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CHAPITRE VI

SITUATION DE PARIS. — DERNIÈRES NÉGOCIATIONS AVANT LA CAMPAGNE DE 1805.

Craintes et nécessité delà guerre. — L'opinion publique. — Habileté du gouvernement. — Communication avec le sénat et le corps législatif. — Négociations de M. de Talleyrand. — Mission du général Duroc à Berlin. — Mission de M. de Novosilzoff. — Suite de la médiation de la Prusse. — Demande d'hommes et de subsides. — Communication diplomatique entre M. de Talleyrand et M. de Cobentzel. — Organisation du gouvernement à Puis. — Préparatifs pour le départ de Napoléon.

Mai à septembre 1805.

Le gouvernement de Napoléon mettait quelque sollicitude à cacher l'imminence d'une guerre violente et générale ; l'opposilion qu'avait trouvée la fondation de l'empire ne serait-elle pas fortiGée par les craintes d'hostilités si vastes, si universelles? « Quoi! pouvait-on dire , c'est l'ambition d'un seul homme qui entraîne la France dans des entreprises incessantes et des guerres interminables ! consul , il eût maintenu la paix, son titre n'avait rien de menaçant pour la sécurité de l'Europe; un insatiable désir de s'élever à la royauté vient de réunir tous les gouvernements contre lui, et la France va payer de son sang le principe d'hérédité dans la famille des Bonaparte. » Cette opinion , dominante à Paris , était bien connue de la police , et une des habiletés de Fouché fut de maintenir longtemps parmi la bourgeoisie le sentiment que la paix ne serait par troublée : « l'Angleterre seule voulait la guerre ; » et ce fut pour confirmer cette pensée que l'empereur écrhit au roi George la lettre de son avènement, dictée dans un esprit d'extrême modération. De là ces publications répétées : « que les souverains de l'Europe avaient mis un grand empressement à reconnaître la souveraineté impériale de Napoléon ;

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aucune opposition ne s'était rencontrée : rois , empereur , czar , avaient salué, disait-on , la pourpre du nouvel auguste, comme un événement heureux qui mettait fin à l'anarchie, et un fait désormais invariablement acquis pour la paix du monde. »

Toutefois les hommes initiés aux idées ardentes du bas peuple poussaient à la guerre, moyen indispensable pour opérer une diversion favorable à l'empereur. On ne se dissimulait pas que l'état de paix était mortel pour la force morale du gouvernement ; l'opinion publique s'était irritée de quelques mesures récentes, l'exécution du duc d'Knghien, le procès de Moreau ; les républicains étaient mécontents, les violences continuaient : les uns étaient frappés d'exil , les autres de déportation , et tout cela pour un Bonaparte qui étouffait la république , pour un nouveau césar qu'il faudrait bien un jour atteindre au cœur. Dans les salons du faubourg Saint-Germain la moquerie prenait une allure acerbe et vigoureusement railleuse ; on s'en donnait à cœur-joie sur la nouvelle cour impériale, sur ces dignités de théâtre, ces femmes si gauches, ces hommes si mal posés dans €e qu'on appelait la basse-cour des Tuileries. L'irritation était profonde. Que fallait-il pour distraire et ramener toutes ces opinions? La guerre et la victoire. Après le sacre, Napoléon n'aurait pu vivre un an paisible à Paris sans voir tomber son pouvoir dans la décrépitude ; il fallait une brillante campagne et de nouvelles merveilles sous la tente ; il fallait de glorieux bulletins écrits aux feux des bivacs. Sans cela le pouvoir de Napoléon était perdu, et il le comprenait.

Cependant on devait aller lentement pour ménager les intérêts de la bourgeoisie et du commerce ; car , si la guerre était propre à ramener l'opinion du peuple, à l'éblouir par une belle auréole ; le commerce, le crédit public, la bourse, devaient voir avec inquiétude une rupture en face de l'Europe entière coalisée. On avait confiance dans le génie militaire de Napoléon, mais qui pouvait toujours répondre de la victoire , si capricieuse? Une nouvelle coalition brisait tous les rapports d'États à États , les étrangers cesseraient de visiter Paris et ses grandeurs ; l'industrie languissante présentait déjà un déficit effrayant, les manufactures seraient obligées de renvoyer leurs ouvriers, la misère serait à son comble en face de cette triste perspective ; et , dans une invasion menaçante, qui pouvait garantir d'un revers?

Pour calmer ces craintes , le gouvernement , je le répète , faisait

116 SITUATION DE l'AIUS.

publier des articles rationnellement rédigés , afin de prouver que , ni l'Autriche, ni la Russie, ni la Prusse ne voulant la guerre, il n'y avait réellement en lice que l'Angleterre ; elle seule était L'ennemie implacable : eh bien *, on l'attaquerait de front par une descente; la police

' Napoléon dicta lui-même une réponse au discours du roi d'Angleterre: « Vous rtes lié par des engagements confidentiels avec les puissances du continent. N'en déplaise à S. M. B., nous ne pouvons croire ce que les rédacteurs du discours du trône onl mis dans sa bouche.

» Nous savons que ce jeune roi de Suède a été sur le point de faire un traité avec vous. Il demandait 10, 000, 000 pour vous fournir 20,000 hommes, mais vous êtes des marchands trop habiles pour faire d'aussi mauvaises affaires, cl la Prusse y a d'ailleurs mis bon ordre, en faisant connaître qu'aussitôt le traité conclu, elle s'emparerait de la Poméranie.

» Quant à cette puissance, elle sait ce que vous valez : elle n'a pas oublié la guerre de sept ans, et n'ignore pas plus que le reste de l'Europe ce que vos subsides portent avec eux de honte et de malheur.

» Quant à l'empereur d'Allemagne , vous lui donnez assurément une grande preuve de considération en arrêtant ses vaisseaux et en les envoyant à Malle. 11 ne veut pas, il ne fera pas la guerre ; des subsides mal payés ont obéré des peuples sans le secourir, et ne lui onl laissé que l'obligation de vous rembourser les dépenses qu'il a faites pour vous.

» Pour la reine de Naples, il se peut que cette princesse, après avoir déjà une fois perdu son royaume, veuille le risquer encore en armant ses lazzaroni pour mettre eu feu l'Europe. Il est possible aussi que l'ardeur des passions s'amortisse en elle avec l'âge : mais, quoi qu'il en puisse être, elle ne vous serait pas d'un grand secoure.

» Nous ne vous dissimulerons point que. grâce aux intrigues des Marcoff, des Woronzoff, on n'en soit pas venu à mettre quelque froideur entre la Russie et nous; mais il y a aussi à Saint-Pétersbourg beaucoup de personnes à l'abri de la corruption, beaucoup d'hommes éclairés et impartiaux qui savent très-bien que la Russie u'a rien à craindre de la France ; que Nelson est allé dans le golfe de Finlande : qu'enfin ce coup de canon qui a coulé ou fait amener quatre frégates espagnoles pourrait couler ou faire amener quatre frégates russes, et que le même capitaine qui a insulté le pavillon espagnol peut un jour insulter le pavillon russe.

d Enfin, nous vous le disons nettement, il est possible que vous ayez des conférences avec WoronzolTà Londres; un ambassadeur n'est point une tète couronnée; h s e -péranecs qu'il vous dorme ne vous sont pas données par Alexandre : ce jeune prince n'a point oublié que vous avez refusé sa médiation, et il sait que la France est prête à faire en Europe ce que vous vous déciderez à faire dans l'Inde.

» On vous a montré des dispositions pacifiques : il ne vous convient pas de les accueillir ; eh bien ! bivaquez sur des monticules, transportez vos ouvriers dans des < amps, construisez des chariots volants, fabriquez des piques, ouvrez des tranchées, inondez vos comtés, il n'en sera pas moins vrai que toute escadre qui viendra u sortir, pourra vous faire, mal sur quelque point qu'elle se dirige. Tandis que la France n'est attaquable nulle part, vous êtes vulnérable en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, dans l'Inde, eu Amérique enfin, dans mille endroits où l'on peut vous maintenir dans l'étal où vous èles. »

faisait écrire : « L'expédition contre la perfide Albion est la pensée unique de l'empereur ; on ne doit pas craindre une coalition , parce que les puissances n'ont aucun intérêt à commencer une guerre sans profit et sans résultat. » La politique des journaux se bornait à commenter les discours du roi d'Angleterre, ou des membres influents du parlement; on prenait en pitié les efforts de Pitt en appelant sur lui l'indignation de tous les peuples civilisés , et M. Barère de Vieuzac rédigeait d'excellents articles contre la puissance britannique. Quelquefois Napoléon lui-même ne dédaignait pas de dicter les réponses aux journaux anglais ou aux documents parlementaires qui abondaient de l'autre côté du détroit. Enfin , la seule puissance continentale contre laquelle la police politique permettait des déclamations t c'était la Suède; les journaux persiflaient Gustave- Adolphe sur ses prétentions chevaleresques et sa présomption étrange d'entrer en lutte avec une puissance aussi formidable que la nation française sous l'épée de son immortel empereur.

Dans les communications du gouvernement avec le sénat et le corps législatif, les mêmes précautions furent prises afin de ne pas alarmer l'opinion. Au commencement de l'année 1805 , Napoléon s'adressa , ou par lui , ou par ses ministres , aux corps politiques de l'État. Si dans les discours d'apparat on parlait de la guerre contre la Grande- Bretagne et des desseins de l'empereur , on gardait un silence absohi sur la situation respective des cabinets de Paris, de Saint-Pétersbourg, de Yienne et de Berlin ; toutes les phrases furent à la paix , rien ne put faire deviner les embarras du gouvernement au milieu des complications diplomatiques. L'empereur ne voulait pas alarmer l'opinion avant la guerre, et il cherchait à donner le change aux cabinets sur sa propre sécurité ; son intérêt était de faire croire au maintien de la paix et à la foi des transactions. L'exposé de l'état de la France par M. de O.ampagny ne parla que de la prospérité publique et des immenses progrès de l'industrie. M. de Talleyrand \ rappelant l'état des

1 Extrait du rapport de M. de Talleyrand sur la situation de la France, présente par lui au sénat dans la séance du mardi 5 février 1805.

« Et, en effet, quelle est notre position? et de quel côté sont les avantages de la guerre? Nous navons rien perdu; au dedans et au dehors, tout s'est amélioré parmi nous. Nos flottilles, dont la création semblait une chimère, dont la réunion paraissait impossible, ont été créées et réunies comme par prestige. 'Nos soldats sont devenus marins ; on dirait que les vorts, les rivages se transforment en villes, où las

118 SITUATION DE PAUIS.

relations extérieures de l'empire , développa seul aux yeux du sénat les causes de la guerre suivie contre la Grande-Bretagne depuis la rupture du traité d'Amiens, et il le fit avec des ménagements remarquables.

soldats de terre et de mer se livrent en pleine sûreté, et comme pendant la paix, aux terribles et périlleux ciercices de la guerre. Nous avons sans doute moins de vaisseaux que l'Angleterre, mais leur nombre suffit pour que leur réunion, sagement préparée, paifese porter des coups mortels à l'ennemi.

» L'Espagne, engagée dans la lutte par des provocations sans prétexte et sans excuse, nous a donné pour auxiliaire la désapprobation de l'Europe contre uneinjuste agression, l'indignation d'un peuple généreux, et les forces d'un grand royaume. Invulnérable sur notre territoire, nous avons éprouvé que la vigilance et une énergie qui ne se dément jamais suffisent à notre sûreté. Nos colonies sont à l'abri de toute attaque : la Guadeloupe, la Martinique, l'île de France, résisteraient à une expédition de 20,000 hommes.

» Nos villes, nos campagnes, nos ateliers prospèrent : la perception constante et facile des impôts atteste la fécondité inépuisable de l'agriculture et de l'industrie : le commerce, accoutumé depuis dix ans à se passer de ses coûteuses relations avec l'Angleterre, se fait à une autre assiette, et trouve à remplacer ces relations par des communications plus profitables, plus indépendantes et plus sûres. Point de nouveaux impôts, point d'emprunts ; une dette qui ne peut augmenter et qui peut décroître ; une réunion enfin de moyens suffisants pour soutenir pendant dix ans l'état actuel de la guerre : telle est la position de la France.

» Cette guerre a donc été peu offensive; mais elle est loin d'avoir été inactive : la France a été garantie. Elle s'est créé des forces jusqu'à ce jour inconnues. Elle a perpétué dnns le sein du pays ennemi un principe d'inquiétude sans remède; et, par une prudence et par une énergie sans relâche, elle a conquis pour toujours la confiance du continent, d'abord un peu ébranlée par le début d'une guerre incendiaire qui pouvait mettre l'Europe en feu, et dont le progrès a été arrêté par des efforts assidus de surveillance, de modération, de fermeté et de sagesse.

» Quelle est la situation de l'ennemi ? Le peuple est en armes ; et pendant que. le besoin, secondé du génie, nous a fait inventer une nouvelle espèce de marine, ie besoin et la frayeur ont forcé le cabinet anglais de substituer partout les piques aux armes ordinaires de la guerre. Ce cabinet est partagé entre des projets d'invasion et d& projets de défense. Il prodigue d'inutiles retranchements ; il hérisse les côtes de forteresses; il établit et déplace sans cesse ses batteries; il cherche s'il i>e pourrait arrêter ou détourner le cours des fleuves.

» Il projette des inondations sur ses propres campagnes ; l'indolence des villes est dans ses camps, la lur'uulcncc des camps est dans ses villes.

» L'Irlande, les Indes, les rivages même de l'Angleterre sont un objet perpétuel et indéterminé d'inquiétude. Tout ce qui appartient à l'Angleterre est incessamment menacé par quinze cents bâtiments qui compo.-cnt notre flottille; aujourù hui par soixante vaisseaux de ligne, et par une armée valeureuse que les premiers généraux de l'univers commandent. La plus effrayante de toutes les menaces ne serait-elle pas celft de la patience facile qui nous ferait persister pendant dix ans dans cet état d'arrêt et d'attente qui laisse à nos hostilités l'intelligence et le choix des lieux, du temps et des moyens de nuire? »

Plus que tout autre pourtant, le ministre devait savoir qu'elle était, en réalité, la situation délicate des relations diplomatiques. L'avénement du ministère Pitt , le vote de 5,000,000 de livres pour subsides secrets, les voyages continus de M. de Novosilzoffà Londres, révélaient l'alliance intime , préparée de longue main entre la Russie et l'Angleterre. Indépendamment de la copie du traité secret du 11 avril qu'on s'était procurée , les indiscrétions des journaux de Londres auraient suffi pour indiquer la tendance évidemment belliqueuse du continent , suite des rapprochements intimes entre les deux cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg. D'un autre côté , M. de Talleyrand , informé de Vienne , avait une connaissance exacte des armements continus de l'Autriche ; et bien que le cabinet de François II prétexta la nécessité d'un cordon sanitaire pour se préserver de la contagion quand la Oèvre jaune espagnole était en Italie , M. de Talleyrand n'en connaissait pas moins le but définitif de ce mouvement militaire destiné à une campagne en Allemagne et en Italie. Une monarchie prudente comme l'Autriche ne portait pas l'effectif de son état militaire à 400,000 hommes sans le dessein formel de faire prochainement la guerre par des efforts vigoureux.

M. de Talleyrand avait peu de moyen de communiquer avec la Russie, les rapports étaient brisés depuis le départ de M. d'Oubrill. M. Philippe de Cobentzel était au contraire à Paris comme ambassadeur d'Autriche , et le ministre lui demanda plusieurs fois des explications précises sur le but des armements si considérables qui se préparaient partout dans la monarchie autrichienne. Que signifiaient cette armée de 80,000 hommes réunie sur l'Adige , ces réserves qui se groupaient dans le Bohème et la Hongrie, ces avant-postes de 50,000 hommes jetés sur le Danube, prêts à envahir la Bavière? M. de Cobentzel répondait toujours : « Que le plus grand désir de l'empereur son maître était de maintenir la paix , pourvu que la France restât dans des conditions rationnelles. La paix ou la guerre dépendait du système de plus ou moins grande modération adopté par la France ; l'exécution des traités et rien au delà ; il fallait que le cabinet des Tuileries mît un terme à ce système d'envahissement qui troublait l'équilibre européen. » Bientôt M. de Talleyrand eût connaissance de l'adhésion de l'Autriche au traité anglo-russe ; il sut que le cabinet de Vienne allait prendre une part active à la coalition ; dès lors la guerre sur une vaste échelle paraissait inévitable ; à quoi servirait de le dissimuler plus longtemps?

120 SITUATION DE PABIS.

Les hostilités devaient s'appuyer sur deux mobiles , les ressources d'argent et les levées d'hommes : les forces du crédit en France n'étaient pas considérables ; le gouvernement impérial n'était pas établi sur des bases assez stables pour inspirer une grande confiance; il n'y avait de véritable moyen financier que l'impôt. M. Gaudin venait d'en varier les éléments ; le monopole sur le sel , l'application des droits réunis, raccroissementdesdroitsd'enregistrementetdemutation, toutes ces ressources fiscalement exploitées pouvaient pourvoir aux premiers frais d'un armement qui sciait au moins de 250,000 hommes. Les puériles dépenses de la flottille de Boulogne , les constructions inutiles, l'entretien de l'armée navale sans but déterminé, avaient épuisé le trésor, et, dans cette extrême pénurie d'argent , Bonaparte résolut un certain nombre de négociations forcées avec la banque de France '.

Ce que l'empereur proposa sortait des bases habituelles des opéralions d'une banque qui doit aider le gouvernement , mais jamais se compromettre pour lui, car elle est un établissement particulier et non pas une succursale du trésor. Bonaparte ne l'envisagea point sous ces rapports de haute économie politique, ; il avait besoin d'argent , il en trouvait dans les caves de la banque, et il sut bien impérieusement commander qu'on mît le numéraire à son service , en échange de traites et de bons sur les receveurs généraux à des termes très-éloignés. Cette opération, en temps ordinaire, n'était pas mauvaise pour la banque, qui gagnait des intérêts et des escomptes; elle employait son argent mort jusqu'à concurrence de 50,000,000. Le danger d'une telle opération , bien connue de la bourse , était de faire perdre au public toute confiance dans la valeur des billets dont on enlevait la valeur représentative ; on pouvait arriver simultanément à un remboursement, et alors la banque était obligée de suspendre ou de retarder ses payements : crise malheureuse qui devait la perdre 2.

Toutefois cette mesure procura des ressources essentielles en comment ant une campagne; et, sans donner d'autres motifs que la nécessité des armements , Napoléon fit demander par ses ministres au sénat, la le>éc d'une conscription , celle de 180G, jeunes hommes qui avaient

1 Je renvoie au livre <;u'a [ ublié M. Gaudin sur l'administration des finances pendant l'empire.

2 Voyez Jes Mémoires du gtncral gavary et la justification de M. de Marbois.

à peine dix-neuf ans. Le camp de Boulogne prit un aspect militaire qui annonçait une prochaine campagne ; 80,000 conscrits devaient rejoindre les régiments pour en remplir les cadres. On parlait toujours de l'expédition d'Angleterre, tandis que les personnes les moins clairvoyantes pouvaient s'apercevoir que tous ces armements étaient faits sur une trop vaste échelle pour que la guerre continentale n'en fût pas le motif réel. Toutes les divisions des ministères étaient en mouvement pour régulariser les services; les places fortes étaient organisées sur un pied formidable ; on enlevait 20,000 chevaux au Hanovre; le train, le génie étaient portés au complet de campagne, et Napoléon veillait à tout pour amener un de ces coups de fortune qui tant de fois avaient sauvé sa destinée? L'empereur ne pouvait essayer qu'une guerre victorieuse.

L'important pour M. de Talleyrand était de connaître les véritables intentions de la Prusse. Au milieu des armements européens , on savait h Paris l'adhésion de l'Autriche au traité de subsides conclu entre la Suède et la Russie. La Prusse, qu'allait-clle faire? Si elle entrait dans la coalition, il fallait doubler les forces militaires de l'empire. Le cabinet de Berlin jetterait 150,000 hommes au moyen d'une diversion sur le Rhin par le Hanovre et la Hollande ; la retraite de M. dellaugwitz et l'avènement de M. de Hardenberg avaient soulevé quelque inquiétude dans l'esprit de Napoléon; selon ses habitudes, il la dissimulait; son visage de bronze ne laissait point apercevoir ses soucis ; comme il avait un grand intérêt à ménager la Prusse, il faisait dire au cabinet prussien par M. de Laforest : « Prenez la Poméranie suédoise et le Hanovre , je fermerai les yeux et je vous soutiendrai même pour cette conquête. » Dans le but de bien pénétrer la pensée intime de la cour de Prusse, l'empereur désigna une fois encore le grand maréchal Duroc * pour aller à Berlin offrir l'appui et les services de la France à la maison de Brandebourg, et obtenir le maintien d'une neutralité amplement récompensée. Deux fois Duroc, toujours parfaitement accueilli , avait réussi en Prusse ; avec d'excellentes manières , le grand maréchal connaissait les hommes importants et les ministres principaux du cabinet. Napoléon pensa que dans cette nouvelle circonstance Duroc pourrait deviner le dernier mot de la Prusse , et c'était beau-

1 II y eut deux voyages de Duroc à Berlin dans la même année, un en juillet, l'autre en septembre.

coup pour lui. Le grand maréchal, personnellement reçu avec la même bienveillance, dut s'apercevoir que les opinions étaient trèschangées ; on évita de traiter toutes les affaires sérieuses, on éloigna les confidences. La Prusse , prenant un rôle plus hautain , engagea le grand maréchal à écrire à Napoléon les dispositions des coalisés , afin qu'il rentrât dans un système modéré. M. de Hardenberg insinuait « que Vuhimaium était raisonnable ; pourquoi l'empereur Napoléon allait-il s'exposer de nouveau à une guerre générale? Depuis la prise de possession du Hanovre , la France pesait trop sur l'Allemagne , et la Prusse ne pouvait pas le souffrir sans se compromettre ; une neutralité dans ces conditions lui devenait onéreuse. » M. de Hardenberg se montra très-froid pour les intérêts de la France; Duroc vit dès lors que le parti du comte de Haugwitz succombait, et il ne dissimula rien dans ses dépêches à Napoléon. La neutralité de la Prusse n'était plus impartiale ; elle penchait vers la coalition ; au premier revers de l'empereur elle se prononcerait.

Quelque temps avant, venait à Berlin un autre négociateur qui se fit écouter avec plus de faveur1 : je veux parler de M. de Novosilzoff, le même diplomate porteur des paroles d'Alexandre auprès de M. Pitt. Dès que l'Autriche eut adhéré au traité de subsides , il fut convenu d'un point essentiel entre toutes les puissances engagées dans la négociation. Commeles cabinets coalisésvoulaient mettre l'opinion publique et le droit de leur côté , ils convinrent qu'avant de commencer la guerre ils feraient une dernière démarche auprès du gouvernement français en lui envoyant un ultimatum rédigé dans des termes précis , dont aucune des puissances coalisées ne se départirait ; cet ultimatum était le résumé des notes qu'à plusieurs reprises on avait adressées à la

1 Toute l'Europe s'occupait de la mission de M. de Novosilzoff. Napoléon dictait sur cette mission la phrase suivante :

« M. de Novosilzoff, dont on a annoncé la mission, a dû quitterPétersbourg dans les premiers jours de ce mois pour se rendre à sa destination. II paraît qu'il doit pa^ er par Berlin. Quelques-unes des feuilles allemandes ne se laissent pas de déraisonner sur les propositions dont elles le supposent porteur, comme si les souverains en étaient \enus à prendre les journaui pour confidents des ouvertures qu'ils ont à se faire; ou comme si la diplomatie était une chose tellement simple, qu'au commencefnent d'une négociation chacun dît son dernier mot! Ce qu'aiment à penser les hommes raisonnables, c'est que si la Ru-.sie avait des offres inconvenantes à '. irder, elle ne ferait pas les frais d'une ambassade, parce que le caractère de l'empereur Napoléon est maintenant bien connu en Europe, et qu'on ne peut espérer d<lui n imposer par aucune illusion ni aucune jactance politique. »

France. Enfin, et pour gagner l'assentiment de la Prusse, il fut convenu que ce serait par l'intermédiaire de cette cour que les propositions définitives seraient adressées au chef du gouvernement français '.

1 Do Londres, 20 juin 1803.

« Une lettre de Leipzig et des nouvelles d'autres parts annoncent que le ministre prussien, M. de Lurrliesini, a été autorisé à demander des passe-ports pour M. de Novosilzoff, qui doit se rendre en France. On dit que la négociation, qui ne peut actuellement avoir lieu à Milan, sera suivie à Bruxelles entre cet envoyé et Joseph Bonaparte. Il est plus vraisemblable, si cette nouvelle a quelque fondement, que la négociation setraitera à Paris. Nous sommes toujours portés à croire quecette nouvelle peut être vraie, parce que cette manière d'agir s'accorde avec la ligne de conduite que e cabinet de Saint-Pétersbourg a suivie, laquelle consiste à gagner du temps, politique qui réussit rarement à inspirer des sentiments de crainte à ses ennemis, ou de confiance à ses amis. La cour de Pétersbourg a vivement ressenti la conduite de Bonaparte ; mais ce mécontentement n'a pas trouvé promptement des moyens de vengeance, et il est possible qu'il trouve des moyens de conciliation. Si M. de Novosilzoff entame une négociation avec Bonaparte, nous serons très-surpris d'entendre er.core parler d'une guerre continentale.il est évident que l'empereur de Russie c'é.-irela paix, mais il la trouvera très-difficile à obtenir s'il refuse de la conclure séparément de l'Angleterre, à moins que M.Titt n'ait abandonné à la Russie la question de Malte, sur laquelle on suppose que le cabinet russe est décidément contre nous. La Russie n'est véritablement d'accord avec nous que sur des faits qui n'ont pas été allégués par ce gouvernement comme vraies causes de la guerre. » (The Star.)

Berlin, 16 août 1805.

« L'arrivée de M. de Novosilzoff à Berlin avait excité un grand intérêt dans toute l'Europe : son retour subit doit y faire succéder l'étonnement. Ce voyage ne sera peut-être considéré dans l'histoire que comme une comédie sérieuse dont le dénoûment est ridicule. La note que ce ministre a remise pour justifier la précipita! ion de son départ, est plus curieuse encore que la légèreté de sa démarche, et, s'il était permis de s'égayer dans un objet aussi important au bonheur de l'humanité, on citerait dans la conduite de M. de Novosilzoff plusieurs traits qui tiennent essentiellement au rôle du franc étourdi.

u II s'était annoncé comme porteur d'une médiation pacifique, et les journaui avaient retenti pendant six mois du bruit de son voyage; il se présente en effet comme étant chargé d'ouvrir une négociation; tout le monde applaudit à cette heureuse disposition ; la France l'accueille avec joie; on lui expédie sans autre explication le> passe-ports qu'il avait demandés pour la France ; et au moment où l'Europe conçoit plus d'espérances, M. de Novosilzoff, sans avoir fait aucune ouverture, sans articuler aucune proposition , sans même avoir demandé une conférence, part brusquement do Berlin, en annonçant qu'il n'est plus autorisé à négocier... Il fait plus, et cet aveu doit faire juger de la sincérité de sa mission, il déclare qu'il n'était autorisé à négocier ni avec l'empereur des Français, ni avec le roi d'Italie, ni avec le souverain actuel de Gènes, mais avec le chef du gouvernement français... On ne sait réellement de quel nom qualifier cette réticence diplomatique. Sans doute que si S. E. avait été satisfaite de la soumission de l'empereur des Français aux volontés absolues de la.

12 i SITUATION- DE PARIS.

Par ce moyen on conservait au roi Frédéric-Guillaume le caractère de médiateur ; s'il y avait refus obstiné de Napoléon , la Prusse serait plus facilement entraînée à prendre rang parmi les coalisés dans la guerre générale. Acte habile et réfléchi, l'ultimatum des trois cours, hautainement rédigé , demandait : 1° l'évacuation du pays de Hanovre et du nord de l'Allemagne ; 2° l'indépendance des républiques de Hollande et de Suisse ; 3° le rétablissement du roi de Sardaigne eu Piémont , avec un arrondissement aussi considérable que le permettraient les circonstances: 4° la sûreté future du royaume de Naples, et l'évacuation par les troupes françaises de toute l'Italie, y compris l'île d'Elbe ; 5° enfin l'établissement en Europe d'un ordre de choses qui garantît efficacement la sûreté et l'indépendance des différents Etats, et présentât une barrière solide contre toutes usurpations. Maintenant , quiconque connaissait le caractère de Napoléon , cet esprit de feu , ce génie ardent , devait comprendre si jamais il eût accepté des conditions aussi abaissées pour son pouvoir et son honneur ; il suffisait , pour ainsi dire , que ce fussent des conditions pour qu'il les repoussât avec une énergie militaire digne de sa renommée. Des conditions pour une tète aussi fière étaient chose impossible à accepter; la tempête brise le noble chêne des montagnes , mais elle

Russie, die se serait crue autorisée à lui accorder un titre que l'Europe a reconnu et qui n'a pas besoin d'autre confirmation. La réserve de la note de M. Novosiîzoff n'en paraît [tas moins impolitique à ceux qui sont désintéressés et de bonne foi : elle n'influera sans doute en rien sur la détermination de l'empereur Napoléon, qui ne sacrifie pas les choses aux mots, et qui pèse les procédés à leur juste valeur. L'illustre empereur des Français sait qu'il n'y a pas encore un siècle qu'un de ses augustes prédécesseurs refusait à l'autocrate de Russie le titre de majesté et ne voulait lui accorder que celui d'altesse; mais comme il veut la paix, il n'arguera pas contre l'empereur Alexandre de celte preuve historique de la nouveauté de sa famille. Napoléon estime les hommes par leur valeur personnelle et ne juge les souverains que par l'intérêt de leurs États. Il n'en est pas moins étonnant qu'un souverain si ardemment animé du désir de ramener la paix, comme le prétend M. de Novosilzoff . commence par mettre en problème tout ce qui garantit l'ordre social et la tranquillité i!e> Etals. Le désordre politique de la France avait paru longtemps le seul motif raisonnable qui pût arrêter les vues pacifiques des puissances et entretenir leurs inquiétudes et leur froideur : elles n'avaient rien à souhaiter de plus utile à leurs premiers intérêts que de traiter a\ec un gouvernement analogue aux leurs, et qui, en prenant la majesté des formes régulières, leur en offrit toute la fixité. Par quel prodige le eabincl de Russie, méconnaissant ce principe, s'est-il enveloppé dans cette ambiguïté d'expressions, dans cet embarras de qualifications? Il y a donc dans les vues de la Russie un intérêt supérieur à celui de l'intérêt général de l'Europe ? »

(Cette note paraît l'œuvre de Napoléon.)

ne courbe pas son vaste tronc comme les branches d'un peuplier.

Cependant M. de Novosilzoff fit demander, par l'intermédiaire de la cour de Prusse, des passe-ports pour se rendre à Paris, simple démarche sans résultat possible ; Y ultimatum de l'envoyé russe ne reconnaissait pas même la dignité d'empereur dans la personne de Napoléon , toujours désigné comme le chef de la nation française ; et en aucun cas on n'eût laissé franchir la frontière à un diplomate qui n'aurait pas admis l'éclat et la réalité du pouvoir impérial avec lequel il allait traiter. Les alliés avaient manqué de tact et de formes; la Prusse le comprit parfaitement, aussi n'insista-t-elle pas vivement [jour obtenir les passe-ports ; et dès qu'on les envoya à M. de Novosilzoîï* au nom de l'empereur des Français , mille prétextes s'élevèrent, et M. de Novosilzoff ne vint pas aux frontières. Dans ses conférences très-intimes avec M. de Hardcnberg , il put se confirmer qu'après un temps plus ou moins long la Prusse se déclarerait pour la coalition , c'était le but essentiel de son voyage. Les autres points n'étaient qu'accessoires , une formule pour déguiser sa mission réelle.

« Ayez la Prusse, lui avait dit Alexandre, et je serai content. » Le grand maréchal Duroc, dans un nouveau voyage à Berlin , vit partout les traces du passage de M. de Novosilzoff, et ses lettres confidentielles à l'empereur ne dissimulent pas qu'il faut se préparer contre la Prusse avec au moins autant d'énergie que vis-à-vis de l'Autriche et de la Russie. » Les puissances ennemies agissent franchement, la Prusse nous prendra par traîtrise en pleine campagne. »

Tout espoir de la paix était donc brisé depuis la connaissance intime qu'avait M. de Talleyranddu dernier mot des puissances coalisées. M. de Cobentzel seul restait à Paris par les ordres de sa cour, comme si rien n'était venu se placer entre le traité de Lunéville et la situation nouvelle de l'Autriche dans la coalition. M. de Cobentzel ne visitait les Tuileries que rarement, il paraissait seulement aux audiences de l'empereur. Dès le mois de juillet, les notes de M. de Talleyrand commencent à devenir très-vives, très-aigres, à l'égard du cabinet de Vienne. Le ministre saisit le premier prétexte pour demander une explication catégorique : M. de Prony, membre de l'Institut, avait été arrêté en Autriche; plusieurs sujets français n'avaient pu pénétrer même dans les États héréditaires. L'empereur des Français ordonnait en conséquence que des mesures réciproques

fussent prises à l'égard des sujets autrichiens demeurés en France jusqu'à ce que l'Autriche s'expliquât *.

Ces premiers griefs n'étaient qu'un prétexte pour arriver à une question plus grave. Pourquoi ce cordon sur l'Adige , ces achats de chevaux, ces préparatifs de guerre? L'Autriche avait acquis Lindau ; elle s'était dispensée de payer les dettes de l'État de Venise ; elle avait favorisé les prétentions monstrueuses de l'Angleterre sur le droit maritime ; le pavillon autrichien avait été insulté par la Grande-Bretagne sans qu'elle exigeât réparation. L'empereur Napoléon ne s'en était pas plaint , et cependant l'Autriche armait avec une rapidité inaccoutumée. Pour se résumer : si le cordon de l'Adige n'était pas dissous immédiatement , l'empereur Napoléon commanderait un contre-cordon , et , dans tous les cas, 31. de Talleyrand signifiait que la France voulait une paix sincère , entière et nette , et qui permît à l'empereur des Français de disposer de ses forces sur l'Océan sans s'inquiéter des démarches de l'Autriche.

La réponse de 31 . de Cobentzel est d'abord un simple accusé de réception fort laconique , avec l'assurance formelle que l'ambassadeur s'empressera de transmettre à sa cour la note de M. de Talleyrand. Ces

1 Voicila copie despièces delà négociation entre M. de Talleyrand et M. deCobentzel.

Note du ministre des relations extérieures à M. le comte Philippe de Cobentzel, en date du S thermidor an xm (24 juillet ISOo).

« Le soussigné a mis sous les yeux de S. M. l'empereur et roi la lettre de M. Rostagny dont il a l'honneur d'envoyer la copie à son exe. M. le comte de Cobentzel. S. M. a été sensiblement affectée de l'outrage t'ait à un membre de l'Institut de France, homme personnellement digne de toutes sortes d'égards, et qu'elle honore d'une bienveillance particulière. M. le comte de Cobentzel ne sera donc pas surpris d'apprendre qu'elle ait cru devoir, pour la sûreté de M. deProny et pour sa propre dignité, donner l'ordre que deux des Autrichiens les plus notables qui se trouvent à Paris voient mis aux arrêts. M. de Prony n'est ni le premier, ni le seul, qui ait eu à souffrir «les mauvais procédés que les autorités de l'Autriche, sans égard pour l'état de paix, et en opposition aux liens d'amitié qui existent entre les deux souverains, font journellement essuyer aux sujets de S. M. Les États de l'Autriche leur sont interdits comme à des ennemis, comme si les deux nations étaient en guerre. Récemment encore, à Vienne même, 51. Coiftier en a fait la triste épreuve; homme de lettres d'une réputation intacte, exempt de reproches et au-dessus du soupçon, il n'a pu se rendre en Hongrie, parce que, sans raison, sans prétexte même, on n'a pas youlu le lui permettre.

» Dans les rapports entre les Étals,une exacte réciprocité étant la règle de conduite la plus juste et la plus sage, S. M., soit comme empereur des Français, soii comme roi d'Italie, la suivra toujours invariablement. Ainsi les passe-ports des ministres,

lenteurs s'expliquent : l'Autriche qui arme ne veut point répondre immédiatement , elle a besoin de délai, et temporise; la réponse qu'elle prépare se résume en une déclaration de guerre , et avant toute < hose il faut être prêt pour la faire; elle réunit ses régiments, et porte son état militaire à plus de 300,000 hommes qui s'avancent tout à la fois vers l'Allemagne et l'Italie. Dans ces circonstances l'empereur Napoléon s'irrite ; veut-on la paix ou la guerre? Il lui faut une réponse prompte et catégorique. M. de Talleyrand écrit directement au comte Louis de Cobentzel , vice-chancelier à Vienne , et déclare que « l'empereur Napoléon reçoit de toutes parts les indices d'une coalition dans laquelle est entré l'empereur d'Allemagne et d'Autriche; au parlement d'Angleterre l'aveu en a été fait; le cabinet de Vienne accumule dans ses possessions d'Italie des troupes de toute arme. Qu'on prenne enfin un parti , mais qu'on soit net. Napoléon croit devoir cette dernière démarche aux anciens rapports d'amitié qui l'unissent au cabinet de Vienne. » M. de Talleyrand s'adresse à M. de Cobentzel comme à un esprit éclairé qui peut encore éviter un conflit. « L'Autriche doit savoir que la France ne veut pas briser la paix au moment où elle est engagée dans une guerre maritime ,

généraux et autres agents de S. M. l'empereur d'Allemagne et d'Autriche auront créance en France et aussi longtemps seulement que les passe-ports des ministres et autres agents de S. M. l'empereur et roi trouveront créance en Autriche, et ce que lés sujets autrichiens rencontreront en France de facilités et d'obstacles sera fidèlement calculé sur un système de procédés dont la cour de Vienne aura fixé la mesure.

» Le soussigné a l'ordre exprès d'en informer son exe. M. le comte de Cobentzel.

» Il est en même temps chargé de demander des explications sur le cordon de l'Adige, qui, dans la saison et dans les circonstances où nous sommes, n'est évidemment propre qu'à gêner le commerce et les relations des deux peuples. De tous les peints des possessions de la maison d'Autriche, des troupes sont dirigées sur l'État de Venise, des magasins sont formés, des chevaux sont achetés; tout ce qui caractéri c des préparatifs de guerre se fait en Autriche; et dans le temps même où S. M. I. et R. n'a cessé de donnerdespreuvesdelaplus extrême condescendance pour la cour de Vienne, tout ce que cette puissance a fait de contraire à l'esprit et à la lettre des traitée , l'empereur l'a toléré. Il ne s'est point récrié contre l'extension immodérée donnée au droit d'épave, contre l'acquisition de Lindau; contre tant d'autres acquisitions faites en Souabe, et qui, postérieurement au traité de Lunéville, ont matériellement altéré la situation relative des États voisins dans le midi de l'Allemagne. Il a feint d ignorer que la dette de Venise n'était point acquittée, nonobstant l'esprit et la lettre des traités de Campo-Formio et de Lunéville, qui portent expressément que les dettes hypothéquées sur le sol des pays cédés seront à la charge des nouveaux possesseurs. Il s'e?t lu sur le déni de justice que ses sujets d'Italie éprouvaient à Vienne, où aucun d'eux n'était payé, malgré les stipulations du traité de Lunéville. Il a également, et par

et lorsque ses forces sont campées sur les bords de l'Océan à 200 lieues des frontières du Rhin. Quant à l'Autriche, quels griefs peutelle a>oir? L'empereur Napoléon ne veut pas agrandir le royaume d'Italie ni s'emparer de Venise ; la couronne de fer est, dans ses mains, un simple dépôt pour un temps qu'il dépend de ses ennemis euxmêmes de rendre fort court en assurant une paix stable et maritime en Europe. »

Cette note si pressante détermina le comte de Cobcntzel à des communications plus intimes auprès de la Russie, car l'Autriche ne déclarait pas sans hésitation et sans crainte la guerre à Napoléon : le passé était une leçon pour l'avenir. Selon son ancienne pensée , le cabinet de Vienne aurait préféré un système de négociations armées , menaçant d'une guerre générale pour obtenir de meilleures conditions de pai\. Dans cette vue, l'Autriche s'ouvre avec une grande franchise à la Russie. M. de Cobentzel demande au comte de Rasumowski, ambassadeur à Vienne, si tout a été fait pour amener l'empereur des Français sur le terrain de Yultimatum; l'Autriche ne se décide à la guerre qu'après avoir épuisé tous les moyens de rapprochement. 31. de Cobentzel a besoin d'une explication avant de se mettre en

amour pour la paix, gardé le silence sur la partialité avec laquelle l'Autriche, contre ses intérêts et contre ses propres principes, a, par une aveugle déférence, favorisé les prétentions les plus monstrueuses de l'Angleterre; de sorte que les contrées qu'il a plu au gouvernement britannique de déclarer en état de blocus, ont été tenues pour réellement bloquées par la cour de Vienne, qui a contremandé à Trieste et à Venise les expéditions destinées pour ces contrées : et lorsque, l'Angleterre violant, comme elle l'a fait constamment, le pavillon autrichien, la cour de Vienne l'a souffert sans résistance , S. M., quoiqu'elle fût en droit d'accuser une partialité contraire sans doute à la dignité de l'Autriche, mais non moins contraire aux intérêts de la France, a fait encore à l'amour de la paix un nouveau sacrifice en gardant le silence.

» Ch.-Mauk. Tallevrand. »

Dejiérlie de M. de Talleyrand au comte Louis de Cobentzel.

« Monsieur le comte, l'empereur reçoit de toutes parts l'avis que S. M. l'empereur d'Allemagne et d'Autriche est entré dans des projets de coalition qui menacent de rallumer la guerre sur le continent. Cet avis semble confirmé par une multitude d'indices, et même par des actes qu'il est impossible de concilier avec des idées de paix. M. de Winzingerodc est à Vienne, et n'a pu y être envoyé que dans des vues sur la nature desquelles la mission tout hostile qu'il vient de remplir à Berlin, et les écarts récents de la Russie, ne permettent pas de se méprendre. Les Anglais, après avoir publiquement déclaré dans leurs discussions parlementaires que la Russie, sans le cou- « ours de l'Autriche, serait pour eux une alliée onéreuse et inutile, se Aantent maintenant d'avoirachevé de conclure unealliancc continentale; enfin, l'empereur d'Allemagne

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS AVANT LA CAMPAGNE DE Ifl0;î. 120

campagne ; le comte de Rasumowski se hâte de répondre : « Si l'empereur de Russie a rappelé M. de Novosilzoff, qui devait , de concert avec le gouvernement prussien , proposer la paix à la France , ce rappel a été motivé par la politique immuable qui a dirigé jusqu'ici le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le czar avait vu avec peine la situation déplorable dans laquelle se trouvait le continent ; chaque jour de nouveaux. États perdaient leur indépendance, la France absorbait tout ; plusieurs démarches faites auprès du chef du gouvernement français pour arriver à de nouveaux arrangements étaient toujours demeurées sans résultat ; y a-t-il lieu maintenant de les renouveler?» L'ambassadeur russe ne le croyait pas; le chef du gouvernement français avait même manqué d'égards aux instances et aux représentations pacifiques de la Russie ; il en appelait toujours à la force. En conséquence le comte de Rasumowski déclarait que la Russie, tout en continuant les offres de négociations pour la paix , ferait avancer immédiatement sur le Danube deux armées de 50,000 hommes chacune , afin de combiner avec les négociations de la paix , un armement puissant d'observation et de médiation capable d'entraîner la France dans des voies plus modérées.

et d'Autriche accumule à tout prix dans ses possessions en Italie, ou dirige mis cette contrée, un nombre sans mesure de troupes, et cela sous le prétexte de défendre l'Etat vénitien qui n'est pas menacé. S. M. ne peut se persuader encore que la maison d'Autriche consente à sacrifier aujourd'hui son repos à des craintes chimériques ou à des espérances tout au moins incertaines; mais ne voulant point que, si les plaies du continent, à peine fermées, doivent être rouvertes et saigner encore, l'Europe puis^e reprocher à la France de n'avoir pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour la garantir des calamités qui viendraient à l'accabler, S. M. m'ordonne de m'adressi r directement à vous, monsieur le comte, dont elle connaît les lumières, et qui sans doute ne pourriez voir qu'avec regret le renversement d'une paix à laquelle vous avez, si puissamment contribué.

» Je prie donc V. E. de permettre que j'entre avec elle dans l'examen des motifs qui pourraient porter S. M. l'empereur d'Allemagne et d'Autriche à rompre la paix, •les raisons qui doivent l'engager à la maintenir, et des conséquences probables que sa détermination dans l'une et l'autre hypothèse aura , soit pour l'Autriche, soit pour l'Europe en général. Dans la partie de ses possessions où la maison d'Autriche réunit ses forces, elle ne peut être attaquée que par la France; et la France, engagée dans une guerre maritime, où presque tous ses moyens sont employés, ajant ses forces à (rois cents lieues de l'Autriche, campées sur les bords de l'Océan, a un intérêt bien sensible à rester en paix avec les puissances du continent, et ne peut pas même être soupçonnée de vouloir leur faire la guerre. Pour l'exécution d'un tel dessein, il faudrait qu'elle levât ses camps et qu'elle portât l'immense matériel de -es armées des côtes sur le Rhin et au delà des Alpes. Elle a, il est vrai, une armée en Italie, mais

Ainsi l'espérance de la paix n'était point absolument abandonnée ; la Russie armait, mais pour soutenir des négociations actives. Le cabinet de Vienne lui-même, en réponse à toutes les notes de M. de Talleyrand, s'explique avec une grande mesure sur les idées de guerre : « Si l'Autriche arme actuellement, c'est pour maintenir, comme le déclare la Russie, le repos des nations que le traité de Lunéville a garanti. Ce traité reconnaissait l'indépendance des républiques italienne, helvétique et batave ; et cependant le gouvernement français les domine et les entraîne à sa politique. Cette infraction aux principes des traités , l'Autriche ne pouvait la souffrir ; le ton de menace des notes rédigées sous l'influence française n'était pas propre à amener une conciliation ; l'Italie regorgeait de troupes, 30,000 hommes étaient réunis à Marengo, sous prétexte de manœuvres ; un camp de 10,000 hommes se formait sur les frontière* du Tyrol, menaçant les possessions héréditaires de l'Autriche. En présence de tels armements, le cabinet de Vienne réunissait des forces formidables, non dans des vues hostiles, mais pour le maintien de la paix. C'est pourquoi il renouvelait ses offres d'exécuter le texte réel du traité de Lunéville sans extension ; si l'Autriche ne réussissait pas

infiniment moins considérable qu'on ne s'est plu à le répandre, et encore cette armer est-elle disséminée et répandue jusqu'aux eitrémités de la Péninsule.

» L'Autriche ne peut donc avoir de craintes présentes. Quelles alarmes peut-c}Ie concevoir pour l'avenir? Craint-elle que la France ne convoite l'État de Venise? Maif n'est-ce pas la France qui l'a donné à l'Autriche? Et si elle l'eût convoité, s'en seraitelle dessaisie? Elle voudrait, dira-t-on, augmenter le royaume d'Italie; S. M. I. n a pas d'intérêt à augmenter un royaume qu'elle ne possède que pour un temps, et pour un temps qu'il dépend de ses ennemis eux-mêmes de rendre fort court. Il est, d'ailleurs, bien évident que la France, à moins de renfermer tous ses calculs et toutes «es vues dans le cercle étroit du présent, et de ne point embrasser l'avenir par la prévoyance, ne saurait être portée à désirer que le royaume d'Italie acquière une troj grande extension de territoire et de puissance.

» Ch.-Malb. Talleyrand. o

Mole du cabinet de Vienne, remise à M. de Talleyrand par M. le comte Philippe de Cobentzel (12 septembre 1805).

« La cour de Vienne défère sans hésiter à la demande qui lui a été faite de la part de l'empereur des Français, de s'expliquer catégoriquement sur ses intentions et sur les motifs de ses armements. File n'a d'autres intentions que de maintenir la paix et ses relations d'amitié avec la France, ainsi que le repos général du continent; d'autre >! ir nue de voir les intentions de l'empereur Napoléon correspondre aux siennes. Jiiiislo maintien de la paix < ntre deux puissances ne consiste pas seulement à ne point s'attaquer, il consiste non moins c^enliellcment dans l'accomplissement des traite.'

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS AVANT LA CAMPAGNE DE lîlOii. 131

dans ses vues pacifiques, elle n'hésitait pas à déclarer qu'elle avait été plus heureuse vis-à-vis de l'empereur Alexandre, bien capable :1c comprendre les idées de pondération politique. » Cette dernière phrase, placée dans cette note à dessein, indiquait l'intimité des deux cabinets devienne et de Saint-Pétersbourg ; elle semblait dire que l'alliance était profonde, indivisible entre le czar et l'empereur d'Allemagne sous l'influence de l'Angleterre.

On était déjà au milieu de septembre , et les armements continuaient de part et d'autre sous ces apparences de modération et de paix. Comment arriver à un résultat de conciliation en présence de propositions si divergentes? L'opinion publique s'alarmait en Europe en face du rude choc qui se préparait : à Paris, on apprit enfin que 70,000 Autrichiens avaient paru surl'Inn. Sur cette dépêche, M. de Talleyrand notifia à M. de Cobentzel que l'on considérait immédiatement comme un acte d'hostilité la violation du territoire de la Bavière et l'arrhée d'un avant-poste russe en Gallicie. Napoléon mettait une haute importance à ces deux points : l'invasion de la Bavière pourrait entraîner l'électeur à prendre parti pour l'Autriche, ce qu'on devait éviter à tout prix; ensuite l'arrivée d'un corps russe

sur lesquels la paix se trouve établie. La puissance qui les enfreint dans les points essentiels, et qui refuse de faire droit aux réclamations, est tout aussi bien l'agresseur que si elle attaquait l'autre injustement. La paix entre l'Autriche et la France repose sur le traité de Lunéville, dont une des conditions stipule et garantit l'indépendance des républiques de l'Italie, ainsi que des républiques helvétique et batave, et leur assure la liberté de se choisir leur gouvernement. Toute entreprise pour les obliger d'adopter un gouvernement, une constitution, un maître, autrement que de leur choix libre, autrement qu'en conservant une indépendance politique réelle, est une infraction de la paix de Lunéville, et l'Autriche a le droit d'en réclamer et d'en poursuivre le redressement.

» Le désir de maintenir l'amitié mutuelle, de calmer les défiances, de préserver le repos public déplus grands dangers , peut, au milieu de circonstances critiques et délicates, engager la partie réclamante à user de ménagements, à mettre une grande modération dans la poursuite de ses griefs, à renvoyer la discussion à des négociations subséquentes : mais les égards de l'amitié ne sauraient lui faire un devoir de renoncer aux stipulations des traités, et la puissance qui, après les avoir enfreints, décline de s'en expliquer, refuse de négocier et substitue les voies de la menace à celles de la conciliation, blesse autant des lois de l'amitié que les droits sacrés de la paix.

x Quant au maintien du repos public, il exige que chaque État se renferme dans ses limites et respecte les droits et l'indépendance des autres États, forts ou faibles; ce repos est troublé quand une puissance s'attribue des droits d'occupation, de protection, d'influence, qui ne sont avoués ni par le droit des gens, ni par les traités . quand elle parle des droits de la victoire après la paix qui les a éteints; quand elle

en Gallicie donnait à l'Autriche une immense supériorité de forces numériques sur les troupes que pourrait lui opposer la France. Le plan de Napoléon était d'empêcher toute accumulation de troupes. La crainte d'alarmer trop\ivement l'opinion publique avait engagé la police de Paris à dissimuler jusqu'alors l'inévitable danger de la guerre ; le gouvernement avait publié à plusieurs reprises que la paix serait maintenue. Napoléon seul, dans son cabinet, savait les périls de sa situation, il n'était sur de rien ; l'Angleterre pouvait tenter un mouvement sur les côtes, la Suède lui était hostile, la Russie mettait en mouvement son immense état militaire, l'Autriche se présentait encore une fois dans la lice, et pouvait-on compter sur la neutralité de la Prusse depuis que le baron de Hardenberg avait pris la direction de ce cabinet? On allait avoir en face une coalition formidable; fallait-il l'avouer enfin au pays? C'est alors que Napoléon résolut de se mettre à la tête de ses troupes, et d'aller lui-même commencer la grande guerre. Pendant cette absence de l'empereur, quand la fortune capricieuse pourrait disposer même de sa vie, quel serait le mode de gouvernement à Paris, et en qui mettrait-il sa confiance? On devait prendre des précautions militaires assez étendues à l'inté-

cmploie la force et la crainte pour dicter de? lois à ses voisins, pour les obliger d'assimiler leurs constitutions à la sienne, ou pour leur arracher des alliances, des concessions, des actes de soumission et d'incorporation; quand elle prétend que sa dignité est offensée par des représentations fondées, tandis que ses propres feuilles attaquent successivement tous les monarques; enfin quand elle s'érige seule en arbitre du sort et des intérêts communs des nations, et qu'elle veut exclure d'autres puissances de toute participation au maintien de la tranquillité et de l'équilibre général, les unes parce qu'elles sont trop éloignées, d'autres parce qu'un bras de mer les sépare du continent : opposant aux réclamations des puissances les plus voisines du danger, des réponses evasives, des rassemblements de troupes sur leurs frontières, des menaces de rupture si elles se mettent en défense.

» Un camp de 30,000 hommes, réuni dans la plaine de Marcngo, fut suivi d'un autre camp de '10,000 hommes placé sur les frontières du Tyrol et des provinces vénitiennes de l'Autriche. Sa majesté se vit donc forcée de pourvoir efficacement à sa sûreté. Elle acquit alors la conviction que les sentiments de paix, d'amitié et de modération qu'elle professe ne rencontraient point un ici retour de sentiments de la part de S. M. l'empereur des Français, qu'elle puisse négliger plus longtemps de préparer les mesures nécessaires pour la défense «le ses droits et pour le maintien de la dignité de son empire. Telle est la cause de ses armements actuels. Mais les mêmes sentiments <jui ont tant l'ail désirer à S. M. d'éviter l'emploi de semblables mesures en ont aussi déterminé le but. L'empereur arme, non dans des vues hostiles, non pour faire diversion à la descente en Angleterre, dont l'exécution, après deux ans de menaces, ne devait pas paraître réservée pour le moment où la France venait de provo-

rieur pour éviter la guerre civile, ou pour repousser au besoin une expédition anglaise sur les côtes de France. Le pouvoir allait se trouver dans la môme situation que lors du départ du consul pour Marengo ; il lui fallait la victoire ; le premier échec réveillerait les mécontentements républicains , les passions haineuses, endormies alors, comprimées un instant, mais jamais éteintes ; pendant l'absence de l'empereur, il fallait un gouvernement fort et un système militaire assez bien combiné pour maintenir la paix des frontières et l'ordre dans l'État.

L'empereur tint, à cet effet, plusieurs conseils secrets où assistèrent MM. de Talleyrand, Fouché, Cambacérès, Regnault, et plusieurs hommes forts du conseil d'État. Il ne dissimula pas qu'il était obligé de se mettre à la tète de son armée : ce qui se passait à Vienne, à Saint-Pétersbourg, laissait prévoir une guerre violente; il ferait tout pour la victoire, mais les drapeaux de l'empire pouvaient être vaincus, les ennemis pouvaient le refouler, lui et ses légions, sur la frontière. Fouché répondit qu'en l'absence de l'empereur il répondait de l'ordre et qu'il chercherait à prouver que la force héréditaire de la couronne ne dépendait pas de sa présence. Napoléon déclara qu'il emmènerait

quer l'Autriche et la Russie , il arme pour la conservation de la paix qui subsiste entre lui et la Franco; pour le maintien des conditions de paix, sans lequel cette paix serait illusoire; pour parvenir à un accommodement équitable, fondé sur la modération 4c toutes les puissances intéressées, et propre à assurer l'équilibre et la tranquillité permanente de l'Europe : la démarche par laquelle sa majesté a invité en même temps les principales cours intéressées à renouer les négociation? interrompues tendait au même but. Le refus inattendu que son interposition vient d'< prouver de la part de S. M. l'empereur des Français ne la détourne pas de la renouveler. Elle a été plus heureuse vis-à-vis de l'empereur Alexandre.

» Comte Lons de Cobextzf.l. »

Déclaration de M. le comte de Iiasumoirsky , ambassadeur de S. M. I. de toutes les Russies, à M. de Cobentzel.

« Il serait superflu de revenir ici sur les motifs qui ont déterminé S. M. l'empereur de toutes les Russies à rappeler le plénipotentiaire qu'elle avait expédié, de concert a>ec S. M. R., pour traiter de la paix avec le chef du gouvernement français. Ces motifs sont trop justes et trop évidents pour n'être pas appréciés par toute l'Europe. Ils ont été énoncés dans la note remise au ministère de S. M. R.parM. de Novosilzoff, le 28 juin (10 juillet), et la résolution qu'ils ont provoquée n'est qu'une conséquence des mêmes sentiments et des principes qui ont constamment porté S. M. I. à employer ses soins assidus au rétablissement de la tranquillité générale.

» Depuis la rupture entre l'Angleterre et la France, sa majesté a vu avec surprise et douleur la majeure partie des États du continent successivement forcés à porter le ri. 7

loi SHTATION DE PARIS.

avec lui M. dp Talleyrand, le partisan de la paix, parce qu'il voulait, avant tout, une négociation; il se battrait toujours en offrant de traiter, et M. de Talleyrand en serait le témoignage. L'empereur déclara qu'il avait désigné son frère Joseph pour exercer une sorte de lieutenance générale sur l'empire pendant son absence; colonel d'un régiment, son frère l'accompagnerait jusqu'à Strasbourg, et de là reviendrait à Paris. Joseph, esprit sage et modéré, ne pouvait blesser la susceptibilité d'aucun des membres du conseil ; l'empereur, en lui confiant la direction politique de l'État, lui adjoignit Cambacérès, en qui, depuis la campagne de Marengo, il avait une extrême coniiance ; le sénat demeurait surtout le principe de force, d'ordre et de gouvernement. Il s'abandonnait à Fouché pour le maintien de la tranquillité publique si nécessaire pendant que le souverain allait courir de si graves périls sur le champ de bataille ; toutes les affaires décisives seraient traitées par Napoléon sous la tente; quant aux détails, il s'en rapportait à la sagacité du conseil d'État, et à son conseil des ministres, que le prince Joseph présiderait.

louché fit alors observer que dans une crise aussi imminente, il serait utile de mettre en activité la garde nationale, tout à la fois

fardeau d'une guerre purement maritime dans son principe, e! étrangère à leurs in- ; .' t- directs; mais elle n'a pu conserver l'espoir que les voies d'une négociation franche et amicale sufliraient pour faire cesser cet état de choses affligeant, lorsqu'elle rut appris que, sans aucun égard pour les démarches solennelles qui tendaient à niablir la paix, et au moment même où la Russie offrait de traiter de sa conclusion. de nou\eaux États encore perdaient leur indépendance. Si donc S. M. I. a pris la rer-oiution de rappeler son plénipotentiaire, c'est uniquement parce qu'elle avait acquis l'entière certitude que cette mission n'aurait point de résultats satisfaisant-, et non que ses vœux ardents pour rendre la paix à l'Europe se fussent aucunement raii mis. La preuve la plus éclatante que l'empereur puisse en donner, est d'adhérer maintenant à la demande cjui > ient d'être faite par S. M. I. et R. A. simultanément à i Angleterre, à la France, à la Prusse et à la Russie, dans le but de voir renouer la ni gociation interrompue.

» CependantS. M. I. ne saurait en même temps se cacher la probabilité qu'une f < nduite de la part du gouvernement français pareille à celle qui a déjà forcé l'empereur à rétracter ses premiers pas pour une négociation de paix, ne rende encore infructueuse celle que l'Autriche propose de renouer. L'appréhension pénible, mai> que l'expérience justifie, de voir de nouveaux empiétements exécutés au moment où la négociation aura été acceptée, ou pendant son cours; celle que des dangers plus ..nuls naîtront pour l'Europe d'une démarche qui n'a pour but que delà sauver; la certitude qu'ils seront inévitable- dès que les justes demandes des puissances continentales, aussi bien que celles que le gouvernement français veut soutenir à la suite le ses ewfanissemenls successifs, n'auront pu être satisfaites d'aucune part: l'obliga-

comme puissance d'ordre et force militaire. Cette garde nationale pouvait organiser 350,000 hommes sous les armes, dont 150,000 au moins de mobiles, pour la conservation des arsenaux et des places fortes ; les autres maintiendraient la paix du foyer ; chaque sénateur, pourvu d'une sénatorerie, y serait envoyé pour donner une certaine énergie à l'esprit public, et maintenir le respect des lois. Le ministre de la police, en témoignant ce zèle pour l'empereur, avait son arrièrepensée; la garde nationale rendait toute l'armée active disponible, et Napoléon ne pouvait refuser un tel appui; mais le motif principal de louché était de placer dans ses propres mains, à l'intérieur, une force patriote, une certaine puissance nationale, qui, dans le cas de la mort de Napoléon, deviendrait le mobile d'une organisation politique. Le ministre habile n'avait pas une grande foi dans le principe de l'hérédité ; il ne pensait pas à l'éternité des Bonaparte ; après Napoléon, il croyait la dynastie finie; il n'était pas de ceux qui, dans leur naïveté politique, avaient foi en Joseph, en Louis Napoléon, en Eugène Beauharnais, ou dans tout autre membre de la famille impé-

tion surtout où se trouve l'empereur, dans des circonstances aussi calamiteuses et difficiles, de venir au secours de ses alliés dont la sûreté et même l'existence est éminemment menacée; et leur offrir enfin, non une assistance illusoire, mais réelle, immédiate et efficace; toutes ces considérations réunies tracent la seule conduite qu'il appartient à S. M. I. de suivre. La Russie ne peut plus maintenant reprendre le fil des négociations interrompues qu'en se mettant en état de secourir ses alliés au moment où ils seraient attaqués, et de garantir l'Europe d'un bouleversement ultérieur. Elle doit combiner ses mesures de manière à se procurer un espoir fondé que la négociation de paix pourra promettre des résultats plus heureux que ceux que l'on a obtenus de toutes les démarches pacifiques qui ont été faites jusqu'ici, et qui malheureusement n'ont été marquées que par le manque d'égards que le gouvernement français a montré pour les instances et les représentations de la Russie et des autres puissances continentales, et par un accroissement toujours répété des dangers de l'Europe.

» C'est en conséquence de tout ce qui vient d'être allégué que le soussigné a ordre de faire connaître au ministre de S. M. I. et R. A., en réponse à la note que M. l'ambassadeur comte de Stadion a remise au cabinet de Saint-Pétersbourg , le 20 juillet (7 août), que S. M. l'empereur de toutes les Russies a pris sur son contenu les déterminations suivantes : D'adhérer à la demande de renouveler les négociations de paix rompues par le rappel de M. de Novosilzoff, et d'y procéder aussitôt que le chef du gouvernement français aura manifesté une disposition semblable; de faire avancer immédiatement deux armées de 50,000 hommes chacune, à travers la Gallicie vers le Danube, dans le but de combiner avec les négociations de paix un armement puissant de médiation et d'observation.

» Vienne, 31 août fl2 septembre) 180a. » Comte de Rasimowsey. »

riale; Napoléon mort, il croyait le drame accompli; il fallait pourvoir à une nouvelle organisation politique, et même, comme il le disait, la prévoir. A cet effet, on devait, indépendamment de l'appui du sénat, constituer une force nationale.

Ce calcul, Fouché le faisait chaque fois que l'empereur s'éloignait «le Paris, et sous prétexte de déployer les forces de l'empire pour défendre son intégrité, il se donnait un moyen d'organiser un gouvernement fort au cas où le champ de bataille dévorerait son plus glorieux enfant. L'empereur le savait bien, mais que lui importait cette intention secrète? Fouché lui serait fidèle tant que la victoire couronnerait ses drapeaux, et dès lors tout ce qui pouvait préparer ce succès lui paraissait une force vigoureuse dans ses mains; H accepta donc un système d'organisation partielle de la garde nationale, qui lui permettait le déploiement absolu de son armée. Quand tout fut ainsi arrêté en comité privé, on se hâta de revêtir de la forme publique les actes qui avaient paru utiles au conseil secret, et tous furent préparés pour le cas d'absence de l'empereur.

Paris commençait à comprendre que la guerre était inévitable ; quelque soin qu'on eût mis à cacher les préparatifs du continent, les correspondances du commerce, les récits des voyageurs, les confidences mêmes des dignitaires de l'empire, tout indiquait suffisamment l'approche d'une coalition générale appelant l'empereur sous les drapeaux de la patrie. Un moment il se manifesta une grande inquiétude ; les capitaux se resserrèrent, l'argent devint rare; puis on se raffermit ; le caractère français aime ces distractions belliqueuses, H a joie de tout ce qui lui ouvre de nouvelles batailles. La nation était pleine de jeunesse et de vie ; l'opinion publique avait besoin de distractions après les tristes spectacles de police qu'on avait eus sous les yeux ; il fallait faire oublier la catastrophe du duc d'Enghien , le procès de Moreau, les exécutions de George et des Bretons ; on devait un baptême de gloire à l'établissement de l'empire ; l'aigle d'or devait rayonner pour la première fois sous un soleil aussi brillant que celui qui avait illuminé les drapeaux de la république; César devait donner au peuple le spectacle de> grandes guerres de la Germanie. La victoire était indispensable pour l'établissement de Napoléon ; il fallait frapper vivement l'amour-propre du peuple, préparer une issue à toutes les âmes généreuses qui appelaient le combat ; il fallait des bulletins pour distraire les Parisiens, pour les enchaîner au char de

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS AVANT LA CAMPAGNE DE 1805. Vtf

Napoléon ; et c'est ce que l'empereur avait parfaitement compris ; sa couronne, sa grandeur, son pouvoir absolu, avaient besoin de se justifier devant les contemporains et la postérité !

Restait la tâche bien grave de démontrer à la nation que ce n'était pas un vain esprit de conquête qui poussait l'empereur à la guerre ; il n'attaquait point, mais il défendait son droit, celui du peuple ; ce n'était pas lui qui se refusait à exécuter les traités, mais l'Autriche, la Russie, qui toutes deux se prononçaient pour l'Angleterre ; l'empereur acceptait la guerre comme une nécessité ; il n'avait cessé de négocier ; on voulait des batailles, de sanglants chocs de peuples : l'Europe serait satisfaite ; l'empereur armerait pour maintenir l'indépendance de la patrie et celle de ses alliés. Ce fut en ce sens que les orateurs parlèrent devant le sénat, et que M. de Talleyrand fit l'exposé des négociations engagées entre la France , l'Autriche et la Russie, depuis six mois surtout : « Les hésitations de l'empereur avaient été mal interprétées, on les avait prises pour des actes de faiblesse, plutôt que pour des élans de magnanimité ; les ménagements avaient été gardés du coté de l'empereur, les insolences restaient aux ennemis ; on ne renonçait pas à négocier, on marcherait avec des offres de paix à la main ; mais avant tout, il fallait assurer à l'empire la plus formidable résistance ; la guerre commencerait du jour où l'Autriche franchirait les limites de la Bavière, point culminant dans les négociations présentes. » Les orateurs du gouvernement concluaient par une demande de conscrits, et en sollicitant le vote d'un sénatus-consulte qui mettrait en activité la force publique la mieux en rapport avec la défense du pays et des institutions.

Un message spécial de l'empereur au sénat annonçait l'intention de sa majesté de se mettre à la tète de ses armées ! , afin de faire

1 Le message de Napoléon au sénat conservateur du 23 septembre est tout à fait rédigé dans cet esprit :

« Sénateurs,

» Dans les circonstances présentes de l'Europe, j'éprouve le besoin de me trouver au milieu de vous et de vous faire connaître mes sentiments. Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tète de l'armée, porter un prompt secours à mésalliés, et défendre les intérêts les plus chers de mes peuples.

» Les vœm des éternels ennemis du continent sont accomplis : la guerre a commencé au milieu de l'Allemagne. L'Autriche et la Russie se sont réunies à l'Angleterre , et notre génération est entraînée de nouveau dans toutes les calamités de la guerre. Il y a peu de jours j'espérais encore que la paix ne serait point troublée; lei

138 SITTATIOX DE PARIS.

respecter les droits de la patrie commune. Le sénat vota d'enthousiasme toutes les propositions du gouvernement; il fallait réchauffer l'esprit public ; plus le danger était grand, plus il était essentiel de déployer l'énergie de la grande nation. Pendant tout le mois de sep-

menaces et les outrages m'avaient trouvé impassible. Mais l'armée autrichienne a pi»-,- Hun, Munich est envahi; l'électeur de Bavière est chassé de sa capitale : toutes mes espérances se sont évanouies. C'est dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du continent. Ils craignaient encore la manifestation de mon profond amour de la paix; ils craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revint à des sentiments de justice et de modération ; ils l'ont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang qu'il va en coûter à l'Europe ; mais le nom fiançais en obtiendra un nouveau lustre.

» Sénateurs, quand, à votre vœu , à la voix du peuple français tout entier, j'ai placé sur ma tète la couronne impériale, j'ai reçu de vous, de tous les citoyens, l'engagement de la maintenir pure et sans tache. Mon peuple m'a donné, dans toutes les circonstances, des preuves de sa confiance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur et de son armée, qui dans peu de jours auront dépassé les frontières.

» Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de l'influence de l'Angleterre, qui , si elle prévalait, ne nous accorderait qu'une paix environnée d'ignominie et de honte, et dont les principales conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos ports et l'anéantissement de notre industrie.

» Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai tenues ; le peuple français à son tour, n'a pris aucun engagement avec moi qu'il n'ait surpassé : dans cotte circonstance si importante pour sa gloire et la mienne, il continuera à mériter ce nom de grand peuple dont je le saluai au milieu des champs de bataille.

» Français, votre empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur ; vous ferez !c \ô(re. »

Après cette séance impériale, le sénat rendit en séance ordinaire un décret tout à fait rédigé en l'honneur de Napoléon.

« Le sénat, pénétré comme tous les Français de la plus vive indignation à la nouvelle inopinée de l'envahissement de l'électoral de Baïièrc par les troupes autrichiennes, considérant que plus la nation française a dû être sensible aux nombreux sacrifices que fait depuis longtemps la patience magnanime de S. M. l'empereur et roi pour maintenir la paix qur lui devait le continent, et plus elle doit déployer sa valeur et son énergie lorsqu'elle est forcée à la guerre, décrète ce qui suit :

» Attendu que, d'après le départ de S. M. l'empereur et roi pour se mettre à la tète de ses armées, le sénat ne peut se rendre en corps auprès de sa majesté afin de lui porter son vœu pour le succès de ses armes, le sénat charge son président et se* secrétaires de se transporter à Saint-Cloud à 1 issue de sa séance, et d'exprimer a 9. M. I. et R. le dévouement profond et unanime du sénat et du peuple, leur attachement à sa gloire , à sa personne et à sa famille; leur confiance dans son génie; enfin, la résolution où sont tous les Français de venger sous ses ordres l'outrage que leur fait une agression aussi inattendue. Le sénat se rassemblera exlraordinairement, •»ur la convocation de son président, pour entendre, sur les mesures proposées par le ^omernement, le rapport de la commission spéciale qui vient d'être nommée au -■Tutin. »

tcmbre Paris et la province retentirent d'un cri général de guerre, et il faut dire que la nation marchait alors avec son empereur. A la crainte primitive des intérêts alarmés, avait succédé un enthousiasme populaire capable de seconder les mesures énergiques du gouvernement. La guerre n'avait pas encore fatigué les esprits, la jeune génération avait besoin d'avancer dans la carrière, et les champs de bataille s'ouvraient devant elle; le commerce était presque nul, l'industrie anéantie : quelle profession restait ouverte? Quelle espérance pouvait s'offrir aux; jeunes hommes dans le mouvement général? La guerre était tout, et on s'y précipitait avec joie ; chacun préparait son équipage pour suivre Napoléon ; les armements militaires plaisaient au cœur de la génération ; les conscrits étaient pleins d'ardeur ; les opérations avec la banque et les 50 millions de dépôt fournirent des ressources nécessaires ; on tira de l'argent de l'Espagne, de la Hollande; on escompta les traites du trésor pour se procurer les moyens d'entrer en campagne.

L'empereur ouvrit sa caisse personnelle et répandit sur les officiers généraux ses munificences, afin d'exciter partout une noble émulation; Joseph, désigné dans la pensée de l'empereur pour présider au gouvernement en son absence, le suivit jusqu'à Strasbourg, et là il reçut de sa main un mémoire dans lequel l'empereur, développant ses théories de gouvernement, prévoyait toutes les éventualités, les malheurs et les défaites et jusqu'à sa mort même, la crise la plus grande pour l'hérédité. Fouché eut quelques entretiens intimes avec Napoléon et s'exprima franchement sur les causes d'ordre et de désordre possible dans l'état actuel des partis ; il ne dissimula point qu'il fallait des victoires décisives à l'empereur ou de ces coups de théâtre qui, dès le début de la campagne, lui attacheraient l'esprit public. « Il vous faut un nouveau Marengo, répéta le ministre, et l'empereur doit le donner dans le premier mois ; tout délai nous tue. » Fouché lui fournit d'excellentes notes sur un système de surveillance et d'espionnage organisé en Allemagne au profit de la France parmi les marchands et les juifs, sous la direction de quelques hommes connus sur le Rhin : le ministre connaissait si bien la partie corruptible du cœur humain !

L'archichancelier Cambacérès répondit de l'obéissance du sénat et des corps politiques; puis en plein conseil d'Etat Napoléon annonça son départ pour l'armée. Il était là en présence d'hommes forts,

capables de comprendre toute sa pensée ; il ne dissimula pas qu'il comptait sur eux pour les questions de gouvernement. Quant à lui, quoique absorbé par les opérations militaires, il porterait toujours les yeux sur Paris et la France ; il comptait sur leur concours, parce qu'il les savait esprits d'intelligence et d'ordre; puis saluant avec affection, il ajouta : « Messieurs, je pars demain à quatre heures du matin pour l'armée. Je compte sur vous. Dieu sauvera la France ! »

ESPRIT DE l 'ALLEMAGNE. 141

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