EN ZÉLANDE
artistes des Pays-Bas ont étudiée et rendue avec le plus de complaisance et de fidélité Au premier coup d'œil jeté dans ce logis simple, mais confortable, bien chauffé et bien clos, où règne une lumière douce et tamisée, vous devineriez, si vous ne le saviez déjà, que la Hollande est le pays par excellence des mœurs familiales et de l'intimité. C'est le soir : le mari et la femme se reposent des labeurs de la journée en
En Zélasde.
Sous le tilleul.
contemplant leur dernier-né, tandis que le grand-père, ses besicles sur le nez, lit tout haut, au tic tac monotone du coucou, le livre vénéré du « Père Cats ».
Qu'est-ce que le Père Cats? En dehors du territoire hollandais, ce nom est à peu près inconnu. C'est cependant celui du poète le plus populaire de la Néerlande, de l'écrivain moraliste dont les œuvres se retrouvent, à côté de la Bible, dans toutes les demeures, et dont il faut que je vous dise un mot.
Jacob Cats est unZélandais. Il naquit à Brouwershafen (île de Schouwen) en l'an 1577. C'était l'époque où les Provinces-Unies étaient en pleine insurrection contre Philippe II, et où les roseaux mêmes répétaient la chanson des Gueux contre l'inquisition espagnole. On vous montrera dans le parc de Scheveningen, près de la Haye, la maison de campagne que le poète habita, et où il mourut en 1660, après avoir été grand pensionnaire de Hollande.
HOLLANDE
Comme les peintres de son pays, il fut tout à la « réalité ». Ce qu'il a mis en vers, c'est le menu train des choses quotidiennes et le cycle vulgaire des travaux agricoles. Tous ses ouvrages : Emblèmes de sagesse et d'amour, Galatée, Mariage, Vieillesse et Vie champêtre, ne sont autre chose qu'une suite de préceptes applicables à chaque moment de l'existence. Sous forme de fables, de récits, de descriptions, de pastorales, de maximes, il a rédigé ce qu'on pourrait appeler le manuel pratique du foyer. Il enseigne à chacun l'art d'épargner, de tenir son intérieur, d'élever ses
enfants. En lui se reflète cet esprit de prévoyance et de sagesse qui est la qualité maîtresse du travailleur néerlandais. Avec lui, on apprend toujours quelque chose. Les images dont son livre est orné font, en outre, la joie des marmots. Bref, c'est à la fois le barde et le génie familier de la maison . L'émigrant lui-même, le boer, en partant pour le Cap, ne manque pas d'emporter l'in-folio du Père Cats dans les solitudes de l'Afrique australe.
Deux ennemis, tacitement coalisés et agissant en sens inverse, menacent, on l'a vu, sans cesse la Hollande : les eaux extérieures, c'est-à-dire la mer, et les eaux intérieures, c'est-à-dire les fleuves. La mer, il faut la tenir en respect, l'empêcher d'envahir le sol; les fleuves, il faut les emprisonner et en régulariser le débit.
Les canaux, les digues, les écluses, voilà le triple instrument de domination sur les ondes.
Par les canaux, on a raison des rivières. On subdivise leur cours à l'infini; on les dirige comme de simples ruisseaux en une multitude de sens différents; on recueille en même temps les eaux vagabondes, indécises, qui n'ont pas de lit déterminé, et l'on arrive de cette façon à établir un savant équilibre dans l'ensemble de cette masse liquide dont le gonflement aurait pour effet la submersion de districts entiers.
De là cet immense réseau de voies navigables grandes ou petites, qui réunit les villes entre elles, les bourgades aux villes, les hameaux aux bourgades, qui transforme la moindre habitation isolée en un port et ouvre tous les coins de la cam-
Walcueren. — Un paysan de l'île.
Wai.cheren. — Intérieur de bonnes gens dans l'île
HOLLANDE
pagne à une batellerie variée de navires, de chalands, de barques et de radeaux. D'agressive qu'elle était, l'eau fluviale devient ainsi une auxiliaire docile et disciplinée, qui concourt à enrichir le pays, au lieu de le ruiner.
Aux assauts de la mer on oppose les digues. Partout où le littoral n' offre point un rempart naturel de dunes, l'homme érige des ouvrages défensifs destinés à y suppléer. Dans le principe, ces digues étaient simplement en bois ; aujourd'hui elles sont composées de diverses espèces de matériaux, pierres, sable, argile, gazon, fascines, paille, roseaux et pilots. Elles sont percées de vastes écluses dont les portes s'ouvrent et se referment selon le courant, le niveau des eaux et la direction des vents. Ces citadelles n'ont pas que la mer à craindre ; un autre ennemi redouté les attaque : c'est le taret. Cet insecte, fléau des navires, réussit à perforer les écluses ellesmêmes. Il ronge si bien les pièces de bois qu'il les transforme parfois en des cribles pareils à des éponges. Aussi les pilots sont-ils garnis de clous à large tête qui y forment une sorte de blindage.
La direction des digues ainsi que celle des écluses et des canaux est confiée à un corps d'ingénieurs appelé Water-Staat. L'ingénieur, en Hollande, est avant tout un constructeur de digues et de moulins. La vraie architecture du pays, c'est l'architecture hydraulique, où la force remplace l'élégance. A l'entrée nord-ouest du Zuiderzée, le Helder est entouré d'une digue en granit de Norvège qui a 10 kilomètres de long et plonge à 60 mètres dans les flots ; toute la côte de Frise, sur un espace de 100 kilomètres, est revêtue d'une armature analogue. Walcheren n'est pas moins solidement munie.
Qui n'a entendu parler de ce formidable ensemble d'estacades et d'empierrements qui commence à West-Capelle (Cap occidental) et qui protège l'île tout entière? Sur ce sol plat, la gigantesque levée en arc de cercle, qui mesure 3800 mètres de développement, sur une épaisseur de 90 mètres et une élévation moyenne de 4 ou 5 mètres au-dessus du flot, fait presque l'effet d'une montagne. A son couronnement est ménagé un chemin de 6 ou 7 mètres de large. Quelques arbrisseaux desséchés en hérissent çà et là le pourtour. Sur les pierres des estacades et sur le varech des pilots s'établissent des colonies de moules dont la présence attire par surcroît des vols de corneilles, oiseaux friands du mollusque à cuirasse bleuâtre.
Si puissante que soit la fortification, l'Océan, de temps à autre, en enlève pourtant un morceau. Ce point est, en effet, celui de la côte zélandaise où la mer du Nord est le plus terrible. Quelquefois le choc de la vague est tel que la digue tout entière tremble sur sa base, et maint enfant qui s'y aventure à l'aveugle est saisi par le tourbillon de vent et jeté au loin comme un simple fétu.
Dordrecht. — iSes environs
DORDRECHT ET LA MEUSE.- COUP D'ŒIL SUR ROTTERDAM. LA HAYE ET LE VILLAGE DE SCHEVENINGEN
Il y a deux manières d'aller de Walcheren à la province de Sud-Hollande, dont Rotterdam et la Haye sont les villes principales. La première est de suivre en bateau à vapeur le labyrinthe des estuaires. En ce cas, de la bouche de l'Escaut Oriental, on pénètre dans le canal de Keele, qui sépare l'île Tholen de Schouwen, puis dans le bras de la Meuse dit Krammer, qui circule entre la terre ferme et l'île d'Overflakkée; de là, on entre dans le grand bras appelé Hollandsch Diep, et enfin dans un autre chenal très étroit, le Dorschc Kiel, qui troue l'île de Voornc à l'ouest du Biesboch, et conduit à la Vieille-Meuse (Onde Maas) de Dordrecht.
L'itinéraire, on le voit, est des plus compliqués. C'est que, sans être un affluent de la Meuse, comme le dit César dans ses Commentaires (ad /lumen Scaldem quod in/luit in Mosam), l'Escaut, à son embouchure orientale, se mêle à cette rivière par
HOLLANDE
un certain nombre d'embranchements, et les ondes confondues des deux fleuves dessinent, entre les terres basses qu'elles enveloppent, un dédale aquatique plus ou moins praticable aux navires, et dont la carte ne donne qu'une idée assez vague.
L'autre voie est celle du chemin de fer qui, partant de Flessingue, passe à Middelburg, traverse Walcheren du sud-ouest au nord-est, gagne Beveland du Sud par un pont, et, franchissant l'Escaut Oriental, rejoint le continent à Voensdrecht, pour se diriger de là, au nord, vers Berg-op-Zoom et Rosendaal.
C'est au grand bras du Hollandsch Diep que le train atteint la Meuse du Sud ou Vieille-Meuse, ramifiée elle-même en plusieurs canaux qui traversent le chaos insulaire du Biesboch (Bois de Joncs). La rivière, ici, a plus de 2500 mètres de largeur. Le pont de Moerdijk, par lequel le chemin de fer la franchit, est formé de 14 arches de 105 mètres d'ouverture chacune, que continuent des deux côtés de longs remblais.
Au sortir de ce colossal viaduc, on ne tarde pas à atteindre Dordrecht.
Il y a une toile où Albert Cuyp, le peintre du xvn" siècle qu'on a surnommé le Claude Lorrain hollandais, nous a représenté sa ville natale à demi noyée dans les vapeurs diaphanes du soleil levant. La vue en est prise de l'endroit même où on aborde Dordrecht en paquebot. Or celle-ci, depuis deux cents ans, n'a pour ainsi dire pas changé. C'est toujours la jolie et proprette cité qu'enveloppe, comme une île, une ceinture d'eaux fluviales. Voilà encore ses maisons peintes, ses quais et ses édifices mignons, dominés par la haute tour de sa cathédrale du xiv° siècle.
Sise sur la rive gauche de la Meuse, Dordrecht ou Dort, comme on dit tout court, est cependant un port de négoce important, sans cesse comble de bateaux à vapeur. C'est là qu'arrivent, pour y être débitées en planches aux scieries des environs, les immenses cargaisons de bois de la Forêt-Noire et de la Suisse qui descendent le Bhin parles trains de flottage. Au moyen âge, elle fut la reine du commerce hollandais; aujourd'hui encore, elle a de grands chantiers de construction et des moulins à huile fort actifs. Une tradition veut qu'à l'époque où l'inondation de 1421 bouleversa tous les alentours et donna naissance au Biesboch, Dordrecht ait changé de place, avec ses maisons et ses canaux, comme il arrive à certains villages de montagne; elle aurait alors glissé tout doucement sur le terrain qui lui sert d'assise, et qui consiste en une couche d'argile superposée à une masse de tourbe.
Que l'on croie, ou non, à ce déménagement aussi instantané que fantastique, n'y a-t-il pas dans cette légende une image frappante de ce sol batave, où l'élément solide et le liquide sont confondus à tel point qu'on arrive à peine à les distinguer, et qu'on ne sait pas même au juste lequel, du premier ou du second, y a la priorité historique?
Dordrecht, rappelons-le, n'est pas seulement la patrie d'Albert Cuyp, c'est aussi celle du peintre moderne Ary Scheffer, qui y a sa statue sur une place.
De Dordrecht à Rotterdam, la première grande ville de Hollande pour le voyageur arrivant du sud, il n'y a que la traversée de la langue de terre qui sépare les deux bras septentrionaux de la Meuse. Ici s'accuse de plus en plus cette étrange pro-