrépidité habituelle, à l'embouchure du Nil, à Mahon, à Gibraltar; il apprend qui; les flottes combinées font voile vers les Indes occidentales, il y court encore; sa flotte est inférieure en nombre, en face des escadres françaises il a quatorze vaisseaux à peine, il peut en trouver vingt-deux dans les mers d'Amérique; néanmoins, il déploie ses voiles, présomptueux comme le marin de la Grande-Bretagne, fier de lui-môme, il croit que Nelson ne peut être vaincu ; ainsi que l'empereur, il a foi en son étoile !
Le plan maritime de Napoléon, je le répète, reposait sur des conditions trop multipliées pour aboutir à un résultat d'invasion en Angleterre ; il échoua au Ferrol : les deux flottes combinées de France et d'Espagne furent obligées de livrer combat à l'amiral Calder 2 ; le
1 Les pécheurs et les smoglers furent les plus actifs informateurs des escadres de blocus ; ils savaient tout ce qui se passait dans les ports.
2 Le rapport de l'amiral anglais est fort curieux. Le voici en entier :
« A bord du Prince de Galles.
•i Monsieur, hier, à midi, par la latitude de 43 degrés 30 minutes nord, et 17 degrés il minutes de longitude ouest, j'eus la vue des escadres combinées de France et d'Espagne, consistant en \ ingt vaisseaux de ligue, trois gros vaisseaux armés en Qûte d'environ cinquante canons, cinq frégates et trois bricks. Les forces sous mes ordre* consistant en quinze vaisseaux de ligne, deux frégates, un cultcr et un lougrc, je marchai aussitôt vers l'ennemi, faisant les signaux nécessaires pour combattre dans l'ordre le plus serre; et, en arrh ant à portée, je fis signal d'attaquer le centre. Lorsque j'eus atteint l'arrière-garde, tous les vaisseaux virèrent de bord successivement : ce qui m'obligea de répéter cette manœuvre, par laquelle j'engageai un combat qui dura plus de quatre beures ; alors je jugeai nécessaire de mettre l'escadre en panne pour placer en sûreté les deux vaisseaux pris. .le dois observer que l'ennemi avait l'avantage du temps et du vent pendant toute la journée. Le ciel avait été brumeux une grande partie de la matinée; et peu de temps après que le combat eut commencé, la
succès fut incertain, on s'attribua de part et d'autre la victoire; l'amiral Villeneuve ne put désormais se rallier à la flotte de Brest et aux divisions hollandaises. La vaste entreprise que l'empereur avait conçue, les soixante et dix vaisseaux qui devaient protéger le débarquement sur les côtes anglaises, tout cela avait disparu comme un de ces rêves fantastiques de l'imagination. L'armada de Philippe ne pouvait plus être réalisée; on avait fait d'énormes dépenses pour arriver à un résultat insignifiant; l'empereur accusa l'amiral Villeneuve ; il fallait plutôt s'en prendre à son plan qui, trop étendu pour être exactement exécuté, demandait non-seulement du génie (Napoléon en avait pour tous ) , mais un concours de circonstances qui se réunissent difficilement à la mer. L'empereur en exprima son mécontentement, car il n'avouait jamais ses torts; quand une expédition ne réussissait point, quoique indiquée par lui, il en mettait la faute sur les hommes à qui le succès en avait été confié.
Après la ruine de ce plan , la flottille de Boulogne , réduite à ses propres forces, ne dut plus compter sur l'escadre de soixante et dix
hrise était si épaisse par intervalles , que nous voyions difficilement les vaisseaux à l'avant et à l'arrière de nous. Cela me mit dans l'impossibilité de faire des signaux pour profiter de mes avantages sur l'ennemi. Si le temps eût été plus favorable, je suis porté à croire que j'aurais obtenu une victoire plus complète.
» C'est avec une grande satisfaction que je puis dire que chaque vaisseau s'est parfaitement conduit, et je vous prie de me permettre de faire mes remercîments à chaque capitaine, officier et marin que j'avais l'honneur de commander ce jour-là , pour leur intrépidité et leur bonne conduite. Je dois particulièrement des éloges à l'honorable capitaine Gardner, du Hero, qui conduisit lavant-garde avec toute l'habileté possible ; j'en dois aussi au capitaine Cunning, pour les services qu'il m'a rendus pendant l'action. Je joins à ma lettre la liste des tués et blessés à bord des différents vaisseaux. Si je dois juger de la perte de l'ennemi par celle énorme à bord des vaisseaux pris, il doit avoir considérablement souffert. Il est maintenant en vue sous le vent ; et lorsque j'aurai mis en sûreté les vaisseaux pris, et réparé l'escadre, je tâcherai de saisir la première occasion qui se présentera pour vous donner encore des nouvelles des escadres combinées. »
Liste des tués et des blessés à bord de l'escadre du vice-amiral Calder.
« A bord du Slevol, 1 mort, 4 blessés. — Àjax, 2 morts, 16 blessés. — Triumph, 5 morts, 6 blessés. — Barfleur, 3 morts, 7 blessés. — Agamemnon, 0 morts, 3 blessés. — Windsor-C asile, 10 morts, 55 blessés. — Défiance, 1 mort, 7 blessés.
— Prince-of-Wales, 3 morts, 28 blessés. — Repuise, 0 morts, 4 blessés. — Reasonahle , 1 mort, 1 blessé. — Glory,i mort , 1 blessé. — Thunderer, 7 morts, ti blessés. — Malta, 5 morts, 40 blessés. — Dragon, point. — Warrior, point. — lùnjptienne, point de rapport. — Sgrius, 2 morts, 3 blessés. — Nil, Iougre , point-
— Total, 41 tués, 158 blessés.
vaisseaux de haut bord destinée à protéger la descente. Séparés dans des ports presque tous attentivement surveillés par des escadres anglaises d'une force égale ou supérieure, ces navires devaient tomber au pouvoir de la marine anglaise , ou manœuvrer dans des rades étroites, sans rendre de services au pays. Si la marine de l'empire ne fut pas heureuse, elle déploya néanmoins un beau courage : des campagnes furent accomplies dans les deux Indes ; des troupes de débarquement furent jetées dans plusieurs de nos colonies et menacèrent les établissements anglais. Au moment où Napoléon réunissait l'île d'Elbe à l'empire, il traçait des instructions pour s'emparer de la station de l'île Sainte-Hélène , point indispensable dans un système d'établissement pour l'Inde. Étrange fatalité! toujours Sainte-Hélène est là dans son esprit ; il s'en fait écrire une description merveilleuse ; puis il en rêve la conquête, et c'est là que la destinée le jette plus tard pour y mourir!
C'est désormais sur le continent que l'empereur veut réaliser son plan contre la Grande-Bretagne. Napoléon a besoin de développer deux idées qui dominent sa politique. La première se résume en un système que j'appellerai littoral, embrassant toutes les côtes que l'Angleterre pouvait menacer : au nord, ce système prend aux frontières de la Hollande , à la Frise, se déploie par Anvers jusqu'à Boulogne , de Boulogne à Brest ; au midi par Uochefort , le port du Passage , le Ferrol , Cadix, Barcelonne, Toulon, Gènes, Civita-Yeccbia , jusqu'à Naples. Dans la pensée de Napoléon tous ces points devaient se tenir étroitement entre eux et obéir à son impulsion , pour créer tôt ou tard une marine militaire capable de lutter contre la Grande-Bretagne. Tant que celte idée n'est pas réalisée , Napoléon est inquiet ; il sent que son système est dans un état d'infériorité , car l'Angleterre , ramassant ses forces dans ses ports militaires, peut les jeter à son gré sur toutes les côtes ; il faut que tous les ports se lient à une même idée de rés'stance.
A cette pensée d'un grand littoral maritime , il faut joindre celle d'un système fluvial dans un double intérêt de commerce et de position navale. Napoléon part de cette base que toutes les fois qu'il a la xmrce d'un fleuve, il doit avoir son embouchure; ainsi l'embouchure du Rhin lui appartient, et, par conséquent, la Hollande. Plus tard il soutient la même prétention pour l'Elbe ; à l'aide de ces justifications hardies, il entreprend les réunions successives qui alarment les cabi-
nets de l'Europe. Où s'arrêtera cette ambition? où posera-t-ellc les armes? Avec la double idée littorale et fluviale, il n'y a pas de limites où la conquête puisse s'arrêter.
Depuis longtemps Napoléon avait résolu dans sa pensée la réunion de l'Italie sous un centre commun ; dans ce dessein, il avait brisé les républiques éphémères, la cisalpine, la transalpine, que le directoire avait fondées partout où la conquête avait porté nos drapeaux. La république italienne , fait accompli dans son unité sous le consulat , était reconnue par la majorité des cabinets, et Bonaparte s'en était fait élire président. Il fut facile de convaincre les esprits, même les plus prévenus, que « la présidence d'une république ne pouvait convenir au prince qui avait revêtu la pourpre des empereurs ; la majesté impériale ne pouvait s'abaisser à la modeste place d'une présidence de république ; n'avait-on pas l'exemple de Charlemagne couronné roi des Lombards dans la Monza , beau monument de l'art où brille l'image du vieil empereur? Ce n'était pas la fusion de deux couronnes ; une constitution proclamerait l'unité territoriale et la séparation complète et absolue des trônes de France et d'Italie; ces souverainetés n'étaient momentanément sous la même main que comme une dictature, afin de constituer le gouvernement ; en aucun cas le successeur de Napoléon ne pourrait conserver la couronne de fer : on désignerait un vice-roi dont la cour serait à Milan. »
Ces idées inspirées par le cabinet des Tuileries avaient trouvé un chaud partisan dans M. de Melzi, vice-président de la république italienne ; courtisan habile, il avait pressenti les événements, en venant offrir, au nom du peuple italien, la couronne de fer que les rois lombards avaient portée ; M. de Melzi , parfaitement accueilli à Paris , devint le représentant de l'idée bonapartiste en Italie. Naples et Rome * étaient les deux souverainetés particulièrement menacées par
1 Le pape, alarmé d'abord, reconnut néanmoins Napoléon comme roi d'Italie, et lui envoya le cardinal Caprara.
« Pie VII, à notre cher fils en J.-C, salut et bénédiction apostolique. Votre majesté impériale et royale n'ignore pas tous les sentiments dont nous sommes pénétré pour vous, et avec quelle reconnaissance nous nous rappelons les choses que vous avez faites en France en faveur de la religion catholique, et les preuves d'amour el de respect que vous nous avez données pendant notre séjour à Paris. Vous pouvez donc aisément comprendre a\ec quel intérêt nous avons appris que la dignité royale était unie dans votre personne à la dignité impériale dont vous étiez déjà revêtu. La réciprocité de notre amour, et cette tendresse paternelle que uous éprouvons pour
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les arrangements nouveaux, l'unité italique ne semblait-elle pas annoncer que le royaume deNapleset la cour de Rome deviendraient une annexe invariable dans un temps déterminé? Quelle sécurité pour ces couronnes! M. de Melzi eut ordre de raffermir les esprits dans la conviction profonde qu'il ne s'agissait de changement que pour le titre; le territoire ne serait pas agrandi, seulement au lieu d'un président, on élevait un roi, idée plus stable, plus monarchique; .Milan devait gagner en splendeur, car un vice-roi habiterait ses beaux palais depuis longtemps solitaires.
Quand on donnait ces paroles rassurantes à Naples et à Rome, Napoléon négociait pour la réunion de Gènes à l'empire ; on disait haut qu'on ne voulait rien ajouter à l'ancien territoire, et l'on acquérait par tous les moyens ; comment se fier à cette ambition incessante qui grandissait par les négociations et par la guerre? Les prétextes donnés pour expliquer la réunion de Gênes se rattachaient au système maritime, à cette idée du littoral dont j'ai parlé ; Gênes, port militaire, ne pouvait pas demeurer à la discrétion des Anglais. Napoléon, d'ailleurs, ne conquérait pas par les armes cette nouvelle république; les doges, les grandes familles, les habitants en masse venaient l'offrir au souverain de France pour obtenir protection et sécurité ; pouvait-on la refuser? La France admettait en principe qu'un peuple libre peut se donner un maître, et c'est ce que Gènes avait fait. M. de Melzi dut se concerter à Paris avec M. de Talleyrand pour
vous, nous rendent très-cher ce qui vous est glorieux. Nous vous eussions envoyé un nonce particulier pour vous témoigner ces dispositions; mais connaissant toute votre bienveillance pour notre cher Jean-Baptiste Caprara, cardinal prêtre delà sainte église romaine, archevêque de Milan, nous n'avons pas balancé à croire que i > - témoignages de notre pari ne pourraient être mieux reçus que présentés par lui. Nous l'avons donc chargé de se présenter de\ant vous, et de vous faire part de tous les -entimenls de notre cu'ur dans ces circonstances où vous recevez une nouvelle dignité. C'est lui qui vous présentera celte lettre, et nous sommes assuré que Icsfélici talions qu'il vous fera en notre nom seront agréées par vous avec bienveillance. Enfin, nous ne doutons point que vous n'employiez toute l'autorité dont vous êtes revêtu pour assurer dans votre nouveau royaume l'avantage de la religion, qui est la ' olonne et le soutien de tous les royaumes ; et nous avons de plus cette confiance que vous continuerez de nous donner ces marques d'amour et de respect filial que QOns avons toujours reçues de vous. Et attendant, nous donnons du plus profond de notre coeur la bénédiction apostolique à V. M. I. en gage de notre bienveillance paternelle.
» DonnéàRomc.àSainte-Maric Majcurc,sousranncau du pêcheur, le 20 mai 1805, la sixième année de notre pontificat. »
arrêter les bases d'une nouvelle constitution d'Italie ; il n'y avait pas de notables changements à faire ; la substitution d'un mot devait suffire pour monarchiser les républiques cisalpine et transalpine. On conservait quelque forme d'assemblées représentatives: les doctes, ies députés, les commerçants. En résultat, l'empereur, une fois maître de la couronne, modifierait ces garanties comme il l'en tendrait; tout devait être modelé sur les formes françaises ; le code civil était introduit, l'état social prenait les allures de l'empire avec son unité, son conseil d'État ; Napoléon dicta lui-même les conditions de sa royauté. Quant à la réunion définitive de Gènes , elle fut préparée par les soins des Doria, des Brignolles, et l'on vit un Durazzo appelé dans le sénat conservateur. Ces changements durent être expliqués à l'Europe vivement inquiète et, dans ce but, tous les exposés de la situation présentés au sénat et au corps législatif en France, ou à l'extérieur, par la diplomatie de M. de Talleyrand, fuient empreints d'une modération extrême. M. de Melzi , caractère faible et souple, de l'école italienne, avait accepté toutes les conditions faites par Napoléon, dont la volonté impérative dominait les destinées de l'Italie. Pour la forme, une consulte fut réunie à Paris, comme, sous le consulat, on avait vu accourir à Lyon les principaux députés de toutes les villes de la Lombardie. Cette consulte n'était qu'une manière de sanctionner les conditions écrites par l'empereur lui-même ; c'était plutôt une dépuiation qui venait lui offrir la couronne et prêter foi et hommage, qu'une réunion constitutionnelle chargée de rédiger une charte; Napoléon n'aimait pas les restrictions imposées à son pouvoir, il ne comprenait pas une autorité étouffée sous des limites ; empereur-roi, il voulait être absolu pour le bien comme pour le mal ; c'est ainsi seulement qu'on remue les générations ! Il accepta le trône d'Italie en annonçant qu'il irait au delà des Alpes pour se faire couronner dans la Monza à la manière des rois lombards. La consulte d'État fut trop heureuse d'annoncer au peuple la résolution de Napoléon dans une proclamation, œuvre de M. de Melzi; la consulte disait * : que
1 J'ai traduit de l'italien la proclamation de M. de Melzi.
La consulte d'Étal aux peuples du royaume d'Italie. « Ce vœu que dictaient l'amour et la reconnaissance, et dont le bien du pays faisait un devoir, ce vœu a été agréé. Napoléon est roi d'Italie. Li couronne est héréditaire de mâle en mâle dans sa descendance directe et légitime, naturelle ou adoptive. Mais lui seul pourra réunir sur sa tête la couronne d'Italie et celle de France.
l'auguste empereur agréait le vœu de ses fidèles sujets ; lui seul réunirait sur sa tète la couronne de France et d'Italie ; dans l'avenir ces deux: couronnes seraient incompatibles pour ses successeurs ; les rois d'Italie résideraient sur le territoire de l'État ; Milan serait la capitale; Napoléon ne prenait la dignité de roi que pour un temps. Et par un étrange abus de la parole adulatrice, la consulte disait : « Nous perdons dans ce changement, car tandis que nous l'avions président à vie, à présent nous courons le risque de ne l'avoir que roi temporaire. » D'après la nouvelle constitution, la religion catholique serait maintenue dominante , le territoire protégé dans son intégrité avecla liberté publique telle qu'un roi absolu pouvait la comprendre ; l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux , les Italiens seuls pourraient remplir les charges de l'État. Napoléon annonçait qu'il allait se hâter de faire un voyage d'Italie, afin de recevoir la couronne royale à Milan.
Ce voyage avait plusieurs buts : lorsque Napoléon visita les bords
•( tous ses suc ( esseurs devront résider constamment sur le territoire de l'Eut. C'est notre intérêt qui a porté Napoléon à céder à nos vœux; et, en effet, il ne peut garder la couronne, et il ne ia gardera qu'autant que notre intérêt en fera la loi à sa sagesse et à l'affection qu'il nous porte : modération généreuse, mais fatale pour nous; car tandis que nous pouvions espérer de l'avoir pour chef en qualité de président pendant toute sa vie. nous courons maintenant risque de ne l'avoir pour roi qu'un moment, puisque, si le terme de nos dangers est celui de son règne, nous de\ons croire que son génie et sa prépondérance ne le laisseront pas durer longtemps.
» Enfin, comme il a voulu borner la durée de son pouvoir, il en limitera et c:i reliera l'étendue et 1 usage. Il nous donnera une constitution qui nous garantira notre religion, l'intégrité de notre territoire, l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux, le droit exclusif de remplir le,s charges de l'État; qui réservera à la loi seule la faculté d'établir les impôts, et qui, en un mot, consacrera, consolidera tous les grands principes sur lesquels sont fondés le bonheur des peuples et leur tranquillité. Napoléon en a pris l'engagement. Qui peut douter qu'il ne veuille, qu'il ne sache accomplir sa promesse? Tels sont les résultats du statut constitutionnel joint à cette proclamation.
» Peuples d'Italie, ouvrez vos cœurs à l'espérance et à la joie. Dès ce moment commence le cours de vos brillantes destinées. A «nielle gloire, à quelle prospérité n'avez-vous pas droit d'aspirer? Bientôt votre roi sera au milieu de vous : il ira moins pour orner de la couronne son front auguste que pour voir de près vos besoins, pour sonder lui-même les plaies encore ouvertes des anciennes calamités, et s'occuper d'une organisation définitive qui assure encore plus votre tranquillité. Vous accourrez en foule au-devant de lui ; vos acclamations, > os voii seront les interprètes de vos sentiments, et il lira sur tous les vu âges le respect, l'admiration, l'amour et la reconnaissance dont vos âmes seront si justement pénétrées. » Paris, le 19 mars 1805. »
UÉLNIONS TERRITORIALES. 71
du Rhin, il avait réalisé la pensée d'assurer, par des alliances, la frontière allemande contre toutes les chances d'une guerre générale. Ses visites si fréquentes au camp de Boulogne avaient aussi pour objet de préparer son armée à une guerre décisive. Peu de voyages de l'empereur avaient un but futile ; il les grandissait tous à la hauteur de ses conceptions. Napoléon se disposait à un solennel voyage d'Italie pour parer son front de la couronne de fer, répétition des pompes de Notre-Dame. S'il pouvait se complaire dans l'idée d'une cérémonie royale célébrée à la Monza, il lui importait plus encore de visiter son armée italienne et ses frontières du côté de l'Adige que menaçait le cordon sanitaire de l'Autriche. Il n'ignorait pas la possibilité d'une guerre continentale, et, dans cette alternative, le théâtre s'en porterait naturellement en Italie : l'Autriche déboucherait par le Tyrol et par les États Adriatiques ; les Anglais et les Napolitains attaqueraient l'Italie méridionale , tandis que les Russes pourraient débarquer par Corfou sur le littoral de la Méditerranée. Il fallait donc tout à la fois organiser le royaume d'Italie et préparer les éléments d'une défense en cas d'invasion. La présence de Napoléon était nécessaire, il avait résolu depuis longtemps ce voyage au delà des Alpes ; dans ses conférences avec le pape , il dit gracieusement au saint-père : « Qu'il roulait lui faire les honneurs de Turin , de Milan et de toutes les grandes cités de laLombardie, comme Charlemagne au pape Adrien * .» L'empereur aimait ces vastes itinéraires à la manière de César, à travers les hautes montagnes. Paris, ville de distraction et d'indifférence, faisait à peine attention à lui; c'était dans les longues routes surtout qu'il brillait de l'éclat de sa renommée. Le couronnement fut fixé au mois de mai, époque si belle dans les cités lombardes du lac de Garda et de Ylsola bella. Napoléon dut faire le voyage de Milan avec Joséphine, jusqu'alors la compagne de sa destinée ; elle ne serait
' Arrive à Milan, l'empereur se hâta de féliciter le pape sur son bon et heureux voyage.
« Très-saint père, » J'ai appris avec plaisir, par votre lettre de Parme, que vous étiez arrivé en bonne santé, et satisfait de la France et de la partie de mes États d'Italie que vous avez traversée : je suis depuis hier à Milan, où j'espère apprendre bientôt que votre sainteté est de retour à Rome.
» Sur ce, je prie Dieu, très-saint père , qu'il vous conserve longues années, «te.
» Votre dévot fils, etc.
» Napoléon. »
point couronnée reine d'Italie; regretlail-il déjà de l'avoir sacrée impératrice? C'était assez d'un diadème, la couronne de fer pèserait trop à son front!
La cérémonie de la Monza était une imitation encore de la vie impériale des Carlovingiens lorsque le grand empereur détrôna Didier, roi des Lombards, et plaça sur sa tète la couronne de fer. Napoléon franchit les Alpes avec la rapidité de l'aigle qu'il portait pour symbole: il n'y avait encore aucune route tracée, et le majestueux, monument du Simplon n'était que dans sa pensée. Solennel voyage alors que de traverser les Alpes en pèlerin, avec leurs rochers à pic, leurs précipices, leurs lacs glacés et leur nature sauvage. A Milan les peuples net oururent autour de leur roi , Italien d'origine , et qui parlait si purement la langue de Dante et du Tasse. Les cérémonies du couronnement à la Monza réveillèrent tous les vieux souvenirs ; la basilique de1 Saint-Ambroise, la cathédrale merveilleuse, pouvait rivaliser avec Noire-Dame : l'une, riche de sa pierre noire et gothique, froide comme les nations germaniques ; l'autre, belle de ce marbre chaud et si varié de couleur qui brille sous le soleil de Carrare et de Massa.
L'archevêque de Milan consacra l'empereur des Français roi d'Italie ; le nouveau monarque s'agenouilla devant l'autel de la Monza, »'t l'on raconte comme une anecdote remarquable (elle constatait la iierté de Napoléon ) qu'en recevant la couronne de fer des mains de l'archevêque, il s'était écrié : « Dieu me l'a donnée, gare à qui la louchera ! » Apostrophe peu en harmonie avec les paroles modérées que répétait incessamment Napoléon à M. de Talleyrand dans ses notes diplomatiques sur la séparation des deux couronnes de Fiance cl d'Italie. Le couronnement achevé, l'administration et le gouvernement de l'Italie furent régulièrement établis. Eugène de Beauharnais, simple colonel des guides, fils adoptif de Napoléon ', reçut le litre brillant de vice-roi. L'empereur ne trouverait dans l'esprit de ce jeune homme aucune résistance ; avec son idée arrêtée sur la médiocrité du prince Eugène, Napoléon le savait soumis et obéissant ; bril-
1 Voici la formule des actes du Mce-roi d'Italie :
.< Napoléon Ier. par la grâce de Dieu et par les constitutions, empereur des Français et roi d'Italie; Eugène, \ ire-roi d'Italie, archicbancclicr d'État de l'empire fran- < ■.i'-, à tous ceux qui ces présentes \erront, salut. Nous, en vertu tic l'autorité qui nou>. a été déléguée par le très-grand et très-auguste empereur et roi Napoléon I": \u le décret de S. M. du. ., avons ordonné et décrété ce qui suit, etc. »
RÉl'MONS TERRITORIALES. 73
tant officier, avec le sang des Beauharnais dans les veines, le prince Eugène devait plaire à Milan. Si les circonstances demandaient la séparation des deux: couronnes, Eugène pouvait être roi d'Italie tandis que l'empereur régnerait en France. Napoléon fixa tout par des décrets, même les costumes, parce qu'il savait que les Italiens aiment à voir les riches broderies et les uniformes brillants. La consulte d'État adoptait une sorte de costume de théâtre, l'habit vert brodé d'or, le manteau vert doublé de blanc, puis le chapeau à plumes à l'espagnole, \este et culotte de soie blanche. Le vert paraissait la couleur dominante pour l'Italie, comme le bleu pour la France. Le corps législatif, le conseil d'Etat, tout devait être ainsi habillé avec des plumes, des franges, des éoharpes , que sais-je encore? Les possidenti devaient avoir l'écharpe blanche, les dotti bleue, les commercianti rouge. Toutes ces graves choses étaient réglées comme la constitution de l'État, et avec plus de soin peut-être ; les corps aiment souvent mieux la vanité que la liberté. M. Denon avait dessiné les armoiries du royaume (l'Italie d'une façon un peu confuse et mêlée : on y voyait le serpent antique , emblème des Yisconti ; au-dessus , la couronne de fer ; autour était l'aigle blanche de Modène, les clefs de Bologne, le lion de Venise, la croix de Saint-Maurice du Piémont ; le tout surmonté (l'une aigle couronnée dont les serres tenaient la foudre, pour signifier la protection de la France envers l'Italie. Ces armoiries étaient une sorte de menace d'unité et de conquête pour l'avenir.
Napoléon ne se borna point à l'administration matérielle, à ces pompes, à ces cérémonies; il voulut en personne ouvrir le corps législatif italien ' ; désormais ses grandes affaires ne lui permettraient que
1 J'ai traduit de l'italien le discours de Napoléon à l'ouverture du corps législatif du royaume d'Italie, le 7 juin 1805.
« Messieurs du corps législatif,
» Je me suis fait rendre un compte détaillé de toutes les parties de l'administration. J'ai introduit dans ses diverses branches la même simplicité qu'avec le sccour> de la consulte et de la censure j'ai porté dans la révision des constitutions de Lyon. Ce qui est bon, ce qui est beau, est toujours le résultat d'un système simple et uniforme. J'ai supprimé la double organisation des administrations départementales et des administrations de préfecture, parce que j ai pensé qu'en faisant reposer uniquement l'administration sur les préfets , on obtiendrait non-seulement une économie d'un million dans les dépenses, mais encore une plus grande rapidité dans la marche des affaires. Si j'ai placé auprès des préfets un conseil pour le contentieux, c'est afin de me conformer à ce principe qui veut que l'administration soit le fait d'un seul, et que la décision des objets litigieux soit le fait de plusieurs.
» Les statuts dont vous venez d'entendre la lecture étendent à mes peuples d'Italie
il PLAN MARITIME DE NAPOLEON CONTRE L ANGLETERRE.
rarement de passer les Alpes ; les soucis de son empire et de la guerre absorbant sa vie, il devait laissera Eugène le soin de diriger les assemblées poliliquesdu nouveau royaume. Après son couronnement, il voulut au moins manifester une fois ses volontés si vastes sur l'Italie. L'em-
le bienfait du rode à la rédaction duquel j'ai moi-même présidé. J'ai ordonné à mon conseil de préparer une organisation de l'ordre judiciaire qui rende aux tribunaux l'éclat et la considération qu'il est dans mon intention de leur donner. Je ne pouvais approuver qu'un préteur seul fût appelé à prononcer sur la fortune des citoyens, et que des jupes cochés aux regards du public décidassent en secret, nonseulement de leurs intérêts, mais encore de leur vie. Dans l'organisation qui vous sera présentée, mon conseil s'étudiera à faire jouir me§ peuples de tous les avantages qui résultent des tribunaux collectifs, d'une procédure publique et d'une défense contradictoire. C'est pour leur assurer une justice plus évidemment éclairée que j'ai établi que les juges qui prononceront un jugement soient aussi ceux qui auront présidé aux débats : je n'ai pas cru que les circonstances dans lesquelles se trouve l'Italie me permissent de penser à l'établissement des jurés; mais les juges doivent prononcer comme les jurés, d'après leur seule conviction, et sans se livrer à ce système des semi-preuves qui compromet bien plus souyent l'innocence qu'il ne sert à découvrir le crime. La règle la plus sûre d'un juge qui a présidé aux débats, c'est la conviction de sa conscience.
» J'ai veillé moi-même à l'établissement des formes régulières et conservatrices dans les finauces de l'État, et j'espère que mes peuples se trouveront bien de l'ordre que j'ai ordonné à mes ministres des Gnances et du trésor public de mettre dans les comptes , qui seront publics. J'ai consenti que la dette publique portât le nom de Monte Napoleone, afin de donner une garantie de plus de fidélité aux engagements qui la constituent et une vigueur nouvelle au crédit.
» L'instruction publique cessera d'être départementale, et j'ai fixé les bases pour lui donner l'ensemble, l'uniformité et la direction qui doit avoir tant d'influence •«ur les mœurs et les habitudes de la génération naissante.
» J'ai jugé qu'il convenait, dès cette année, de mettre plus d'égalité dans la répartition des dépenses départementales, et de venir au secours de ceux de mes déparlements, tels que le Mincio et le bas Pô, qui se trouvent accablés par la nécessité. de se défendre contre les ravages des eaux.
» Les finances sont dans la situation la plus prospère, et tous les payements sont au courant. Mon peuple d'Italie est, de tous les peuples de l'Europe, le moins chargé d impositions. Il ne supportera point de nouvelles charges ; et s'il est fait des changements à quelque contribution, si l'enregistrement est établi dans ie projet du budget d'après un tarif modéré, c'est afin de. pouvoir diminuer des impositions plus onéreuses : le cadastre est rempli d'imperfections qui se manifestent tous les jours. Je vaincrai, pour y porter remède, les obstacles qu'oppose à de telles opérations beaucoup moins la nature des choses que l'intérêt particulier ; je n'espère cependant point arriver à des résultats tels qu'ils fassent éviter l'inconvénient d'élever une imposition jusqu'au terme qu'elle peut atteindre.
» J'ai pris des mesures pour redonner au clergé une dotation convenable, dont il était en partie dépounu depuis dix ans; et si j'ai fait quelques réunions de couvents, j'ai voulu conserver, et mon intention est de proléger ceux qui se vouent à des scr-
pereur annonçait donc avec le ton impératif de la souveraineté et de la victoire, ses résolutions pour le présent et l'avenir; il appliquait à l'Italie les formes administratives de la France : le territoire serait divisé par préfectures , le code civil leur était donné , à eux si séparés pourtant de mœurs et d'habitudes avec la France ; et , par exemple , Napo-
rices d'utilité publique, ou qui, placés dans les campagnes, se trouvent dans des lieux et dans des circonstances où ils suppléent au clergé séculier. J'ai en même temps pourvu à ce que les evèques eussent le moyen d'être utiles aui pauvres, et je n'attends, pour m'occuper du sort des curés, que les renseignements que j'ai ordonné de recueillir promptement sur leur situation véritable : je sais que beaucoup d'eutre eux, surtout dans les montagnes, sont d'une pénurie que j'ai le plus pressant iloir de faire cesser.
» Indépendamment de la route du Simplon, qui sera achevée cette année, et à laquelle 4,000 ouvriers, dans la seule partie qui traverse le royaume d'Italie, travaillent en ce moment, j'ai ordonné de commencer le port de Volano, et que des travaux si importants soient entrepris sans retard et poursuivis avec activité.
» Je n'ai négligé aucun des objets sur lesquels mon expérience en administration pouvait être utiie à mes peuples d'Italie. Avant de repasser les monts, je parcourrai uue partie des départements pour connaître de plus près leurs besoins.
» Je laisserai dépositaire de mon autorité ce jeune prince que j'ai élevé dès son enfance, et qui sera animé de mon esprit. J'ai d'ailleurs pris des mesures pour diriger moi-même les affaires les plus importantes de l'État.
» Des orateurs de mon conseil vous présenteront un projet de loi pour accorder à mon chancelier, garde des sceaux, Melzi, pendant quatre ans dépositaire de mon autorité comme vice-président, un domaine qui, restant dans sa famille, atteste à ses descendants la satisfaction que j'ai eue de ses services.
» Je crois avoir donné de nouvelles preuves de ma constante résolution de remplir envers mes peuples d'Italie tout ce qu'ils attendent de moi. J'espère qu'à leur tour ils voudront occuper la place que je leur destine dans ma pensée ; et ils n'y parviendront qu'en se persuadant bien que la force des armes est le principal soutien des États.
» II est temps enfin que cette jeunesse qui vit dans l'oisiveté des grandes villes cesse de craindre les fatigues et les dangers de la guerre, et qu'elle se mette eu état de faire respecter la patrie, si elle veut que la patrie soit respectable.
» Messieurs du corps législatif, rivalisez de zèle avec mon conseil d'État, et, par ce concours de volontés vers l'unique but de la prospérité publique, donnez à mon représentant l'appui qu'il doit recevoir de vous.
» Le gouvernement britannique ayant accueilli par une réponse évasive les propositions que je lui ai faites, et le roi d'Angleterre les ayant aussitôt rendues publiques en insultant mes peuples dans son parlement , j'ai vu considérablement s'affaiblir les espérances que j'avais conçues du rétablissement de la paix. Cependant les escadres françaises ont depuis obtenu des succès auxquels je n'attache de l'importance que parce qu'ils doivent convaincre davantage mes ennemis de l'inutilité d'une guerre qui ne leur offre rien à gagner et tout à perdre. Les divisions de la flottille et les frégates construites aux frais des finances de mon royaume d'Italie, et qui font aujourd'hui partie des armées françaises, ont rendu d'utiles services dans
léon admettait le divorce pour l'adultère aux Italiens qui , sous un i ici riant et chaud , traitent le mariage comme une simple situation commode qui permet un cavalier servant d'amour. Les tribunaux, formes sur le même modèle que ceux de France , obtenaient la publicité et les garanties des débats, sans le jury, institution que l'empereur déclarait dangereuse en Italie. Le crédit public se concentrait dans l'établissement du Monte Napoleone à Milan. Les finances seraient régularisées : on établissait l'enregistrement, institution fiscale inconnue au delà des Alpes , en même temps qu'on régularisait le cadastre : les couvents étaient réduits à un but d'utilité publique; les évêques et les curés recevaient un traitement raisonnable et les travaux publics une impulsion vive; la route du Simplon s'achèverait pour unir des peuples désormais liés l'un à l'autre. Enfin Napoléon annonçait l'élévation d'Eugène de Beauharnais à la vice-royauté ; M. de Melzi prenait le titre de chancelier, et le nouveau ministre recevait la récompense due à son dévouement; en échange de la couronne d'Italie, M. de Melzi obtenait 150,000 livres de rente. Un appel était fait à la nationalité et à la valeur des jeunes hommes ; ainsi avec l'enregistrement et les droits réunis , Napoléon annonçait aussi à l'Italie qu'elle aurait la conscription : il fallait quitter l'oisiveté du luxe pour accourir dans les camps sous les drapeaux et défendre la patrie. Cette imitation aux batailles était l'objet réel du discours de l'empereur, qui avait besoin de lever des forces pour couvrir la frontière menacée sur 1' idige ; il faisait un appel à la jeunesse italienne. Après être rest'; près d'un mois à Milan , Napoléon se hâta d'accomplir la promesse (ju'il avait faite de visiter, l'un après l'autre, les départements qui devaient former le nouveau royaume , ou plutôt les camps militaire* formés en Lombardie.
Dans cette vue, il quitta Milan ; des ordres de Berthier avaient réuni des corps de troupes jusque sur les frontières du Tyrol et de l'Illyrie. L'Italie méridionale était également occupée par les vieux régiments d'Egypte et de Malte ; Napoléon y groupait avec une activité sans pareille toutes les forces du royaume d'Italie et les prêterions plus exercés, qui avaient fait les dernières campagnes. Il visita
plusieurs circonstances. Je conserve l'espoir que la paix du continent ne sera pas troublée, et toutefois je me trouve en position de ne redouter aucune des chances d< la guerre : je serai au milieu de vous au moment même où ma présence deviendra t. nécessaire au salut de mon royaume d'Italie. »
ces camps ; accueilli avec le même enthousiasme qu'à Boulogne , il voulut tout voir, tout juger par lui-même dans une vaste revue, tente par tente. L'empereur était là dans sa sphère magnifique d'aciivilé et de prévision; toutes les fois qu'il s'agissait d'organisation militaire , il se révélait supérieur à toutes les intelligences ; il examina les fortifications des places boulevards de l'Italie, Alexandrie, Coni , Mantouc ; il fit partout jeter des têtes de pont pour une campagne que déjà il croyait inévitable. A Milan , il vit le maréchal Masséna désigné pour le commandement en chef de l'armée de l'Adige, au cas où une campagne serait indispensable ; Masséna , son vieux compagnon des prodiges de Rivoli et d'Arcolc , était capable de le comprendre. L'empereur leva une conscription dans son nouveau royaume , 30,000 hommes prêts à servir de réserve aux régiments qui se groupaient autour du Pô et de l'Adige. Enfin , tout entier à sa pensée d'une guerre vigoureuse , il hâta la formation d'une flottille sur tout le littoral de la Méditerranée, et, de sa personne, il se rendit à Gènes qu'il venait de fondre dans son empire.
La réunion d'une république aussi antique que Gênes se rattachait au système d'occupation maritime de Napoléon. Dans la campagne de 1799, l'empereur avait vu les services qu'avait rendus à la défense de l'Italie contre Suwarow l'occupation de Gènes par les Français. Masséna y avait laissé de si beaux souvenirs militaires ! La possession d'une cité aussi largement fortifiée protégeait le midi de l'Italie ; la ligne était admirable quand elle partait de Gênes pour s'appuyer sur Coni , Alexandrie et Mantoue. Comment l'ennemi aurait-il pu faire une trouée au milieu d'un système de défense aussi bien appuyé? Si on laissait Gènes en dehors , livrée à ses propres forces , une descente des Anglais pouvait en finir ; les Russes partis de Corfou se dirigeraient librement sur ce point , et alors toute l'Italie méridionale était compromise jusqu'à la Provence. Gènes était un avant-poste de Toulon ; pour accomplir ce cordon maritime , on arrêta la réunion de la ville des doges à l'empire, comme plus tard celles de Lucques et de Livourne. Napoléon voulait lier ce port à son territoire par tous les moyens d'intérêt et de commerce ; Gènes conserva son port franc , et ne fut soumise à l'impôt que successivement ; on lui maintint ses privilèges , tous les emplois durent être remplis par ses propres citoyens. L'achitrésorier Lebrun , intelligence active , de concert avec M. Corvetto , avocat distingué , fut chargé de l'organisation administrative de Gènes.
Dans sa correspondance intime , l'empereur insiste pour que tout soit considéré comme bien définitif en ce qui touche Gènes et son incorporation à la France; il écrit à M. Lebrun que c'est désormais une partie intégrante de son territoire , il fera la guerre à tout le monde plutôt que de la céder : « Que ceci , répète-t-il , soit bien entendu *. Gènes est destinée à former des matelots , Gênes doit avoir 6,000 hommes à bord des escadres ; j'ai besoin de vieux marins. » Car la préoccupation de l'empereur est alors la guerre contre l'Angleterre, l'Ame de toutes les coalitions, le principe de la ligue continentale. Son dessein est d'organiser fortement l'Italie ; si l'Autriche lui déclare la guerre, il veut recevoir franchement les troupes par une belle résistance militaire , appuyée sur une vaste ligne de fortifications; et, quant au littoral, ce sont des matelots qu'il lui faut , de bons officiers qui puissent résister aux flottes d'Angleterre. Gènes en est une pépinière , et il ne l'oublie jamais dans sa correspondance avec l'architrésorier Lebrun 2.
1 Lettre de Napoléon à l'architrésorier, à Gènes, datée du camp de Boulogne,
11 août 1805.
« Il est sans doute une manière de se rendre très-populaire, mais c'en est une aussi de nuire au bien du service. Je n'ai réuni Gènes que pour avoir des matelots, et cependant les trois seules frégates que j'ai dans ce pori ne sont pas armées. Gènes ne sera française que lorsqu'elle aura 6,000 hommes à bord de mes escadres. » Après avoir répète sou> plusieurs formes que ce n'est ni de l'argent ni des soldats qu'il a voulu tirer de ce pays, que c'est seulement de vieui matelots qu'il a besoin, il ajoute que ce n'est point avec de la faiblesse qu'on gouverne les peuples. «Avez-vou espéré gouverner des peuples sans les mécontenter d'abord? Vous savez bien qu'en fait de gouvernement, 'justice Vtttt dire force comme vertu. Serais-je assez décrépit pour qu'on pût me faire peur du peuple de Gènes? La seule réponse à cette dépêche, c'est des matelots et des matelots. Vous connaissez assez la promptitude de mes résolutions pour savoir que cela ne diminue en rien l'estime et l'amitié que je vous ;>nrte. Ne voyez dans votre administration, ne rêvez que des matelots. Dites tout ce que vous voudrez de ma part, j'y consens, mais dites que je veux des matelots. »
2 Lettre de Napoléon à l'architrésorier, à Gênes, datée de Strasbourg, 1er octobre 1805.
" Dites hardiment que Gènes est pour toujours à la France... Que les gazettes tournent en ridicule les menaces de l'Autriche et de la Russie; qu'elles disent aux Génois que le même homme qui, avec 30,000 hommes au milieu d'eux, a confondu la Sardaigne, l'Autriche et toute la coalition, se trouve aujourd'hui avec 300,000 hommes au centre de l'Allemagne. » A côté de ces exagérations, où la confiance ne connaît point de bornes, se trouve l'ordre de précautions à prendre pour ''hypothèse contraire, a Ne perdez point de vue l'approvisionnement de Gènes; je voudrais avoir là trois cent mille quintaux de blé. Mes projets de guerre sont vastes.
Quand cette organisation du royaume italien est formée , Napoléon repasse les Alpes ; il séjourne à peine dans quelques cités , et reçoit à Paris les félicitations du sénat , du tribunat et de l'armée ; car l'adulation est partout. Dans son camp de Boulogne il songe encore à son Italie , menacée par l'Autriche ; il écrit au président du corps législatif de Milan pour le réprimander fortement sur la fausse direction du conseil qu'il préside ; on doit savoir qu'il veut être obéi : il ne dissimule pas qu'il n'aime les institutions politiques que pour aider sa pensée ; dès que les assemblées résistent , elles deviennent séditieuses; au reste, leurs efforts seront impuissants et la honte leur en restera. Napoléon demeure dans ses principes ; il ne peut souffrir l'opposition ; il la confond sans cesse avec les cabales et les factions coupables *. Le corps législatif avait pris au sérieux son autorité,
l'attirerai tout pour faire la guerre offensive : dans aucun cas, mémo dans le cas de siège, vous ne devez point quitter Gènes. Prenez des mesures pour que dans aucun événement vous ne manquiez de blé. »
Un décret impérial, concernant l'organisation des finances dans les nouveaux départements au delà des Alpes, porte que « toutes les contributions tant directes qu'indirectes , actuellement perçues dans le territoire du ci-devant État de Gênes, sont supprimées à partir du 1er vendémiaire an xiv. Tous les employés à l'administration ou à la perception des contributions directes et indirectes, dans quelque grade que ce puisse être, ne pourront être choisis que parmi les citoyens des départements de Gènes, de Monlenotte et des Apennins. Les employés actuels qui ne se tromeront pas placés dans la nouvelle organisation, conserveront leur traitement jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un emploi analogue à celui qu'ils occupaient, ou leur retraite s'ils y ont droit.
« Seront publiés et exécutés dans les départements de Gènes, de Montenotte ei des Apennins, et dans les États de Parme, de Plaisance, Guastalla, les lois et règlements français relatifs : 1° à la répartition, à l'assiette et au recouvrement des contributions foncière, personnelle, sompluaire , mobilière; 2° à la contribution des portes et fenêtres ; 3° à celle des patentes ; 4° aux dépenses du cadastre ; 5° à l'enregistrement des actes civils, judiciaires, et des titres de propriété; au timbre, au régime hypothécaire, aux douanes, aux droits de greffe dans les tribunaux civils et de commerce, à la poste aux lettres, à la poste aux che\aux, à l'établissement de la loterie nationale de France, etc.
» Le principal de la contribution foncière est fixé, pour le département de Gènes, a 1,383,959 fr.; pour celui de Montenotte, à 754,879 fr.; pour celui des Apennins, à 946,000 fr. » ( 9 juillet 1805.)
1 Traduction de la lettre de S. M. I. et R. au président du corps législatif du
royaume d'Italie.
« Monsieur le président Taverna, je reçois ia lettre du 1er août, que vous m'écrivez
au nom du corps législatif. Les assurances de son attachement me sont d'autant
plus agréables, que sa conduite pendant la session m'a démontré qu'il ne marchait
pas dans la même direction que moi, soit conseil des consultateurs, soit couseil
l'empereur le désabuse en lui démontrant qu'il n'est et ne peut être qu'un instrument dans ses mains. La fidélité et l'obéissance sont les premiers devoirs ; au delà , il n'est plus rien pour eux que la révolte criminelle.
C'est du camp impérial de Boulogne que cette lettre est adressée au président du corps législatif italien. Napoléon est de nouveau sous la tente : partout on annonce que l'expédition contre l'Angleterre va se déployer sur la plus vaste échelle. La flotte de Boulogne est prête , parfaitement exercée; elle peut maintenant tenter une entreprise; presque tous les essais que les Anglais ont faits pour brûler les escadrilles sont restés impuissants : les brûlots ont échoué ; des jetées accomplies devant le port de Boulogne empêchent de nouvelles tentatives ; quelques succès de mer ont enflé le cœur des matelots , ils n'attendent plus que le signal. L'empereur favorise l'élan des troupes; son intérêt est de tromper le continent ; il veut faire croire au main-
législatif, soit corps, et qu'il a\ait d'autres projets el un autre but que ceux que je me proposais. Il est dans mes principes de me servir des lumières de tous les corps intermédiaires, soit législatifs, soit même des différents collèges, toutes les fois qu'ils auront la même direction que moi ; mais toutes les fois qu'ils ne porteront dans leurs délibérations qu'un esprit de faction et de turbulence ou des projets contraires à ceux que je puis avoir médités pour le bonheur et la prospérité de mes peuple?, leurs efforts seront impuissants, la lionte leur en restera tout entière, et, maigre eux, je remplirai tous les desseins, je terminerai toutes les opérations que j'aurai jugées nécessaires à la marche de mon gouvernement et à l'exécution du grand projet que j'ai conçu de reconstituer et d'illustrer le royaume d'Italie. Ces principes, monsieur le président, je les transmettrai à mes descendants, et ils apprendront de moi qu'un prince ne doit jamais souffrir que l'esprit de cabale et de faction triomphe. de Bon autorité ; qu'un misérable esprit de légèreté et d'opposition déconsidère celte autorité première, fondement de l'ordre social, exécutrice du code civil et véritable source de tous les biens des peuples. Lorsque les corps intermédiaires seront animés d'un bon esprit, suivront le même but que moi, je serai empressé de prêter l'oreille à leurs observations et de suivre leurs avis, soit dans la modification, soit dans la direction de ces vues. En finissant, monsieur, je ne veux vous laisser aucun doute sur la vérité de mes sentiments pour le plus grand nombre des membres du corps législatif dont je connais le mérite et le foncier attachement pour ma personne. Réunis en assemblée, ils n'ont point senti la légèreté qu'ils ont portée dans leurs opérations; mais j'espère qu'appréciant mieux l'ordre et le bonheur de la société, ils sentiront l'avantage de rester rangés constamment autour du trône, de ne marquer dans l'opinion que par leurs propres témoignages de fidélité et d'obéissance, et de ne point ébranler l'attachement et l'amour des sujets par une opposition ouverte et inconsidérée. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. » De mon camp impérial de Boulogne, le 25 thermidor an un ( il août 1805).
» Napoléon. »
lien de la paix et donner une sécurité pleine et entière au comte Philippe de Cobentzel, facilement trompé à Paris : l'Angleterre seule paraît absorber son attention ; il ne s'occupe que d'elle ; il calcule les marches sur Londres ; il est à Boulogne le jour de la Saint-Napoléon , et partout il fait annoncer qu'un mois à peine écoulé , l'armée saluera les tours de Saint-Paul.
Les esprits attentifs seuls ont pu voir qu'il avait d'autres desseins : les troupes ont cessé de s'exercer aux manœuvres de mer ; elles ne montent plus que pour la forme sur la flottille, elles le faisaient si fréquemment naguère! Napoléon fait exécuter devant lui de grandes marches, les évolutions des batailles décisives. 130,000 hommes composent le camp de Boulogne; il les groupe, les réunit, les sépare, chaque corps a ses chefs désignés, chaque division a son artillerie de campagne; la cavalerie s'exerce aux marches forcées jusqu'à faire dix lieues dans une seule journée ; on simule des combats; Napoléon parle de Londres, mais il a les yeux incessamment fixés sur les caries d'Allemagne; il pointe les distances, il règle les routes militaires pour qu'on puisse converger vers un centre unique, les bords du Rhin. En même temps il écrit à Bernadotte, qui conduit l'armée du Hanovre, et à Marmont, alors en Hollande, de se tenir prêts au premier combat. Il faut glorifier les aigles.
Tout cela se fait secrètement, son unique confident c'est Bertiiier; les journaux retentissent de l'expédition d'Angleterre, les écrivains ont ordre de s'en occuper comme d'une tentative prochaine ; « la tlotte est prête, disent-ils, pour le premier signal, on attend les vents et les brumes de septembre, l'armée va s'embarquer, elle a reçu les vivres et les munitions; si elle fait de grandes manœuvres, c'est pour s'essayer à la bataille décisive qui sera livrée sous les murs de Londres. L'empereur inspirait une fausse sécurité au continent, il veut lui faire croire qu'il est absorbé par les conceptions maritimes; il n'est au camp de Boulogne que pour venger sa querelle personnelle avec les Anglais. Ruse de guerre que tout cela, car Napoléon n'ignore rien, il sait que la coalition s'avance, et que les négociations de l'Angleterre ont abouti au résultat d'une alliance intime entre la Russie et l'Autriche. Il faut donner le signal du combat; ce n'est point à Londres que se livrera la bataille; le soleil d'Austerlitz va briller sur les insignes militaires naguère distribués aux soldats par leur empereur.