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L'apogée de cette grandeur mercantile, ce fut le xiv e siècle. Bruges était bien alors Une de ces « prodigieuses fourmilières », un de ces « formidables guêpiers » de Flandre, dont parle en son style imagé l'historien Michelet; c'était la « tentation continuelle des gouvernements féodaux voraces, toujours prêts à faire un joyeux pèlerinage aux magasins de Gand, aux épices de Bruges, aux fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras ». La ville comptait 200000 habitants, avec quatre-vingts corporations de métiers, et à cet éclat industriel se joignait la gloire artistique, car Bruges, il ne faut pas l'oublier, fut, avec les Van Eyck et Hans Memling, le berceau de cette fameuse école qui devait plus tard aboutir à Bubens.
La rivalité avec Gand, les dissensions intérieures, les mouvements insurrectionnels commencèrent la ruine de l'« astre de la Belgique », en détournant vers Anvers le courant accoutumé du négoce. La nature et les hommes l'achevèrent, en comblant cet estuaire du Zwyn qui s'enfonçait à quatre lieues dans les terres et servait de port à la cité. Si aujourd'hui, grâce aux canaux artificiels qui la relient à Ostende, à l'Écluse, à Nieuport, Bruges est restée une ville maritime, où abordent encore des bateaux à vapeur jaugeant 300 tonneaux, elle n'a pu toutefois se relever et reprendre son rang de métropole. Sa population est tombée à moins de 50000 âmes, et, chaque année, le chiffre en va décroissant.
Ses grands quais, jadis fourmillants de bruit et de mouvement, sont à présent vides et silencieux, et le massif de ses constructions est loin de remplir le périmètre de la vieille enceinte. Plus de ressort, plus de sève; l'œuvre de consomption est accomplie : c'est une cité morte, où l'on ne voit guère que mendiants et béguines, et qui n'offre plus au promeneur d'autre attrait que celui d'un musée.
Mais quel admirable musée !
Le cadre seul est déjà tout un poème de vétusté rongeuse. Le cadre, ce sont ces anciens remparts couverts d'arbres dont le branchage se mire dans le canal qui forme ceinture à la ville. Çà et là cette enceinte est flanquée d'une de ces portes féodales, à la maçonnerie fruste et sévère, par où passaient jadis les cortèges guerriers et les palefrois richement caparaçonnés de ces orgueilleuses bourgeoises dont le faste excitait si fort la colère et l'envie de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel. Tout le long de cette ligne de fortifications d'une rusticité achevée s'élèvent, sur de grandes buttes vertes, des moulins à vent dont les ailes garnies de toile s'agitent dans un tournoiement fantastique.
Jetez un regard par l'épaisse arcade d'une de ces portes, la porte Maréchale, ainsi appelée en l'honneur delà Ghilde des Maréchaux : entre les deux bastions massifs sur lesquels elle s'appuie, vos yeux plongeront dans la rue du même nom, toute bordée de pignons aigus et de façades torses, et, à l'extrémité de cette artère, vous apercevrez une « montagne de pierre projetée en plein ciel, comme pour une escalade de Titans » : c'est le beffroi de Bruges.
Ce beffroi, qui forme aussi le magnifique aboutissant de la rue Flamande, l'artère la plus vivante de cette localité inanimée, est un édifice aux proportions quasi babéliques, en lequel se symbolise à merveille l'histoire de ce peuple énergique et fier, effroi du « grand duc d'Occident » Charles le Téméraire. A son sommet,
Bruges. — Une porte de la ville.
aujourd'hui comme jadis, se tient continuellement un veilleur; mais le gardien de la sourcilleuse échauguette n'a plus désormais d'autre office que celui d'annoncer les incendies.
Tous les autres monuments qui se dressent sur ce point central de la ville
Bruges. — La rue Flamande et le Beffroi.
semblent de même respirer le défi et l'esprit de révolte. Regardez plutôt ces halles gigantesques aux racines énormes, dont les tours menaçantes se projettent au-dessus du Grand Marché; voyez également la cathédrale avec ses lourdes assises et les poivrières qui la flanquent. Ne dirait-on pas d'une sorte de donjon plutôt que d'un temple chrétien?