APERÇU DE LA H AUTE-ENGADINE
en Europe, C'est l'endroit où le grand soulèvement de notre sol d'Occident, qui commence aux froids plateaux de la Bavière, atteint son point culminant, pour retomber ensuite brusquement vers les chaudes et profondes vallées italiennes. Et par le mol sol, je désigne ici le terrain de fond, l'assise inférieure qui sert de socle à tous les reliefs, arbres, maisons ou montagnes.
Pour se faire une idée de l'élévation du pays, qu'on songe que le lac de Campfcr
S ITK DE [.' EN l'A I) I N E.
Prfea île Saint-Moritz.
est à 1 829 mètres au-dessus de la mer, celui de Sanct-Moritz à 1 85(> mètres, c'est-àdire tout simplement au niveau du Righi-Kulm, à 1270 mètres plus haut que le village de Reichenau et la ville de Berne (586 et 536 mètres). Andermalt même, à l'extrémité du défilé gothardien d'Urseren, est encore à 400 mètres plus bas que n'importe quel hameau de l'Engadine supérieure. Cependant, quand on pénètre dans la région par le col du Julier, ainsi que nous venons de le faire, comme il y a de ce côté une rampe de descente qui se replie sur 8 kilomètres de longueur, on ne se rend pas un compte exact de la relation des hauteurs. On oublie volontiers qu'on a commencé par monter durant toute une journée (12 heures environ, par la dlli-
SUISSE EN DEÇA DU fiOTHARD ET DU BERNINA.
pence), ell'on ne se doute pas que ce val où l'on plonge est à l'altitude d'une grande montagne et touche de près à la zone alpine.
Si, au contraire, on y pénètre par les rampes de la Maloggia, en venant du val Bergell et de Chiavenna, ou bien par le col du Bernina, en venant de Poschiavo, l'impression est autrement saisissante. De ce dernier côté par exemple, des champs de glace voisins de Pontrésina, on passe, pour ainsi dire, de plain-pied, sur la magnifique chaussée de Samaden, comble de voitures et de promeneurs. A peine s'imagine-t-on avoir franchi le haut faîte gelé qui clôture le pays dans cette direction, et, si l'on n'était prévenu à l'avance, on croirait à un coup de théâtre magique. Quoi! une vallée si riche, si peuplée, si spacieuse, sur ce haut culmen qu'on n'atteint qu'au prix de haletantes grimpades, et où l'on ne s'attendrait à rencontrer que quelques huttes misérables de pâtres au milieu de sites dénudés et mornes ! L'effet est quasi stupéfiant.
Souvenez-vous en effet des coupures alpines qui sont, par exemple, au nord et à l'ouest du Saint-Gothard : quel aspect désolé et sinistre! Situées au-dessus de la limite des bois et de la végétation frutescente, elles ne sont que des solitudes sévères, égayées seulement en été par la verdure vive des pàtis et la présence des troupeaux paissants. Les tapis de gazon, les lits des torrents y sont encombrés d'éboulis et de rocs. Les sentiers s'y perdent dans les gorges ou serpentent péniblement sur d'étroits et arides gradins. Et encore n'y a-t-il là que des sillons fragmentaires, des défilés de peu d'étendue. Seuls, le canton des Grisons, et spécialement l'Engadine, vous offrent, au sein de la zone alpine, de véritables vallées de toute dimension. Du relief des chaînes combiné avec le soulèvement des plateaux, il résulte, non pas seulement, comme on le voit d'ordinaire à cette altitude, un paysage tout entier en cimes, en alpages ras, en rochers, mais des districts complets dans leur variété, un composé parfait de vallées, de prairies, de forêts, de villages, de villes même, avec des habitations de pierre aux corniches finement découpées, aux grillages dorés comme il en existe à Samaden et ailleurs, des demeures à tourelles vitrées, à contrevents verts, à balcons de fer en encorbellement, des fenils aux baies ogivales précédés de spacieux vestibules, et, notez ce détail-ci, point de mendiants.
Les Engadinois tiennent à leur dignité et ils ont, en somme, les moyens d'y tenir. Autrefois ils cherchaient fortune en s'enrôlant sous les drapeaux de l'étranger. Aujourd'hui ils émigrent toujours; mais leurs visées sont plus pacifiques. Presque tous, au matin de la vie, s'en vont, retroussant leurs manches, exercer dans quelque cité de l'Allemagne, de l'Italie, de la France surtout, un de ces métiers à petit bruit et à grande flambée auxquels, de père en fils, ils se vouent. La plupart excellent dans l'art de fouetter la crème, de filer le sucre, de dorer la pâte, et s'entendent à porter d'une façon magistrale le tablier blanc que vous connaissez. Les petits gains s'accumulent avec les années; l'apprenti confiseur devient maître à son tour, et la tète ne lui tourne pas pour cela. Dans la cave étouffée qu'emplissent les vapeurs du charbon, il ne cesse de songer aux neiges immaculées de son pays. Dans la flamme du four éternellement rouge, il revoit le blanc clocher de son village ; dans
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le parfum des mille friandises qu'il manipule d'un doigt exercé et qui ne l'allèchent que pour le profit, il respire l'arôme inoubliable de la flore natale. Puis, un beau jour, son compte fait, il reprend le chemin de la terre grisonne, et sur l'emplacement du vieux chalet paternel il se bâtit une coquette villa, où il se laisse vivre en paix et douceur.
C'est à ces fortunes, grosses ou petites, successivement rapportées de l'étranger, que l'Engadine doit cet air de bien-être qui étonne tout d'abord le touriste. L'émigrant, une fois rapatrié, se remet du reste sans effort au train de l'existence locale. De son long séjour au sein de nos sociétés raffinées, il lui reste seulement une certaine aisance de manières, une sorte d'indépendance d'esprit qui lui permettent de figurer comme il faut parmi cette honorable aristocratie d'ex-confiseurs ou de pâtis-
Engadine. — Samaden.
siers retraités qui compose la classe éminemment polyglotte des menus rentiers de Silvaplana, de Saint-Moritz, de Samaden, et autres bourgades cossues de l'Engadine. De là vient aussi que les relations sociales, dans ces petits centres, sont très développées. Lectures, visites, soirées en commun, courses en traîneau, voilà pour les occupations de l'hiver. L'été, on chasse, on soigne le bétail, on trafique aussi un tantinet, pour grossir d'autant le pécule acquis. Dans cette contrée d'égalité absolue, le préjugé ne tient pas beaucoup de place, et, bien souvent, l'auberge locale appartient à un gros bonnet de l'endroit.
Si l'Engadinois, avec son type italo-celliqiie, et son dialecte rhéto-romanche, plein d'une sonorité harmonieuse, représente, au sein des Grisons, une population originale et à part, le pays, lui aussi, au point de vue de la flore, offre de curieuses singularités. Par suite de son altitude, la végétation arborescente y est toute en conifères; presque pas d'essences feuillues; point de hêtres, point de noyers ni de