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ENTRÉE EN BELGIQUE PAR LA MEUSE

Passé Fumay, chef-lieu de canton de cinq ou six milliers d'âmes, les hauteurs s'abaissent, l'horizon est plus large, plus riant, et la Meuse ne tarde pas à atteindre Givet, qu'elle divise en deux villes reliées par un beau pont de pierre : à droite

L'Ardenne. — Près de Fumay.

Givet-le-Grand, dominé par la citadelle de Charlemont; à gauche, Givet-le-Petit, sis au pied du mont d'Haurs.

La frontière n'est qu'à 2 kilomètres de là. De limites naturelles, il n'y en a pas; la ligne de démarcation, toute politique, est indiquée par un simple ruisselet.

A partir de ce point la contrée devient des plus curieuses. La rivière, décrivant de bizarres méandres, file par des gorges profondes entre des escarpements de 200 à 300 mètres de hauteur, coupés de vallons verdoyants ou de brèches schisteuses remplies d'éboulis. Ce plateau belge des Ardennes, plus froid et d'une végétation plus tardive que le plateau français situé en amont, atteint l'altitude maximum de 700 mètres ; c'est le point culminant d'où le sol de la Belgique va s'affaissant par

degrés, vers l'est et le sud-est, jusqu'aux plaines basses du littoral de la mer du

Nord.

La forêt qui couvrait autrefois cette vaste surface était, je l'ai dit, un reste de la Silva carbonaria dont César nous a laissé la description, et qui s'étendait depuis les bords du Rhin jusqu'au pays des Nerviens (Hollande).

Au xv° siècle encore, elle occupait, dit-on, un espace de plus de cent lieues; seulement, de larges essartements pratiqués depuis trois cents ans dans son sein l'avaient déjà partagée en plusieurs massifs distincts qui se succédaient, du sudouest au noixl-est, dans la province de Namur, la principauté de Bouillon, le Luxembourg, les évêchés de Trêves et de Liège.

Pétrarque, qui la traversa, parle avec une admiration extatique de ses fourrés solitaires, pleins d'ombre et d'horreur, que l'imagination du temps prolongeait « jusqu'à Constantinople, avec sept jours de largeur dans la terre d'Esclavonie », et peuplait en outre de lions et de tigres. Aujourd'hui même que l'industrie charbonnière s'en est emparée, c'est toujours, de ce côté-ci du Rhin, la forêt par excellence (Ardenne, en celtique, signifie forêt), la terre classique des superstitions et des mythes. Des lutins appelés Nutons y habitent les creux de rocher et harcèlent, à la tombée de la nuit, le voyageur égaré ; des gâtes aux cornes d'or (chèvres enchantées) y gardent, au fond de cavernes, des trésors maudits. Nous verrons tout à l'heure, en effet, combien les sites régionaux prêtent à la fantasmagorie.

Cette futaie sacrée, qui, aux âges chevaleresques, devint pour les populations de l'ancienne Gaule Belgique ce qu'était pour les Bretons la féerique forêt de Brocéliande, illustrée par l'enchanteur Merlin, a joué un rôle non moins important dans l'histoire que dans la légende. C'est là qu'en l'an 54 Ambiorix anéantit les légions; c'est là aussi que les Gallo-Bomains résistèrent aux Francs de Clovis. C'est à la sortie de ses halliers que se livrèrent les combats de Vinci et de Testri qui donnèrent la Gaule aux envahisseurs. Plus tard, l' Ardenne fut la résidence des chefs des Francs Austrasiens, le district de chasse préféré des premiers Carolingiens. Bien que saint Materne y eût été envoyé, dès l'an 50, par l'apôtre Pierre, le culte de la grande Diane ardennaise résista pendant des siècles à toutes les évangélisations, et, à l'arrivée de saint Hubert, il était encore florissant. .

Saint Hubert ou Hugbert, qui est resté le patron des chasseurs, n'était rien moins qu'un fils de Bertrand, duc d'Aquitaine, qui vivait au temps de Clotaire III.

Vers 676, à l'âge de vingt ans, pour échapper aux cruautés d'Ebroïn, il se retira en Austrasie, auprès de son parent Pépin d'Héristal; six ans après, il épousa Floribanne, fille du comte de Louvain Dagobert.

On sait comment la légende raconte le fait de sa conversion.

Un vendredi saint, il poursuivait un cerf dans la forêt de l'Ardenne, là où s'élève aujourd'hui la bourgade qui porte son nom, quand tout à coup, au milieu des cornes de l'animal, il aperçut l'image du crucifix. En même temps une voix lui cria : « Jusques à quand, Hubert, perdras-tu ton temps à chasser les bêtes sans souci de ton âme? » Frappé comme d'un coup de foudre, le prince tomba à genoux, et incon-

AU PLATEAU DE L'ARDENNE. s

tinent il alla se faire instruire dans la foi chrétienne par l'évêque saint Lambert. Quelque temps après, sa femme étant morte, il céda à son frère Eudes ses droits au duché d'Aquitaine et, entrant dans les ordres, se retira au monastère d'Andain, près du lieu où lui était apparue la miraculeuse vision. Aujourd'hui encore la croyance populaire veut qu'il continue ses chasses à travers la forêt, sonnant du cor et frappant les daims de son épieu invisible.

Un peu plus tard, l'Ardenne est le théâtre des exploits des quatre fils Aymon. Renaud de Montauban et ses trois frères ont entrepris de lutter contre Charlemagne. Après le meurtre du neveu de l'empereur, ils s'enfuient, montés sur le cheval Bayard, dans les sauvages retraites du massif, et, là, se bâtissent un château au bord de la Meuse. Mais Charlemagne, qui les poursuit avec une armée, les contraint de quitter leur demeure et de se réfugier au sein du fourré, où ils mènent, en compagnie des bêtes fauves, l'existence la plus misérable. La rouille dévore leurs casques, leurs épées n'ont plus de fil; néanmoins leur nom seul et celui de leur coursier fantastique, sur lequel de temps à autre ils se précipitent hors du bois, répand la terreur clans le voisinage. Vainement le cheval Bayard est-il jeté dans le fleuve avec une grosse pierre au cou, par ordre de l'empereur Charlemagne; il revient sur l'eau, gagne la rive, et, de là, rentre dans la forêt, où l'on croit encore entendre aujourd'hui ses hennissements dans le souffle du vent.

Un héros ardennais d'un autre genre, dont l'épopée serre de plus près l'histoire, c'est ce terrible Guillaume de la Mark, surnommé le « sanglier des Ardennes ». Il nous est dépeint comme une sorte de Nemrod barbouillé de lie et de sang, à la barbe épaisse et hirsute, aux dents longues comme des défenses, et portant toujours sur son armure une peau de sanglier dont il relevait la hure sur sa tête. Il était originaire de Sedan, ville qui porte encore un sanglier dans ses armes. Ce farouche seigneur, dont la lignée aboutit, par mariages, aux Turenne, fut, rappelons-le, un allié fidèle de Louis XI, dans sa lutte contre Charles le Téméraire. Livré par trahison à Maximilien, l'époux de Marie de Bourgogne, il fut décapité à Utrecht.

En aval de Givet, la vallée de la Meuse modifie, je l'ai dit, de nouveau ses aspects. Avant de se transformer définitivement en un fleuve industriel et marchand, entravé d'écluses, de barrages, et sillonné par une active batellerie, le cours d'eau, dans les districts solitaires qu'il parcourt en deçà de Dinant et de Namur, enfante ses paysages suprêmes. Ses berges sauvages s'encadrent d'escarpements sourcilleux où, au-dessus de blocs en saillie, se dressent des pics déchiquetés et étranges; ses ondes et celles de ses affluents, saisies d'une sorte de vertige, mordent et creusent les roches au passage ou s'engouffrent dans de mystérieuses crevasses, comme si elles voulaient aller arroser le royaume des esprits infernaux.

Tout alentour, dans les entrailles lacérées du sol s'ouvrent des excavations fantastiques et immenses. Les plus curieuses de ces fissures se rencontrent aux abords de Dinant : ce sont les grottes de Rochefort et de Han.

Les premières sont des cavités volcaniques taillées et ciselées comme un bijou d'orfèvrerie. Des arabesques fantasques, dont on ne saurait se faire une idée, si on

ne les a vues, y sculptent à la paroi de roc toutes sortes de figurations et de reliefs imprévus, simulant des reliquaires, des châsses, des chapelles, des tabernacles. Au

La Rivière de Lesse. (Voir p. 7.)

bout de ces galeries s'ouvre la salle du Sabbat, gigantesque nef dont les voûtes, hautes de 170 mètres, offrent, aux clartés du magnésium, des aspects véritablement féeriques.

La grotte de Han, plus saisissante encore, est tout un monde d'épouvantements

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