ESQUISSES DE LA SUISSE GRISONNE
tagncs, et en quelques heures il échange le climat du Nord contre celui du Midi; du haut de tel défilé, il voit fuir, à sa droite, un ruisseau qui se rend aux mers septentrionales, et jaillir, à sa gauche, une cascade qui est tributaire de l'Adriatique. Dans le chalet qu'il vient de quitter, 'on s'exprimait en romanche ; tout à côté, der-
Thusis. — Canton des Grisons.
rière un massif, se cache une vallée où l'on parle allemand; quelques pas plus loin, il s'entendra saluer en langue italienne.
Sur cette remarque toute préliminaire, franchissons le pont de Reichenau, et, par une belle matinée d'été, engageons-nous au sud vers Thusis, en suivant le sillon du Rhin Postérieur.
Au loin, du côté de Coire, l'amphithéâtre des monts étincelle d'une lumière dorée; la vallée de la Plessur resplendit de mille Hautes couleurs, et le Calanda dresse sous le ciel bleu ses masses dolomitiques et calcaires, toujours prêtes à s'écrouler par blocs. Le district où nous pénétrons premièrement, c'est le val Domleschg, en romanche val Tomiliasca, la région idyllique qu'une fille du pays, Nina Camenich,
SUISSE EN DEÇA DU GOTHARD ET DU BERNINA
a chantée en ses poésies alpestres. A droite, le Heinzenberg nous montre ses vertes prairies et ses croupes ébouriffées de forêts; en bas, à gauche, le Rhin mugit dans le lit étroit où, au prix de travaux gigantesques, les ingénieurs grisons l'ont obligé à se renfermer, en restituant du même coup aux gras pâturages la plaine que jadis ses eaux ensablaient. Au-dessus de lui, encore des montagnes, et partout, comme au bord du Rhin « héroïque », des ruines de castels féodaux, qui, dans le brouillard ou au clair de la lune, prennent toutes sortes de formes bizarres, et semblent parfois suspendus en l'air comme par enchantement. En voici une douzaine pour le moins : celui de Rhaezuns, fondé, dit-on, par Rhœtus, le chef légendaire des Étrusques qu'une invasion des Gaulois chassa d'Italie, et qui a laissé son nom au pays; puis les manoirs délabrés de Juvalta, d'Ortenstein, de Paspels, de Rietberg... Est-il nécessaire de les citer tous?
Nous arrivons ainsi à Thusis, au confluent de la Nolla couleur d'encre et du Rhin. Là, le chemin se bifurque. L'embranchement de droite mène, au choix, par le Rernardino à Rellinzona, par le Spliïgen à Chiavenna, en traversant la noire brèche aux épouvantements connue sous le nom de Via Mala. A l'entrée même de cette gorge, à 150 mètres à pic, se dresse encore un antique château, celui de Haute- Rhétie.
La chaussée de gauche, celle que nous prenons, se déroule le long de l'Albula, rivière glapissante, hurlante, blasphémante, dont la voix, à coup sûr, est beaucoup moins euphonique que le nom. Rientôt nous entrons dans le défilé du Schyn, en romanche Muras, tout hérissé de sapins et de rochers, entre lesquels la route, à deux reprises, se voit forcée de passer en tunnel. La bourgade de Tiefenkasten, sur laquelle nous descendons ensuite, bien qu'elle soit elle-même à près de 900 mètres d'altitude, est le grand carrefour des chemins de l'Engadine : la rampe de gauche conduit au col de l'Albula, celle de droite au col du Julier. C'est au col du Julier que nous allons.
Après une nouvelle gorge, celle de Stein, longue de 8 kilomètres, nous atteignons la vallée du Rhin d'Oberhalbstein, entre le piz d'Err et le piz Platta, puis la sauvage coupure de Roffna, pour déboucher, au delà de Molins, sur le bassin solitaire et stérile de Rivio où s'embranche — de là son nom — la route qui monte au Septimer. La section suivante du trajet se fait au travers de mornes pâtis, districts traditionnels des alpadori bergamasques. L'apparition de ces bergers est une des curiosités du parcours. A les voir de loin avec leur haute taille, leur air rébarbatif, enveloppés d'un long manteau blanc et coiffés d'un chapeau calabrais, on les prendrait presque pour des bandits. De près, on ne peut s'empêcher d'admirer leur fière prestance et leur attitude olympienne.
Ces pâtres originaux viennent des vallées italiennes de Seriana et de Rembrana, qui rayonnent au pied sud des Alpes clans la direction de la ville de Rergame. Tous les ans, quand l'herbe repousse sur les alpages des montagnes, ces fils du Midi quittent la plaine lombarde, et, avec leurs longues caravanes bêlantes, gagnent les divers plateaux des Grisons. Leurs moutons, eux aussi, sont un type à part de leur race. Très hauts sur jambes, le chanfrein convexe, les oreilles larges et pendantes, ils