‹ L'Europe pittoresqueChapitre 27 sur 141 · ROTTERDAM · texte numérisé non relu

ROTTERDAM

miscuité d'ondes des rivières qui aboutissent à la mer du Nord au-dessus de la plage belge d'Ostende. Qui pâtit le plus de ce mariage incestueux? C'est le Rhin, ce pleur gigantesque des Alpes Rhétiques, ce Rhin superbe, ce Rhin héroïque, ce Rhin bondissant de l'Adula et de Schaffhouse, qui, après avoir, en sa course de près de 300 lieues, reçu plus de 10000 affluents, arrosé 114 villes, creusé les rochers et les monts, reflété les antiques burgs et les dômes gothiques, mêlé à la rumeur de ses ondes profondément encaissées « l'histoire de trente siècles et de trente peuples »,

Cl JA.CZ fUU El DORDRECHT.

vient se perdre misérablement dans les bas-fonds de la Néerlande, où il laisse ses eaux et jusqu'à son nom.

C'est un peu avant Arnhem que commence la dislocation lamentable de son tronc fluvial. Son rameau de droite va rejoindre l'Yssel, qui l'entraîne en partie avec lui dans le Zuiderzée; ce qui en reste, le Leck, est absorbé par la Meuse en amont de Rotterdam. Son bras de gauche, l'Hélium des anciens, que nous appelons actuellement Waal, après avoir traversé Nimègue, se voit également dévoré par la Meuse aux abords de Dordrecht. Seule la faible dérivation qui, plus au nord, court vers Utrecht, a conservé son nom de Rhin, mais avec une épithète de sénilité injurieuse : c'est le Rhin courbé, Kromme Rijn. Encore se divise-t-il lui-même en deux branches : le Vieux Rhin, dont les eaux de plus en plus défaillantes n'aboutissent qu'à grand'peine, au travers des sables, à la mer du Nord au-dessous de Leyde, et le Vecht, qui va se jeter dans le Zuiderzée à Muiden.

Située au confluent de la Meuse du Nord et de la Rotte (d'où son nom de

HOLLANDE

« digue de la Rotte »), Rotterdam est la seconde cité dé Hollande et compte près de 200 000 habitants. Après avoir franchi la rivière, le train venu d'Anvers traverse la ville entière sur un énorme viaduc, qui vous livre, en manière d'avant-goût, un aperçu quasi fantastique de toits, de rues et de canaux.

A peine avez-vous mis pied à terre que, devant la bizarrerie du spectacle, votre esprit demeure confondu. Quel étrange découpage de terrain! Comment se reconnaître en ce lacis d'îlots de toute grandeur qui communiquent entre eux par des ponts de toute sorte, ponts de pierre, ponts-levis, — qui sont plus souvent levés qu'abaissés, — ponts tournants, ponts à bascule, sans cesse évoluant, manœuvrant, vous barrant le passage de tous les côtés? Aussi bien, touriste ami de l'ordre, n'est-il pas nécessaire de s'y reconnaître. Quand je vous dirais qu'au fond Rotterdam est une ville symétrique autant que toute autre, et que sa forme est celle d'un triangle dont la base s'appuie à la Meuse , cela ne vous aiderait qu'insuffisamment à vous diriger par le dédale de ses rues et l'enchevêtrement de ses canaux. Le mieux est encore d'aller au hasard au travers de ces quartiers amphibies et de ce pittoresque fouillis.

Un fait vous frappera tout d'abord, c'est qu'à chaque tournant on rencontre un port... au cœur même de la ville. Les grandes voies d'eau en effet constituent ici autant de bassins où les plus gros navires peuvent directement atterrir devant les entrepôts et les magasins. Ces choses-là, vous le savez déjà, ne se voient qu'en Hollande. Cette multiplicité de havres et de quais intérieurs n'empêche pas d'ailleurs Rotterdam de posséder, sur le grand sillon fluvial auquel s'embranchent ces artères aquatiques, un magnifique quai principal, planté d'arbres, qui est celui des Boompjes. Ce quai, long de plus d'un kilomètre et qu'on projette de refaire à neuf, s'étend en ligne droite parallèlement à la Meuse, dont le cours est interrompu à cette place par une île que traverse le railway.

De même, la grande voie commerciale, la plus animée et la plus brillante, c'est la rue Haute ou Hoogstraat, qui traverse la ville d'est en ouest. Encore n'est-ce pas une rue dans l'acception ordinaire du mot; c'est une digue sur laquelle on a édifié deux interminables rangées de maisons. Cette digue défend la cité intérieure, le vieux Rotterdam, contre les inondations de son fleuve, toujours prêt à divaguer sur ses rives. Au sud de cette levée de terrain se développe la ville neuve. Le Grand Marché lui-même, Groote Markt, n'est qu'un large pont construit sur un canal, une aire suspendue au-dessus de l'eau. Là s'élève la statue d'Érasme (Gerritz Gerritz), le savant du xvi e siècle, dont on voit aussi la maison natale dans le voisinage. Certes ce philosophe, ce fin humaniste, recherché en son vivant des porte-couronne et des porte-mitre, n'a jamais eu rien du tribun; on a remarqué cependant que toutes les fois qu'un mouvement populaire a éclaté à Rotterdam, c'est devant la statue de ce penseur au bonnet de fourrure que les attroupements se sont formés.

Cette ville si originale n'a, en réalité, qu'une place (plein) : c'est celle de la Bourse, qui est le point de départ des tramways, et où se trouvent la gare centrale par laquelle vous êtes arrivé, ainsi que la poste et le télégraphe. La tour de 64 mètres de haut que vous apercevez non loin de là, toujours sur le tracé du viaduc, est celle

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