‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de NapoléonChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mécontentement que cause l'influence française. — Lettre de Napoléon au roi d'Angleterre. — Réponse de lord Mulgrave. — Ouverture du parlement. — Demande d'un subside éventuel. — La Suède. — Son traité avec l'Angleterre. — La Russie.

— Changement de système. — Mission de M. Novosilzoff à Londres. — Bases de la coalition. — Quelle sera la part de la France? — Circonscription des États. — Situation de l'Autriche. — Esprit de sa diplomatie. — Armements. — Cordon sanitaire. — Base des propositions. — Accession de l'Autriche au traité avec la Russie* — La Prusse. — Altitude de neutralité. — Armements. — Confédération du Nord. — Démarches de la Russie auprès du cabinet de Berlin. — L'Espagne.

— La guerre avec la Grande-Bretagne. — Le Portugal. — Rupture avec la Turquie.

Décembre 1804.— Août I0OS.

Le traité de Lunéville, la convention signée avec la Russie en 1802, le traité d'Amiens violemment brisé, formaient la base des relations diplomatiques pendant le consulat et depuis l'avènement de l'empereur Napoléon. Par l'entraînement des faits et l'ambition de chaque cabinet, ces bases se trouvaient nécessairement modifiées : la France avait usé de sa légitime influence comme nation et comme gouvernement, dans des conditions démesurées; que n'avait pas acquis le consul et l'empereur depuis le traité de Lunéville? Ce n'était pas seulement la couronne de France qui rayonnait à son front, l'Italie entière lui obéissait comme roi, et le nouvel empire réunissait la Belgique, la rive gauche du Rhin; Bonaparte avait promis une indemnité pour la maison de Carignan, une autre pour le prince d'Orange privé de la Hollande; Naples était sans force, sans indépendance; la fragile royauté d'Étnirie serait balayée par la volonté de l'empereur; Gènes était réunie définitivement à la France, et, indépendamment de ces conquêtes effectives, Napoléon dominait par son

ascendant en Suisse, dans les Pays-Bas, et déjà sa main s'étendait *ur la confédération germanique, puissamment travaillée par sa diplomatie.

Lorsque tant de motifs existaient pour établir les griefs inquiets de l'Europe contre Napoléon, le fier et puissant empereur faisait une démarche pacifique auprès de l'Angleterre; c'était son habitude; consul, il avait écrit au roi George dans les termes modérés d'une résolution de traiter qui mettrait fin à la guerre ; empereur, il suivit la même méthode; il y trouvait l'avantage de parler à l'opinion publique en France, en persuadant qu'il n'était jamais l'agresseur1. L'empereur seul était l'homme de la paix; s'il prenait les armes, ce n'était passa faute, mais celle de l'Europe sous l'influence de l'Angleterre; ses paroles étaient ainsi à la paix et ses actions à la guerre; Napoléon, agrandissant son empire, faisait des conquêtes successives, et il se présentait néanmoins comme un monarque désintéressé qui ne demandait pas mieux que le maintien de la paix arrêtée dans les précédentes conventions diplomatiques. L'empereur était aussi habile négociateur que puissant par la guerre; aucune circonstance n'échappait à son génie, et les époques pacifiques comme les temps d'hostilité lui assuraient toujours quelques nouvelles acquisitions; il ne pouvait rester immobile en face de l'Europe.

Cette démarche directe de l'empereur, auprès du roi d'Angleterre, cachait encore un but de reconnaissance diplomatique. Par un seul acte, Napoléon s'élevait au niveau des monarques régnants, il écrivait au roi d'Angleterre : Monsieur mon frère, et il sollicitait ainsi une réponse du roi, comme si la constitution anglaise permettait ces rapports de souverain à souverain, et si l'Angleterre n'était aise d'abaisser

1 Lettre de l'empereur Napoléon au roi d' Angleterre :

« Monsieur mon frère, appelé au trône de France par les suffrages du peuple, mon premier sentiment est un vœu de paix. Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas. J'ai assez prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. La paix est le vœu de mon cœur, mais la guerre n'a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure V. M. de ne pas se refuser à donner elle-même la paix ou monde. Elle a plus gagné depuis dix ans en territoire que l'Europe n'a d'étendue. Que veutelle espérer de la guerre? Coaliser quelque.-, puissances du continent :' le continent restera tranquille. Renouveler des troubles intérieurs? les temps ne sont plus les mêmes. Si V. M. veut y songer, elle verra que la guerre est sans but. J'ai rempli un devoir saint et précieux à mon cœur; que V. M. croie à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer et à mon désir de lui en donner la preuve.

» IVapollon. »

l'amour-propre de Bonaparte. Aussi, après quelques jours d'attente, le cabinet britannique délibéra une réponse sérieuse qui fut envoyée note par note, selon la méthode du cabinet, à M. de Talîeyrand. Elle était grave, avec ce ton diplomatique qui domine tous les actes du cabinet anglais dans ses rapports avec l'Europe. Lord Mulgrave disait l: «S. M. B. a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du gouvernement français, datée du 2e jour de ce mois. Il n'y a aucun objet que S. M. ait plus à cœur que de saisir la première occasion de procurer de nouveau à ses sujets les avantages d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses Etats. S. M. est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements qui puissent en même temps pourvoir à la sûreté et à la tranquillité à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et desjnalheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée ; conformément à ce sentiment, S. M. sent qu'il lui est impossible de répondre plus parfaitement à l'ouverture qui lui a été faite , jusqu'à ce qu'elle ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec lesquelles elle se trouve engagée dans des liaisons et des rapports confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Bussie, qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à l'indépendance du continent. »

' Ansicer given by lord Mulgrave, Secr. of state for foreign affairs, dated the iith January, 1805, addressed to jfcfr. Talîeyrand.

« Hisbritannic majesty hasrcceivcd the letter which has been addressed tohimby thehead of the French govcrnment, daled the 2nd of the présent month. There is no object wbich bis majesty bas more at heart, that to avail himself of the irst opportnnity to procure again for bis subjeets, the advantages of a peaee, founded eu bases which may not bc incompatible with the permanent security and essential interest of his dominions. His majesty is persuaded that tins end canonly bealtained by arrangements wbich may at the saine lime provide fur the future safety and tranqnillity of Europe, and prevent the récurrence of the dangers and calamitics in wbich it is involved.Conformably to tins sentiment, his majesty feels it is impossible for him to answer more parlicularly lo ihe overture that has been made him, till lie bas had time to commiinuatc with the powers on the continent, with wbom lie is cngiiged in confidentiel connexions and relations, and parlicularly the cinperor of Russia, who lias given the strongest proofs of the wisdom and élévation of the sentiments with which lie is animaled, and the Iively interest which he takes in the safety and indepeudenec of the continent. » Mulgrave.»

Par cette réponse adressée au chef du gouvernement français, l'Angleterre ne reconnaissait pas l'empereur, il n'y avait donc nul espoir pour Napoléon d'entamer une négociation directe avec l'Angleterre, et au fond il ne le désirait pas; sa démarche avait pour but de montrer sa modération aux yeux de la France et de l'Europe, et de constater surtout que ce n'était pas lui qui commençait la guerre. Il avait fait tout ce que l'honneur permettait; que voulait-on de plus? Qu'il s'abaissât jusqu'à solliciter la paix? Ce n'était ni dans son caractère ni dans la dignité du peuple qui l'avait placé à sa tète. Un passage de la note de lord Mulgravc fut surtout remarqué par Napoléon, attentif et les yeux fixés sur l'Europe. Le ministre n'y parlait pas seulement au nom de l'Angleterre, mais il récapitulait avec soin certains engagements pris avec les cabinets du continent ; on y louait la Russie et le caractère élevé de son empereur. Ces paroles dans la bouche du ministre anglais faisaient comprendre que des stipulations avaient été récemment concertées entre les deux cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg pour l'éventualité d'une coalition menaçante.

Il s'était accompli en effet, depuis quatre mois, des négociations d'une nature déterminante. M. Pitt arrivant aux affaires avait renouvelé, avec son esprit actif, fécond, le plan d'une vaste coalition contre la France. Le roi avait ouvert le parlement par un discours assez explicite sur les négociations diplomatiques: «Les préparatifs de l'ennemi, disait-il, pour envahir ce royaume, ont continué avec une activité soutenue, mais il n'a fait aucune tentative pour mettre à exécution ses menaces réitérées. L'intrépidité et l'habileté de ma marine, l'état respectacle de mes armées et de ma milice suffiraient pour empêcher une entreprise aussi téméraire. La conduite de la cour d'Espagne m'a forcé à prendre des mesures promptes pour prévenir ses hostilités, j'ai évité aussi longtemps que possible une rupture; ne pouvant obtenir une explication satisfaisante, mon ministre a quitté Madrid, et l'Espagne a déclaré la guerre à l'Angleterre. La conduite du gouvernement français sur le continent n'a été qu'une suite de violences, et a montré un mépris outrageant pour le droit des États , les privilèges des ministres, les principes établis par la loi des nations; j'ai reçu de lui cependant une communication qui contient des intentions pacifiques; j'ai exprimé le môme désir de la paix, mais je n'ai pas cru devoir entrer en explication avant de m'ètre concerté avec mes alliées les puissances du continent, envers lesquelles je suis lie vi. 5

par des engagements confidentiels, et surtout avec l'empereur de. Russie, qui m'a donné les plus grandes preuves des sages et nobles sentiments dont il est animé, ainsi que du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à L'indépendance de l'Europe. »

Ce discours, si remarquablement explicite, signalait la réalité des engagements de l'Angleterre et de la Russie dans une cause commune. 31. Pitt, s'exprimant devant les communes, avait demandé •le leur part un acte de confiance des plus étendus, il ne déguisa pas que de récentes négociations formées entre l'Angleterre et le continent exigeaient des subsides, et partant de cette donnée, il établit la nécessité d'un vote éventuel de 5 millions de livres qui seraient mis à la disposition du cabinet pour soutenir les alliances du continent. M. Pitt demandait cet acte de confiance sans autre explication, il ne dissimula pas à ses amis du parlement qu'il s'agissait de restreindre dans de justes limites les envahissements que la France s'était permis depuis la rupture du traité d'Amiens. « Je ne dois pas omettre, disait-il dans cette occasion, de pressentir la chambre sur un objet important, qui est essentiellement lié à nos intérêts et à la sûreté générale de l'Europe. On a déjà informé le parlement que le gouvernement de S. M. était actuellement engagé dans des communications confidentielles de la plus haute importance avec quelques-unes des grandes puissances du continent, relativement à la situation actuelle de l'Europe. Il serait sans doute à souhaiter que la paix se fît, si on pouvait la faire sur une base solide, sans laquelle elle n'est ni désirable ni nécessaire; mais, d'après ce que nous savons et tout ce que nous voyons, on ne peut se promettre à présent aucun espoir raisonnable d'une tranquillité solide et durable, sans de nouveaux efforts de la part de la Grande-Bretagne et de toutes les puissances intéressées» obtenir le repos de l'Europe ' . J'entrerai dans de plus grands détail*

» En même temps .M. Bill procnta la situation militaire des troupes brilanniiiucï et les dépenses qu'elles occasionnaient.

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