‹ L'Europe pittoresqueChapitre 111 sur 141 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ALLEMAGNE

Cette splendide construction, commencée au xiu" siècle, et successivement embellie par tous les électeurs palatins qui l'habitèrent jusqu'en 1721, est moins un château qu'une mosaïque de châteaux et de tours. Son site seul, d'où l'on domine d'une hauteur de plus de 100 mètres la vallée du Neckar et la plaine rhénane où débouche cette rivière, est tout un poème de grandeur romantique. Gravissez le majestueux escalier par lequel on accède à la plate-forme, vous vous trouverez au milieu même de cet « Alhambra de l'Allemagne ». Voici la Tour ronde, qui date de 1555, puis la Tour tombée, plus ancienne d'un siècle, et partagée en deux morceaux

Bords dd Rhin. — Maisons à Bacharach.

dont l'un est v

demeuré ferme et droit, tandis

que l'autre s'est affaissé

sur le sol; puis le palais

de Frédéric IV, bâti au

xvu e siècle, et, formant un

angle droit avec lui, l'ex-rési-

dence d'Otton-Henri, dont le

faite, entièrement écroulé, laisse irrévérencieusement exposées à toutes les injures du ciel germanique les antiques statues restées debout au fronton comme de vaillantes sentinelles à leur poste. Vous parlerai-je aussi des galeries souterraines du manoir et de la cave où se trouvent ces fameux tonneaux de Heidelberg, dont l'un a 8 mètres de largeur sur 11 de long, et peut contenir près de 300 000 litres, six fois plus que le plus gros foudre du Grand Grenier de Berne? Mais quelque charme qu'ait pour nous ce grandiose amas de débris, à l'assaut duquel, d'année en année, le lierre monte plus victorieusement, il nous faut regagner, à travers le magnifique parc qui l'entoure, la plaine du Neckar et le sillon du Rhin, qui, bien vite, nous conduira àMayence.

A Mayence, où se trouve le confluent du Main, un nouvel obstacle oblige le

le rhin héroïque, châteaux et légendes.

fleuve à incliner derechef à l'ouest. Cet obstacle, c'est le ïaunus. Au delà de la petite ville de Bibrich, le port de la charmante Wiesbaden, on en aperçoit à droite les hauteurs boisées d'où s'échappent tant de sources minérales et thermales. Plus en

Bokd.s DU RiriN.

Biue-en.

avant, sur la rivière même, s'aligne la série de collines qui produit, entre autres, les fameux crus de Johannisberg et de Rudesheim. Le Johannisberg appartient on le sait, à la famille de Metternich, dont on voit le château sur la crête, à 113 mètre, au-dessus du fleuve. Le Rudesheim, qui occupe le long coteau à pie du Niederwald haut de 250 mètres, provient, dit-on, de ceps bourguignons transplantés là par Charlemagne. Comme nos meilleurs vignobles de France, toute cette zone était autrefois la propriété des couvents et des chapitres ecclésiastiques.

ALLEMAGNE

Au-dessous du Niederwald s'élève encore un monument de la gloire tudesque inauguré au mois de septembre 1883 : c'est la colossale statue de la Germanie triomphante, œuvre du sculpteur Schilling et de l'architecte Meissbach. Elle mesure 10 mètres de hauteur et repose sur un piédestal de 24 mètres. En face d'elle, sur la rive gauche, près de l'embouchure de la Nahe, est la petite ville hessoise de Bingen (7 000 habitants), qui garde l'entrée du grandiose défilé à travers lequel le cours d'eau, forçant enfin la barrière schisteuse que les monts s'obstinenf à lui opposer, s'engage victorieusement jusqu'à Bonn.

A partir de là, c'est une féerie. Le Rhin étincelant et rapide qui coule dans cette cluse étroite et sinueuse entre deux sombres murailles toutes crénelées de castels féodaux, c'est le Rhin superbe, le « Rhin héroïque », dont chaque flot raconte une légende et chaque bloc de pierre une chronique. .

Le défilé des souvenirs épiques et des antiques burgs commence au Trou de Bingen même par l'apparition du manoir d'Ebrenfels et de la vieille Tour des Souris. Ehrenfels s'élève sur une pente de cette montagne du Niederwald où grimpe, j'ai oublié de le dire, un petit chemin de fer à crémaillère. Il n'en reste absolument que des débris que le temps achève lentement de ronger. La Tour des Souris [Mciusethurm) est sur un îlot du fleuve à ses pieds. Peut-être en connaissez-vous l'histoire. Hatto, évêque de Fulda, avait bâti près du Trou de Bingen un puissant donjon au moyen duquel il se proposait de rançonner au passage tous les navires montant ou descendant le Rhin. A ce moment, une disette étant survenue, le prélat fit acheter tout le grain de la dernière récolte et l'emmagasina dans ses granges. Vainement le peuple affamé l'assaillit-il de supplications : Hatto demeura inflexible. A la fin, on envahit son palais.

L'évêque parut céder; il dit aux gens qui le menaçaient d'aller chercher du blé dans une de ses granges; puis, quand ils furent entrés, il fit verrouiller la porte et commanda qu'on mît le feu au bâtiment. Et pendant que les malheureux rôtissaient et crépitaient au dedans, il disait à son entourage : « Entendez-vous pépier les souris de blé? Je traite ces rebelles comme je fais des souris que je prends : je les brûle. »

Tout à coup, des cendres du fenil incendié, on vit sortir des milliers et des milliers de souris. L'armée grouillante courut droit au palais de l'évêque, remplit toutes les salles et tous les étages, et se rua en masse sur Hatto. Les valets avaient beau frapper dans le tas, massacrer, écraser les rongeurs : de nouvelles légions arrivaient sans cesse de tous les côtés. Le prélat s'enfuit de la maison; les souris se mirent à ses trousses. Il sauta dans une barque; les souris descendirent dans le Rhin. Hatto alors atterrit à l'îlot et se réfugia dans sa tour; mais les souris en percèrent les portes, et, finalement, dévorèrent le prélat.

Un peu plus en aval, sur la rive gauche, se succèdent, chacun sur son promontoire, les châteaux de Falkenburg, Sonneck, Furstenberg, et Stahleck, celui-ci près de Racharach, petite ville de 2000 habitants sise à l'issue d'un vallon pittoresque et renommée surtout par ses vins. Du même côté, en face de Caub, se montrent sur un écueil les tourelles et les murs du manoir de la Pfalz, bâti au xiv c siècle par Louis de

le rhin héroïque, châteaux et légendes. 373

Bavière. Oberwesel apparaît ensuite à un circuit majestueux du fleuve, avec ses

Bords du Rhin. — Ruines d'Elireufels.

nombreuses tours à créneaux, toutes treillissées delierre, et son château de Schœnberg. En arrière, en deçà de la presqu'île formée par la Moselle et le Rhin, s'élèvent les cimes du Hunsrùck (750 mètres). Deux courbes encore, et

ALLEMAGNE

Èr

voici, à 132 mètres au-dessus des flots, le célèbre rocher de la Lorelei dont Henri Heine a mis en vers la légende.

De tous les sites du Rhin héroïque, c'est peutêtre celui. que l'imagination -dU populaire a le plus entouré de poésie et de mystère. Le courant, au pied de ce cap, est d'une rapidité extrême , et il y avait là autrefois des récifs sur lesquels les embarcations se brisaient. L'ondine Lore (Léonore ?

qui séjournait au Lei ou rocher voi-

Bords du Rhin.

Tour des Souris.

sin, était la sirène de ce pas redouté. Malheur au nautonier qui, séduit par sa voix mélodieuse et ses cheveux d'or, se laissait attirer vers le haut massif d'ardoises effritées! 11 était incontinent englouti, et son cri de détresse suprême, répercuté par un écho moqueur, s'en allait battre quinze fois l'une et l'autre berge du fleuve.

Page 1