HUY. — COUP D'ŒIL SUR LIÈGE
Au sortir du faubourg dinantais de Leffe, la Meuse, dont la route de terre ne cesse de longer la rive gauche, arrive d'abord à Bouvignes, petite ville autrefois rivale de Dinant dans la sonore industrie des cuivres battus, mais encore plus déchue qu'elle aujourd'hui.
Les ruines qu'on aperçoit au-dessus des ruelles tortueuses de la rustique localité sont celles de l'ancien donjon de Crèvecœur (xiv° siècle), auquel se rattache la légende des trois sœurs qui, pour ne pas tomber aux mains des farouches condottières de Henri II, se précipitèrent ensemble dans le fleuve.
Plus loin, la rivière, semée d'îles riantes et bordée à gauche d'une âpre crête percée de cavernes, reflète dans ses ondes les toits d'ardoises et les vertes clôtures du village de Houx, que dominent le roc légendaire et les débris du manoir de Poilvache. Ensuite apparaissent Anhée et Moulin, en face desquels le chemin de fer franchit la Meuse par un pont, puis, au débouché de la vallée du Bosq, la pittoresque
bourgade d'Yvoir, accrochée au flanc d'une énorme butte ronde dont le ruisseau échancre la base ; ensuite se montrent Hun avec son château à teintes roses, et l'énorme masse crétacée désignée sous le nom de Roche aux Corneilles.
Un peu plus en aval, au delà d'un défilé à travers lequel la voie ferrée passe en tunnel, voici, à un tournant du fleuve, le charmant village de Rouillon, blotti dans une sorte d'hémicycle formé par les hauteurs boisées de la rive gauche. L'échancrure qui s'ouvre sur la berge opposée est la gorge de Burnot, commandée par une vieille hôtellerie, « l'Huche aux Bouchât », où relayaient jadis les diligences qui faisaient le service de la route provinciale, et sous le toit de laquelle coucha, paraît-il, le premier roi des Belges, Léopold, quand il visita cette région ardennaise.
Quelques kilomètres encore, et nous atteignons les fameux rochers de Frênes, immenses cônes broussailleux ou pelés qui bordent à pic le chemin de halagé et menacent sans cesse d'écraser de leur chute les maisonnettes du hameau de Profondeville. Dans les entrailles de ce gigantesque rempart se cachent deux grottes curieuses : à la sortie du tunnel foré ici pour le chemin de fer, on en aperçoit les fissures d'accès par lesquelles on ne s'engage qu'en rampant. L'une d'elles se nomme la « Grande Église », l'autre le « Trieu de Frêne ». Une troisième caverne, moins vaste, porte le nom de « Trou aux Nutons ».
J'ai déjà dit un mot de ces « petits hommes », frères des gnomes des montagnes du Hasli et de l'Oberland, dont parlent les légendes suisses. Ces troglodytes amis das ténèbres étaient-ils d'anciens Gaulois qui s'étaient réfugiés dans ces gîtes souterrains à l'époque des grandes invasions, ou bien étaient-ce simplement des tziganes, des bohémiens à la peau bise, qui s'étaient inhumés vivants dans ces roches pour se dérober aux poursuites des gens auxquels leurs rapines déplaisaient? Toujours est-il que d'étranges histoires se narraient jadis, à la veillée, au sujet de ces êtres insaisissables. C'étaient, disait-on, des nains « très vieux et très laids » qui faisaient sous terre le métier de forgerons, battant sans relâche le fer et le cuivre. Parfois, d'une fente de rocher s'échappait, comme d'un soupirail, une volute de fumée qui, seule, trahissait leur tâche de Vulcains. Ces chaudronniers mystérieux ne sortaient de leurs officines qu'à la nuit, pour raccommoder furtivement les ustensiles que les gens des hameaux d'alentourvenaient déposer, le soir, à l'entrée de leurs tanières, et qu'ils retrouvaient, au matin, tout flambants neufs, à la même place. Seulement, malheur au villageois qui essayait de se jouer d'eux ou de les tromper, en substituant par exemple un caillou ou quelque objet du même genre à la provision de grain ou de fruits qui devait être le prix de leur labeur! La vengeance des nains ne se faisait pas attendre : le bétail du coupable dépérissait, sa fontaine ne lui donnait plus que de l'eau corrompue, et un sort était jeté sur sa maison. A la fin, l'indiscrétion et la malice humaines lassèrent la patience de ces homoncules qui n'avaient cependant cessé de se montrer bienveillants et serviables envers ceux qui acceptaient leur concours. Un beau jour, ils disparurent du pays, et depuis lors on ne les a plus revus.
De gorges en escarpements, nous sommes arrivés tout doucement à Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse. De là, le cours d'eau ardennais, laissant der-