ROTTERDAM
de la Grande Église, la cathédrale protestante. Elle date du xv c siècle, et renferme un orgue remarquable et des mausolées. En face d'elle, de l'autre côté du viaduc, sur le Kaas-Markt ou marché au fromage, s'élève l'Hôtel de Ville.
Mais clans tout cet ensemble urbain, ce qui vous frapperait le plus, je le suppose, après le mouvement inouï des canaux, c'est l'aspect des maisons elles-mêmes. Nulle part en Hollande, sauf à Amsterdam, il n'existe d'aussi étranges constructions.
Toutes ces bâtisses de briques effilées et étroites, aux rez-de-chaussée éblouissants de vitrages, s'inclinent plus ou moins dans un sens ou dans l'autre. Toutes ont l'air de chanceler sur leur base. Celle-ci salue le passant dans la rue ; celle-là se rejette
Rotterdam. — Le vieux port.
en arrière, une troisième se renverse de côté. Parfois des rangées entières ressemblent à une file titubante d'ivrognes qui s'en iraient bras dessus bras dessous, en menaçant de choir les uns sur les autres. D'autres fois, c'est une mêlée extravagante, une vraie danse macabre de tout un groupe de maisons contiguës, qui esquissent, chacune pour leur compte, un pas différent. Il y en a qui font révérencieusement la
courbette au clocher d'en face Dans quelques vieilles villes d'Europe j'ai retrouvé
cette même singularité d'altitudes à certaines habitations moyen âge; mais ces airs penchés n'y étaient que l'exception : à Rotterdam, on dirait que c'est la règle.
Et ce n'est pas seulement par leurs poses et leurs déhanchements grotesques que ces maisons divertissent et stupéfient l'étranger, c'est aussi par les reliefs, les arabesques et les appendices de toute sorte dont leurs façades sont enjolivées. Du rez-de-chaussée ou, plutôt, du sous-sol au comble — car ici, comme à Amsterdam,
iflvfl
HOLLANDE
les pièces inférieures, auxquelles on accède par un petit pont orné de colonnettes, sont souvent en contre-bas de la rue, — tout n'est que poutrelles saillantes, encorbellements fantaisistes, antennes de fer inexpliquées, poulies mystérieuses, superfétation décevante de traverses, de baldaquins, de plaques, de châssis, sans parler des enseignes bizarres appendues au-dessus de la porte : têtes de Maure, de cheval, de taureau, demi-lune, éléphant, cigogne ou serpent, et mille autres emblèmes grimaçants ou burlesques, chargés de désigner la boutique au passant. Cette parade extérieure se continue par les tailladements insensés du pignon qui dépasse et masque le faîtage sur le devant, et elle se termine enfin, au sommet de l'édifice, par une sarabande héroïque de tuyaux de cheminées, gesticulant et se tordant d'une façon plus folle encore que ceux qui hérissent les toits de Genève.
Et, de toutes parts, au-dessus de ces pâtés et de ces fdes de maisons bigarrées, pointent des clochers qui, à l'heure sonnante, carillonnent des chansons argentines, des ariettes voltigeantes dont les notes aiguës répondent à d'autres accords plus graves partis de quelque beffroi lointain dont la masse se dessine vaguement sous le ciel gris; ajoutons-y les moulins à vent qui, pêle-mêle avec les tours d'églises et les cheminées des fabriques, dressent leurs têtes bizarrement coiffées autour de la ville et dans la ville même.
Enfin, pour achever l'originalité de l'ensemble, à chaque bout de rue, si courte qu'elle soit, s'enchevêtre un réseau de voiles, de cordages, de vergues et de mâts, depuis le simple gréement du bateau large qui fait le service des fleuves et des canaux, jusqu'à l'appareil compliqué des gros bâtiments qui vont aux Indes néerlandaises et dont la proue porte en lettres d'or ces noms magiques : Sumatra, Java, Bornéo, Samarang. Bien qu'elle ne possède pas les immenses richesses et le patriciat de négoce de sa grande sœur du Zuiderzée, Rotterdam en effet devient de plus en plus par son commerce une concurrente menaçante pour Amsterdam. Plus de sept mille navires y abordent chaque année. En aval, sur la rive droite, on a ouvert de vastes bassins, et l'on a en outre creusé à la Meuse un nouveau bras en partie artificiel, qu'on s'occupe d'approfondir encore, afin d'éviter aux vaisseaux les longs détours que leur impose la voie des estuaires situés plus au sud.
J'allais oublier de vous dire que Rotterdam a, comme toutes les cités de Hollande, son plantage, un parc où, sans sortir de la ville, les habitants peuvent égayer leurs regards des frais et gracieux aspects de la nature. Ces décors intérieurs de verdure, que les autres localités d'Europe ont imités après coup des Pays-Bas, ajoutent encore leurs mystérieux frémissements sylvestres aux mille bruits si divers du milieu urbain ; car ces recoins agrestes ne sont pas seulement, comme chez nous la plupart du temps, un composé de fleurs et d'arbrisseaux, ce sont des massifs d'arbres puissants, faits pour durer des siècles. La Haye, où nous allons entrer, n'est même en quelque sorte qu'un vaste plantage.
De Delft la faïencière, où Guillaume le Taciturne fut assassiné en 1584, on y arrive en vingt-cinq minutes par une ligne de tramways qui suit une route toute bordée de jardins et de villas, et semblable à une allée de parcs. Parallèlement à cette