‹ L'Europe pittoresqueChapitre 139 sur 141 · PAYSAGES DE GRIMÉE · texte numérisé non relu

PAYSAGES DE GRIMÉE

La mer d'Azov, d'où nous sortons de ce pas, semble se combler d'une année à l'autre; les gros vaisseaux ont déjà du mal à aller chercher le blé jusqu'à Taganrog, havre qui domine à sa partie nord le golfe de 130 kilomètres de long où débouche le Don (ancien Tanaïs). Passé la ville de Kertch, au-dessus de laquelle un temple grec marque l'endroit de la montagne où le roi de Pont précité se fit tuer par un soldat gaulois pour ne point (omber vivant aux mains des Romains, nous disons adieu définitivement aux collines pelées et incultes, aux plaines monotones et

Crihbb. — Baie de Sêbastopol.

arides. L'ex-Théodosie, qui fut jadis une des cités les plus florissantes de l'Orient, et qui, ensuite, sous le nom de Kaffa, une colonie des Génois, devint comme un « petit Stamboul » peuplé de 100 000 âmes et décoré de cent églises ou mosquées, a disparu également derrière nous sur l'isthme qui joint la péninsule de Kertch à la Crimée. Voici la côte escarpée et fertile qui court parallèlement aux grandes montagnes situées en arrière; voici la fameuse « corniche » de Scythic, tant vantée déjà des Anciens.

Que de châteaux, que de villas, que de fermes de grands seigneurs russes s'y échelonnent, à partir du vallon d'Aloutclia, le plus chaud peut-être de toute la région, grâce à sa ceinture de roches volcaniques. La montagne qui domine ce district couvert de résidences presque toutes célèbres (Livadia, Caslropoulo, Nikita), c'est l'Ai-

RUSSIE D'EUROPE

Pétri ou mont Saint-Pierre; elle a 1400 mètres de haut. Plus délicieuse encore d'aspects et de couleurs est la classique vallée de Baïdar, 1' « Arcadie laurique », la « Tempe criméenne », comme l'ont surnommée les voyageurs. Sous le profil sévère des montagnes se déroule la pittoresque coupure qu'arrosent la Tchernaïa et une quantité d'autres cours d'eau. Et partout, au milieu des vergers et des prairies, apparaissent des villages aux blanches maisonnettes. Celui de Baïdar surtout, une bourgade tatare, est plaisant à regarder. Vers l'extrémité de la vallée, la route, bordée de murs de pierre, atteint un défilé-forteresse qu'une de nos gravures représente et qu'on nomme la Porte de Baïdar. C'est le point le plus saisissant du trajet :

Balakla va.

d'un côté le relief sourcilleux des rochers; de l'autre la mer Noire s'étalant à perte de vue, et toujours une végétation splendide rappelant à quelques égards celle de la Corniche du Ponant, entre Gènes et Nice.

Au tournant de la côte s'ouvre la baie au fond de laquelle la nature a creusé dans les terres l'admirable baie de Sébastopol, dont le dessin sinueux, contemplé de la colline où s'élève la ville, offre le coup d'œil le plus féerique. A la suite vient le port qui, avec son étroit goulet, fait l'effet d'une sorte de vasque ayant pour rebords des roches escarpées. Les puissants bastions de la rive nord, ruinés lors du fameux siège que l'on sait, n'ont pas été relevés, ce qui n'empêche pas les étahlissements militaires de la ville d'être aujourd'hui plus formidables que jamais. L'emplacement des ouvrages défensifs n'a fait que changer; c'est sur les plateaux du sud et sur les hauteurs de ce cap Chersonèse, où les Scythes avaient érigé jadis ce temple de Diane-Artémise illustré par le drame classique d'Iphigénie et d'Oreste,

'■ttt

Page 1