LA VILLE DE DINANT
teaù. Les féroces miquelets de Charles le Téméraire anéantirent, au ras du sol, la petite cité, dix-sept fois assiégée en vain jusqu'alors, et qui, derrière ses épaisses murailles flanquées de quatre-vingts tours, avait osé narguer et défier le « Momart », comme elle appelait injurieusement le fils de Philippe le Bon. La vengeance du « Momart » fut terrible : huit cents bourgeois, des plus notables, furent liés par couples et jetés à la Meuse; les femmes et les enfants même furent passés au fil de l'épée ; quant à la ville, elle fut brûlée « en long, en large, profondément » ; après
Dînant. — Égliso Notro Dame.
quoi, ses murailles noircies et fumantes furent abattues et réduites en miettes.
Ce qui restait d'habitants passa à Middelbourg et en Angleterre, et, quand le moine-chroniqueur de Saint-Laurent vint voir Binant, au lendemain de l'épouvantable sac, on eût cru « qu'il y avait cent ans qu'elle était en ruines ». Il ne retrouva d'entier qu'un autel « avec une image de Notre-Bame, que la flamme n'avait pas trop endommagée, et qui restait toute seule au portail de son église ».
A quelque temps de là, Liège, qui n'avait pas su secourir à temps sa voisine, était prise et incendiée, à son tour, par l'ordre du Téméraire, le jour de la Saint- Hubert, anniversaire de sa fondation. C'était, on le sait, aux glorieuses milices de la Suisse naissante que devait revenir l'honneur de venger les deux cités arden-
naises et de dissiper du même coup le rêve de grandeur des princes bourguignons. Dinant apparaît, à première vue, collée comme un fossile de mammouth à sa singulière montagne à facettes. Son église collégiale de Notre-Dame semble, de loin, faire corps avec la crête escarpée. On croirait que le clocher bulbeux du gothique édifice est taillé dans le rocher même, et que ses hautes fenêtres à croisillons sont autant de baies creusées dans la masse schisteuse du relief. Puis, quand on s'en approche, on reconnaît que cette cathédrale, malgré ses proportions imposantes, n'est qu'un nain aux pieds d'un géant, la loggia de Sansovino à la base du fier campanile de Saint-Marc. L'autre colosse de pierre l'écrase de ses étagements monstrueux. Mais avancez-vous davantage encore : le précieux minerai achèvera de se séparer de
Dînant. — La Meuse, aux envir
sa gangue et se dessinera comme un admirable bijou. Vous n'aurez plus qu'à pénétrer dans l'église par un de ces deux beaux porches aux arcatures peuplées de statues, pour vous assurer que le vaisseau, où l'ombre de la montagne contiguë maintient, en plein jour même, une demi-obscurité mystérieuse, est bien un être de « pierre vive » à part, avec des floraisons de sculpture et des magies d'optique intérieure, uniquement dues à l'art humain.
C'est du pont jeté sur la Meuse qu'il faut maintenant voir, dans son ensemble, le pittoresque décor de la petite cité, tapie entre sa roche et son fleuve. Figurez-vous un fourmillement de toits à pignons tailladés, et de façades anguleuses et étroites, qui semblent se pousser mutuellement à l'assaut des rampes ardues et tortueuses. Au milieu de tout cela, des coins feuillus, des taches de verdure diaprée; au-dessous de tout cela, des quais, une marina minuscule sur laquelle débouchent, au hasard, des venelles descendantes et montantes; aux maisons, des balcons de boisa ba-
Dînant. — Les environs : Roclie à Bavard. (Voir p. 12. j
lustres renflés, des fenêtres à guillotine, où les vitres s'enchâssent dans des meneaux de plomb; sur le tout, une couleur de vétusté charmante, que gâte seulement, par places, un malencontreux crépi au lait de chaux.
Située presque au cœur de l'Ardenne, Dinant est, pour les touristes, un centre d'excursions variées dans la vallée de la Meuse aussi bien que dans celle de la Lesse, qui remonte au sud-est, vers le Luxembourg. Entre ces deux rivières et l'Ourthe s'étend le Condroz, dont le nom rappelle l'ancienne peuplade des Condruses. C'est un plateau ou, plutôt, une sorte de bosse, déprimée par une suite de sillons, parallèles à la Meuse, dans lesquels roulent des cours d'eau tour à tour bouillonnants et limpides, et que raclent, l'hiver, des souffles glacés. Et partout, autour de la ville, de vieux châteaux et des sites épiques, où revit le cycle carolingien.
Le plus célèbre de ces paysages s'appelle la Roche à Bayard. Un des jambages de l'énorme porche aux parois déchiquetées, par lequel passe la route, plonge à pic dans le fleuve.
C'est du haut de ce rocher, au bizarre profil, que l'illustre cheval Bayard, toujours monté par les quatre fils Aymon, sauta dans la Meuse, après avoir franchi, d'un bond, l'énorme ravin des fonds de Leffe. A droite s'ouvre la magnifique gorge de Froideveau r à travers laquelle se faufile une rampe menant aux plateaux. A 10 kilomètres à peu près, dans cette direction, s'élèvent le beau château moderne de Wève et le castel féodal de Celles, édifice du xv c siècle, flanqué de six tours.
Hameau de Profondeville. — Les rochers do Frênes. (Voy. p. 14.;