‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de NapoléonChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le corps diplomatique français en Allemagne. — M. de Larochefoucauld à Vienne — Laforest à Berlin. — Otto à Munich. — Bourriennc à Hambourg. — Diète de Ratishonne. — Lc^ opinions en Allemagne. — Réaction des esprits. — Littérature et politique. — Philosophes, écrivains et poêles. — Hostilités contre la littérature elles idées françaises. — Moyens d'informations et de corruption. — Le cabinet autrichien. — Armée. — Généraux. — Plan de campagne. — La Bavière. — Correspondance du cabinet de Vienne avec l'électeur. — Perplexité à Munich. — Marche de l'armée autrichienne. — Passage de l'Inn.

Août et septembre 1005.

Le théâtre des événements militaires et des négociations diplomatiques allait être l'Allemagne, riche et beau pays si souvent exposé aux coups des batailles. Napoléon avait apporté depuis deux ans un soin particulier dans te choix des ambassadeurs et des ministres auprès des cours principales. Le cabinet des Tuileries se ménageait partout des informations pour préparer des résolutions promptes et décisives au cas d'une expédition militaire : quels seraient les amis et les ennemis, et quel contingent chaque cabinet pouvait-il fournir? L'esprit de l'Allemagne était-il à la paix ou à la guerre? Comment agir sur le moral des armées et sur les déterminations des cours? Tels étaient les faits sur lesquels les agents diplomatiques de la France devaient prendre des renseignements susceptibles d'éclairer les déterminations de l'empereur '.

1 Xote de la main de M. de Laforest, ministre de France à Berlin, à M. de Bourrienne, ministre de France à Hambourg.

€ On désire l'état militaire de 1805 de l'Autriche et de la Russie, comprenant la nomenclature et la distribution des différents corps de toutes les armes qui eom-

A Vienne, M. de Champagny était remplacé par M. de Larochefoucauld dans ce poste si important, car depuis une année comment douter de la résolution prise par l'Autriche d'entrer en campagne? Les armées s'équipaient et se formaient avec activité dans toute la monarchie. M. de Larochefoucauld exerçait un ministère d'informations pour suivre les mouvements de la diplomatie autrichienne. Avec un peu de corruption et d'habileté, il n'était pas difficile de se procurer l'état militaire des contingents qui s'avançaient sur l'Inn, soit vers le Tyrol et l'Adige ; 31. de Larochefoucau d n'avait pas une éminente capacité, mais la situation avec l'Autriche était tellement nette, ses intentions si dessinées, que les négociations ne pouvaient être qu'une simple forme, un moyen de délai ; la guerre était dans les intérêts et dans les intentions : s'informer, voilà toute la tâche de la légation française à Vienne.

L'ambassade de Berlin était plus active, parce qu'elle avait un résultat politique à obtenir. A toutes les époques de la révolution et du consulat, on avait envoyé en Prusse un homme capable, parce

posent les forées de ees deux puissances, les noms des officiers généraux et officiers supérieurs, la liste des places de guerre, etc.

» Quant à l'Autriche, son almanach militaire s'imprime chaque année chez Grieffer le jeune.

» On voudrait avoir les nouveaux règlements militaires russes et autrichiens sur la formation actuelle de leurs différents corps de troupes et de leurs nouvelles levées: sur le nombre de bataillons et escadrons par régiment, sur celui des compagnies par bataillon et escadron, sur le nombre d'hommes par compagnie, sur le pied de paix et de guerre.

» Il faudrait se procurer au moins deux exemplaires de ees renseignements. »

En réponse, M. de IJourriennc envoie des lettres interceptées. Il en est une datée d'Inspruck, 12 août ISOo.

« Tout ici est plein de troupes, et chaque jour il en arrive de nouvelles. Un mou- Miiient général est imprimé à toutes les forces de la monarchie. Un camp de 30 à 40,000 hommes va être fermé à IJadwcin; un autre in Styrie, à six milles de Gratz: un troisième à Muckcndorf, à huit lieues de Vienne. Les troupes qui doivent les former sont en marche. Cent cinquante pièces de canon sont parties des fossés de Tienne pour l'Italie; un train considérable se rend dans la haute Autriche, où il doit être formé un quatrième camp près deVVels, à quatre lieues de Lintz.

» Le prince Charles a déjà fail acheter des chevaux pour ses équipages; l'archiduc Jean doit partir à la fin de ce mois; trente liai aillons qui sont en ce moment sur les frontières de Turquie, ont ordre de se tenir prêts au premier signal. Cinquante mille fusils de nouveau modèle sont achevés; on travaille avec toute l'activité possible a en fabriquer d'autres. Des artilleurs oui nous arrivent sont venus en poste, et il leur était ordonné de faire toute la diligence possible. »

ESP1UT DE L'ALLEMAGNE. \$à

qu'on mettait un grand intérêt à ménager ce cabinet ; sa neutralité était d'un immense poids ; son état militaire porté à 150,000 hommes jetait dans la balance une force si considérable que rien ne pouvait se décider sans lui, et c'est ce qui expliquait l'ambassade de Sieyès à Berlin en 1799. Depuis l'empire, Napoléon avait confié ce poste à 31. de Laforest, dont j'ai déjà dit la capacité remarquable et les longues habitudes puisées dans les anciennes relations des affaires étrangères. L'empereur mettait une telle importance à la neutralité de la Prusse, qu'indépendamment de 31. de Laforest, il venait d'envoyer à Berlin le général Duroc, le confident de sa pensée ; l'un et l'autre avaient pu s'apercevoir que le crédit de la France s'était totalement affaibli depuis l'avènement 4e M. de lïardeuberg; la Prusse gardait des ménagements envers les Tuileries, mais elle n'était pas aussi décidée dans sa vieille neutralité militaire ; elle penchait désormais pour la coalition de la Bussie et de l'Autriche.

L'homme éminemment capable du corps diplomatique en Allemagne était 31. Otto, que la prévoyance de Napoléon avait placé à Munich. La Bavière allait devenir le théâtre de tous les événements, le point principal où se heurteraient les armées française et autrichienne. Dans une lutte sur un théâtre resserré entre le Danube et l'Inn , les forces de la Bavière pouvaient donner la victoire en raison qu'elle se déciderait pour l'Autriche ou pour la France. La mission de 31. Otto à Munich était donc de déterminer l'électeur à joindre ses troupes à celles de l'empereur Napoléon à l'heure d'un inévitable conflit l. L'ambassadeur démontrait à 31. de 3Iontgelas : « Que si les

1 La correspondance de M. de Tallcyrand et de AL Otto était très-active.

Extrait d'une dépêche du ministre des relations extérieures à M. Otto, ministre 2>lénipotentiaire de S. M. l'empereur et roi à la cour de Munich, le 17 août 1805.

« Vous direz que l'empereur, désirant d'épargner à l'Europe les calamités d'une guerre nouvelle, a fait, pour ramener l'Autriche au sentiment de ses véritables intérêts et à l'observation d'une impartiale neutralité, les démarches qui pouvaient être compatibles avec l'honneur de sa couronne, et que S. M. pense que l'électeur doit aussi, par les mêmes motifs, envoyer à Vienne un courrier extraordinaire, portant au ministre électoral l'ordre de faire des représentations à la cour de Vienne, et de lui demander dans quelles vues elle remplit le Tyrol de troupes quand tous ses voisins sont en pais.

» Des représentations sages à la fois et énergiques, faites en même temps par divers cabinets, peuvent arrêter l'Autriche si elle n'est entraînée par des suggestions étrangères, comme S. M. se plaît encore à le croire, et dans la supposition contraire, elles feront peser sur l'Autriche seule la responsabilité des événements qu'elles avwent pour objet de [ revenir. »

1 i4 ESPRIT DE L'ALLEMAGNE.

Autrichiens passait l'Inn, il fallait que l'électeur se retirât dans la portion la plus reculée de ses États, à Wurtzbourg, par exemple, et les troupes bavaroises se réuniraient aux Français *., » événement décisif qui jetait 35 à -10,000 hommes dans les mains de Napoléon. Cette résolution pouvait rendre la campagne favorable à l'armée française ; les Bavarois, bons soldats, formaient deux divisions d'infanterie et une belle division de cavalerie, et la jonction de ce corps compromettrait sans coup férir toute la position militaire du général 3ïack.

Le plus grand explorateur de l'esprit public en Allemagne était M. de Bourrienne, ancien secrétaire du cabinet, caractère intelligent et actif qui savait parfaitement se tenir au courant des moindres circonstances de paix et de guerre. Hambourg, par sa position, était, comme Francfort, un centre d'affaires d'argent et de négociations intimes; il y avait un corps diplomatique complet ; un journal, imprimé sous le titre du Correspondant, avait du retentissement dans toute l'Europe. M. de Bourrienne, avec son aptitude vigilante, pouvait ainsi beaucoup connaître et beaucoup savoir. L'empereur, qui appréciait l'esprit vif et saisissant de son ancien secrétaire , l'avait placé dans les villes libres, théâtre d'intrigues et d'informations ; c'est de là que lui vinrent les meilleurs renseignements sur le véritable esprit de l'Allemagne, et sur les tendances des populations au cas d'une guerre.

D'autres agents de second ordre étaient répandus sur tous les points du nord et du midi de la Germanie. A Ratisbonne, M. Bâcher; à Carlsruhe, M. de Massias; à Salzbourg, M. de Marsénia ; à Francfort, M. Hirsinger; M. Didelot, à Stuttgard ; M. Bignon, à Hesse- Cassel ; à Hesse-Darmstad, M. Hefllinger. Tous ces ministres, moins importants que MM. Otto et Laforest, correspondaient les uns avec les autres, et leurs dépèches aboutissaient à un centre commun, M. de Talleyrand. Comme tout était rédigé sous une même inspiration , elles se résumaient en une enquête d'esprit public et d'état militaire

1 Le cabinet bavarois se composait alors de la manière suivante :

M. Maximilicn- Joseph baron de Montgelas, ministre des affaires étrangères et dos finances;

M. Théodore comte Topor-Morawitzky, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique;

M. Frédéric baron de Herlia?, ministre de la justice.

pour chaque puissance. Ces ministres avaient pour devoir d'informer le cabinet de Paris de l'état moral et politique de l'Allemagne; l'empereur désirait aussi bien la carte statistique du pays que la carte géographique du territoire ; il pouvait manœuvrer à l'aise, au milieu des opinions et des intérêts bien définis par les dépêches de sa diplomatie.

La situation intellectuelle de l'Allemagne a besoin d'être parfaitement comprise pour s'expliquer les victoires et les revers des campagnes successives dont elle fut le théâtre. Dans la marche des esprits le mouvement littéraire se sépare rarement des progrès et des révolutions dans les idées politiques; les formes du xvnie siècle avaient puissamment agi sur l'Allemagne ; jusqu'à l'époque de la révolution, on avait étudié la littérature et la philosophie voltairiennes. Mais au moment décisif du passage d'un siècle à un autre , il se fit en Germanie un mouvement national et réactionnaire d'une remarquable activité ; on dédaigna la philosophie et la littérature françaises comme le fruit du doute et du désenchantement , comme un art déshérité de l'imagination qui les fait vivre; Haller, Klopstock, Wieland, Goethe, Lessing, créèrent des œuvres nationales, et Schiller lui-même, qui, dans les Brigands, avait semé les principes d'affranchissement universel , Schiller devint tout Allemand, comme Goethe depuis son Gœtz de Berlichtfigen. Il s'engagea dès lors une lutte violente contre les idées françaises (le scepticisme du xvme siècle) , si vivement combattues par la raison pure de Kant ; l'unité allemande devint la bannière commune, on la proclama comme le fondement de toute liberté, et de toute autorité ; il y eut haine de l'étranger. Schiller, dans ses ballades, invoqua déjà le vieux génie de l'Allemagne, et ses accents patriotiques se font entendre lorsque le clairon sonne sous la tente * .

Là fut déjà l'origine de l'esprit des universités qui se manifesta plus énergiquement après la guerre de 1809. La littérature allemande avait préparé cejfe transfoTmation par une succession graduée et rapide. On prêcha là nationalité germanique en rappelant les souvenirs d'Arminius et des Saxons, qui combattirent pour l'indépendance de la patrie contre les invasions de Charlemagne. La liberté devint une sainte image devant laquelle s'agenouillèrent les jeunes

1 OEuvres de Schiller 'poésies et ballades .

imaginations ; on rêva l'Allemagne comme la fiancée aux cheveux d'or, et cette noble palpitation des jeunes hommes, excitée par les écrits des poètes et les ballades nationales , éclata par une irruption spontanée dans les années de guerre. Il faut entendre Schiller quand il déplore le terrible conflit qui trouble le monde pour les égoïstes intérêts de l'Angleterre et de la France ; là se manifestait cette première rêverie d'une grande famille allemande, affranchie des maux incalculables de la guerre. L'histoire de l'esprit universitaire est immense dans les derniers jours de l'empire de Napoléon ; il fut une des causes de la ruine de ce vaste édifice ; les paroles des bardes de la patrie étaient saisies avec avidité par l'àme des étudiants : les sociétés secrètes se formaient déjà; on avait des chefs, des écrits répandus trouvaient des milliers de lecteurs ; à Halle , à Leipzig , à Dresde, des libraires actifs répandaient ces écrits à profusion dans les villes et les campagnes l, et Napoléon voyait avec la plus profonde inquiétude la révolution qui se préparait dans les esprits.

Cependant deux causes agissaient profondément pour servir les intérêts français en Allemagne : le caractère de ces peuples est marqué d'une naïveté primitive ; l'Allemand , comme tous les hommes du Nord, est bon, franc, avec quelque chose de cette nature originaire que la civilisation n'a point usée; il est fort, mais il est simple; c'est le chevalier à haute stature de Souabe méprisant la ruse de l'archer italien qui tirait juste, mais par derrière. Il était facile , avec un peu de supercherie , de le dominer dans sa double nature rêveuse ou matérielle ; l'école autrichienne seule était plus habile parce qu'elle se liait à l'Italie, centre même de l'esprit subtil et investigateur. Puis à côté de cette simplicité la corruption pouvait aisément se répandre ; l'Allemagne n'est pas un pays riche en numéraire ; il y a peu de familles qui aient de forts revenus, le paysan seul est heureux et la classe moyenne paisible. Parmi la noblesse, parmi les hommes à grandes dépenses et à peu de ressources, il était facile de trouver des agents capables de préparer non point une trahison avouée et publique, mais une démoralisation dans l'esprit des généraux ou des cabinets. Au premier échec, mille voix se faisaient entendre pour demander la paix ; Napoléon avait des amis et des

' Il oe fout pas perdre de vue ce mouvement Uc l'Allem-gne; il expliquera les grands événements de 1813.

échos de son système dans toutes les cours : le comte de Haugwitz et les frères Lombard à Berlin, le prince Jean de Lichtenstein et l'archiduc Charles lui-même à Vienne, M. de Montgelas à Munich ; tout cabinet comptait son parti fiançais, et lorsqu'un revers frappait un gouvernement ou une armée, ce parti français se faisait entendre d'une manière bruyante, pour traiter avec Napoléon; il demandait la paix, affaiblissant ainsi par ses clameurs les résolutions vigoureuses.

La diplomatie française avait également un système d'espionnage parfaitement organisé en Allemagne; chaque marche ou contremarche des armées était dite et connue à l'avance ville par ville, étape par étape; les pièces les plus secrètes des chancelleries étaient livrées pour de l'argent ; les napoléons d'or circulaient avec une prodigalité qui attirait bien des confidences au sein de l'Allemagne et par les juifs surtout '. Les rangs des armées autrichiennes étaient souvent remplis d'officiers pénétrés de leurs devoirs, mais qui le faisaient tout juste , sans enthousiasme , et dans des proportions limitées. Il n'y avait pas dans ces hommes ce noble élan de la victoire au pas de course, attribut de l'armée française ; l'émulation existait à peine. Les soldats allemands étaient bons , commandés avec bravoure, mais mal dirigés ; quand un officier général s'était battu dans toutes les règles militaires, il capitulait sans éprouver ce sentiment de douleur qui fait monter le rouge au front du simple capitaine français obligé de rendre son épée. Si la corruption eut son effet en Allemagne, ii y eut quelque chose de plus fort et de plus puissant : ce fut la démoralisation , faiblesse qui atteint les âmes comme une défaillance et les pousse à des actions déshonorantes, dont on porte la plaie toute sa vie.

L'Autriche était résolue à la guerre , et ses armements se développaient dans des proportions formidables ; le plan de campagne arrêté à Vienne, à la suite des communications de M. Pitt, reposait sur les basesd'une invasion vaste et simultanée qui marcherait,lapaixà la main, à de dures conditions pour l'honneur et la dignité de la France 2 . Jusqu'à

1 Le ministre de la police, Fouchc, se vantait d'être parfaitement informé de tout ce qui se passait au sein des cabinets.

2 La Russie fit passer la note suivante sur le plan d'opérations de l'Autriche.

« Le plan que le cabinet de Vienne a fait passer à celui de Saint-Pctersbouri: pre sente une nouvelle preuve de l'intime confiance réciproque qui subsiste entre les

ce que la Prusse se décidât, deux champs de grande guerre étaient choisis : l'Italie et l'Allemagne méridionale. L'archiduc Charles, la plus remarquable capacité de l'armée autrichienne , devait com-

dcux cours impériales. Et si la guerre entreprise aujourd'hui pour arrêter ou borner l'ambition de Bonaparte est couronnée d'un heureux succès, il sera dû à la continuation de cette confiance.

» Le plan commence par poser en fait :

» Que les forces réelles de la France montent, d'après la nouvelle organisation , à 593, 08ï hommes, et en y ajoutant celles qui restent à la disposition du gouvernement français, à 051,904.

» Le cabinet de Pétersbourg a raison de croire que l'armée française est bien éloignée d'être portée au complet, d'après sa nouvelle organisation, à cause des difficultés que le gouvernement français trouve à surmonter, et nonobstant les moyens \iolents qu'il est obligé d'employer pour incorporer ses nouveaux conscrits, qui tachent de toutes manières de se soustraire au service.

» Eu outre, quoique l'Angleterre ne puisse tenter sur les côtes de France aucun débarquement suffisant pour faire une guerre régulière à cet État, elle peut néanmoins occuper une partie considérable de troupes françaises, en menaçant d'une descente sur tous les points accessibles, par exemple sur le bas Elbe, le Wescr, les côtes de Hollande, la Flandre, la France et l'Italie; les Français ne tarderont pas à être obligés de diviser leurs forces et de distribuer leurs troupes sur tous les points attaquables de leurs possessions.

r> Il s'ensuit que la France ne sera jamais en état d'opposer 500,000 hommes aux opérations des puissances de la coalition , et que l'on peut compter pouvoir en distraire jusqu'à un tiers. La disproportion des 250,000 Autrichiens et 115,000 Russes comparés aux troupes françaises que l'on pourra réunir pour agir contre ces derniers, sera donc moins considérable et desavantageuse qu'on ne l'a supposé.

» On a tiré les conséquences suivantes d'un calcul même défavorable des forces relatives de la France et de celles des alliés de cette puissance, et on le présente dans le plan de la cour de Vienne : « Que les avantages locaux dont jouit la France, soit pour la défense, soit pour l'attaque, et qu'elle doit à sa position géographique, sont tels, qu'il vaut mieux rester en paix jusqu'à ce que les conjonctures se présentent plus favorablement. »

» Cette manière de raisonner pourrait être solide et juste, s'il était probable qu'il pût jamais se présenter une conjoncture plus favorable, et s'il était possible que la cour de Vienne préparât et augmentât ses forces pendant ce délai, et que l'état des choses à d'autres égards restât sans altération.

n Mais, tandis que l'Europe temporise, le gouvernement de Bonaparte acquiert chaque jour plus de stabilité; sa puissance s'accroît par la conquête et l'organisation de toute la Lombardie et du duché de Parme. Les avantages géographiques relatifs ne peuvent subir de changement favorable à l'Autriche, au contraire, ils peuvent réellement tourner encore plus contre elle. En outre, rien ne serait plus dangereux que la politique du gouvernement français, qui a toujours plus gagné par ses négociations que par ses armes : en effet, si l'on veut faire le recensement des batailles de la dernière guerre, ils en ont perdu autant qu'ils en ont gagné. C'est toujours dans des intervalles qui séparent de grandes périodes de temps, à l'époque d'une paii purement nominale et non sincère, qu'ils étendent leurs domaines. »

'Cette note est signée du comte de Rasumowsky.)

mander 80,000 hommes réunis au pied des montagnes du Tyrol, pour opérer dans les États vénitiens et sur la haute Italie. Cette armée, s'appuyant au midi sur 40,000 Napolitains et Siciliens, devait être secondée par une escadre anglaise et un corps russe de 20,000 hommes qui débarquerait à Corfou. L'archiduc Charles, déblayant l'Italie, donnerait la main à un corps allemand formé dans les Grisons, et se mettrait en communication avec le corps du feld- maréchal Mack, posé en Bavière , sur le Danube ; la jonction faite, on proclamerait l'indépendance de la Suisse, de l'Italie et du Piémont.

J'ai déjà parlé du général Mack , auquel on avait fait une sorte de réputation militaire comme stratégie sérieuse et méditée; esprit faible, médiocre, audacieux à l'excès, ou démoralisé outre mesure; il n'avait rien de cette confiance froide et méditative qui caractérisait l'archiduc Charles : « Il était habitué à se rendre, » comme disaient les Russes au temps de Suwarow. Mack avait les principes techniques de l'art militaire du xvm* siècle , sans cette énergie de commandement qui sait dominer sur un champ de bataille , ni cette illumination soudaine qui fait improviser la victoire. L'armée de Mack , d'après le plan de campagne tracé par le conseil aulique, devait passer l'Inn pour marcher sur la Bavière et garder le Danube dans la position d'Ulm ; de là , je le répète , il se mettait en communication par les Grisons avec l'archiduc Charles dans le Tyrol. A sa droite , l'armée du feld -maréchal Mack était couverte par la neutralité de l'État d'Anspach, de la Saxe et de la Prusse ; se croyant ainsi garanti sur ses flancs, il ne pouvait craindre d'être tourné , si la France respectait la neutralité prussienne qu'elle avait elle-même reconnue. Si au contraire la France violait ouvertement cette neutralité , la Prusse avait promis de se déclarer contre Napoléon; et, pour soutenir cette ferme résolution, elle avait mobilisé plus de 100,000 hommes qui , joints à l'armée saxonne , pouvaient se précipiter derrière les Français assez hardis pour violer un principe qui faisait la force et la sécurité du nord de l'Allemagne.

Ainsi le corps du feld-maréchal Mack , soutenu à sa gauche par l'archiduc Charles et par l'armée du Tyrol *, à sa droite par la neu-

' L'armée autrichienne était nombreuse, et par exemple voici l'état exact des régiments autrichiens qui se trouvaient stationnés seulement au Tyrol : Chastcler à Scliarnilz. — Deux compagnies de Chasteler et quatre de Klebeck à Inspruck. — Deux compagnies de Jordis à Brixcn. — Huit id. à BUzen. — Deux bataillons id.

tralité prussienne , était appuyé sur ses derrières par deux armées : celle de Bohême, composée déplus de 50,000 hommes, qui couvrait Vienne et les États hériditaircs et l'armée de Gallicie, formée de Russes et d'Autrichiens réunis pouvant offrir vers la fin d'octobre un effectif de 115 à 120,000 hommes, sans y comprendre les réserves de la garde. Une autre armée moscovite s'avançait au nord vers les États prussiens, « dans une vue de surveillance, » disait-on par les actes publics , mais avec la mission d'entraîner la Prusse dans la coalition et de >'\ îvurdr par un mouvement de droite qui aurait compromis, en tous les cas , les opérations des Français , toujours si aventureux dans leurs marches en avant. Ce plan de campagne offrait un effectif sous les armes de 500,000 hommes , au moyen desquels on se croyait sur d'arrêter Napoléon et ses glorieux soldats.

Tous les membres de la maison d'Autriche recevaient des commandements ; l'archiduc Jean prenait un grade dans l'armée d'Italie ; Ferdinand allait dans la Bavière avec Mack, les empereurs de Russie et d'Autriche se réservaient de conduire en chef l'armée de Gallicie sous les ordres de Kutusoff , le vieux maréchal plein des souvenirs et des traditions de l'art de la guerre sous Catherine. L'achiduc Charles recevait le commandement isolé de l'armée d'Italie ; était-ce seulement

à Trente. — Le régimen) entier de N'eugebauer à Roveredo et dans les environs. — Le régiment entier de Jellaeliich au lac de Garda. — 930 hommes du troisième régiment de garnison, elles chevau-légcrs d'IIohcnzollern à Vérone. — Le régiment complet de Bellegardc à Vicence. — Le régiment complet de l'archiduc Joseph et un escadron de hussards Oit à Padouc. — Le régiment complet de Nadasty et un escadron de hussards Oit à Montagnara et environs. — Le régiment complet de l'archiduc Antoine, celui deKray, et un bataillon de 1,400 Esclavons (marine; ù Venise. — Les hussards Ott à Conéglionc et environs. — Les régiments complets de, Wukasowich, de Stalsolde, et un escadron de hussards Ott à Trévisc et ses environs. — Les régiments complets de Saint-Julien et de Reisky ù Udine et à Goritz. — Le régiment complet deLatterinaiin à Gradiska. — Un bataillon de l'archiduc Rodolphe, un bataillon de Hohenlohc-Bartcnstciii, et .'100 hussards de l'archiduc Ferdinand à Trieste. — Deux batailhms de Holienlolie-Bartenstcin, un escadron de l'archiduc Ferdinand, et deux bataillons de l'archiduc Rodolphe à Fiumcet environs. — Deux bataillons de Wurtemberg, les régiments entiers de Rodowich, Cobourg, Auer, Ricse, un régiment d'EscIavons et un régiment de dragons dans la Dalmatie. — TmÀB compagnies de l'archiduc Louis à Laybach. — Un bataillon incomplet de Sporkà Klagenfurt. — Un bataillon id. à Willach. — Trois compagnies de Wurtemberg à Graetz.

« Ces troupes étaient commandées par les généraux Hiller, Bramlis, WartendorlT, Wukaso\vi<h, Kospoth. Bellegarde, Montfort-Mitrowski, le prince de Roliau. Lanowsky, Rosemberg etlippacb.»

esprit de l'ali.emagne. 151

parce qu'elle serait exposée à de plus grandes chances? Ce n'était pas la seule cause. Quand on se rappelait les antipathies que les Russes avaient gardées contre l'archiduc Charles depuis la coalition de 1799, on explique très-bien ce commandement isolé ; ils l'accusaient d'avoir abandonné et trahi leur digne et national Suwarow ; jamais un Russe n'aurait obéi à l'archiduc Charles, le plus remarquable cependant des généraux autrichiens. En outre, on accusait le prince de Lichtenstein et l'archiduc d'être partisans de la France; le mouvement était trop prononcé vers la guerre pour que l'on confiât au prince Charles le commandement en chef d'un corps qui se serait trouvé en face de Napoléon l.

Ce ne furent pas les dépêches alarmées de M. Pitt qui pressèrent les Autrichiens d'entrer en campagne, comme on l'a dit, mais la nécessité de pousser la Bavière à prendre part dans la coalition , résultat immense auquel toute la diplomatie s'intéressait; le succès ou la ruine des combinaisons militaires se rattachait à la détermination de

1 L'empereur François II fît précéder l'entrée en campagne de son armée par une proclamation du 20 septembre 1805, insérée dans la Gazette delà cour de Vienne.

« Nous, François II, etc. Il est constaté par des faits connus de tout l'univers que depuis le traité de Lunéville, rien ne nous a été plus cher que la conservation de la paix, rendue par ce même traite à nos fidèles sujets. Ayant toujours scrupuleusement rempli toutes les obligations à nous enjointes en vertu de ce traité , ayant observé la plus stricte neutralité depuis le renouvellement de la guerre maritime, et ayant montré la modération la plus amicale , lorsque l'empereur des Français rompit plusieurs articles fondamentaux de cette paix, et mit en danger l'équilibre de l'Europe par de nombreuses violations et des agrandissements , nous avions tout droit d'espérer que ce désir de conserver cette paix serait rempli. Mais les préparatifs de l'empereur des Français sur les frontières du Tyrol et du duché de Venise, joints à des menaces, ont exi^c de nos soins, comme souverain, de faire ces préparatifs de notre côté, qui, en éloignant les craintes pour la sûreté de nos Etats, ne pouvaient cependant donner à la France aucun prétexte de méfiance ou de plainte publique.

» En même temps nous avons fait des démarches convenables auprès des cours de Pétersbourg et de Paris, pour renouveler les négociations de paix, au moment, même où ces négociations entamées furent rompues. La cour de France a méconnu nos bonnes intentions, et a rejeté notre médiation: la cour de Russie, au contraire, s'est déclarée prête à ouvrir avec nous, et avec la même modération que nous, une négociation amicale, afin de rétablir la tranquillité, la sûreté et l'équilibre des États européens, par une médiation armée. Rien loin de désirer le renouvellement de la guerre, mais convaincu de la nécessité de ces mesures vigoureuses, les seules capables d'établir une paix véritable et durable, nous partageons à cet effet avec S. M. l'empereur de Russie ses résolutions, et espérons en toute confiance qu'elles seront suivies du résultat le plus salutaire. »

l'électeur, car sans cela, les idées rationnelles et prudentes de la campagne auraient été d'attendre que tous les renforts fussent réunis, en se posant dans une bonne situation. Les Russes avaient promis d'être sur le Danube à la fin d'octobre : se concentrer sur l'Inn et attendre, tel devait être le plan de Mack; en agissant avec une si puissante masse de forces, on aurait pu tenir les Français en échec sur le Danube , jusqu'à ce qu'on décidât la Prusse à mettre son armée en mouvement ; la coalition disposant alors de près de 700,000 hommes, aurait jeté une campagne dans le grand moule de celle de 1813. Le désir d'amener la Bavière à la coalition , détermina une marche en avant et une résolution prompte ; Mack manœuvra pour donner une certaine énergie au cabinet de Munich ; il s'exposa afin d'entraîner la Bavière.

Dès le mois d'août on voit les démarches actives faites auprès de l'électeur Maximilien-Joseph , simultanément par la France et par l'Autriche ; les deux puissances pressentent la nécessité d'avoir l'électeur pour elles ; la Bavière est leur champ de bataille ; si les troupes bavaroises se réunissent sous leurs drapeaux, la campagne change de face. L'Autriche avant de passer l'Inn envoie le prince de Schvvartzenberg auprès de l'électeur pour négocier; l'empereur François II écrit de sa main à son cher frère l'électeur palatin ' ; il ne dit pas

1 « S. M. l'empereur d'Allemagne et d'Autriche à S. A. S. l'électeur palatin.

» Vienne, 2 septembre 1805.

» Les communications que je transmets à V. A. S. électorale, par mon lieutenant général et vice-président de mon conseil de guerre, prince de Schwartzenberg, l'informeront en détail des mulifs qui nous engagent, l'empereur de Russie et moi, à appuyer la négociation pacifique que nous désirons d'ouvrir avec la cour de France, par des armements éventuels.

» J'ai tout lieu d'appréhender que, maigre la pureté et la modération de nos sentiments, l'empereur des Français ne se détermine incessamment à une agression de mes Etats, et je suis informé de plus que ce prince a conçu le projet de s'assurer du secours des troupes des États d'Allemagne situés entre sa frontière et la mienne, soit immédiatement, soit en leur concédant d'abord une neutralité qui n'aura de réalité qu'aussi longtemps qu'il la trouvera à sa convenance.

» Or, V. A. S. F. est trop éclairée pour ne pas sentir combien l'exécution d'un tel dessein, s'il s'étendait aussi à ses troupes, nous serait préjudiciable à S. M. l'empereur de Russie et à moi , et combien il nous importe qu'elle n'hésite pas à les réunir aux miennes.

n Jl est tellement urgent de mettre obstacle aux mesures que le gouvernement français ne lardera probablement pas à prendre, pour obliger V. A. S. F. de consentir au dessein dont il s'agit, ou de l'exécuter malgré elle s'il le fallait, que je hc puis me

qu'il va faire la guerre à la France. « S'il arme , c'est pour négocier, il s'est réuni à la Russie dans cette intention ; comme il sait que Napoléon est prêta commencer une agression militaire , François II invite l'électeur à ne point réunir ses troupes à celles de la France, et à les mettre à l'écart ; dans ce but , il faut une détermination prompte. L'Autriche se voit donc obligée de pénétrer en Bavière pour entraîner avec elle les troupes de l'électeur palatin ; la commune bannière allemande sera levée pour le salut de la patrie , sous un chef reconnu par tous. »

A la suite de cette lettre , le prince de Schwartzenberg arrive à Munich, afin de presser une résolution de la part de l'électeur, et quelques heures après , Maximilien écrit un billet intime au prince de Schwartzenberg : « Je suis , dit-il , décidé pour l'Autriche ; abouchez-vous avec Montgclas , il vous dira mes demandes , n'y soyez pas contraire. » Dans un second billet adressé par l'électeur palatin à l'empereur d'Autriche, il lui annonce que M. de Montgelas a dû signer un traité avec le prince de Schwartzenberg pour joindre les troupes bavaroises à l'armée autrichienne; seulement il invoque les sentiments paternels de François II pour lui permettre quelques ménagements à cause de son fils qui voyage dans les provinces méri-

permettre de perdre un instant pour les prévenir. Je sens parfaitement toute la délicatesse de votre position , monsieur mon frère, ainsi que les motifs qui peuvent vous faire désirer d'être dispensé de la détermination que je demande à V. À. S. E.

» Mais pressé par des motifs encore plus impérieux, vu l'impossibilité absolue qui résulte de la position de la Bavière, de maintenir la neutralité d'un pays dans lequel les armées belligérantes ne sauraient s'empêcher de pénétrer dans le cas d'une guerre, V. A. S. E. demeurera aussi convaincue que je ne puis me désister de ma demande, et que je me vois obligé, malgré moi, d'employer tous les moyens en mon pouvoir, pour en effectuer l'accomplissement, si je ne veuxm'exposer à des conséquences très-fàcheuses, sans que pour cela V. A. S. E. puisse obtenir le but d'une neutralité véritable.

» En me rapportant aux omertures du prince de Schwartzenberg sur les déterminations que cet état involontaire des choses me force d'adopter, je m'empresse de prévenir tout doute sur la sincérité et l'amitié parfaite de mes intentions, en protestant ici de la manière la plus solennelle , que si V. A. S. E. défère au désir que je lui ai témoigné, je serai prêt à défendre et à garantir la sûreté et l'intégrité de ses États de toute atteinte quelconque, et que, quelle que soit l'issue de la guerre si elle avait lieu, je ne porterai jamais mes vues de dédommagement sur l'acquisition ou le troc de la moindre parcelle de son territoire, me proposant au contraire de saisir les occasions qui pourront se présenter pour lui prouver la parfaite estime et les sentiments aussi vrais qu'inaltérables avec lesquels je suis, etc.

» Franc., Imp. »

1T>4 ESPHIT DE l'Allemagne.

dionales de la France ; s'il fait marcher ses troupes , son fils est perdu; s'il retarde, il y a quelque espoir. L'électeur engage sa parole sacrée de ne jamais prendre parti pour personne; ici ce n'est qu'un père affligé qui sollicite à genoux pour son fils *.

Durant ces négociations, qui paraissent si intimes, l'électeur tenait un autre langage au ministre de France. C'est la condition des Ftats neutres , de ne pouvoir jamais rester dans les conditions de franchise et de vérité: toujours hésitants, ils craignent les résultats île ces grandes luttes qui en finissent souvent avec les faibles. M. Otto déploya , à 3Iunich , une habileté active ; parfaitement d'intelligence avec M. de Montgelas , le ministre dominant , tout dévoué au système français, il connaissait la faiblesse de l'électeur, ses craintes paternelles; M. Otto lui déclara : « Que Napoléon garderait son fils comme otage , pour lui répondre de la conduite incertaine de la Bavière. A son tour, l'Autriche parlait avec une certaine hauteur à la Bavière; elle lui avait tenu un langage qui ne permettait pas de l'écouter sans baisser la tète devant un suzerain absolu; le prince de Schwartzenberg menaça de désarmer les Bavarois, pour s'assurer de leur neutralité ; et il réveilla par cette imprudence la rivalité antique entre la Bavière et l'Autriche ; on savait les projets de réunion qui

1 « S. A. S. l'électeur palatin à sa majesté impériale et royale.

» Nymphembourg, le 8 septembre 1805.

w J'ai ordonné à mon ministre de signer ce matin un traité avec le prince de Schwartzenberg , par lequel je joindrai mes troupes à celles de votre majesté. En le faisant, sire, j'ai voulu vous donner une preuve de mon inviolable attachement.

» Permettez actuellement que j'en appelle à votre cœur paternel. Mon fils, le prince électoral, est dans ce moment en France ; ayant cru constamment à la paix, je l'ai fait voyager eu Italie, puis dans les provinces méridionales françaises où il se trouve actuellement. Si je suis obligé de faire marcher mes troupes contre les français, mon enfant est perdu; si au contraire je reste tranquillement dans mes États, j'ai le temps de le faire revenir. C'est à genoux que je supplie votre majesté impériale et royale de m'accorder la neutralité; j'ose lui engager ma parole la plus sacrée, que mes troupes ne gêneront en rien les opérations de son armée, et que, ce qui n'est pas probable, si elle était obligée de se retirer, je prie et je promets de rester tranquille sans coup i'érir. C e.-t un père en proie au désespoir le plus affreux qui demande grâce en faveur de son enfant; que votre majesté impériale et royale ne me la refuse pas. j'ose me flatter que l'empereur de Russie ne s'y opposera pas. » Billet adressé par S. A. I électeur palatin au prince de Schwartzenberg.

« 7 septembre 1805.

» Je suis décide, mon cher prince: abouchez-vous demain matin avec le ministre baron de Montgelas. Il vous dira mes demandes. N'y soyez pas contraire ; je compte «ur >otre ancienne amitié. "

préoccupaient depuis longtemps le cabinet de Vienne ; l'électeur de Bavière était, par rapport à l'Autriche, ce que l'électeur de Saxe était à l'égard de la cour de Berlin. Dès ce moment Maximilien se jette dans les bras de M. Otto ; le 5 septembre ', au moment même où il écrivait à l'empereur d'Autriche une lettre de soumission, l'électeur adresse un billet de sa main au ministre de France; il lui annonce : « Que déjà les Autrichiens ont placé leurs pontons près de l'Inn , ils vont entrer en Bavière ; s'il leur déclare qu'il a traité avec la France, ses troupes et son pays sont perdus. Si on m'accorde la neutralité, que faut-il dire, que me conseillez-vous? Je veux tenir ma parole envers l'empereur, et ne point m'attirer la colère du cabinet de Vienne. » Maximilien appelle à grands cris l'armée française, avant que les Autrichiens prennent des positions d'où il sera très-difficile de les déloger. Trois jours après, nouvelle lettre de l'électeur à M. Otto : « Aujourd'hui les Autrichiens entrent en Bavière ; ma tète n'y est plus. » Maximilien supplie à deux genoux qu'on lui laisse la neutralité ; c'est la seule condition , la condition régulière des petits États en Allemagne.

1 « Les Autrichiens, écrivait, le 5 septembre 1805, l'électeur de Bavière au ministre de France, ont déjà placé leurs pontons le long de l'Inn. Je m'attends, à chaque instant de les voir entrer en Bavière. Je ne doute pas non plus que Buol (ministre d'Autriche) me fera demander si je veux être pour ou contre eux. Si je lui réponds que j'ai fait un traité d'alliance avec la France, mes troupes et mon pays seront perdus. S'il me dit qu'on m'aceorde la neutralité, à condition que je ne fasse pas bouger mes troupes et que je reste tranquille, quelle sera, dans ce cas, la réponse que vous me conseillez de faire? Je suis prêt à tout sacrifier, même ma liberté, pour prouver à l'empereur que je veux remplir mes engagements. Si votre armée ne vient pas bientôt en Allemagne, tout est perdu. Les ennemis auront le temps de prendre les meilleures positions, et il en coûtera beaucoup d'hommes et de peine pour les déloger. »

« Plaignez-moi, écrivait, le 8 septembre 1805, l'électeur de Bavière au ministre de France, je suis le plus malheureux des bommes ; ne m'en veuillez pas, Dieu sait que je ne suis pas faux. Ma situation est plus que pénible : vous savez que le prince de Scbwartzenberg était autorisé à traiter. Je n'avais donc plus l'excuse d'envoyer quelqu'un à Vienne... Manquer de parole, paraître double aux yeux de l'empereur, de mon prolecteur, est ce qui me mettra, j'espère, bientôt au tombeau... Les Autrichiens devaient entrer aujourd hui en Bavière , mes troupes n'étaient pas encore rassemblées... Je n'étais pas sûr de pouvoir partir... ma tète n'y était plus... plus calme qu'hier, je sens toute l'horreur de ma situation. J'ai écrit ce matin à l'empereur d'Allemagne : je lui ai dit que mon fils était en France, qu'il était perdu s'il ne m accordait la neutralité... Je la lui ai demaudée à deux genoux... Si vous aviez pu voir ce que j'ai souffert ces deux jours... yous auriez pitié de moi. «

Quoi d'étonnant que la cour de Vienne perde confiance en cet électeur qui s'engage tout à la fois envers la France et l'Autriche? Dans cette lutte intime, l'empereur François II ' ne peut dissimuler sa surprise à la nouvelle du changement subit dans la détermination du cabinet de Munich : « Quoi î sans tenir compte des engagements pris avec le prince de Sclvwartzenberg , l'électeur palatin traite avec

1 Lettre de S. fil. l'empereur d'Allemagne et d'Autriche à S. A. S. l'électeur

palatin.

« Hetzendor, le li septembre 1805.

o Je ne saurais dissimuler à Y. A. S. E. ma surprise sur le changement subit qu'oui éprouvé ses déterminations.

» Sans faire mention ni des assurances verbales données à mon lieutenant général le prince de Schwartzcnberg et par vous, monsieur mon frère, et par votre ministre, ni du billet que vous aviez bien voulu lui adresser, la lettre que m'a remise le général IN'ogarola portait l'engagement le plus formel de joindre vos troupes aux miennes; vous dites positivement dans cette lettre :

« J'ai ordonné ce matin à mon ministre de signer un traité avec le pf ince de Schwa.rtzenberg, par lequel je joindrai mes troupes à celles de V. 11. 1. et II. En le faisant, sire, j'ai voulu vous donner une preuve de mon inviulablo attachement. »

» Et c'est au moment même que cette lettre m'est remise, que je suis dans le cas d'annoncer à celui qui en est porteur, que V. A. S. E. a sur-le-champ change d'avis, et qu'elle a quitté sa capitale et retiré la totalité de ses troupes.

» J'aurais consenti sans difficulté, et je suis prêt de consentir encore aux demandes de V. A. S. E., relativement à la ville de Munich, et au rayon qui comprendrait entre autres son château de Nymphcmbourg, lequel territoire serait fermé à mes troupes et uniquement confié à la gard* de celles qu'elle a annoncé vouloir y tenir, quoique, dans mon opinion , il aurait été plus avantageux à ces troupes d'être entremêlées avec les miennes, pour éviter qu'elles puissent se plaindre qu'on les expose devant l'ennemi plus que les miennes, ou qu'on les traite moins bien quanta leur approvisionnement; il dépendrait cependant de V. A. S. E. de les Laisser servir en corps, pourvu qu'elles soient sous le commandement général de mon armée : mais en suspendre la marche, lorsque les Français ont déjà annoncé leur prochaine entrée en Allemagne, et qu'ils se rassemblent sur le Rhin, aurait été trop nuisible à la cause commune pour que j'eusse pu y donner les mains, en même temps que la conduite de Napoléon a\cc les cours de Carlsruhe, Cassei et Stuttgard, fera jugera V. A. S. E. si la neutralité de la Ba\ ière était une chose possible, et même si vous, monsieur mon frère cl cousin, ïeriez resté maître de remplir votre promesse de ne jamais employer vos troupes contre moi.

» J'aurais été au désespoir d'exposer le prince électoral, auquel je suis personncNement attaché; mais un courrier qui lui eût été dépêché directement au moment même où le prime <!eN liwartzenbcrg recevait les assurances de V. A. S. E., l'aurait mis dans le cas de quitter la France a\ant qu'aucune mesure funeste eût pu être prise à son égard.

» Fidèle à remplir ce que j'ai une fois promis, je suis autorisé à exiger qu'on en use de même envers moi. Je réclame donc formellement de V. A. S. E. la promesse qu elle m'a donnée de joindre ses troupes aux miennes, en même temps que je lui

ESPRIT DE I.'AU.R.UAf.XE. 15T

les Français ! Comment expliquer ce manquement de parole ? C'est au moment où il joignait ses troupes à celles des Bavarois, qu'il vient d'apprendre que Maximiliena quitté sa capitale ; François II adresse de vifs reproches sur une conduite qui compromet la campagne. Les généraux de M'èrde, Deroi, manquent à leur devoir ; tout peut être réparé, si les Bavarois et les Autrichiens se réunissent sous un même drapeau ; l'armée impériale s'avance , les sujets de l'électeur seront traités avec une bonté toute paternelle. » Trois jours après, Maximilien , désolé , répond à l'empereur d'Allemagne ; il le supplie d'épargner des provinces malheureuses, victimes d'une guerre dont elles avaient déjà trop souffert ; puis, invoquant la neutralité , il déclare

déclare que je suis prêt a consentir aux conditions sus-mentionnées. J'ai ordonné au comte de Buol de se rendre auprès d'elle pour lui remettre cette iettre, et je l'ai autorisé à convenir des arrangements à prendre à cet égard : il nous serait pénible, à moi cl à mon intime allié l'empereur de Russie, d'éprouver de votre part, monsieur mon' frère et cousin, des dispositions qui nous empêcheraient de conserver les sentiment> dont nous avions à cœur de vous donner des preuves efficaces.

» Agréez l'8ssiirance de la parfaite estime, etc. » Lettre de S. A. S. l'électeur palatin à S. M. l'empereur d'Allemagne et d' Autriche .

« Wurtzbourg, le 21 septembre 1805.

» Le comte de Buol-Schawenstein s'est acquitté de la commission dont Y. M. I. a daigné l'honorer auprès de moi. J'ai éprouvé à cette occasion un mouvement de consolation bien sensible par les assurances toujours si précieuses de l'amitié de V. AI. I. et R. dont il m'a réitéré les expressions. C'est ce sentiment, sire, et celui de votre grandeur d àmc que j'ose invoquer avec une pleine confiance. Je conserverai l'espoir qu'il portera V. AI. I. et R. à épargner à des provinces malheureuses l'horreur d'une guerre dont elles n'ont déjà que trop souffert, au moment où les plaies des anciennes hostilités saignent encore. Je dois à mes infortunés sujets, je me dois à. moi-même de ne pas prodiguer leur sang pour des discussions qui leur sont étrangères, et contre un gouvernement qui ne leur a fait aucune injure : c'était le motif originaire de la neutralité absolue et complète que j'avais réclamée auprès de V. M. I. et R. par la lettre que je pris la liberté de lui adresser le S du courant. Tout me porte à adhérer invioiablement à ce parti. Je vous supplie de croire que je ne m'en écar-terai jamais, et que les menaces de la France seront tout aussi peu capables de me détourner de cette résolution invariable.

» Je ne fatiguerai pas V. M. I. du détail des pourparlers qui ont eu lieu pendani le séjour du prince de Schwartzenberg à ma cour; elle daignera se rappeler qu'à cetteépoque il n'avait aucun pomoir d'adhérer au\ demandes que j'avais présentées, eu que la retraite de mes troupes a été forcée par la nécessité de leur épargner la honte du désarmement, dont elles étaient hautement menacées. Je ne dis rien de ce qui s'est passé depuis. Le triste tableau de ces événements a percé mon cœur ; ils n'aflïigeraient pas moins celui de V. Al. I. s'ils lui étaient connus dans toute leur étendue.

» V. M. I. et R. me rendra du reste une justice qui m'est certainement bien due, si elle veut être persuadée que, quel que puisse être le cours des événements, rien K'altérera jamais le dévouement respectueux avec lequel je suis, etc. »

vi. 8

que les menaces de la France ne le porteront point à se départir de cette politique impartiale ; quant aux troupes de l'électeur, le prince de Schwartzenberg avait exigé leur désarmement, et voilà pourquoi elles s'étaient retirées de\ant des menaces qui blessaient leur honneur.

Dans la Yérité , c'était aux instances de M. Otto, ministre de la France, que l'électeur palatin avait cédé en quittant Munich sa capitale , pour se retirer à Wurtzbourg , l'extrême frontière ; les troupes bavaroises avaient suivi l'électeur, afin d'éviter un choc avec les Autrichiens, et attendre les Français pour se réunir à eux. M. Otto avait démontré les avantages qm s'attachaient à une conduite loyale et franche dans les intérêts de Napoléon : « Le titre de roi en serait la récompense avec un accroissement personnel de territoire: l'occupation de la Bavière par les Autrichiens serait un accident ; bientôt l'empereur paraîtrait pour délivrer la Bavière, à la tète de sa puissante armée. » L'antipathie des deux peuples avait bien servi Napoléon : les Bavarois et les Autrichiens ne pouvaient marcher sous un même drapeau, vieille haine de race; le prince de Schwartzenberg s'était conduit trop impérativement ; il avait blessé les généraux de Wrède etDeroi.La coalition avait trop pressé la Bavière , l'électeur savait les projets de l'Autriche : victorieuse, peut-être elle l'absorberait dans un mouvement en avant ; elle briserait les limites de Passaw.

En ce moment l'Inn était franchi à Muhldorff par l'armée autrichienne sous le général 3Iack, l'archiduc Ferdinand et le prince Jean de Lichtcnstein qui conduisait la cavalerie. Cette irruption soudaine se liait au plan de campagne des alliés, déclarant impossible de laisser Ulm aux mains incertaines des Bavarois ; Uimpar sa situation était la clef du Danube ; une fois les Français maîtres de ce passage , l'Autriche était compromise, Vienne restait découverte. La marche rapide du général Mack avait pour but de prévenir toute jonction de l'armée bavaroise et des Français ; plus on irait vite à son but, plus il serait difficile àNapol'on d'opérer cette fusion de forces dans la campagne: les Autrichiens espéraient aussi qu'en se portant sur le Danube, ils exciteraient un soulèvement contre les Français. La neutralité de la Prusse et du Nord empêcherait toute irruption sur le flanc droit de l'armée du Danube ; n'avait-on pas reproché aux Autrichiens ei Italie de manquer d'activité? V\\ bien, la marche hardie de Macksur Ulm témoignait du système nouveau que l'on avait adopté ; on déployait une activité plus grande que celle des Français , on prenait

esprit de l'allemagne. 150

des positions avant eux ; ils n'étaient | as encore sur le Rhin , que les Autrichiens occupaient Munich. 3Iack a', ait la prétention de devancer l'empereur.

En touchant le sol bavarois, l'empereur d'Autriche fit publier un manifeste où il expliquait l'objet de ce mouvement : « Ce n'était pas à titre de conquête qu'on s'emparait de la Bavière, mais pour maintenir la nationalité allemande, et assurer une meilleure position aux armées coalisées ; l'Autriche ne voulait la guerre que par nécessité , elle était prête à traiter, sous des conditions qui n'ébranleraient plu> l'équilibre européen. La prépondérance absorbante de la France était la cause de l'armement que l'Europe faisait alors contre Napoléon qui avait méconnu les bonnes intentions du cabinet de Vienne; la Russie prêterait appui à l'Autriche ; des mesures vigoureuses pouvaient seules amener une paix générale, et fondée sur des éléments de stabilité et de force.» Pour donner plus de développement encore à ee> mesures de l'Autriche , l'empereur convoquait , comme roi de Hongrie ,1a diète des États , il demandait 12,000 grenadiers d'élite destinés à compléter l'armée hongroise , les meilleures troupes de la monarchie ^autrichienne. Un rescrit impérial ordonnait la mise en campagne des réserves , et des fonds furent fournis de Londres, de Vienne, pour la solde et l'équipement des officiers ; dans l'espace d'un seul mois, 10,000,000 de florins furent expédiés de Londres par .jourg et Lubeck en traites sur Vienne, comme avances pour l'entrée en campagne.

L'Angleterre avait déjà établi la coutume de faire confectionner les uniformes par les manufactures anglaises, ainsi que la majorité des armes et de l'artillerie ; ces fourniments furent expédiés par la Baltique ; toute l'Allemagne fut inondée des produits de la Grande- Bretagne ou de ses colonies, et tel est le merveilleux résultat de la banque et du commerce, qu'à l'époque de ses avances les plus considérables sur le continent, le change fut toujours favorable à l'Angleterre. La Grande-Bretagne payait beaucoup, mais elle vendait plus encore qu'elle ne payait ; elle y trouvait ainsi avantage de retour. M. Paget, à Vienne , se montrait favorable à toutes les concessions d'argent qui pouvaient raffermir et disposer l'alliance ; les ordres de sa cour étaient formels; comme il s'agirait d'un coup décisif, il était urgent que rien ne manquât à l'armée autrichienne, soit sur le Danube, soit dans le Tyrol. L'Adriatique était remplie de transports anglais

pour les munitions; les manufactures versaient leurs produits avec une admirable activité à Trieste, à Venise.

A Vienne, le comte de Rasumowski, ambassadeur russe, était placé dans une position non moins favorable que M. Paget, l'ambassadeur anglais. La position était singulière par rapport à la France ! les armées étaient en mouvement, on en viendrait bientôt aux mains, et pendant ce temps on parlait de part et d'autre d'intentions pacifiques et du maintien de la paix. M. Philippe de Cobentzel restait à Paris ; 31. de Larochefoucauld à Vienne : on aurait dit que les Autrichiens n'avaient pas foi en eux-mêmes, et qu'ils n'entraient en campagne que malgré eux et pour gagner les subsides. Le comte de Stadion, ambassadeur d'Autriche en Russie, arriva sur ces entrefaites à Sehœnbrunn, apportant l'assurance de la marche précipitée des Russes, qui s'avançaient du Niémen en Gallicie1. L'avant-garde avait touché les États autrichiens ; deux armées de 50,000 hommes seraient à la disposition de l'Autriche dans le délai de vingt jours; la garde avait quitté Saint-Pétersbourg le 23 août, et 10,000 hommes d'élite joindraient comme renfort l'armée deRohème avant le 10 novembre. L'Angleterre avait tenu ses engagements envers la Russie avec la même exactitude qu'à l'égard de l'Autriche ; les subsides étaient payés avec une extrême régularité ; 300,000 fusils furent envoyés desma-

' « Pétcrsbourg, 29 août 1805.

« Les 10,000 hommes qui formaient la garnison de eette capitule en sont partis le 23 de ce mois. L'empereur et les deux impératrices accompagnèrent ces troupes jusqu'à Krasna-kabak, où le monarque donna un déjeuner aux officiers; les deux impératrices leur donnèrent un dîner à Krasnoe-Selo. On assure qu'il est défendu aux officiers subalternes des régiments des gardes d'avoir une voiture; il leur est ordonné de suivre leur corps à pied, les jeunes gentilshommes faisant le service de bas officiers porteront le havre-sac comme les simples soldats. Par ce moyen, on a considérablement diminué les bagages qui entrai aient autrefois la marche des gardes. Trois bataillons des gardes à pied sont restes ici pour le service des maisons impériales. Les régiments qui doivent remplacer la garnison sont déjà arrivés dans nos «unirons, et feront incessamment leur entrée dans la capitale.

» Les généraux Bagration et Winzingerodc sont partis pour l'armée. Ce dernier a porté au général en chef Kutusoff l'ordre d'entrer immédiatement dans la Pologne autrichienne. Les régiments de- gardes, commandés par le grand-duc Constantin, marchent en Lithuanie, d'où ils entreront dans les États héréditaires d'Autriche.

» Aujourd'hui doivent être embarqués, tant ici qu'à Re>el, les 30,000 hommes qu'en vertu des traités nous devons livrer à la Suède. Ce corps, sous les ordres du lieutenant général Tolstoy, est destiné, dit-on, pour la Poméranic suédoise; mais les politique- éi biirés ne pensent pas que le roi de Prusse y consente jamais.

i> L'empereur partira le 2o septembre pour l'armée qui se rassemble à VVilna. n

esprit de l'allemagne. 161

nufactures de Manchester, et 200,000 équipements étaient déposés aux magasins de Cronstadt. En échange, la Neva était inondée de produits anglais comme l'Allemagne. La Grande-Bretagne s'enrichissait toujours par les subsides qu'elle payait aux Etats du continent; admirable système d'économie politique, qui balançait par la production des manufactures les sacrifices d'argent.

Le comte de Stadion annonçait aussi l'arrivée prochaine de l'empereur Alexandre qui désirait conduire en personne l'armée russe et ouvrir la campagne à la tète de ses troupes. Il était si urgent de déterminer la Prusse à prendre part dans une coalition armée ! Le czar déclara qu'il irait de sa personne à Berlin, si Frédéric-Guillaume ne voulait pas avoir une entrevue avec lui sur le Niémen ; Alexandre comptait que sa présence déterminerait la Prusse à prendre la résolution qu'on sollicitait d'elle. On devait bien la convaincre qu'il ne s'agissait pas d'une invasion en France, ou d'un changement dans la forme du gouvernement matériel de Napoléon ; on reconnaîtrait au besoin ce prince ; mais ce qu'on voulait actuellement, c'était réduire l'influence française dans des proportions limitées, et enlever l'Allemagne comme l'Italie au despotisme diplomatique du cabinet des Tuileries ; on formait ainsi une ligue armée de préservation et non pas d'invasion; ce qu'il fallait bien formuler avant la guerre, comme l'objet principal de l'alliance, que Pitt avait parfaitement défini par le mot sécurité. N'était-ce là qu'un langage de convention? Dans les guerres, qui peut prévoir les résultats? Si la victoire venait aux drapeaux des coalisés, s'arrèteraient-ils dans les limites raisonnables? Après avoir délivré l'Allemagne, ils se seraient posés sur le Rhin , et une fois posés là, tous auraient désiré reconquérir les possessions rattachées à la France depuis 1789 ; le traité de Lunéville n'était pas le dernier terme de l'ambition pour l'Autriche. Le voyage de l'empereur Alexandre à Berlin paraissait une chose décidée dès le milieu de septembre ; il voulait s'entendre personnellement avec Frédéric- Guillaume, et le pénétrer de cette idée fondamentale : « Qu'il n'y avait pas de paix possible et durable sans le concours de toutes les puissances, avec une tète aussi hardie que l'était celle de Napoléon. L'Europe unie pouvait seule l'arrêter. »

Indépendamment des sacrifices en subsides , en munitions et en armements, l'Angleterre voulait prendre une part active et militaire à la campagne : le ministère Pitt annonçait un grand armement ;

juatorzc régiments d'infanterie, six; de cavalerie, deux des gardes, de l'artillerie, avec cet attirail militaire qui suit toujours les années anglaises , s'embarquaient à Plymouth ; on ignorait la destination de cet armement , le plus étendu de ceux que l'Angleterre avait faits depuis longues années. 25,000 hommes étaient répartis sur des bâtiments, escortés de quinze vaisseaux de haut bord et de navires de guerre. Cette expédition allait-elle encore se diriger vers Copenhague et la Baltique, et, débarquant un corps auxiliaire de la Prusse, opérer le concert avec les Suédois dans le Nord? Les Anglais choisiraient-ils pour théâtre d'une guerre civile les côtes de Bretagne ou de Normandie? Toutes ces conjectures étaient faites, lorsque des renseignements secrets annoncèrent que l'expédition avait choisi l'Espagne

omme point de débarquement; la Péninsule fixait vivement l'attention de l'Angleterre, qui, dans ses idées de coalition, avait toujours en vue ses propres intérêts. M. Pitt examinait depuis longtemps si l'obstacle à ses desseins venait du prince de la Paix, entièrement sous la domination de l'ambassadeur français M. de Beurnonville, ou bien si la peur seule empêchait une prise d'armes contre la France. La Hotte espagnole allait joindre l'amiral Villeneuve, et dans le plan de Napoléon, cette masse de vaisseaux devait seconder la flottille de la Manche.

L'Angleterre voulait en Onir avec l'Espagne; elle lui déclara d'abord une guerre violente1 ,puis elle favorisa la pensée d'une révolution : le parti de l'infant prince des Asturies était nombreux; Godoï, comme tous les favoris de la fortune, en exécration au peuple, ne devait son pouvoir qu'à la fragile protection du roi ; le clergé espagnol était prêt à se soulever contre le privado que la reine avait élevé si haut. Les chansons populaires, toujours si hardies, si lascives en Espagne, racontaient les désordres de ce Godoï et de la reine, dont la passion e'rénée

i\ait abaissé la patrie. Les muletiers des Asturies, les paysans de Castille et d'Aragon vouaient dans leurs chants grossiers ces amours impures aux malédictions du peuple. «Pleure! pleure, malheureuse Espagne! la Parmesane immonde souille le lit d'un roi imbécile. »

1 Los prises anglaises sur les Espagnols étaient d'une grande riehessc; ses croi- *ières s'emparèrent de la Fuenle-TTcrtnosa, venant de Lima, cliargce de 780,000 piastres fortes, dont l'iO.OOO pour le compte du roi et le surplus pour celui du commerce ; de 700 caisses de quinquina et d'environ ï,.'jG0 fanègnes (la fanègue répond à environ re boisseaux,' de cacao de Guayaipail.

ESPKIT DE L' ALLEMAGNE. 163

Ainsi disaient les chants espagnols jusqu'à Séville, dans ces alcazars où l'étudiant de Salamanque, connut de son manteau noir et troué, récite les vieilles romances des Mores1. L'expédition anglaise avait donc pour but, en s'emparantde la Corogne, d'exciter un soulèvement contre le prince de la Paix, au profit de l'infant don Fernando. Cette insurrection entrait déjà dans le plan de 31. Pitt.

D'autres dépêches, aussi, annonçaient à Napoléon qu'une expédition partie de Plymouth, et ra\itaillée à Malte, devait seconder l'armement des Siciliens et des Napolitains, et faire diversion en Italie, pour seconder l'archiduc Charles; l'Angleterre voulait agir activement sur tous les points, et recueillir les fruits d'une alliance qu'elle avait préparée avec la reine Caroline, par l'influence chevaleresque de Nelson. La Grande-Bretagne n'avait pas encore une suffisante autorité dans la Méditerranée; maîtresse dans l'Inde, dans l'Amérique, elle voulait également régner sur ce grand lac que Louis XIV avait fait sien, en donnant l'Espagne à son petit-fils; plus tard, Naples revint aussi à la maison de Bourbon, et la Sicile fut rattachée à Naples. Le résultat de la coalition de 1805 devait être l'accroissement de la puissance anglaise sur les cabinets du continent, au moyen de subsides; elle devait développer son système de conquête et de prépondérance, soit en Egypte, soit à Malte, soit en Sicile ; elle avait besoin d'une porte de l'Indoustan par la Méditerranée ; elle la cherchait.

Le plan militaire tel que Pitt l'avait conçu, et qu'il avait été arrêté à Vienne, pouvait ainsi se résumer : Une armée d'avant-garde autrichienne passerait l'Inn, afin de soulever les Bavarois au nom de l'indépendance; on entraînerait les troupes de l'électeur. Dès lors, cette première ligne prendrait position sur le Danube; arrivé là, on chercherait à réveiller les populations allemandes du Wurtemberg et de Bade ; cette grande avant-garde de peuples serait soutenue par la Prusse et son adhésion à la coalition, ou bien par sa neutralité armée, qui garantirait sur sa droite le corps d'avant-garde de manière à ne pas être tourné. Si !a Prusse entrait dans la coalition, la ligne serait formidable et ne pourrait être rompue que de face2. La seconde ligne

1 Quand je visitai l'Espagne en 1833 , j'entendis encore des chants populaires contre la vieille reine.

2 Un décret du roi de Prusse, du 10 septembre, portait les dispositions suivantes : « Un ordre de S. M. vient de rendre 100,000 hommes mobiles prêts à marcher au

premier signal. Voici la liste des régiments désignés : Hesse - Cassel , Lettaw. Hageken, Schcnk, Pirsch, Ostien, Borck, prince Henri, prince Ferdinand, prince

était en Bohème, appuyée par un premier corps russe qui arriverait sur l'Inn au milieu d'octobre. Parle Tyrol, Mack s'appuierait sur l'armée de l'archiduc Charles opérant en Italie; enfin, et comme une formidable arrière-garde, l'armée principale de Gallicie et de Moravie sous les deux empereurs; dès que les Russes seraient en Gallicie, alors tout H* mettrait en mouvement pour soutenir l'avant-garde du feld-maréchal Mack. Le plan des alliés fut modifié sur quelques points de détail, surtout en ce qui touchait l'Italie; on put compter pour auxiliaires de l'archiduc Charles, les Napolitains; un corps de Russes, d'Anglais et de Siciliens appuyant de concert les opérations de l'armée autrichienne de Lombardie , dont la mission était de s'arrêter aux Alpes. Le cri de. guerre était indépendance pour la patrie allemande et italienne; ce cri n'était pas encore compris comme il le fut en 1813; l'influence française, alors toute protectrice, n'avait pas pesé sur les peuples par l'excès de la conscription et des droits réunis. Il est des temps pour toutes les idées et pour tous les systèmes. Un symbole qui n'est pas compris à une époque devient populaire dans une autre. La France avait besoin de jeter ses lumières et ses pensées au dehors; quand elle en eut abusé, l'Europe se leva contre elle ; la Aie des peuples se résume par l'action et la réaction.

Guillaume de Brunswick, Zenge, Troskow, Kausberg, Kalkreuth, Nalzmer, Lartsch, Strachwitz; le» grenadiers de Bostel, Giabowski, Osteren, Gandi , Haiscn , Schcveling, Viereck, Craty, Schack; les quatre bataillons de carabiniers d'Emst; les six bataillons de fusiliers-chasseurs d'Ivernois, Pclct , Buhf, Rabenas, Bogislasky, Sriscben; les cuirassiers de Schleinilz; les dragons de Woheser. Bailladz, Anspacb, Erwing, Herzberg, Mnnstein, Beunswitz, Wons; les hussards de Bliicher, Kohler, Gelihard; l'artillerie de chaque corps, si\ batteries d'artillerie à cheval, deux bataillons de canonniers. Cctle armée est destinée à maintenir la neutralité et la paix *lel Allemagne septentrionale. Elle sera commandée par le général Kalkreuth. »

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