APERÇU DE LA HAUTE-ENGADINE
Le Veltïmer, c'est le vin de Valteline. La Valteline, c'est cette vallée en arc de cercle, où se trouvent les fameux bains de Bormio, et qui s'étend au sud des Alpes Rhétiques tout le long du cours torrentueux de l'Adda, depuis les frontières du Tirol allemand jusqu'à la corne septentrionale du lac de Côme. Son vin, au fumet renommé, d'une couleur rubis clair, et qui se bonifie indéfiniment avec les années, était déjà, il y a deux mille ans, la boisson préférée de l'empereur Auguste, comme le fromage des Alpes était le dessert favori d'Antonin, qui mourut même, dit-on, d'en avoir trop mangé. Malheureusement, ce doux nectar ne peut voyager bien loin; il se gâte à la limite de Zurich.
En deçà du sommet de la passe, il y a une auberge; sur le point culminant (2 287 mètres) se dressent, près d'un petit lac, deux piliers de granit dits Colonnes juliennes. Sont-ce des monuments érigés à Jul, le dieu du soleil, adoré sur ces monts à l'époque celtique, ou simplement d'anciennes bornes milliaires? Us ne portent en tous cas aucune inscription. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Romains connaissaient le col du Julier, qui fut aussi, au moyen âge, l'unique grande route du transit entre Venise et les pays transalpins. De tous les passages de la chaîne italohelvétique, c'est en effet celui qui est le moins exposé aux avalanches et qui est le plus tôt débarrassé de neiges. La route carrossable actuelle, large de 4 ou 5 mètres, y date de 1830.
Descendons l'autre versant de la montagne. Du plateau désert de la cime, enfermé entre deux pics de 3 000 mètres de hauteur absolue, nous tombons bientôt dans les gorges où gronde le torrent de Montarask, une riviérette que l'Inn emporte au Danube, et que le Danube verse à la mer Noire. Le souffle des frimas d'alentour vous y pénètre encore jusqu'aux moelles. Le paysage tout entier garde un air désolé et sinistre. Puis, peu à peu, quelques sapins renaissent sur les pentes, l'herbe reparaît, des arbustes pointent parmi les rochers... Regardez là-bas : voici l'Engadine.
Ce n'est d'abord qu'une tache verte entre les montagnes; puis la tache s'agrandit, les parois des vallées s'écartent; on aperçoit des forets, des névés, des fuyants bizarres, des brèches mystérieuses. Le fond de la coupure, lui aussi, se dessine insensiblement. Une longue prairie frangée d'un ourlet d'arbres noirs, un, deux, trois lacs d'un bleu d'outremer vous apparaissent par échappées de vue au travers des mélèzes. Vous contournez encore des semis de blocs, et la végétation autour de vous s'enhardit, tandis qu'au loin les rives des bassins se découpent en péninsules chargées de villages. C'est toute une vision nouvelle de la Suisse, un paysage complexe et varié, avec ses plans et arrière-plans alpestres : l'onde diaphane, la futaie sombre, les chalets aux fenêtres souriantes, le pàtis parfumé, et, dans le fond, les pics sourcilleux avec leurs glaciers que dore le soleil.
A force de suivre le torrent, nous venons de déboucher juste sur le lac de Silvaplana, et au petit village du même nom, en face de la Fuorcla da Surlej et de l'immense coupole du Piz Corvatsch, qui élève à 3 458 mètres son entassement de glaces et de névés. A ce lac s'en relie immédiatement un autre, celui de Campfer, qui, comme lui, se déverse dans l'Inn. Nous n'aurions qu'à suivre ce cours d'eau quel-
SUISSE EN DEÇA DU GOTHARD ET DU BERNINA
ques kilomètres en aval, pour arriver au célèbre Kurort de Saint-Moritz-les-Bains, sis lui-même sur une mignonne vasque au pied du Rosatsch, puis à Samaden, le chef-lieu de l'Engadine. De là à Pontrésina, le Chamonix de la Suisse grisonne, il n'y aurait, également qu'un pas. Qui ne connaît, au moins par ouï-dire, cette mer de frimas de 4000 mètres de superficie (glaciers de Bosegg et de Morteratsch), qui s'y étale aux flancs du Bernina, le gigantesque massif de faîte entre les bassins du Danube et du Pô? L'Oberland bernois lui-même n'a rien de plus beau que
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ce dédale de cimes et de „ , gorges sauvages, où, par
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surcroît, ceux qui veulent marcher sur les traces de feu Colani, le fameux chasseur de chamois de la contrée, peuvent s'offrir toutes sortes d'affûts à leur gré.
L'Engadine, « rue de l'Inn », ou « rue des eaux », en romanche Engiadina, est moins une vallée qu'un haut terre-plein de forme arquée qui se déroule, sur une longueur de 19 lieues environ, avec une largeur de 2 ou 3 kilomètres, entre deux murailles alpestres d'une altitude sensiblement inégale. La paroi du nordouest par exemple, formée du Julier, du piz Ot, de l'Albula et du piz Kesch, ne dépasse que de 1 000 à 1 200 mètres environ le fond de la coupure. Plus imposant est le mur du sud-est, composé du Bernina aux sommets glacés, puis du massif du Languard et d'une partie de celui de la Casanna; l'élévation relative ici excède 3000 mètres.
En dehors des magnificences de toute sorte qu'y déploie la nature, l'Engadine offre cette particularité, d'être la plus haute vallée régulièrement habitée qu'il y ait