EN ZÉLANDE
hollandaise : vous avez la lutte de la lumière et de l'ombre, autrement dit le « clairobscur », cette trouvaille des peintres néerlandais, et, du coup, les voilà toutes vivantes devant vous ces toiles de Rembrandt, de Ruysdael, d'Hobbema, dont ia vue vous avait causé une impression étrange, indéfinissable, où vous ne saviez ce qui l'emportait de la surprise ou de la tristesse.
Sous ce ciel aux effets mélancoliques et changeants, mettez maintenant un de ces gras herbages où paît cette puissante race d'animaux qui est une des richesses du pays : voilà un tableau de Paul Potier ou d'Adrien van de Velde. A travers ces plantureuses campagnes, enlre-croisez à l'infini des lignes de canaux ; sur ces canaux faites circuler ces grosses barques ventrues qui s'en vont silencieusement d'une bourgade à l'autre, disparaissant de temps à autre derrière un rideau d'arbres ou d'arbustes, nefs harmoniques balées par un cheval ou un homme, qui portent chacune sa famille au complet, mari, femme, enfants, chèvres, chiens, chats, poules oiseaux, et qui de loin ont l'air de glisser sur l'herbe même des prairies; à l'horizon vague et moite, placez un de ces villages proprets, marqués au cachet d'une aisance qui prend sa source dans l'économie, ou bien quelque grosse cité affairée où chaque rue est doublée d'un canal : la Hollande tout entière vous sera rendue en ses traits essentiels et indélébiles.
Un seul élément fait défaut, presque partout, à ces sites fluides : ce sont les grands massifs forestiers. La contrée était pourtant jadis très touffue. Les mots haut, bosch, woud, vorst, haag, qui entrent dans la dénomination d'une foule de localités' suffiraient de reste à le prouver. Le lac Flevo, au temps de Pline, était bordé d'une épaisse futaie, appelée Kreil, qui s'étendait jusqu'au Texel et qui existait encore en partie au xm e siècle. La Zélande même avait dû à ses inextricables fourrés d'être surnommée « la forêt sans pitié ». De cette vaste parure arborescente, il ne subsiste plus aujourd'hui que le manteau sylvestre de la Campinc, quelques morceaux de bois autour de Haarlem et de la Haye, et, vers l'est, les halliers qui étaient primitivement la continuation de la gigantesque forêt Hercynienne.
Le paquebot, cependant, nous a conduits devant Flessingue, au sud de l'île Walcheren, et la vision terrestre, à peine effleurée, va enfin prendre corps à nos yeux. Passé les noires estacades du port, nous apercevons la tour de la Vieille Église (Oude Kerk), des files de maisons peintes en blanc, des canaux, des quais plantés d'arbres, et la statue de Ruyter. Flessingue est en effet la patrie du célèbre amiral néerlandais du xvif siècle.
Bien que la ville ne compte guère plus de 12 000 âmes, elle possède de vastes chantiers de construction navale, des docks, des magasins immenses, et son rêve est de détrôner Anvers. Elle a, il est vrai, sur sa voisine de Belgique, un double avantage naturel : d'abord elle commande la bouche même de l'Escaut, qu'elle pourrait fermer en cas de guerre; puis elle n'a pas à redouter, comme elle, de voir, l'hiver, sa rade et son port obstrués par les glaces. En attendant la réalisation de ces ambitieuses visées, le chef-lieu et la localité la plus curieuse comme la plus peuplée de la Zélande, ce n'est pas Flessingue, c'est Middelburg.
HOLLANDE
Midclelburg, ou Middleburg, est sise à une lieue plus loin, au centre de Walcheren, comme l'indique son nom de « Ville du milieu ». C'est là que nous allons, au passage, observer la contrée et ses habitants.
La province de Zélande se compose, on le sait, de plusieurs îles, Walcheren, Beveland-Nord, Bevéland-Sud, Tholen, Schouwen, etc., et l'Escaut, dont les alluvions ont formé peut-être cet archipel, semble, de siècle en siècle, le remanier au gré de ses caprices. Au commencement de notre ère, les terres insulaires y étaient au nombre de 92; cinq cents ans après, il n'en existait plus que 14; en 1663, il y en avait 18; aujourd'hui il n'en reste que 9.
C'est le pays des anciens « gueux de mer ». Son blason est un lion luttant contre le flot, avec cette devise expressive qui pourrait être celle de la Néerlande tout entière : Luctor et emergo.
Reliée par un canal au port de Flessingue et à l'Escaut, Middelburg ne reçoit pourtant que de petits navires. Trois tours l'annoncent de loin aux regards. L'une, le Lange Jan (Jean le Long), qui est le clocher de la Nouvelle Église, s'aperçoit de toute l'île de Walcheren. La ville, aux maisons assez basses, plaquées bizarrement çà et là de misérables échoppes de savetiers, a un beau jardin public, une sorte de corso, le Lange Delft, et un marché (markt), qui est surtout très vivant aux époques de kermesse. Son monument principal est l'hôtel de ville, qui rappelle, plus en grand, celui d'Oudenarde, que je vous ai décrit. Cet édifice, de style ogival flamboyant, complété parla Renaissance, est surmonté d'un beffroi carré, puis polygonal, que flanquent quatre clochetons. Entre ces clochetons se trouve un cadran où, aux heures sonnantes, deux chevaliers se livrent à un duel en règle.
C'est dans ce beffroi, haut de 55 mètres, que Hans Lippershey (Jean Metius) inventa en 1608 un instrument avec lequel, disent les relations du temps, « les objets éloignés se voyaient comme s'ils eussent été tout proches » . C'était la longue-vue, que le Pisan Galilée perfectionna, l'année suivante, à Venise, et dont il se servit tout d'abord pour découvrir les satellites de Jupiter, appelés alors « astres des Médicis ». Sur la porte à perron de l'édifice figurent les armes de Middelburg, une tour d'or sur un champ de gueules. Aux fenêtres du rez-de-chaussée s'alignent les statues des comtes de Hollande et de Zélande. Sur l'aiguille terminale est une girouette en forme de sirène.
L'ex-abbaye de Prémontrés à laquelle la Tour Longue est adossée est aussi une construction très curieuse des xv e et xvi e siècles. Elle est occupée en partie aujourd'hui par le Gouvernement et les États provinciaux. L'église réformée du Dôme, sise sur le pittoresque quai de Rouen, auquel fait face celui de Rotterdam, date du xvn e siècle. Un peu lourde d'extérieur, elle possède au dedans de superbes vitraux de la Renaissance.
Walcheren n'est, paraît-il, devenue une île qu'un peu antérieurement à notre ère, et c'est alors qu'aurait été englouti ce temple de la déesse Nehalennia, dont, à marée basse, on retrouve des vestiges près du petit village balnéaire de Dombourg. Le pays est, je l'ai dit, absolument plat; çà et là seulement se dressent quelques monticules artificiels (Wlie Bergen), où se réfugie le bétail quand les prairies sont
F bB s s in Q u B- — La Rade.
HOLLANDE
inondées. Le sol, admirablement cultivé, produit tour à tour des céréales, des légumes et des plantes industrielles, colza, lin, garance. Walcheren est le jardin de la Zélande, comme Beveland du Sud en est le grenier et le verger. Ses pâturages nourrissent des vaches, des bœufs et des chevaux magnifiques.
Les routes, bordées de saules et d'ormes, sont charmantes à voir, avec les chariots à ressorts recouverts de toile blanche qui les sillonnent; les villages pleins de pittoresque, eux aussi, avec leurs maisons peintes, lambrissées à l'intérieur très souvent et décorées de carreaux de faïence. Chaque cottage, chaque ferme a un entourage de grilles et porte à sa façade une inscription significative, Sans-Souci, Bon-Repos, Bellevue, comme l'usage en a prévalu de nos jours pour les villas de nos stations d'eaux. Au devant s'élève d'ordinaire un tilleul, enjolivé d'une petite chapelle où niche une image de la Vierge. Le tilleul est resté l'arbre légendaire de la Flandre et de la Zélande. Primitivement c'était celui de la déesse Freya, la Vénus de la mythologie Scandinave; les juges germains rendaient leurs sentences sous son ombre ; plus tard, ce fut au pied du « vert tilleul » que se tinrent les Cours d'amour, et aujourd'hui encore c'est sur un banc autour de son tronc que les couples de fiancés s'abritent et se reposent.
Le costume des paysans de Walcheren, aux jours de fête, est le gilet à manches écarlates, à grandes fleurs et à gros boutons de métal. Par-dessus se met la veste. La culotte, de velours noir, s'ajuste au moyen de plaques en argent. Les Zélandais portent les cheveux longs, emblème de liberté, disent-ils. Autre signe caractéristique : ils ont toujours la pipe à la bouche.
Est-ce à cause de l'humidité du climat? La Hollande, vous le savez sans doute, ne fût-ce que par le refrain de la chanson : « Pot de bière, pipe et maîtresse », est le pays d'Europe où l'on fume le plus. Enfants et grandes personnes y usent à l'envi de cette « herbe » exotique, contre laquelle le roi Jacques I er d'Angleterre perdit son temps à écrire un si virulent pamphlet. Un Hollandais, disait Diderot, « est un alambic vivant ». Un voyageur a raconté l'histoire de ce Potterdamois, qui mourut du reste à quatre-vingt-dix-huit ans, après avoir consommé dans sa vie quelque chose comme 4500 kilogrammes de tabac. Quand sa dernière heure fut proche, cet enragé fumeur pria le notaire auquel il dictait son testament de lui remplir une dernière pipe. Il voulut en outre qu'on plaquât intérieurement son cercueil avec le bois de ses caisses de cigares de la Havane, et qu'on déposât à côté de son corps un paquet de tabac, comme à côté du guerrier germain on déposait ses armes et ses colliers.
La paysanne, elle, porte le dimanche un corsage à manches courtes, échancré en rond jusqu'à la ceinture; sur la poitrine, un épais plastron de dentelles garni de rubans et un foulard plissé, de couleur voyante ; son cou est surchargé de gros colliers de perles. Pour coiffure elle arbore un chapeau de paille garni également de rubans plissés, qui ferme par une agrafe sous le cou et cache complètement la chevelure. Les filles de la bourgeoisie, au contraire, laissent retomber leurs cheveux sur leur dos ; quant aux dames, elles font comme chez nous : elles suppléent, au besoin, à l'aide de postiches, à la parcimonie de la nature.
EN ZELANDE.
Quand un jeune villageois zélandais désire se marier, il a plusieurs manières « d'entreprendre », suivant le mot du pays, la personne dont son cœur est féru. Aperçoit-il la demoiselle en train de traire une vache au pâtis, il se couche à plat ventre
MlDDELDl'RG. — Le DnlUO.
sur l'herbe, en dehors de la clôture du pré. Là il attend que le vase soit rempli, et alors, s' approchant de sa bergère, il lui demande la permission de porter la seille. Si elle accepte, c'est qu'il est agréé. Ou bien encore, au marché, quand les paysans attellent pour s'en retourner chez eux, il offre une liqueur à la jeune fille de son choix. Si elle ne refuse pas, le môme verre sert à l'un et à l'autre, et l' affaire est dans
HOLLANDE
le sac. D'autres fois il la prie tout bonnement d'allumer sa pipe, laquelle représente, en l'espèce, le flambeau de l'hyménée.
Pénétrons à présent dans un de ces intérieurs de bonnes gens, tels que nous
Middelburg. — L'Hôtel de Ville.
les représentent, en leurs moindres détails, les peintres de genre hollandais. Aussi bien que les marines et le paysage, le at home, comme disent les Anglais, le chez-soi, comme nous disons, est en effet une des faces de la réalité régionale que les