BRUGES
Sur la place du Bourg, voici l'hôtel de ville, où les comtes de Flandre, qui ont leurs statues à la façade, prêtaient serment de fidélité aux franchises de la commune. Tout à côté, voici la merveilleuse chapelle du Saint-Sang, ainsi nommée parce qu'on y conserve dans une châsse vénérée des pèlerins une goutte séchée du sang de Jésus-Christ, rapportée de Terre Sainte, assure la légende, par Thierry d'Alsace; voici également le palais de justice; derrière celui-ci, sur le quai des Marbriers, l'antique édifice à pignons appelé le Franc de Bruges, et enfin l'hôpital Saint-Jean, qui
Bruges. — Un canal l'hiver.
date de cinq siècles et qui renferme, entre autres tableaux anciens, les œuvres capitales de Memling (peintures de la châsse de sainte Ursule et Mariage de sainte Catherine), comme le musée renferme celles de Jean Van Eyck.
Mais ce qu'il y a de plus pittoresque à Bruges, ce sont les canaux.
Comme à Malines, et plus encore qu'à Matines, ce sont les vraies rues de la ville. Que d'échappées de vue délicieuses, que d'ineffables surprises d'optique ils ménagent aux regards! Ces artères tournantes, qu'enjambent des ponts en dos d'âne à demi effrités, poussent par tous les quartiers leurs ramifications capricieuses. De leurs ondes mélancoliques montent des murmures quasi larmoyants, qui étreignent l'âme du promeneur. On dirait une mélopée funèbre berçant le sommeil de la cité
engourdie. Parfois, comme sur le canal du Rosaire, de grandes maisons aux façades caduques plongent à pic dans les eaux leurs porches et leurs murailles vermoulues que treillisse le lierre; ailleurs s'allongent des rangées de saules frémissants, des profils de jardins pleins d'arôme et de fleurs, à l'angle desquels débouchent brusquement des ruelles mystérieuses bordées de petites habitations aux toitures coniques.
Chaque heure du jour, chaque état de l'atmosphère, chaque saison modifient les aspects originaux de ces voies sinueuses, où, au lieu des grandes flottilles qui descendaient jadis jusqu'à Damme par le Zwyn, ne naviguent plus que des chalands solitaires.
Au printemps, le feuillage rajeuni des enclos d'alentour, en se reflétant dans leurs eaux, y jette des stries lumineuses et diaprées pareilles à des arcs-en-ciel mouvants. L'été, ils semblent flamber au soleil, et de ces sillons liquides, échauffés encore parla réverbération des vieux murs et des arches des ponts, se dégage, sous le ciel lourd, des effluves aux sopitives senteurs. Viennent l'hiver et ses mornes frimas, chaque voie aquatique sera une arène rigide sur laquelle patineront Brugelins et Brugelines, et où les maraîchers de la banlieue mèneront leurs traîneaux remplis de marchandises.
Une autre cité morte, mieux scellée encore, s'il se peut, sous la pierre tombale, c'est Yperen ou Ypres, un simple chef-lieu d'arrondissement du bassin de l'Yser, qui fut autrefois la rivale de Bruges et de Gand.
Sa prospérité avait même devancé celle des autres communes flamandes. Dès la fin du xii° siècle, elle avait ses chartes d'affranchissement, ses immunités qui faisaient d'elle la plus grosse officine des Flandres. Ses rivières canalisées la reliaient à la mer. Ses foires étaient le rendez-vous de toutes les nations; ses bourgeois avaient le privilège de porter en voyage l'épée comme les nobles.
L'histoire d'Ypres, elle aussi, rappelle un peu celle de Florence. Ici, comme sur les bords de l'Arno, la lutte s'entame de bonne heure entre les petits et les grands. Les hommes des métiers sacrifiés, foulons et tisserands, s'insurgent contre les drapiers et les banquiers, détenteurs du pouvoir et des capitaux, et, h force de persévérance, la plèbe obtient enfin de siéger dans le Grand Conseil avec les nobles et les riches [pnorters).
Par malheur, ce triomphe de la démocratie pure est le signal de la désorganisation intérieure. Les dissensions, les guerres contre la France accélèrent la décadence de la cité qui, quarante ans auparavant, prêtait de l'argent à ses suzerains et rachetait le fils de la comtesse Marguerite prisonnier en Egypte. Le travail, qui ne vit que de sécurité, se détourne alors de ce centre ouvrier où l'orage gronde en permanence. Les sièges, les assauts, les incendies, les exactions d'Alvarez de Tolède font le reste, si bien que des 200000 habitants que la ville comptait, dit-on, au xiv e siècle, il ne lui reste pas aujourd'hui le dixième.
Sur ses forums, où grouillaient les foules, règne la solitude; dans ses rues, qu'emplirent tant de parades et tant de chevauchées, l'herbe pousse. Néanmoins,
Y près. — Les Halles.
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pour se faire une idée de ce qu'a pu être autrefois cette première capitale des Flandres, l'étranger n'a qu'à lever les yeux vers ses gigantesques Halles, bâties en dix ans au xm e siècle, aux frais de la corporation des drapiers et de la commune.
Qu'était donc ce négoce yprois qui avait jugé nécessaire de se doter d'un pareil palais, sous la masse duquel il semble être resté écrasé?
Figurez-vous un édifice à quatre faces, en style ogival primaire, mesurant 4872 mètres de superficie avec 354 mètres de façade et une toiture dont les charpentes couvrent un espace de près de 18000 mètres. Le beffroi, planté au centre de la construction, est une tour quadrangulaire flanquée de quatre tourelles. Sur trois des côtés se développe la halle, avec ses hautes baies vitrées; le quatrième est occupé par l'hôtel de ville.
A l'intérieur, l'impression de grandeur n'est pas moindre. La salle des mariages, avec ses parois toutes décorées de peintures, l'immense galerie de l'étage supérieur, qui fait le tour de l'édifice (2400 mètres), et dont la voûte, formée par le toit luimême, représente tout un monde fabuleux de solives, de madriers et de chevronnages ; cette immense nef aux sveltes piliers du rez-de-chaussée, qui n'est autre que le a carreau » formidable où des flottes venues de tous les points de l'Europe jetaient à l'encan des montagnes de draps, de soieries, de denrées diverses, tout confond l'imagination. Dans aucune ville de Belgique, on ne retrouverait rien qui approche de ce Louvre d'un peuple libre, réduit aujourd'hui, comme celui de Malines, à vivre tant bien que mal de la fabrication des dentelles.
C'est sur cette vision babylonienne que nous quitterons, si vous le voulez bien, la vieille terre à demi gauloise des « Gueux ».
Middelburg. — Quais de Rouen et de Rotterdam.
EXCURSION A L'ILE DE WALCHEREN. — LA VILLE DE MIDDELBURG. PAYSAGES ET MŒURS DE LA ZÉLANDE
Du port d'Anvers, le gros des touristes qui veulent visiter la Hollande en un nombre de jours déterminé prennent la voie ferrée de Rosendaal et se rendent directement à Dordrecht ou à Rotterdam ; mais pour ceux que ne tyrannise pas le ticket circulaire à échéance fixe, mieux vaut choisir un autre itinéraire, et aller par exemple en bateau à vapeur à l'île étrange qu'on nomme Walcheren.
Dans la belle saison, c'est un bout de navigation fluviale qui a son charme caractéristique. Vous descendez le bras occidental de l'Escaut (Wester Schelde), entre Beveland du Sud et les rivages de la Flandre néerlandaise, jusqu'à ce que vous arriviez à Flessingue. Chemin faisant, pour peu que vous ayez d'avance quelques notions succinctes du pays, les sujets de réflexion ne vous manquent pas. Vous savez de reste, mieux que par les livres, après avoir vu les côtes de Belgique, à quel point sont artificielles et chancelantes toutes ces terres basses que l'homme a conquises sur les eaux, et que les eaux auraient vite fait de lui reprendre, s'il oubliait un seul instant de veiller au maintien de sa conquête.
Mais, pour achever de vous en convaincre, vous n'avez, tandis que le bateau file, qu'à regarder à droite et à gauche. C'est à peine si vous apercevez le sol qui se
HOLLANDE
dérobe mystérieusement derrière les digues en bordure. Çà et là seulement, pardessus cette ligne de défense, émergent des cimes d'arbres un faîte d'édifice, un moulin à vent. Que vous l'observiez de la terre ou du large, la Néerlande est le triomphe de la ligne plate et horizontale. On la dirait créée tout exprès pour fournir une preuve indéniable de la sphéricité de notre planète. L'unique relief que l'œil y distingue, c'est une pointe de clocher, située souvent à des lieues de distance ; quant au corps de l'église, il demeure caché dans la courbe terrestre, et ce n'est que bien longtemps après, au moment où vous allez y toucher, qu'il vous apparaît à son tour.
Ces rivages, soumis d'ailleurs à une dépression constante, sont en effet pour la plupart au-dessous du niveau de l'Océan. A l'intérieur même du pays, les plus fortes boursouflures de terrain n'excèdent pas 40 ou 50 mètres d'altitude, et il faut pousser au delà de Nimègue, du côté du Limbourg (Maëstricht), à l'extrémité sud de la contrée, pour rencontrer quelques collines de 160 à 200 mètres d'élévation.
Aussi l'histoire de la Hollande (hohl land, pays creux, neder land, ou Néerlande, terre basse) n'est-elle qu'une série lugubre d'effondrements et de noyades. Depuis l'époque historique, les catastrophes s'y comptent par centaines. En 1230, — pour ne citer que les plus terribles, — cent mille personnes périrent dans la Frise. Cinquante ans plus tard, une nouvelle irruption de la mer frisonne fit du lac Flevo, mentionné par Tacite, l'immense bassin du Zuiderzée. Le 19 novembre 1241, jour de la Sainte-Elisabeth, les ondes insurgées du Waal et de la Meuse engloutirent soixante-douze villages et donnèrent naissance au Biesboch. En 1686, six cents maisons furent derechef détruites. Hier encore (1880), une vaste inondation semait en Frise l'épouvante et la ruine.
Autant que tout autre district du pays, cet archipel zélandais, le long duquel vous voguez en ce moment, a eu sa part de calamités et de submersions. Il y a trois siècles, les îles de Schouwen et de Nord-Beveland disparurent entièrement sous la mer, et durant des années on n'aperçut d'elles que les pointes de leurs clochers. En 1808, Middelburg, une ville de Walcheren qui est à plusieurs lieues de la côte, eut de l'eau jusqu'aux toits de ses maisons.
Telle est l'histoire physique de ce pays, que les Romains regardaient comme une terre « maudite », et que ses habitants, à force de labeur et de persévérance, ont réussi à transformer en une des plus riches contrées de l'Europe. Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que rien, dans son aspect général, ne trahit les conditions violentes de sa formation et de son existence ; rien n'y décèle aux regards du voyageur les luttes affreuses, les déluges séculaires qu'il a eu à subir ; n'étaient les digues, on ne se douterait pas qu'à toute heure la vieille Batavie continue d'être en péril de mort. De quelque côté qu'on y aille, les sites offrent un caractère de calme et de douceur qui contraste avec cet état de crise permanent. Une clarté égale et tempérée y plane sur tous les objets. Le propre du paysage régional, c'est, vous le savez peut-être, la couleur, non pas cette couleur intense et crue des chaudes régions du Midi, mais une couleur terne, voilée, aux teintes fragiles et indécises, faite pour moitié, pour les trois quarts même, de brumes et de vapeurs.
Figurez-vous un rayon de soleil essayant de percer cette buée de l'atmosphère