LE BEFFROI D'OUDENARDE
Vous souvenez-vous d'avoir contemplé sur quelque toile d'Hobbema, de Ruysdael ou de Paul Potter un de ces paysages aux aspects indécis et mélancoliques, figurant une immense plaine couverte à perte de vue de genêts et de bruyères, d'où émerge de loin en loin un village entouré de champs cultivés? Celte vaste lande uniforme, sillonnée de dépressions marécageuses et à peine renflée d'imperceptibles bosselures, c'est la Campine.
Limitée à l'ouest par les bouches de l'Escaut et de la Meuse, cette région comprend la majeure partie des provinces d'Anvers et de Limbourg et se prolonge même au nord dans les Pays-Bas. Une ligne de dunes dentelées, analogue à celles du littoral et dont le sable ne cesse d'ondoyer aux souffles des vents, la traverse dans toute sa longueur.
Nulle végétation arborescente ne croît spontanément sur ce sol dépourvu de
sucs nourriciers. En revanche, l'avoine, le seigle, le colza, les légumes y poussent à souhait, et de la vase desséchée de cette zone qni, au temps des anciens Germains, formait une sorte de marche intermédiaire, une aire de terres vagues et communes où l'on menait paître les troupeaux de la tribu, on extrait une tourbe abondante.
L'homme qui exploite, coûte que coûte, cette glèbe rebelle aux morsures du soc et de la pelle reflète en lui toutes les àpretés du milieu désolé où il vit. Taciturne, sombre, cauteleux, comme l'est ici-bas toute créature dont les forces du corps et de l'esprit s'usent dans une lutte opiniâtre avec la nature et les éléments, le Campinois est, au physique, un être maigre, à la peau rude et cassée, presque tout en vertèbres et en os. Avec son museau en quelque sorte tendu comme pour une écoute perpétuelle, il ressemble un peu à ce chien au poil hérissé et aux oreilles droites qui garde au milieu des ajoncs les sauvages brebis de la contrée.
Sur quelques points cependant, le steppe ingrat a cédé sous l'acharnement du labeur humain et s'est transformé en terre labourable. En maint endroit se rencontrent des exploitations rurales assez importantes, des fermes de bonne apparence, avec des herbages qui nourrissent un bétail estimé, quoique à la carcasse efflanquée et ne payant guère plus de mine que le métayer qui l'élève. Par places aussi l'arbre a percé l'âpre écorce du sol et, du côté de Turnhout, par exemple, des bois de pins et de chênes trapus rompent la monotonie de la lande.
Bien différente est la région alluviale des Flandres (Waesla?id, tvlae, marais) qui s'étend le long de la mer du ÎVord, de Dunkerque à Anvers, avec un développement de côtes basses de 67 kilomètres de long, protégées du côté des flots par une ligne ininterrompue de dunes blanches.
Cette maremmc belge, sujette, elle aussi, à la mal'aria, est le pays des riches prairies où s'engraissent d'innombrables troupeaux, le district des champs plantureux que coupent et découpent des milliers de fossés et de rigoles irriguant et fertilisant à l'envi les plus petites parcelles de terrain. Les habitations n'y abondent pas non plus. Çà et là seulement, on y aperçoit de confortables nids de paysans aux toits de tuiles rouges, enveloppés de bouquets d'arbres et sis sur de légères éminences à l'abri des inondations. Car, dans la saison des pluies hivernales, la plaine entière est couverte par les eaux, et les habitants, bloqués dans leurs fermes converties en îlots, ne communiquent entre eux qu'au moyen de bateaux.
L'été, en revanche, une verdure luxuriante pare toute la contrée, qui ressemble alors à un vaste jardin au travers duquel courent de belles routes bordées de peupliers. A l'intérieur même, le sol, bien que toujours sablonneux, est devenu, à force d'amendements et d'engrais, le plus fécond qui existe. Céréales, houblon, lin, chanvre, tabac et betteraves, y produisent une végétation variée aux couleurs les plus vives et les mieux assorties. Aussi chaque village y a-t-il un air de bien-êbî tranquille et serein qui fait dire volontiers à l'homme du Condroz et de la Campine, quand on lui parle de ces campagnes limoneuses : « Ah ! voilà le bon pays ! Voilà la fleur du terroir belge ! »
Mais c'est surtout dans la zone située tout le long de l'Escaut que cette prospérité matérielle s'accuse de la plus frappante façon. Là le sol, dense et spongieux,
La Campinb. — Intérieur de ferme.
arrosé à la fois par les brumes qui flottent à la surface du ciel et par les afflux infatigables d'une infinité de ruisseaux et de ruisselets, développe, dans son éternelle sève, d'admirables floraisons de toute sorte.
Ce territoire, conquis sur les eaux à l'aide d'un système de levées qui remontent à une époque très ancienne, porte le nom générique de polders (terres endiguées). Des bras de mer entiers ont été, à force de patience et de temps, transformés ainsi en districts arables. Parfois c'est la nature elle-même qui s'est chargée d'opérer le plus gros de l'œuvre de colmatage. Tel a été le cas par exemple pour ce fameux estuaire du Zwyn, au moyen duquel Bruges autrefois communiquait directement avec l'Océan. Là où, en 1213, on vit voguer toute la flotte de Philippe Auguste, composée de 1 700 navires, là où se livrèrent tant de batailles navales, verdoient aujourd'hui de grands pâturages, annexes de localités importantes.
La mer toutefois ne recule pas sans combat; chaque jour elle tente de nouvelles offensives et s'efforce de battre en brèche le rempart que les humains lui opposent. Aussi l'entretien des digues exige-t-il, de la part des riverains, un labeur et un soin de tous les instants.
Où l'effort individuel n'eût certainement pas suffi, l'association est intervenue. Chaque polder a son corps administratif et élu, son bond h la tête duquel est un dufgraf ou « comte de la digue », qui, assisté d'un ingénieur et d'un secrétaire, fait exécuter tous les travaux nécessaires pour tenir les eaux en respect et assurer le fonctionnement des écluses.
La Panne, Nieuport, Ostende, Blankenberghe etHeist sont aujourd'hui les principales stations balnéaires de ce rivage de la mer du Nord, où parfois les buttes de dunes chauves figurent autant de vagues pétrifiées sur lesquelles végètent volontiers le chardon bleu et la bruyère d'or.
Les unes sont le rendez-vous du monde fashionable et frivole auquel il faut, non pas les plages silencieuses et désertes, mais les kursaals fastueux, les élégants chalets de plaisance, l'existence tumultueuse et convenue qu'on mène dans les capitales de l'Europe. Les autres ne sont toujours que des coins rustiques et tranquilles où n'ont pas encore pénétré les ostentations et les bruits du Ivgh life ; là, entre la grande mer verdàtre et le vaste ciel vaporeux des Flandres, les âmes poétiques et méditatives laissent à l'aise errer leurs pensées au gré des marées et des vents. A vous, lecteur, de choisir entre les deux sortes de villégiature.
Le chef-lieu et le centre vivant de la partie de cette région belge que l'on appelle la Flandre orientale, c'est Gand, en flamand Ge/it.
Trois choses, a-t-on dit, font de Gand une ville extraordinaire : ses béguinages, ses fabriques et ses serres.
Ce qu'est un béguinage de Belgique, nous l'avons déjà expliqué en détail. Une de ces communautés de pseudo-nonnes à la longue coiffe aux ailes palpitantes — c'est à peu près tout ce qui palpite en elles —constitue à Gand une véritable cité. Sept cents femmes y travaillent et y logent sous la direction de quelques prêtres. Mais, plus que partout ailleurs, les sourds bourdonnements de ces oratoires et de ces cellules
GÀND.
que relient, comme un austère chapelet, de longs corridors où des christs saignants appendent aux murailles, sont couverts ici par les mille rumeurs de cette grande ruche ouvrière gantoise qui est le Manchester de Belgique comme Anvers en est le Liverpool.
L'une et l'autre ville se ressemblent d'ailleurs par leur vitalité opiniâtre, par l'énergie avec laquelle elles ont mené, à travers tout, leur fortune. Toutes deux sont un démenti à ce dicton applicable aux nations non moins qu'aux individus : « On ne peut pas être et avoir été ». Toutes deux, en effet, il y a des siècles, ont été déjà de
Gand.
Marché du Vendredi et statue de Van Artcvelde. (Voy. p. 51. j
puissantes cités, parvenues à un faîte de prospérité d'où la chute est d'ordinaire mortelle. Cette chute, Gand et Anvers n'ont pu l'éviter à une heure donnée; mais il y avait en l'une comme en l'autre de telles vertus de reviviscence qu'elles se sont relevées de leurs désastres d'une manière qui confond l'imagination. Anvers est aujourd'hui plus peuplé, plus commerçant et plus riche qu'il ne l'était au xvi e siècle quand plus de mille maisons étrangères y avaient leurs comptoirs; Gand a ressaisi, de son coté, le sceptre de la fabrication flamande, et, grâce à ces mêmes métiers, qui autrefois l'avaient mise hors de pair, elle ne cesse de grandir chaque jour en prospérité et en force.
Seulement, au travail de la laine elle a substitué, de nos jours, la filature et le tissage des cotons. Cette industrie occupe, chez elle, plus de 30 000 paires de bras. Partout les machines grincent, la vapeur siffle, les moteurs de taille gigantesque